REVUE DES TROUPES
Une place immense... les uns l'appellent un chenil; car c'est ici que le tzar excite ses limiers avaât de les découpler contre la victime; d'autres, plus polis, appellent cette place un boudoir: car c'est ici que le tzar essaie ses parures avant de sortir, tout hérissé de mousquets , de piques et de canoss, pour récolter les adorations des monarques. Une coquette, empressée de paraître au bal de la cour, ne se tient pas si longtemps devant sa psyché, ne s'inflige pas autant de momeries et de contorsions que le tzar n'en commet chaque jour sur la place de parade. D'autres n'y voient cependant qu'une pépinière de sauterelles. C'est ici, osent-ils prétendre
que le tzar fait éclore les semences de ces nuées de sauterelles qui , après avoir reçu une culture suffisante , prenant un beau jour leur essor, doivent envahir le monde. Il en est d'autres qui préfèrent la nommer un queui de chirurgien ; car c'est ici que le tzar affile ses lancettes, avant d'étendre la main de Saint-Pétersbourg ou de Moskou, et de tailler dans Je vif de manière que toute l'Europe jette un cri de douleur. Mais avant qu'elle ait sondé la profondeur de la plaie, avant qu'elle ait imaginé un emplâtre contre l'hémorrhagie, déjà le tzar a tranché la carotide du schah et la trachée-artère du sultan , et du cœur des Sarmates il a soutiré le plus pur de leur sang. Cest une place aux mille noms ; mais dans la langue des gouvernements, on l'appelle place des bévues militaires.
Dix heures!... C'est le point du jour, c'est l'heure de la parade. Déjà une foule silencieuse environne la place comme le rivage obscur d'un lac aux flots nébuleux. Chacun regarde par les épaules de son chef de file et le pousse vers le centre. Comme des martins-pêcheurs à TafMt au-dessus des eaux, quelques dragons et quelques Kosaks-Zaporogues furètent tout autour de la place; ils écartent les têtes les plus curieuses avec,la hampe de leurs lances, et versent généreusement une grêle de coups de nerfs sur les épaules qui sont à portée. Tel qui s'était trop avancé, comme une grenouille sortie de son marécage , retire son front et cache ses épaules dans la foule. Un tonnerre gronde au loin, sourd , monotone , comme la chute d'un marteau , comme le frémissement du fléau qu'agite le laboureur. Cest le tambour, guide ordinaire des régiments. Derrière lui les files se traînent le long des avenues, innombrables, variées; mais l'uniformité de leurs habits verts se détache au loin sur la neige en masses foncées. Et chaque colonne coule comme une rivière, et toutes ensemble elles s'engouffrent dans la place comme dans un ample réservoir.
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Ici^ muse^ prête-moi les bouches de cent Homères^ dans chacune d'elles dépose cent facondes parisiennes ; prête-moi les plumes de tous les commis de Tunivers pour enregistrer les noms de tous ces colonels^ de tous ces officiers ^ de tous ces sous-officiers et de tous ces héros de la gamelle !
Mais, ô douleur! tous ces illustres guerriers se ressemblent tant! ils sont si monotones! Les voilà rangés soldat contre soldat, comme une file de chevaux ruminant au même râtelier, ou comme des gerbes d'épis rangées sur les sillons, ou plutôt comme les sillons eux-mêmes, sinon comme le chanvre vert desséchant sur pied ; on pourrait aussi les trouver semblables aux vers d'un mauvais poëme, à moins qu'on ne préfère les comparer aux conversations des salons de Saint-Pétersbourg. J'ai pourtant observé que parmi ces beaux Moskovitës, il y en avait qui, dépassant les autres de cinq ou six pouces , étaient marqués en tête et portaient sur leurs bonnets à poil des plaques de laiton ; c'é^ient les grenadiers, et il y avait trois variétés de ces vieilles moustaches. Derrièreeux se tenaient d'autres plus petits en rangs pressés, comme des concombres cachés dans leurs feuilles vertes sur les plates-bandes d'un jardin. Pour distinguer tous les régiments de cette infanterie, il faudrait emprunter l'œil pénétrant du naturaliste, qui étudie les vermisseaux retirés de la boue, les classe en familles et leur donne des noms.
J'entends une fanfare; ce sont les cavaliers. Ceux-là offrent du moins des tispects plus variés; des lanciers, des hussards, des dragons : des tchapkas, des casques , des kolpaks. On dirait une exposition de bonneterie. Un régiment arrive tout le dernier; ce sont des géants tout bardés de cuivre comme une rangée de bouilloires : les têtes crochues de leurs coursiers s'abaissant comme des robinets. Cest par les chevaux que l'on distingue le mieux ces régiments si divers d'armures et de costumes. C'est là le principe de la tactique nouvelle ; et d'ailleurs il se conforme à la coutume
LBS AÏBUX. . 3!ltô
(les Russes. Joniini^ le grand tacticien , a écrit quelque part que ce sont les chevaux et non les cavaliers qui font une bonne cavalerie. Depuis longtemps déjà les Russes le savaient^ puisque pour un bon cheval des gardes on peut acheter chez eux jusqu'à trois recrues. Le prix d'un cheval d'officier est quadruple; en échange d'une pareille monture, il faut donner un musicien, un danseur, ou bien un écrivain, et même, dans les temps de presse, un cuisioier. Une jument de l'État, maigre, éreintée et bonne tout au plus à voiturer le^ ambulances, peut encore être engagée avec proOt dans les luttes hasardées du pharaon* Une rojsse pour deux femmes, c'est là le compte ordinaire.
Mais revenons aux régiments. Le premier qui débouche est noir de même que le second > à cela près que celui-ci est à courte queue; puis, deux autres régiments bais avec la même distinction : le cinquième gris pommelé, le sixième alezan, le septième alezan brûlé, le huitième cap de more, le neuvième de haute stature , le dixième de taille moyenne, puis un noir à queue de rat , puis un noir avec étoile en tête, et le dernier noir de corbeau. Quarante-huit bouches à feu se sont mises en bataille avec un nombre plus que double de caissons; en tout deux cents attelages, à ce que l'on peut en juger d'en haut, car pour les compter au même instant dans cette masse de chevaux et cette cohue d'hommes, il faudrait avoir l'œil de Napoléon ou bien le tien, intendant moskovite des poudres : toi, sans t'arrèter attx hommes ni aux chevaux , tu regardes aux caissons « tu devines à l'indtant leur nombre > et tu sais combien dans chacun d'eux tu as volé de gargoussesl
Déjà tous ces uniformes verts ont encombré la place comme les herbes qui jonchent la prairie au retour du prin« temps ; çà et là seulement surnage un caisson de même cou-» leur» semblable à l'algue des marais ou biefi à la punaise afifreste , aux ailes verdàtres : et tout auprès s'acerdupit une
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pièce i^e€ son aTant-train comtee une sombre araignée.
Ghactine de ces araignées a qoatre pattes de devant el quatre de derrière ; ce sont les servante et les pointeurs. Tant qu^elle dort inunobite sur le sable , toutes ees pattes se meuvent indépendamment du corps; on le» dirait séparées du venM soulevé dans les èm comme un balkm; mais dès que cette araignée^ assoupie et muette^ se réveille au eom^ mandement qui l'appelle^ auositét^ comme une tarentole au souMe imprudent qui la provoque ^*^, elte réuarit ses pattes^ olto replie ses ^enout; et^ avant de tomir les poisons dont ette est goniée^ elle agile eelles de devant autoar de sa bouche noireie^ avee fagilité d'une moucbie^qvi sennt tombée dans l'arsenic; puis rejetant en arrière ses deux pattes antérieures, elle remue ceMes qui restent^ fafH es* eiUer sa queue : et dispersant enfin toutes ses antennes de côté el d*airtre, eHe repose un instant, puis eUe fait jâéUir le poisoii qui s'enflamme et qui tue^
Le» régiments s'arrêtent; Us se eonsidiètent. Le taar, le tzar airrive! quelque» vieux amiraux montés sur de viem ehei^ux, «ne fé«de de jeunes aide»>de-Gamp> une cohue de généraux» piessentde part et d'autre, et le tiar seul se tient en avant. Cet éWHoii^^ m ÂnguUèrement bariolé et b^arré, ressemble à une troupe d'«*leq«ins; ils sont attifée de ne ban» y de tnmsseeux de defk, de diilfres, de portrait», d'agrafés : Tun porte une éciiarpe gme > l'astre une ésfaarpe jaunec Chaeu» d'eux a devant et derrière pli» d'étoiles, de eraebiats et de ctout que de boutons «*<
lls-br^emt ton», maie d'vn éclat emprunté^ lea eaffons qpi les éclairent jaillissent des yeux du maître. Ghaqne général est un de ce» ver» luisants qui rayonnent d'une al belle lumière auB nuit» de la Sai«t4ean. Maisisi le printemps de la fovc«r du tiar vwantà se temiryiniséMddee inaeetes> ils perdent leur splendeur; ils vivent sans même oser cacher au sein de fextl leur id)aissettettt et leur honte : ils vivent»
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mais nul ae gaîi dans qvelle fange îto traînent leur existence oubliée. Le général^ d'un pas assuré^ se jette au mi- Ken du feu des canons; un boulet l:^tlelndra-t^i^ le tsar lui sourira : mais si le kzar le fn^e d'un regard défa^rorable^ le général pâlit^ languit, et le plus sovrent... il en crèwe.
Cesi bien plutôt parmi les courtisans que Ton trouferait des âmes stoîques et fortement trempées. Quand ils épreu- Teront les effets de la colère du tzar, ils n'auront garde de se couper la gorge ni de tomber rasdades '^^; ils s'en iront à la campagne s'enfermer dans leurs élégantes TîHaa, et de là. Ils écriront, tel au chamb^an, tel autre à la «aînesse en titre, tel autre encore h quelque dame d'honneur : les plus libéraux adresseront leurs requêtes au palefruiler du tzar. C'est ainsi qu'ils s'insinueront de nouveau dans les ùir veurs impériales. Leur canielie fidèle jeté par la lenètre mourra de chagrin ; le chat en sera quitte pour un iniàon, et, retombé sur ses pattes, ne guettant qu'une occasion pour rentrer, il pénétrera de nouveau silencieusement par quelque honteux orifice. Un pareil stoïcien, avant df» reprendre en triomphe possession de ses grades, fiait à la campagne, tout bas, du libéralisme.
Le tzar était en habit vert , avec un collet couvert de broderies d'or. Jamais le tzar ne quitte l'uniforme ; Tuniforme, c'est la peau du' tzar : le tzar natt, vit et pourrit grenadier.
A peine l'impérial enfant estait délié <le ses langes que , jeune prince né sur le trône , il est affublé de la kourtka d'un kos^ ou d'un hussard ; que déjà on lui offre un sabre et un fouet pour ses joujoux. Il apprend à connaître les lettres en foisant faire le moulinet h son sabre, et en indiquant de la pointe les caractères tracés sur son rudiment. Lorsque ses gouverneurs lui enseignent les gracieuses évolutions de la danse kosaque , il bat la mesure avec son fouet <^. Plus grand , tout son bonheur est de réunir des soldats dans ses appartements; de leur commander : «c Gauche ! droite ! » et
ZïS LES AÏEUX*
de façonner les régiments à la manœuvre ainsi qu'à la bastonnade.
Voilà comment tous les tzars se sont formés dans Tart de régner ; voilà pourquoi l'Europe les redoute et les exalte. Nos pères avaient raison de dire avec Krasiçki : « Le sage eut le dernier mot; mais le sot est resté vûnqueur. » Vive la mémoire de Pierre le Grand ! c'est lui qui le premier a in* venté cette tutropédîe " ; c'est lui qui a montré aux tzars le chemin de la vraie grandeur. U avait vu les peuples les plus sages de l'Europe^ et il a pensé : ic Je veux européaniser la Russie ; je raccourcirai les vêtements y je ferai tomber les barbes. » U dit , et les barbes tombent par nuées ; barbes de mougik8> barbes de boyards^ comme les feuilles sous la grêle : il dit ^ et l'on réduit à la mesure commune les basques des souquenilles des marchands et des knèzes , on les taille de long et de large comme les charmilles d'un parc français. Pierre importa les tambours et les baïonnettes^ établit les citadelles, oi^anisa les cadets , fit danser les menuets, introduisit de force les femmes dans les assemblées; sur les frontières, il disposa les douanes, il ferma les rades avec des chaînes massives; à la cour, il créa les sénatairs , les mouchards , les grands dignitaires , le fermage des causée-vie, la vente des offices, les passe-ports; au village, il rasa, lava, habilla le paysan, lui mit une arme dans la main, des roubles dans la poche , et l'Europe stupéfaite de s'écrier : « Le tzar Pierre a civilisé la Russie! » Il ne reste plus à ses successeurs qu'à renouveler périodiquement la dose de mensonges prodigués à l'ignoble diplomatie, à envoyer des baïonnettes au secours des despotes, à fomenter quelques massacres et quelques incendies , à accaparer autour d'eux le bien de leurs voisins, à piller leurs sujets et soudoyer des écrivains étrangers pour soutirer des
* Tzàropédie est une heureose paranomase de Cyropédie, Vart d'élever les eofaots.
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applaudissements aux Français et aux Allemands ^ et passer pour un gouvernement puissant, si^e et généreux *^7.
Allemands, Français, attendez un instant encore. Lorsque le tonnerre des oukazes aura étourdi vos oreilles, lorsqu'une grêle de knouts aura sillonné vos épaules, lorsque l'incendie de vos palais vous aura éclairés, la nuit, dans votre sommeil; alors les paroles louangeuses auront beau tarir sur vos lèvres : le tzar vous ordonnera de glorifier et de diviniser la Sibérie, les kibHkas, les oukazes et le knout. Peutêtre cependant amuserez-vous le tzar .avec des chants variés sur vos adulations d'aujourd'hui !
Le tzar se précipite au milieu des rangs comme la boule d'un jeu de quilles, et demande à toute cette cohue cemment va m santé f u Nous vous la souhaitons meilleure ! » murmurent les soudards; et c'est^omme le grognement de cent mille ours. Il commande une manœuvre; et soudain l'ordre impérieux s'échappant de ses lèvres rebcmdit comme une paume élastique dans la bouche ducommsmdant : puis, rejeté successivement de bouche en bouche , il atteint le dernier chef d'escouade. Un cliquetis d'armes se fait entendre ; les épées ont frémi, et toute la place n'est plus que tumulte et confusion. Celui qui aurait vu sur un vaisseau de ligne l'énorme marmite où l'on prépare le gruau, lorsque l'eau vomie à gros bouillons de la pompe la remplit jusqu'au bord, et tout l'équipage empressé autour de la cuve y jette à la fois quatre tonnes de semoule, puis agite le mélange avec une douzaine d'avirons; celui qui connaîtrait la chambre des députés en France, cent fois plus spacieuse et cent fois plus agitée que cette cuve , lorsqu'une commission vient lui présenter un rapport et que l'heure du diner s'approche ; l'Europe entière, depuis longtemps affamée , croit déjà qu'on Lui prépare son affranchissement , déjà le libéralisme coule à grands flots de toutes ces bouches éloquentes comme d'un corps de pompe; mais quelqu'un a
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parU de culte à Texorde de bob dieeoim^ et la ohambfe vocifère^ s'agite et n'écoute phis Torateur ; quelqu'un a parié de liberté, mais il n'a pas provoqué à l*émeute ; un autre enfin a pris la parole sur les complots des rois, sur les peu^ ple$ opprimés, sur le despotisme, sur les tiars; et la cham^ bre, ennnyée, s'écrie : uJPoréreîà F&rdre! » Mais voilà que tout à coup le ministre des finances, armé d^un immense résumé du budget comme d^une massue, monte à la tribune ; et dans son discours embrouille si bien les questions de la rente, des douanes, des contributions, du timbre, de l'arriéré, que la chambre entière s'enflamme, frémit, tourbillonne, éclate et jette son écume jusqu'aux cieux. Grande joie pour les peuples! grand effroi pour les cabinets! Et le lendemain on apprend partout, parTorgane du MotUteur, qu'il aété question de ftmpôil, . . Qui donc aurait tu cette cuve pleine ou cette chambre basse, comprendra sans peine quel tumulte s'élève dans ce pèlennèle de régiments lorsque Tordre du tear parvient jusqu'au centre. Mais trois cents tambours résonnent de nouveau ; et comme la glace de la Neva au jour du dégel, Tinfanterie se partage en colonnes oblongues : elles défilent les unes après les autres, tambour battant et le capitaine en tète. Le tzar est au centre comme le soleil, et les régiments tournoient et gravitent autour du tsar comme les planètes... Soudain le tzar détache une volée d'aldes-de-camp; comme des moineaux s'envo^ lant d'une cage ouverte ou comme une meute de chiens découplés, ils se précipitent, crient à gorge déployée : et alors on n'entend plus que les appels des généraux, des majors, des sergents, les éclats du tambour et le sifflement aigu des fifres... Et aussitôt, roide comme le câble tendu par une ancre que l'on jette à la mer, Tinfanterie se range en bataille. Les détachements deeavaliers qui s'avançaient par pelotons égaux se rapprochent, se soudent par leurs extrémités et forment une eneeinte continue.
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Quelles lont emuite les évelations exéevtàes sur la plaot d'araies; comment Tagile et formidable cftvalerie se précipite à bnde abattue sur les intréj^des fantassins, semblable à une meute excitée par les accents du cor et se jetant sur un ours qiuselé ; comment l'iafanterie sp reseerre, te rei^e en eairé sur elle-même en redressant^es armes ainsi qu'un bérisson présente ses dards au cbien qui va Tassaillir ; comment laciiTalerie, au plus fort de sa eourse^ s'arrête tout à eoup^ obéissant à la laisse qui la tient en respeot; comment on tire les canons en avant^ en les re^ tire en arrière; comment on réprimande en français > on injurie en russe^ on arrête les uns, pn astomn^e les autres ; comment on gèle, on tombe dç eheval, et finalement on félieite le tzar... Oh l je seps bien la grandeur, la richesse d'un pareil sujet! Il me suffirait de le célébrer dignemenl pour transmettre mon nom à la postérité ; mais ma muse , comme une bombe éclatant au milieu de scm ¥ol, s'arrêteet tombe k plat dans une prose didactique. En un mot, au moment le plus intéressant des manœuTres , ooi^me Homère dans le eombatdes dieux, je sommeille, hélas 1 et je sens... que je vais m'endormir. Déjà les troupes ont exécuté tous les mouvements que le tzar a vu décrire ou dont il a jamais entendu parler (car pour les inventer, son laugination s'est toujours trouvée aussi stérile que sa mémoire était fi^ dèle); le tumulte des spectateurs s'apaise t déjà les souquenilles, les manteaux, les fourrures, qui encadraient la place d^n noir hémicycle, s'en vont chacun de son e^té, fit imi ce peuple est aceabléd'ennui ou transi de fîroid... Au ehâteau le déjeuner est s^rvi I Los ambassadeurs des puissimces étrangères, qui, malgré le froid et Tennoi, ne manquent aur cune revue afin de conserver les lionnes grâces du tiar, en ayant soin de crier chaque jour au miraolç! au prodige! ont répété pour la deux millième fois leurs félicitations usées avec un enthousiasme toujours nouveau : 9^ Le tiar
est an taetickn impénétrable dans ses plans! l'habileté des généraux placés sous ses ordres n'a d'égale que l'ardeur et la vaillance desessoldats^ qui seraient incroyables si Ton n'en était soi-même le témoin !... » Pour finir la conversation^ on reprend le thème favori des moqueries sur les bévues de Napoléon; et chacun consulte sa montre en redoutant de nouvelles expériences sur le trot et le galop : car le froid atteint vingt degrés, et la fatigue aiguise l'appétit.
Maisle tzar demeuretoujoursetdonne des ordres; il congédie, il rappelle cent fois ses régiments gris, noirs ou alezans. 11 réordonne encore son infanterie en bataille, il la reforme en carrés, et puis il la reploie en éventail... Gomme un vieux joueur qui se trouve n'avoir plus de partner bat les cartes , les coupe et les remèle toujours après les avoir ramassées; bien que la galerie le hdsse s'amuser tout seul, il trouve encore du plaisir à les contempler. ., Jusqu'à ce que le tzar hii-mème en soit rassasié, repu... Alors il tourne bride et se perd dans la foule de ses généraux. Le tzar a disparu ; et l'armée longtemps après demeure immobile.) Les tambours et les trompettes donnent enfin le signal ; infanterie , cavalerie, tout se décompose en deux cents tronçons mobiles et se perd dans la profondeur des rues de la capitale. Oh ! qu'elles sont changées, ces troupes! Qu'elles ressemblent peu à ces torrents des Alpes qui se précipitent, changés de gravier et dé limon, du haut des rochers; et qui, se confondant au sein d'un lac limpide, s'y reposent de leur course, y purifient leurs ondes et s'échappent doui^ment par de nouvelles issues , en roulant sous le soleU des flots de saphirs et d'émeraudes >s> ! Voyez ! ces régiments étaient vends tout resplendissants dé fraîcheur et de propreté ; et les voilà partis harassés de fatigue, inondés de sueur, salis et noircis par la glace détrempée et par la boue imprégnée déneige...
Abteurs et spectateurs, tout avait jdisptru ; uet le combat
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cessa faute de combattants. )> Vingt cadavres seulement gisaient abandonnés sur la place déserte... Celui-là^ vêtu de blanc, est un cavalier; t'uniforn^e de cet autre , on ne saurait le reconnaître , tellement il a été foulé dans la neige aux pieds des cbevaux; ces autres ont gelé sur place lorsque^ plantés en avant des lignes comme des jalons^ ils désignaient aux troupes la direction de la marche ; celui-ci , ayant manqué le pas au milieu d'une colonne d'infanterie, reçut un coup de crosse dans le crâne ettomba roide mort. Les agents de police les ramassent pour leur faire donner la sépulture 9 morts et blessés , pêle-mêle, indistinctement. L'un d'eux avait les côtes enfoncées ; un canon avait brisé l'autre sous le poids de ses roues; ses entrailles sanglantes étant sorties du ventre , trois fois il avait hurlé horriblement sous le canon, mais le major lui avait crié : « Silence! le tzar nous écoute... » Le] soldat retint ses cris; il savait obéir au major... On couvrit en toute hâte le moribond d'un manteau; car si par hasard le tzar est témoin dans la matinée d'un pareil accident et voit à jeun cette chair fraîche palpitante , ses courtisans s'aperçoivent d'un changement dans son humeur; il revient au palais chagrin, maussade : et, au déjeuner qui l'attend , il ne mange plus sa viande avec autant d'appétit.
Le dernier blessé surprit beaucoup de monde. On avait beau le menacer et le battre, il osa désobéir même à son général. Il gémissait tout haut et chargeait de malédictions le sacré nom du tzar. La foule , étonnée d'un scandale pa^ reil , avait entouré ce marlyr de la manie des parades. Il portait, disait-on. Tordre d'un général, lorsque son cheval s'est arrêté soudain comme frappé d'un sort ; au même instant, tout un escadron survint par derrière : le cheval fut broyé, et le soldat, désarçonné , tomba sous les pieds de la cavalerie, qui se précipitait comme un fleuve. Mais les chevaux ont plus de pitié que les hommes; les escadrons
plissaient sur son corps fan après Kautre : et le dernier cheval seulement l'atteignit et hii cassa le bras. L'os fracturé déchira l'uniforme et se redressa horrible, blanc de la blancheur des cadayres, sur cet habit vert. La figure du soldat devint pâle comme l'os ; toutefois il ne perdit pas son énergie : il levait l'autre bras vers le ciel, puis il semblait appeler la foule effï*ayée et lui donnait, malgré 6a soufnrance, tout haut, longuement, je ne sais quels conseils. Que disait-il? Nul ne le sait, nul ne le répète. Les auditeurs s'enfuirent, car ils craignaient les mouchards; et tout ce qu'ils rapportèrent à cent qui les questionnaient fut que le blessé pariait en mauvais russe , et qu'au milieu du tumulte on avait distingué ces mots : a \je tzar, du tzar , au tzar, pour le tzar. » Le bruit courait que le soldat renversé était un jeune homme , une recrue , un Lithuanien d'une haute origine, fils d'un duc, fils d'un comte... On l'avait arraché par force de son gymnase ponr l'incorporer dans un régiment ; et son colonel , ennemi de tout ce qui était polonais, lui avait exprès fait donner un cheval rétif, indomptable , en disant : « Qu'il se torde le cou , le Polonais, le chien ! n Son nom est pour tous un mystère ; après sa mort, personne n'a pu l'apprendre. Ce nom , ô tzar! on le trouvera un jour écrit dans les abîmes de ta conscience. Satan se chargera de le proclamer; ainsi que ceux des mille autres infortunés que tu crois, en les jetant au fond des mines, en les faisant broyer sous les pieds de tes chevaux, iivoir livrés à l'éternel oubli.
Le lendemain on entendit au loin , derrière la place , les hurlements étouffés d'un chien. Quelque chose de noir était eeuché sous la neige. On accourt, on déterre un cadavre; c'est ici qu'il avait passé la nuit après la parade. C'était un cadavre moitié paysan , moitié militaire ; tête rasée , mais longue barbe{! il avait un bonnet fourré et un manteau d'uniforme. C'était probablement le valet de quelque ofBcier; il
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était assiâ'sur la grande pelisse àe son maître. Abandonné à cet endroit mèrne^ il avait attendu de nouveaux ordres; et ^ roidi par lagelée^ il avait déjà delà neige jusqu'à mi-^corps. C'est îei même que se» cbien fidèle Ta trouvé , qu'il a par ses aboieinents lugubres annoncé sa découverte. Mort de frokl^le mougik n'avait pas ôsése revêtir de la chaude four* rure de son maître ! U«e ée ses paupières était ensevelie sous la neige , et l'autre , soulevée avec un pénible effort et tournée vers la place, cherchait encore le lieu d'où son maître devait revenir. Le maître avait dit : d Assieds-toi là! » et le serviteur s'est assis; « Ne bouge pas de là! » et le serviteur n'a pas bougée., il ne se relèvera qu'au jugement terrible. Jusqu'à ce moment, il retient de la main la pelisse de son maître pour empêcher qu'elle ne lui soit dérobée. Il voulait réchauffer son autre main et la cacher dans ses vêtements ; mais ses doigts gonflés se sont refusés à ce dernier office... Jusqu'à ce moment le maître ne l'a pas fait chercher y ne l'a pas fait demanda. Est-ce négligence? estrce excès de précaution ? On devine que c'est un officier en congé; fraîchement débarqué dans la capitale , ce n'était pas pour accomplir un devoir qu'il se rendait à la parade, mais pour montrer ses épaulettes neuves, insigne de son nouveau grade.
Peut-être après la revue est-il allé dîner^ peut-être des femmes lui ont-elles fait un signe, peut-être s'est-il arrêté chez un joueur de ses amis : et, tout absorbé par les cartes, il aura oublié son paysan barbu. Peut-être a-t-il mieux aimé perdre sa fourure et son valet que de laisser croire qu'il portait pelisse et qu'il ne pouvait pas supporter le froid comme un autre... le tzar l'avait bien supporté de sa propre personne impériale! On eût pu dire : « 11 va en pelisse à la parade... contrairement à l'ordonnance... c'e^t quelque'... libéral! »
Pauvre s^l... ta mort est celle d'un héros ; on en ferait
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un mérite à un chien : pour l'homme eHe est un crime! Quelle sera ta récompense? Le maître ^ en souriant^ dira que jusqu'à ta mort tu as été fidèle, comme son chien !... Pauvre serf! pourquoi cette larme que je verse? pourquoi mon cœur bat-il lorsque je songe à ce que tu as fiait? Hélas ! j'ai pitié de toi, pauvre Slave ! Infortuné peuple , que je plains ton sort ! Tu ne connais qu'un seul héroïsme , celui de la servitude >^9!