‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 146 sur 161 · LA VEILLE DE L'INONDATION DE SAINT- PÉTERSBOURG, EN · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE L'INONDATION DE SAINT- PÉTERSBOURG, EN

OLESZKIEWICZ '90.

Le ciel, incandescent d'une ardente gelée, devient tout à coup livide et maculé de taches noires. On dirait la face d'un cadavre pris de froid, lorsque, réchauffée à la flamme d'un poêle et reprenant chaleur sans reprendre la vie , elle exhale, au lieu d'haleine, le souftle empesté des tombeaux.. . Le vent s'est levé tiède... Ces colonnes de fumée, cet édifice aérien d'une cité de géants, déployées sous le ciel comme un mirage fantastique, s'écroulent en ruines et se dissipent à terre. La fumée coule à longs fleuves dans les rues, mêlée avec une vapeur fétide et pénétrante. La neige se ramollit; et, vers le soir, les rues sont inondées d'un nouveau Styx de limon. Plus de traîneaux ; les calèches et les landaws, détachés de leurs glissoires, roulent avec bruit sur les pavés retentissants; mais à travers la brume, la fumée et la nuit, Tœil distingue à peine les voitures : on ne les aperçoit qu' aux fugitives lueurs des lanternes , pareilles aux feux errants des marais.

Nos jeunes voyageurs allaient côtoyant la monstmease Neva; ils sortaient de préférence le soir, lorsqu'ils étaient

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sûrs de ne pas rencontrer un espion et de tromper la vigilance des agents. Ils allaient en parlant une langue inconnue; parfois ils chantaient à demi-\oix quelque mélodie étrangère : de temps en temps ils s'arrêtaient et regardaient avec inquiétude si quelqu'un ne les avait pas épiés. La rive était déserte... En fredonnant ainsi , ils erraient le long de la Néva^ dont le lit se prolongeait comme une crevasse dans les Alpes. Ils s'arrêtèrent enfin au lieu où le chemin taillé dans le granit tombe dans le fleuve. De là ils aperçurent au loin un homme côtoyant la rivière comme eux^ une lanterne à la main ; ce n'était pas un espion , car il ne semblait en vouloir qu'au fleuve ; ni un batelier^ car la Neva était prise ; ni un pêcheur^ car il n'avait dans la main que sa lanterne et une liasse de papiers. Ils s'avancèrent; mais^ sans se distraire de son travail^ l'homme tirait à lui un câble dont l'extrémité était plongée sous la glace ; il le retira tout entier, compta les nœuds et parut en prendre note. 11 mesurait probablement la profondeur de la rivière. Le reflet de la lanterne, répercuté par la glace, inondait ses livres mystérieux et son visage penché sur la lumière, jaune comme un nuage au soleil couchant, mais d'une noble et sévère beauté. Il semblait tellement absorbé par son ouvrage qu'en ent^dant au-dessus de lui des pas et des entretiens étrangers, il ne daigna pas s'informer de leur dessein ; et, seulement par un geste impérieux, il laissa deviner qu'il demandait ou même qu'il exigeait du silence. H y avait dans le mouvementde cette main quelque chose de si étrange que les voyageurs, tout en riant en secret de leur obéissance, n'osaient pas l'interrompre. Un d'entre eux regarda face à face l'étranger et s'écria : m C'est lui ! — Qui, lui? — Un Polonais ! un peintre ; mais il est plus juste de l'appeler un mage , eut depuis longtemps il a brisé sa palette et ses pinceaux : il ne consulte plus que la Bible ou les livres cabalistiques, et Fon dit même qu'il converse avec les esprits. »

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Le peintre se dressa cependant^ ferma son livre, et dit , comme s'il parlait à quelqu'un d'invisible : « Qui vivra verra demain de grands miracles ; ce sera la seconde^ mais non la dernière épreuve; le Seigneur brisera leaders du trône assyrien ; il ébranlera le sol de la Babylo«e des mers; mais, ô Seigneur, que mes yeux ne voient pas la troisième! » 11 dit; et, laissant sur la rive les voyageurs tout confus, seul il monta lentement l'escalier, la lanterne à la main, et disparut iHentôt derrière le mur de la terrasse* Personne ne comprit cette m^'Stique allocutian ; les uns s'étonnaient, ks autres rident de l'aventuire, lotts s'accordaient à dire ; « Notre view^ mage iMit ia campagne. » A^rès avoir morché^ un instant encore dans les ombres , voyant la nuit avancée, fitoide et menaçajiite, chacun s'en retournait cltôz sot; un seul demeura, fbanchit les eseali^s et eourut le long de la terrasse. 11 ne vit ptûnt notre honmie, seulement il aperçut de loin comme une étoile errante. Bien qu'il n'eAt pas regardé la faice du vieillard, bien qu'à eût à peine entendu ce que l'on en disait, le son de sa voix, ses paroles mystérieuses, l'avaient si fortement ému! Use souvint, après un instant, «voir entendu le son de eette voix ; et courut de Icnites ses foi^, par un chemin in* comiii, au milieu de la huit et de la tefn|)ète. La lanterne, portée païf une main rapide , scintillait toujours en dimi* nuont; voilée par le brouillard é^ais, elle parut s'éteindre : puis elle s'arrêta soudain sur une grande place déserte. Le voyagenr doubla le pas; le carretour était chargé de grands monceaux de pierres : sur une de ces pierres , il aperçut le peintre. 11 était immobile au milieu des ténèbres; la tète découverte, les é|>auies nues et la main droite levée vers le ciel : et l^on voyait, d'après la direction de sa lanterne, qu'il regardait les murs du palais impériaL Là, une seule lumière brillaôl dans une seule fenêtre, à l'angle du palais; il semblait imterroger cette lumière, murmurait

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une prière à EHeu , puis il leva la voix et dit en se parlant à lui-même :

« Tu veilles, ô tzar!... Autour de toi la nuit est sombre, tes courtisans dorment tous... et toi, tzar, tu veilles!... Le Seigneur, encore patient, te suscite un esprit, il f avertit et te punit par des pressentiments. Mais tu veux reposer tu fermes à toute force la paupière : tu vas t'endormir d'un profond sommeil... Combien de fois jadis ton ange gardien t'a4-il averti^ dans des rêveries fuyantes, plus daires encore et plus positives !

« Tu n'as pas toujours été aussi pervers ! Jadis tu avais quelque chose de l'homme, puis tu descendis par degrés jusqu'au despote ; les «nges du Seigneur t'ont abandonné : et toi, plus tu avançais en âge, plus ton âme tombait au pouvoir de Satan ! Ce dernier conseil , ce muet pressentiment, tu l'expulseras de ta mémoire, comme un songe vide de sens; demain les flatteurs te feront croître en orgueil, toujours , toujours plus haut , jusqu'à ce que Satan te foule aux pieds 9< !

«Tes vils sujets dans leurs humbles cabanes seront les premiers frappés pour tes méfaits ; car, lorsque la foudre atteint les éléments privés de vie , elle commence par en haut , de la tour et| de la montagne : mais parmi les hommes, elle frappe d'abord les vallées et punit d'abord les plus petits coupables '9> !

« Ils se sont endormis dans l'ivresse, dans les querelles ou dans la volupté... ils s'éveilleront, demain... pauvres tètes de morts !... Dormez en paix comme des bêtes insensées, avant que la colère du Seigneur ne vous fasse lever, comme un chasseur abattant tout ce qu'il rencontre dans la forêt; jusqu'à ce qu'il pénètre au bouge même du sanglier...

« Q'entends-je!... là... les vents! les vents!... Déjà des glaçons du pôle, ils ont dressé la tête comme des monstres

marins ; déjà ils ont attaché leurs ailes de nuages en montant sur les flots et les délivrant de leurs chaînes ! J'entends! . . .j'entends déjà rOcéan sans entraves bondir et mordre son frein de glace; il lève sa croupe humide jusqu' aux nuages. Déjà!... une chaîne^ une seule chaîne encore le retient... bientôt elle sera descellée... j'entends le bruit des marteaux !... »

Il dit, et voyant quelqu'un auprès de lui, il souffla sa lampe et s'éloigna dans l'ombre. Il avait brillé et disparu , comme un présage de malheur qui surgit inattendu dans l'àme et qui passe terri ble<.. mais incompris.

FI?i DE LA TROISIEME PARTIE.

LE PRESBYTERE

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