L'ANDROGYNE DE PLATON
Au premier temps que le monde vivoit D'herbe et de gland, troys sortes y avoit D'homr^es ; les-tfëUx telz qu'iïz sont maintenant, EÏFPSaffi^doiible estoit, s entretenant 14s Ensemblément, tant masle-que iemeUè,^ Il fault penser que la façon fut belle ; Car le grand Dieu, qui vivre les faisoit, Faicts les avoit, et bien s'y congnoissoyt. De quattre bras, quatre pieds et deux testes i)0 Estoyent formés ces raisonnables bestes : La reste vault myeulx, pensée que dicte, Et se verroit plus tost paincte qu'escripte.
Chascun estoit de son'corps tant aisé.
Qu'en se tournant se retrouvoit baisé ; 1)5 En estendant ses bras, on l'embrassoit ; Voulant penser, on le contrepensoit ; En soy voioyt tout ce qu'il vouloit veoir ;
Dans la marge à droite des premiers vers : Cecy est prins du Livre de Platon intitulé Convivium vel de amore, en ung passage dict Aristophanis laudatio. [C'est le titre donné par Marsile Ficin (BâU, Froben, p. 424) à un chapitre de sa traduction du Banquet de Platon.^ — 142. D'herijes d ; tXomis R — 144. autre d ; estoit s'entretenant, d — 145. Assemblement d — 146. façon D» — 147. grant b ; les laissoit b d — 148. Faitz b; s\ b — 149. quatre bras D» ; piedz D» — 150. Estoient b\ formez b d — 151. La teste rf; mieux D» — 152. plaincte M — 155. aysé D* — 1J5. estandant b — 157. voioyt P, voyoyt B, voyoit M s b; ce ^ voulloit b.
En soy trouvoit ce qu'il failloit avoir ;
Jamais en lieu ses piedz porté ne l'eussent, i6o Que quant et luy ses passetemps ne fussent. [71]
Si de son bien luy plaisoit mal user,
Facile estoit envers soy s'excuser.
De luy n'estoit faict ny rapport ne compte,
Ne congnoissoit honnesteté ny honte.
165 Si de son cueur sortoient simples désirs,
Il y rentroit tant de doubles plaisirs,
Qu'en y pensant, chascun est incité
A maintenir que la félicité
Fut de tel temps, et le siècle doré, 170 Non qu'il fust myeulx de métal décoré
Que cestuy cy. Mais belle est la dorure v,„/ Représentant au vif telle paincture.
Ce monstre doncq, tel que l'ay figuré,
Se tenoit fort de sa force asseuré.
17s L'oultrecuydé de soy s'accompaignoit,
Ny seulement les hommes desdaignoit.
Mais contempnoit la céleste puissance,
Dont le ciel print courroux et congnoissance. Là Juppiter usa de son scavoir x8o Et commanda soubdain, sans s'esmouvoir,
Que par moytié ce corps fust séparé.
Et tellement le simple reparé,
Que chasque part vesquit pour tesmoignage
Perpétuel de l'orgueilleux oultrage, 185 El, si après monstroit quelcque apparence
158. falloit MsR d — i6o. quand M5-M7 ; ny b, n'y d — 162. Facille b
— 163. ni [ny] D», ne R ; ny [ne] P M5-M7 bd — 164. ne [ny] d ; bonté B
— 165. sortoyentD» — t66. entroit toutes èdit. sauf D — 168. De maintenir d — 170. mieulx D* — 171. doreure b — 17J. donc b — 175. outrecuyder R, outrecuydé b — 176. Ne i rf ; des hommes se plaignoit d
— 177. contemnoit D» — 178. pris b — 179. sçavoir D», savoir b — 181. moictie b — 183. chesque b d — 184. orguilleux B b; oultraige b
— 185. quelque apparance b.
De sa première et folle oultrecuydance, Que fust le simple encores divisé.
Cela fut faict aussi tost qu'advisé.
Ces pauvres gens par le monde espenduz [72]
190 Furent long temps de leur honte esperduz. L'ire récente et craincte de pécher Tant les garda de l'ung l'aultre approcher, Que chascun plus ne sachant sa chascune Diversement se plaignoit de fortune.
19; Estant demys, rien estre ne cuydoient, Et convertis à Dieu se demandoient, Regrettant plus ce que perdu scavoient, Que satisfaicts du simple qu'ilz avoient. Apres avoir toutesfoys enduré,
2iK> Tousjours souffert, et jamais murmuré, Se desprisant, si fort s'humiliarent, Que se cherchants, ensemble se trouvarent, Et se trouvant, aysément se congneurent.
On ne scait pas les passetemps qu'ilz heurent ;
205 Car les honteux ne feirent assemblée
Oncques depuis, que ne fust à l'emblée ; Et le plaisir, qui de tout bien abonde, Le desroboient et aux Dieux et au monde. De ce larcin on dict que sont venuz
210 Touts ceulx qui sont pour vrays amys tenuz, Et que, suyvants de leurs parents la trasse,
186. oultrecuidance b — 187. devisé PMî-M? — 188. fait b ; que advise b — 189. paovres D» M4-M*, povres O ; espanduz (répété v. 190) BM5 — 192. l'un de l'autre R, l'un l'autre b — 195. sachant D", saichani PM5 M*^; chacune D* — 194. plaignent b\ plaignoient J — 196. convertiz b — 197. Regettant D' BM', Regectant D», Rejectant P, Regrettant M*-M*R, Regrettans O, Regrectant d ; perdre d ; scavoient D- — 198. satisfaictz D*, satisfaitz b — 199. autresfois d — 201. despris.-ins Ms-Mt ; fort se PM ; s'humilièrent BMS-M7 è, se humiliairent d — 202. trouvèrent BM5-M7 b d — 203. trouvent aisément b, trouvant ensemble d — 204. sçayt D», sceut b ; le [les] R ; eurent B M5 1 — 206. fut /' — 207. plaisyr B ; abunde b — 208. desroboyent D^ ; et a Dieu b d — 209. larrecin Ms ; dit M5 b — 210. Tout D et autres édit. sauf Tous B; amans d — 211. Qu'ensuivant b, Qu'en suyvant d; parens b ; trace D'.
Si c'est péché, ilz le tiennent de race ; Car comme appert que fussent vouluntiers Ces premiers corps tournés en leurs entiers,
2IS Et que touts deux en ung se fussent mys, Si de nature il eust esté permis, Ainsi Ion voit de ceulx qui en descendent; Car quand par double ou appétit entendent [73]
Qu'une beaulté, qu'ilz rencontrent parée,
220 A l'adventure est leur part esgarée,
Chascun s'approche et désire, sans faindre. De se remettre ensemble et se rejoindre.
Leur grand plaisir nul compter ne scauroit, N'ymaginer, qui receu ne i'auroit ;
225 Et qui l'a heu, compter il n'en scaura La moindre part de tant qu'il en aura.
[Tel bien on dicl proprement amytié, Recouvrement de perdue moytié ; Auquel chascun doibt jetier son désir.
230 Le danger est de ne scavoir choisir Et d'endurer hontes et vitupères, Qu'eurent jadis les dessudicts noz pères. Avant qu'avoir de leur bien congnoissance. Aulcunesfoys nous prenons accointance 235 Avecques part, que nostre pensons estre;
212. le omis B; rasse b — 213. voulentiers O, volluntiers b — 214. tornés O ; à [en] d — 215. tous b — 216. este D' — 217. on d ; veoit b
— 218. Quant b; l'appétit M'-M4 M^, à petit MS-M7, apetit b — 219. beauIte D' — 222. remectre D^ ; resjoindre B. Après lev, 222, bet d intercalent deux vers :
S'il en advient comme ilz ont devyné (deviné b). L'heur vient en jeu, malheur est ruyné.
223. grant b d ; scauroit D^ — 225. qu'il a eu b, qui le sent d ; scaura D^
— 226. du temps d — 229. jecter D^, gecter b — 230. dangicr B; sçavoir D*, savoir b ; choysir D' — 231. ou [et] R — 232. Que eurent jadiz b; dessusdictz D' — 233. leur omis B, leurs biens O — 234. Aucunesfoys b; accoinctance b — 235. Et autre part que nous ne pensons estre d.
Mais quand ce vient à plus près la congnoistre,
En se trouvant aux approches emblées,
Le tout conjoinct et pièces rassemblées,
Touts deux deceus et abusés se sentent, 240 Et vont ailleurs ; car point ne se contentent,
Bien qu'il y ayt réciproque beaulté.
Voyla comment vint la desloyaulté
Que nous voyons des hommes tant blasmée ;
Nature en doibt seule estre diffamée, 245 Si c'est péché que ses amours changer.
Elle vous veult l'ung à l'aultre renger,
Pour les moytiés d'ung chascun retrouver, [74]
Puis quand ce vient aux combats esprouver,
Evidemment elle mesme nous monstre 2SO Que ce n'est pas nostre heureuse rencontre ;
Et puis on dict legier nostre désir.
O, qui scauroit combien de desplaisir.
Quel desespoir, et comme se faschoit
Celluy qui n'a trouvé ce qu'il cherchoit, 255 Pas ne diroit que sa legiereté
Vint du changeur ny de sa voulunté.
Ce changement est chose naturelle
Et advient tant à masle qu'à femelle ;
Car de si loing nous sommes descenduz, 260 Et si long temps avons esté perduz.
Que nature est elle mesme abusée,
Et nostre faulte et la femme excusée.
258. construict b, rejoinct i — 239. Toust; deceuz D* ; abuseez B, abbusez b — 240. aillieurs B; eux [car](f — 241. beaulte D' — 242. desloyaulté D' — 243. es [des] d — 244. seulle b — 246. nous toutes édit. sauf D, nous d — 247. recouvrer d — 248. quant b ; combatz b — 251. dit dy je {les deux derniers mots sont retouchés) b; léger O; nostre legier B — 252. scauroit D*, sauroit b — 2^3. desplaisir b; faschoyt D* — 254. Cestuy MS-M8, Celuy b ; cherchoyt D», serchoit b — 255. diroyt D»; légèreté O, ligereté b — 256. changera ; voullontci — 258. advint B, que A b — 260. Et de si & — 262. En b ; sienne [femme] b d.
Apres aussi que les recouvrements Nous avons faicts par divers changements
265 Et chascun vient à la recongnoissance De sa moytié par longue expérience, Soubdain toute aultre alliance s'oublie Et le vray neud deslié se relie ; En ung moment nous sentons effacée
270 Legiereté de voulunté passée ;
Et pour le mal non qu'avons au changer, Mais de souffrir et puis s'en estranger, Deux cueurs en ung s'arrestent pour leur vie, Et bien heureux n'ont craincte que demye
275 Non des conjoincts, encore moins de ceulx
Qui ne sont qu'ung et peuvent estre deux ; [75]
Et de qui doncq' ? De ceulx qui sont yssuz De deux mortelz, que j'ay dict cy dessus. Qui simplement de touts temps simples furent,
280 Qui oncq amour ny aultre scavoir n'eurent Que consommer les biens qui sont sus terre. Hz sont grand nombre et nays à faire guerre ; Les yeulx ilz ont à mal penser ouverts, Et blasmeroient, s'ilz trouvoient descouverts
285 Les gens d'amours gracieux et insignes.
Qui soy gardants, les ung parlent par signes, Aultres soubs fable une vérité cachent Et peu souvent aux ignorants s'attachent ;
263. recouvremens b — 264. faictz b, fait i ; changemens b — 267. tout autre aliance s'oublye b — 268. neu de vie se relye b — 269. moument b — 270. Légèreté O ; voullonte b — 273. vye b — 275. conjoinctz b ; encores PBOMS b — 276. qu'un b — 277. De qui doncques b d — 278. Des d ; deulx B ; dont [que] b d; ait b — 279. tous b — 280. oncq' D*, onc Ms b ; autres b; sçavoir D^, savoir b d •,\\' omis h d — 281. consumer P, consummer B ; sur MS è — 282. nez b — 283. ouvertz b — 284, blasmeroyent D* ; trouvoyent D» ; descouvertz b — 286. gardant b ; ungz PBMS ungs b d, uns OMsM», vous M7 — 287. Autres soubz b\ fables Mî-M8 R b ; vérité D^ ; caichent b — 288. ignorans s'atachent /'.
Comme il advint à l'autheur de ce compte, 190 Lequel amy de sagesse n'eut honte,
Pour les secrets de nous dissimuler.
Entre les Grecs ainsi confabuler.
Syre, il vous fault en mémoire réduire.
Ce que scavez myeulx qu'on ne le peult dire ; 295 C'est que l'amour est passion gentille.
Nous esclayrant de flamme si subtille.
Que du ciel semble en la terre demys.
Pour esveiller les esprits endormys.
Et les lever jusques à la partie, 300 Dont la clairté de sa torche est sortie.
Et qu'ainsi soit, vous voyez que les sages
Nous ont souvent figurés es images,
Pour nous donner entière remembrance
De nous, dont plus n'avons de soubvenance, 305 Nous monstrant l'ame en ceste terre immonde, [76]
L'amour divin par celluy de ce monde,
Comme voirrons en la descouverture
De nostre double estrange créature.
Le lieu commun est de philosophie, $10 Qui enseignant l'homme, luy signifie
Qu'au premier temps l'ame heut double lumière.
Naturelle une (et estoit la première).
Et l'aultre après du créateur infuse ;
Se retrouvant la pauvrette confuse
289. aucteur b — 290. eust b — 291. secretz devons b — 293. Sire b ; nous B — 294. sçavez D' ; mieulx D» — 295. gentile PM5-M7 — 296. esclerant de flambe b ; subtile PM5-M7 — 297. demis b — 298. reveiller espritz (les eti interligtu) b — 299. l'eslever (f ; en [à] rf — 300. clairte D', clarté R b — 301. saiges b — 302. figurez ces ymaiges b, figuré les ymaiges d — 303. entière congnoissance b — 304. navions de souvenance b — 305. monstrants Ms ; immunde b — 307. voyrrons D^, verrons OR b — 310. signiffie b — 311. eust B b — 312. vie [une] b — 313. autre b — 314. pauvreté D^, pauvreté PMî-M^, paovrette B, povrette O, paovrete M', pauvreté d.
315 De tant de bien, si haulte se tenoit
Que son facteur et son Dieu contemnoit. A ceste cause elle fust séparée ;
Dieu a la part meilleure retirée ;
L'aultre est au corps de terre environnée, 520 Laquelle semble en enfance estonnée.
Mais quand ce vient dessus l'adolescence,
S'elle congnoist sa cheutte et ignorance,
Comme le feu en terre détenu
Tend de nature au ciel dont est venu, 325 Ainsi resent de sa moytié la perte
Et ne veult rien que l'avoir recouverte.
Touts ses crys sont de se recommander,
Touts ses vœuz sont de se redemander ;
Se demandant, soy mesme se présente ; 330 Comme souloit, n'est plus de soy contente
Du naturel qui luy est demouré.
Duquel ne voit rien qui soit asseuré.
De son penser, de toute affection,
De son espoir, foy, et intention, [77]