‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 138 sur 161 · LE FANTÔME · texte numérisé non relu

LE FANTÔME

Où est l'église?... l'église, l'asile de la prière du peuple! où est-elle? Montre-la-moi, homme charitable ! Tu vois comme ces pièces d'or brûlent mon cerveau, comme l'arçent liquide embrase mes mains ! Ah ! jette-les à quelque pauvre orphelin, à quelque pauvre prisonnier, quelque veuve; laisse couler de ma main cette Ûamme d'or et d'ai^ent : arrache ces pièces d'or de mes yeux!...

Tu refuses? Eh bien, je dois porter ce métal jusqu'à ce que ce mangeur d'enfants exhale son âme avide, insatiable ; alors je le lui verserai dans le cœur, et puis je le ferai sortir par les yeux, par l'oreille : et, l'introduisant toujours par la même voie, je retournerai ce cadavre comme un crible, versant, retournant, tamisant durant les siècles. Ah ! quand pourraije le gorger de ce métal?... Attendre si longtemps!... je brûle ! je brûle ! je brûle '^l... (H fuit)

LE MAGE

Ha!...

LA FEMME

Que vois-tu?

302 LBS AÏKUX.

LE MAGE

Ha î qu'il est près ! Un autre cadavre s'échappe ! il court à nous^.. Quel horrible vampire! pâle, replet... C'est un cadavre nouveau ; son vêtement est intact, c'est une parure de noces, et le ver ne le ronge que d'hier : à peine a-t-il creusé la moitié de ses yeux. ..

Il bondit contre la chapelle. Le démon l'aveugle et l'en écarte. Le démon a pris l'apparence d'une fiancée ; sa petite main lui fait un signe, ses yeux l'appellent, son sourire le provoque : le fantôme, abusé, s'élance vers elle de tombeau en tombeau, comme eu déUre, et fait tourner ses bras et ses pieds comme les ailes d'un moulin h vent. Déjà il se jette dans ses bras charmants... Dix longs museaux noirs jaillissent devant lui ^ dix mâtins ténébreux s'élancent, Tarra^ chent des pieds de sa belle, le dépècent en mille morceaux, dispersent ses membres palpitants et les sèment au loin sur la plaine...

Les chiens ont disparu. . . Nouveau prodige ! Chaque tronçon du cadavre s'anime ; ils sautent, ils courent se réunir. La tète bondit comme un crapaud et jette des flamines par les narines : le poitrail rampe avec effort comme la carapace d'une énorme tortue. Déjà la tète s'est rattachée au tronc ctfuit avec la vélocité du crocodile. Les doigtsdela main tremblotent arrachés, s'agitent comme des couleuvres; la main se cramponne au sable, le creuse, attire le bras et s'y rattache. Les pieds sont accouruii, et le cadavre entier se lève droit! La fiancée l'appelle comme avant ; comme avant il tombait dans ses bras : comme avant les diables l'ont saisi et l'on mis en pièces. Ha! que je ne le voie plus »^7 !

LA FEMME

Tu en as tant de crainte I

LE MAGE

J'en ai tant de dégoût! Des tortues, des couleuvres, des crapauds ; et tout cela dans un seul cadavre !

VOYAGE EN BUSSIE. 303

LA FEMME

11 ne viendra donc pas avec ces esprits?...

LE MAGE

Bientôt^ le terme de la fête approche. Entends-tu?... le coq chante pour la troisième fois. On chante là les Actes des aiieux, et les communes se séparent.

LA FEMME

Et il ne vient pas à la fête !

LE MAGE

Si cet esprit est encore revêtu de son corps, maintenant, appelle-le trois fois par son nom ; moi, je l'invoquerai par la verveine magique, selon la formule enchantée. L'esprit quittera son corps et se présentera devant toi.

LA FEMME

J'ai dit.

LE MAGE

Il n'obéit pas à mon évocation.

LA FEMME

Je ne vois rien.

LE MAGE

Femme ; ton amant a abjuré la foi de ses pères ou il a changé de nom. Vois! le jour se lève; nos charmes ont perdu leur puissance. Ton amant ne paraîtra plus! (ils sortent da creux de l'arbre.)

Que vois-je !... Là^ au couchant de la ville de Gédimin 'fi^, s'élance une cinquantaine de chars à travers des tourbillons de neige; tous se dirigent vers le Nord de toute la rapidité de leurs chevaux... Vois-tu, là-bas, celui qui vole devant les autres?... Il est tendu de noir...

LA FEMME

Lui!...

LE MAGE

Il approche!...

LA FEMME

Et puis il se détourne vers d'autres contrées!... Il ne

m'a jeté qu'un regard^ un seul... mais de quels yeux!...

LE MAGE

Sa poitrine ruisselait de sang, car il y portait maintes blessures; il souffrait d'horribles tourments : mille glaues avaient déchiré son sein , et tous avaient pénétré jusqu'à rame !... Ces blessures, la mort seule pourra les fermer.

LA FEMME

Qui donc Ta percé de tant de glaives ?

Les oppresseurs du pays.

LA FEMME

Il n'avait qu'un stigmate au front; un seul, et visible à peine , comme une tache noire.

LE MAGE

Celui-là fait souffrir davantage ; je l'ai vu de près ; je l'ai mesuré. Il s est porté lui-même cette blessure, et la mort ne peut l'en guérir !

LA FEBIME.

0 mon Dieu! tu le guériras!

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