‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 128 sur 161 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

MOJSSIEUR LE SÉNATEUR.

YiLNO. — Salon d'audience. A droite, une porte oondaisant à la salle de la commissioa d*enquéte, où l'on mène les détenus. On y toH d'énormes tas de paperasses. Au fond, les appartements du sénateur, où Ton fait de la musique. Le repas du soir vient de finir. Un secrétaire, assis à la fenêtre, parcourt des papiers. Un peu plus loin, à gauche, une petite table de wtiist. Joueurs. Novosiltzoff prend son café; à ses côtés le chambellan Baikoff ; Pélican, recteur de l'université; Bécu, médecin du sénatear. A la porte, une sentinelle et quelques laquais immobiles ^^'.

LE SÉNATEUR, à BaIkoff .

Diable! quelle corvée* \ Cependant voilà le dîner fini. La priiur6«5e nous a faussé compagnie et ne viendra pas aujourd'hui. Du reste, en fait de dames y elles sont toutes vieilles ou stupides. Jma>ginez-vous qu'elles parlaient d'affaires en mangeant la soupe! Je jure de ne plus avoir

De ces républicains femelles à ma table, Avec leur franc parler et leur ton détestable î

Figurez-vous! je leur parle njodes, casino ; et sans cesse elles m'importunent, telle avec son père, telle avec ses enfants, a 11 est trop vieux, il est trop jeune, monsieur le sénateur! il ne peut supporter la prison, monsieur le sénateur ! il demande un confesseur, monsieur le sénateur ! il veut voir sa femme, il... » que sais-je! Beau sujet d'entretien à un dîner, un gala \ Ily a de quoi devenir fou ! Je veux terminer cette affaire et m'enfuir loin de Vilno, vers ma bien-aimée Varsovie. Monseigneur** m'a écrit de revenir ôienw^; il s'ennuie en mon absence, et moi je n'en puis plus avec cette canaille.

* On se rappelle que nous imprimons en lettres italiques les macatonismes français que le dandy russe mêlait sans cesse à son parler habituel. *" Le grand-duc Constantin, frère du tzar, mort empoisonné.

LE MÉDECIN *4^^ en s*approchant.

Je disais justement à Son Excetlence que l'instruction est à peine entamée , et que l'affaire en est précisément au point où se trouve le patient après la visite et Vanagnoseà\\ docteur. Une foule d'étudiants sont sous Içs clefs; après tant de recherches , pas une preuve palpable ! Nous n'avons pas encore sondé la profondeur delà plaie. Qu'a-t-on découvert?

Des cbaasous. Des chansons ! ce sont des vers légers ; Ce sontf pourrait -on dire, accidents passagers '*9,

mais la trame du complot est encore inconnue, et..,

LE SÉNATEUR , Choqué.

Inconnue! Je vois que vous n'y voyez goutte; après dîner surtout!... Donc, «fgfnor dottore, addio. Buona notte. Merci pour la consultation... Inconnue!... J'ai fait l'enquête moimême, et la trame serait inconnue ! El vous osez y docteur^ le dire devant moi ! Qui donc a vu chez nous des preuves plus convaincantes? (il monure des papiers.) Aveux volontaires, dépositions et témoignages, tout y est, et tout ce sacrilège complot y est développé avec non moins de lucidité qu'une ordonnance du sénat »^°... Inconnue!... Ah! docteur, pour tant de tracasseries, voilà ma récompense !

LE MÉDECIN

Excellence, excusez : mes doutes ne portent point sur l'existence du complot. Je disais seulement que...

UN LAQUAIS

Le commis du marchand Kanissyn est en bas, et il rappelle une note qu'il avait eu l'honneur de remettre à votre seigneurie.

LE SÉNATEUR

Une note, qu'est-ce? Quelle note, l'ami?... De qui?

LE LAQUAIS

Du marchand Kanissyn , que vous avez fait appeler...

LE SÉNATEUR

Va-t'en , fils de chien «si ? tu vois que l'on est occupé.

LE MÉDECIN

Oh! rimbécile ! venir à présent!... Ta le yoLs pourtant^ maraud , monsieur le sénateur prend son café.

LE SECRÉTAIRE, en se levaDt de table.

11 écrit que s'il n'est pas soldé, il vous intentera un procès.

Écrivez-lui poliment d'attendre, (n réfléchit.) /^ propos.., ce Kanissyn... faites bien vite mettre son fils en prison. Qu'on l'interroge... €'est un fin pierrot^ celui-là!

LE SECRÉTAIRE

Ce n'est qu'un enfant.

LE SÉNATEUR

Ils sont tous enfants! mais regarde-les dans l'âme «s». Éteignons l'incendie tant qu'il n'est qu'une étincelle.

LE SECRÉTAIRE

Le fils de ce Kanissyn est à Moskou.

LE SÉNATEUR

A Moskou î... f^oyeZ'Vous cela! C'est un émissaire des clubs. Docteur, il est temps d'y remédier/ grand temps.

LE SECRÉTAIRE

11 est , je crois, au service, dans les cadets.

LE SÉNATEUR

Dans les cadets?... foyez-iwus! il met la révolte dans l'armée-

LE SECRÉTAIRE

Il est parti de Vilno en bas âge.

LE SÉNATEUR

Oh! cet incendiaire! il a ici des correspondants. ( A son secrétaire.) Ce n* est pas ton affaire, entends-tu !... Holà! Tofficier de service! Qu'on l'amène dans les vingt-quatreheures ! qu'on lance une kibitka, et qu'on saisisse les papiers! Du reste, le père n'a rien à craindre de notre part si le fils avoue spontanément son attentat.

266 LBS AÏEUX.

LE MÉDECIN

C'est comme j'atais l'honneur de le dire à Votre Excellence; il y a là des hommes de tout âge et de toute condition : c'est le plus dangereux symptôme de la conjuration ^ et tout est mis en œuvre par un ressort secret.

LE SÉNATEUR, offensé.

Secret? pour qui!

LE MÉDECIN 9 saloaol.

Je voulais dire secret pour tous , et découvert grâce à la pénétration de Votre Excellence. (Le sénateur détourne les yeux. — A part.) C'est un diahle d'homme! Quand il me regarde comme cela Je ne sais par où commencer... J'ai tant de choses essentielles à lui dire... Il ne veut rien entendre.

PÉLICAN *^^9 au sénateur.

Qu'avez-vous ordonné à l'égard de Rollison?

LE SÉNATEUR

Quel polisson ?

PÉUCAN.

Celui que l'on a dû battre un peu pour lui faire avouer quelque chose.

LE SÉNATEUR

Eh bien?

PÉUCAN.

11 est tombé malade.

Combien de coups a-t-il reçus?

PÉLICAN

J'assistais , il.est vrai , à l'opération ; mais on ne comptait pas. M. Botwinko Y interrogeait.

RAÏKOFF.

M. Botwinko »^^ ! Ha, ha! une fois en train, il n'y va pas de main morte ! Je réponds qu'il l'a soigné comme il faut. Parions qu'il lui a fait administrer au moins trois cents...

LES MABTYRS. 267

LE SÉNATEUR , étODOé.

Trois cents coups , et vivant ! trois cents coups , le coquin ! Trois cents coups sans mourir ! Quel dos de jacobin! Je croyais que chez nous la vertu cutanée Surpassait tout l Ce traître a la peau mieux tannée. Je n'y conçois plus nen ! Ha , ha ! mon cher ami t ( Aa Joneiur de wisth , qui attend fon partner ).

Décidément les Polonais nous souffleront le commerce des cuirs de Russie.

Un honnête soldat en serait mort dix fois» Le rébeUe!,.. (Près de la table.)

un garçon tout de chêne. Botwinko lui a donné lui-même trois cents coups de bâton; et figurez-vous: il respire ! (APé- Ucao.) N'a-t-il rien avoué?

PÉLICAN

Presque rien... Il n'a desserré les dents que pour crier qu'il ne veut pas accuser des amis innocents. Mais ces quelques mots en disent beaucoup; on voit qu'il a des amis parmi ces étudiants.

LE SÉNATEUR

Cest juste. Quel entêtement !

LE MÉDECIN

Je disais tout à l'heure à Votre Excellence que l'on tourne la tête à ces jeunes gens en leur apprenant je ne sais quelles turpitudes ; l'histoire ancienne par exemple. A quoi bon l N'est-il pas clair que c'est ce qui leur fait perdre l'esprit?

LE SÉNATEUR^ gaiement.

Vous n^ aimez pas Vhistoirel Eh hienl un satirique Aurait dit i a Vous craignez d^étreunhommehisiorique, »

LE MÉDECIN

Gomment donc ! il faut enseigner Thistoire ! quelajeunesse

268 LBS AÏEUX.

apprenne ce que faisaient les rois, les premiers ministres, les premières...

LE SÉNATEUR

C'est Ju^te.

LE MÉDECIN^ joyeux.

Je disais donc à monseigneur, qu'il y a une manière d'expliquer l'histoire aux jeunes gens. Mais pourquoi leur parler sans cesse de républiques, d'Athéniens, de Spartiates, de

Romains »^^?...

PÉUCAN , à l'un de ses compagnons.

Voyez , ^oyez comme ce tII flatteur le caresse ! 11 cherche à capter sa bienveillance... mais par quelles platitudes! (Il s'approche du médecin.) Mais, monsieur, est-ce bien le moment d'en parler? Considérez que vous pouvez importuner monsieur le sénateur.

UN LAQUAIS , au sénateur.

Monsieur permet-il de laisser entrer ces dames... ces femmes... que monsieur sait... qui viennent tous les jours en voiture. L'une est aveugle, et l'autre...

LE SÉNATEUR

Aveugle! Qui estrclle?

LE LAQUAIS

Madame RoUison.

PÉLICAN

C'est la mère de ce prisonnier.

LE LAQUAIS

Elles viennent tous les jours.

LE SÉNATEUR

Il faut les congédier...

LE MÉDECIN

Et que cela flnisse !

LE LAQUAIS

C'est ce que nous voulions faire; mais elle s'est assise devant le seuil en pleurnichant. Nous avons voulu la mener

LES MABTYBS. 269

en prison ; mais il est difficile de faire avancer une femme aveugle : le peuple s'est ameuté, et Ton a ro^é le soldat. Dois-je la laisser entrer?

LE SÉNATEUR

Bah ! tu ne sais pas t'y prendre. Qu'elle monte, mais seulement jusqu'au tournant de l'escalier... Tu comprends... Et puis qu'elle redescende... jusqu'au bas.<. ainsi (s'accompagnantda geste), rudement, afin qu'elle ne remonte plus. ( Un autre laquais remet une lettre à fiaikoff ).

Eh bien qu'attends-tu donc ?

BAÏKOFF.

Elle porte une lettre, ( n passe la lettre aux malus du sénateur).

LE SÉNATEUR

On la protégerait !

BAÏKOFF.

La princesse peut-être * ^® !

LE SÉNATEUR, lisant.

La princesse? En effet!... Que me veut-elle?... Elle me la met sur les bras... Avec quelle chaleur!... Ouvrez-lui la porte. (Deux dames entrent avec le prêtre Pierre.)

PÉLICAN , à fiaikoff.

C'est la vieille. .. mère de ce fripon,

LE SÉNATEUR, poliment- Laquelle.de vous deux est m'ame RoUison?

MADAME ROLUSON , en pleurant.

C'est moi. . . Seigneur ! . . . mon fils !.. . ^

LE SÉNATEUR

Un instant, s'il vous plaît. Vous avez une lettre, madame; mais pourquoi nous amener tant de monde?

l'autre dame.

Nous sommes deux.

LE sénateur, à l'autre dame.

Et qu'est-ce qui me procure l'honneur de votre visite?

270 LBS aïeux.

l'autre dame.

Madame RoUison ne peut se guider elle-même ; elle ne voit pas.

LE SENATEUR

Elle ne voit pas!... Donc elle se guide par l'odorat^car elle flaire tous les jours le chemin de mon salon.

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