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DES KNOUTS

Des carrosses, des berlines, des landaws, malgré leurs formes massives et la rapidité de leur vol , sillonnent les rues comme des éclairs sur leurs glissoires muettes et s'évanouissent sans bruit comme les visions fantastiques d'un diorama. Sur le siège d'un carrosse anglais trône un aulomédon barbu, les vêtements, la barbe et les moustaches tout saupoudrés de givre et le fouet à la main. Déjeunes garçons, vrais enfants de Borée, trottent sur les chevaux de devant, noyés dans des peaux de mouton. A leurs sifflements aigus la foule se disperse , et l'essaim de traîneaux légers fuit devant le carrosse comme une volée de canards blancs à l'approche d'un vaisseau. Ici tout le monde s'empresse , talonné par le froid ; personne ne s'arrête, n'échange un regard, ne profère une parole; partout des yeux voilés, des visages blêmes : chacun se frotte les mains, chacun claque des dents, etU

vapeur exhalée de chaque bouche jaillit comme une colonne^ droite 9 grisâtre ^ épanouie. A voir la fumée émanant de tous ces hommes, vous diriez des locomotives en mouvement *^^. Des deux côtés du troupeau populaire s'avancent pompeusement deux immenses cortèges comme deux processions so* lennelles aux jours de fète^ ou comme les glaç<)tts du rivage charriés par un fleuve au jour de la débâcle. QuVt-elle donc à se traîner ainsi ^ cette cohue dorée sur tranche > insensible au froid comme une bande de martres zibelines? Cest que la mode désigne cette heure pour la promenade. On gèle^ le vent souffle imperturbablement; et qu'importe? Le tzar n'a-t-il pas coutume de se promener ici à pied avec la tzarine et toutes les petites-maîtresses de la cour? Miuréchaux^ grandes dames ^ dignitaires^ tous s'avancent par groupes symétriques et dans l'ordre prescrit par l'étiquette. J'en vois défiler un, deux, trois, quatre... Gomme les cartes que le joueur jette sur le tapis , ils se tassent de côté et d'autre , rois , reines et valets , pique et cœur, trèfle et carreau ; tous procèdent à la flle des deux côtés de cette allée superbe sur des trottoirs revêtus de granit poli. Et d'abord viennent les officiers du palais. Celui-ci enveloppé d'une chaude fourrure, qu'il entr'ouvre à demi pour faire briller ses quatre croix. Il gèlera; mais il aura fait voir à tout le monde ses belles décorations. D'un œil arrogant il cherche ses égaux, et son obésité le force à se mouvoir avec la lenteur de l'escarbot. Plus loin , c'est la jeunesse des gardes , esclave de la mode et du tzar; ce sont des dandys en épaulettes, droits et fluets comme des piques ambulantes , étranglés au milieu du corps comme des guêpes. Puis ce sont des bureaucrates aux épaules voûtées, au regard de basilic et cherchant à deviner celui que Ton doit saluer, celui à qui l'on^peut marcher sur les pieds sans faire ses excuses , et celui que l'on doit éviter. Et chacun d'eux, souple, honteux, inquiet, rampe en se recoquillant comme un scorpion. Les dames

sont au milieu^ les dames aux chapeaus de satin ^ aux mantilles chatoyantes, comme un essaim de papillons bigarrés. Chacune d'elles fait briller sa toilette parisienne et voltiger son pied captif dans un soulier garni de fourrures. Blanches comme la ne^e ^ rubicondes comme des homards. Mais la cour se retire ^ soudain les rangs s'arrêtent, les carrosses accourent comme ces bateiaux qui suiv^Bt les ns^eurs aventurés sur des eaux profondes.... Déjà les i»remiers ont disparu f enfermés dans leurs équipages y et la queue des piéions se débande peu à peu. Plus d'un promeneur, saisi d'une toux phthisique , dira cependant : u Ah ! quelle belle pr<> menadel J'ai vu le tzar; j'ai bien humblement salué xkm général , et j'ai même parlé à son page ! »

Quelques hommes, différant des autres par le maintien et le visage, suivent le fbt de cette foule vagabonde; à peine s'ils daignent jeter les yeux sur les passants, car la ville seule absorbe toulie leur attention. Leurs regards, des fondements aux combles, escaladent les murailles, se cramponnent à ces parois de fer et de granit comme s'ils voulaient essayer si chaque brique est fortement scellée à sa place... Puis, avec désespoir, ils laissent retomber leurs bras, comme vaincus par le pressentiment qu'il n'est point donné à la puissance humaine de les démolir... Un instant ils rêvent encore, et disparaissent. Seul d'entre onze, reste un pèlerin; il sourit amèrement : il lève la main , la serre et frappe le marbre avec fureur, comme s'il jetait une menace à cette ville de marbre. Puis il se croise les bras sur la poitrine, demeure pensif, et plante dans la cour du palais impérial ses deux regards comme deux couteaux. Alors il ressemblait à Samsôn lorsque, traîtreusement saisi et chargé de chaînes, il roulait des pensers de vengeance sous les portiques du PhiUstin. Un nuage soudain retombe sur son front immobile et fier, comme le drap mortuaire sur un cercueil; une ombnî effrayantfe vient couvrir ses traits livides, comme si le soir

VOYAGE BN BUSSIE. 319

qui descend d^à du haut des deux se ûxait d'abord sur son visage avant de déployer au loin ses voiles funèbres.

Sur le côté droil de la rue déjà déserte se tient un autre homme. Ce n'est point un voyageur; il semble être plutôt un ancien habitant de la ville ^ car^ tout en distribuant ses aumônes parmi le peuple , il salué tous les pauvres par leur nom et les questionne, qui sur sa femme, qui sur ses enfants. Tous il les congédie; il s'accoude sur le granit bordant les canaux, et laissa ses yeux errer sur les parois des édifices et sur les faîtes du palais : mais ses yeux ne sont point comme ceux du pèlerin, ils se détachent de leur contemplation dès qu'un mendiant ou un soldat estropié vient à passer près de lui. Les mains levées au ciel, longtemps il reste debout, longtemps il rêve. Son visage porte l'expression d'un désespoir céleste; il a le regard de l'ange fidèle lorsque, messager descieux, il daigne descendre parmi les âmes du purgatoire; il foit des peuples entiers en proie à d'atroces douleurs, il sent ce qu'ils souffrent et ce qu'ils souffriront pendant des siècles, et il sait, lui le bienheureux, combien est en'3ore éloigné pour tant de générations le terme de leurs maux, le jour de la délivrance !... Pleurant, il s'appuie sur le quai; de ses yeux coulent des larmes amères, aussitôt absorbées par la neige : mais Dieu , qui les recueille cl les compte, lui rendra pour chacune d'elles un océan de béatitudes!

11 se fait tard; seuls ces deux hommes restent encore, tous deux se croyant sans témoins : et, quoique placés à distance l'un de l'autre, enfin ils s'aperçoivent mutuellement et se prennent à se considérer. L'homme de droite s'avance le premier.: « Frère, dit-il, je vois que tu es abandonné loin de ta route, seul, triste, étranger peut-être. Au nom du Seigneur, apprends-moi comment je puis te servir. Je suis Polonais et chrétien, el je te salue parle signe de l'aigle et du cavalier »7*. »

820 LES aïeux.

Le pèlerin , trop occupé de ses méditations^ secoua la tète et quitta le parapet. Mais lorsque le lendemain il voulut débrouiller le chaos de ses pensées et rappeler la oiémoire à son aide , plus d'une fois il se mit à regretter cet importun. S'il le rencontre 9 oh ! il saura bien le reconnaître^ Tarrèter. Ce n'est pas qu'il se rappelle bien distinctement les traits de son visage; mais il y avait dans le timbre de sa voix, dans l'accent de ses paroles, quelque chose dont l'oreille et l'âme du pèlerin avaient retenu la vibration... Peut-être l'avait^l entrevu dans ses rêves...

LE MONUMENT m PIERRE.

Un soir, lorsque la pluie tombait par torrents, deux jeunes gens se tenaient abrités sous un même manteau et les mains entrelacées. L'un était ce pèlerin venu de l'Occident, mystérieuse victime de l'autocrate ; l'autre était le poète du peuple russe, célèbre dans tout le Nord par l'harmonie de ses chants '7f. Ils se connaissaient depuis peu, mais bien, et voilà que depuis quelques jours ils sont amis. Leurs âmes élevées, dédaignant les entraves de la terre, s'étaient réunies dans une fraternelle étreinte ; pareilles à deux roches jumelles dans les Alpes, qui, bien que séparées à tout jamais par le lit d'un torrent, inclinent l'une vers l'autre leurs cimes aériennes, et daignent à peine entendre le mu^ mure de l'onde ennemie. Le pèlerin roulait quelque sombre méditation sur le colosse de Pierre; et le poète russe parla ainsi à voix basse en lisant cette inscription :

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