‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 108 sur 161 · UN DES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

UN DES PRISONNIERS

Quel Antoine ?

LES MABTYfiS. 313

JBGOTA.

Gonnaisse&YOus kifable de Goreçki^ ou plutôt connaissezvous la Térité**^?

PLUSIEUBS.

Eh bien! dites-la-nous^ camarade.

JEGOTA

Lorsque Dieu eut banni le premier pécheur de son paradis terrestre, il ne voulut point que l'homme expirât de faim, et fît répandre parles anges, le long de sa route, toutes les semences de la terre. Adam vint, et n'en connaissant point l'usage, passa son chemin. Mais le diable, en sa qualité de savant, vint à la brune, les considéra, et se mit à parler en ces termes : « Ce n'est point en pure perte que Dieu a répandu ici quelques poignées de blé ; il doit y avoir dans ces graines quelque vertu secrète : dérobons-les, avant que l'homme n'en comprenne la valeur, » Il creusa donc une fosse dans la terre avec ses cornes , la remplit de seigle, l'inonda de salive, la recouvrit et la battit avec ses pieds et ses ongles. Fier et joyeux d'avoir déjoué les desseins de Dieu, il poussa un grand éclat de rire , rugit et disparut. Mais il ne perdit pas pour attendre. Le printemps fit éclore les herbes, les épis et les grains, à la grande stupéfaction du diable. 0 vous qui ne régnez sur le monde qu'à la faveur de la nuit*, qui nommez la ruse génie , et l'atrocité force ; ceux d'entre vous , sachez-le bien , qui découvrent la foi et la liberté : et, croyant tromper Dieu, les enfouissent dans la terre, ne font d'autres dupes qu'eux-mêmes.

JACQUES

Bravo! maître Antoine. Sans doute il te faudra faire un voyage à Varsovie pour expier cette fable par un an de prison!...

* Le nord et minuit s'expriment en po lonais par an seul mot , polnoç ; U y a là une paronomase intraduisible.

314 LES aïeux.

niEIEHD.

Cest bien, cela; mais je reTÎens à mon Félix de tantôt. Quelles chansons que yos fables ! je me casse la tète une heure avant d'en deviner la moralité. Mais les chansons de Félix 9 à la bonne heure! Vive Félix avec seschansoBs! (Il loi vene da vin ).

UNKOWSKl.

Mais voyez ce que fait Lwowicz ! 11 est sans doute en prières pour les morts. Attendez^ je vais chanter à Lwowicz une litanie. (Il chaote).

ITattondez pas que Je m^écrie

Jésus-Marie ; Pour que Je eroie et que Je prie

Jéras-Marie, Il faat avant qa*eUe cbÀUe,

Jésos-Marie, Le tzar qui sooiUe ma patrie,

Jésus-Marie!

Tant que le tzar est plein de vie,

Jésus-Marie, Qœ Novosiltzofr eommnnie,

Jésos-Marie, Tant que Je crains la Sibérie ,

Jésus-Marie, ITattendez pas qae je m*écrie

Jésos-Marie <''.

EONRAD.

Écoute, toi! Ces noms4à ne se prononcent pas le verre en main. Je ne sais plus depuis longtemps ce que ma foi devient; je ne me mêle pas de tous les saints du calendrier : mais blasphémer le saint nom de Marie ! je te le défends.

LE CAPOBAL, en s*approcbant de Konrad.

11 est heureux que ce seul nom vous soit resté ! Quand le joueur a vidé sa bourse sur la table de jeu , il n'a pas tout perdu tant qu'il lui reste une obole... Un jour ou l'autre il

la trouvera... il la tirera de son sac^ la placera dans le commerce; Dieu la fera fructifier^ et le moriboB4 laissera un trésor plus considérable que celui qu'il avait reçu... Ce nom n'est pas une plaisanterie , jeune homme ! Il m'est arrivé en Espagne, il y a longtemps, en... n'importe. J'étais d'abord dans la légion de Dombrowski, et puis je m'engageai dans le fameux régiment de Sobolewski.

SOBOLEWSKl.

C'était mon frère !

LE CAPORAL

Mon Dieu! paix à son âme. Bon soldat! il périt., oui, i'rappé de cinq balles àlafois... Ëtm^me il vous ressemblait. Ainsi donc, j'allais porter un ordre à votre frère dans la petite ville de Lamego... Je m'en souviens comme si ce n'était que d'hier... 11 y avait donc là des Français ; tel jouait aux dés, tel autre aux cartes, tel autre agaçait les filles. Ils se mirent à chanter;. c'est la coutume du soldat français, après boire. C'étaient des chansons grivoises et qui juraient avec des moustaches grises; des propos saugrenus, que j'en rougissais de honte, moi, tout jeune que j'étais. ^ refrain en refrain, on se mit à chan sonner les saints, et de péché en péché on alla jusqu'à blasphémer le saint nom de Marie ! Je me mis à les sermonner avec persuasion; car il faut savoir que j'ai le brevet de la confrérie , et je défends d'office la sainte Vierge. Je leur dis donc : a Taisezvous, de parle diable! » Ils se turent, ne voulant pas avoir affaire à moi. (Konrad retombe damiaréverit; les autres repreoQent leur conversatton.) Mais écoutez un peu ce qui en advint. La querelle vidée et les bouteilles aussi , nous allâmes dormir, tous entre deux vins; et la nuit, soudain ^n sonne à cheval, le camp se lève en émoi : les Français cherchent leurs bonnets à poil et ne peuvent les mettre, caria tête n'y était plus î Le chef de chacun était coupé net au couteau comme une tête de pavot; le brigand de bour-

316 IBS AÏEUX.

geois les avait égorgés comme des poules dans une bassecour! Je tàtal la mienne^ et j'eus le plaisir de la sentir à mon cou; dans mon tchapka, je trouvai un billet latin, d'une écriture inconnue, avec ces mots: « f^ivat FoUmus^ wnui deJensoT Morimï n Vous voyez donc, mon cher monsieur, que, si je vis encore , c'est grâce à ce nom.

Page 1