A PIERRE PREMIER, CATHERINE SECONDE
« Déjà le tzar, coulé en bronze sous les formes massives d'un géant, s'était assis sur le dos de son bucéphale, atten-
VOYAGE EN HUSSIE. 821
dant qu'une place fût disposée pour lui et pour sa monture. Mais Pierre ne savait point rester sur le sol natal; il se sentait à rétroit dans sa patrie : on envoya au delà des mers lui chercher un piédestal. On fit déraciner sur les rivages de la Finlande tout un mamelon de pierre. Ce hloc^ sur un signe de la tzarine^ traverse le golfe à la nage^ bondit sur la terre russe, et court se prosterner, dans la cité, devant la souveraine »•'. Déjà le tertre est prêt; le tzar de bronze prend son essor, le tzar knoutopotent * dans sa toge romaine. Le coursier s'élance d'un bond sur la colline de granit, s'appuie sur la crête et se cabre dans les airs.
« Non , telle ne fut point dans les murs de l'antique Rome l'attitude de Marc-Aurèle, de ce bien-aimé des peuples, pour qui l'expulsion des délateurs et des traîtres fut le premier pas vers la gloire; qui, après avoir châtié l'insolence des brigands domestiques et foudroyé sur les rives du Rhin et du Pactole les hordes des barbares étrangers, revenait paisiblement s'asseoir au Gapitole. Voyez! que son front est beau noble , bienveillant ! Sur ce front brille une seule pensée , celle du bonheur de l'empire. Il lève majestueusement la main , comme pour bénir la foule de ses sujets qui se presse autour de lui; et de l'autre main , abaissée sur les rênes, il réprime les ardeurs de son coursier. On devine , on croit voir encore tout un peuple assemblé sur son passage et s'ccriant avec jubilation : « C'est l'empereur notre père qui revient ! » Et l'empereur s'attarde comme à dessein à travers cette multitude, et veut gratifier chacun des assistants d'un coup d'œil paternel. Son cheval hérisse sa flottante crinière, fait flamboyer ses yeux comme deux escarboucles; car il sait qu'il ramène le plus chéri des hôtes, qu'il porte le père de
* Mous avoua bésité entre knoutopotent et knoutocrate; mais la première de ces deux expressions, quoique moins régulière, rend mieux l*idée de l^auteur ; d'ailleurs, consacrée par remploi qu'en a fait G. Sand dans son analyse des Aïeux^ elle a passé dans la langue.
quelques millions d'cafants : et lui-même il modère le feu de son agilité. Enfants, approchez tous, venez contempler votre père : vous le pouvez. Le coursier s'avance d'un pas mesuré sur un terrain uni. Vous devinez que l'immortalité l'attend au bout de sa carrière '*» !
(i Mais le tzar Pierre abandonne les rênes à son coursier; il est évident qu'il a fourni sa course en renversant tout sur sa route. Le voilà maintenant qui se dresse sur la crête du rocher. Le cheval effaré fait jouer ses pieds de devant dans les airs, le tzar ne le retient pas; le dieval ronge son frein : on prévoit qu'il va tomber et se briser en mille morceaux. Depuis un siède il reste suspendu ; il saute et ne reprend pas terre : on dirait une cascade qui, se ruant du haut des rochers, serait tout à coup saisie par le froid et changée en cristal au milieu de sa chute. Mais lorsque le soleil de la liberté annoneera le réveil des peuples et qu'un souffle venu de l'Occident réchauffera ces contrées maudites, qu'advien^ dra-t-il de cette cascade de tyrannie?... »