LE PRÊTRE* — LE PÈLERIN
UN ENFANT. -^ G1KKUR D^FANTS.
Demeure du prétrp. — La table est couverte ; deux lumières : le repss vient de tiolr. — Uoe lampe devant Plmage de la sainte Vierge. — Scir la paroi, une pendule sonnant les heures.
LES aïeux.
LE PRESBYTÈRE
Je ierat tout les linceuls des morts qui gisaient dans leury (()iplMis„> «^ re^M^ loin de »^ le 4tvin espoir de la rémission, rien que pour pouvoir me dhre : « Non ! il n'en fut pas toujours ainsi !... 1^ tQQilw a^évoré tes joies sans nombre, et te voilà seul à présent, le« coniptaq^ une h welll. fifisérable! misérable.' à quoi bon recommencer le livre fatal d« passé) N*«s-ttt pas asacz morne
LE PRÊTRE
Enfants^ levons-nous de table. Maintenant^ après le pain quotidien 9 mettez-vous à genoux autour de moi, et rendons des actions de grâce à notre père dans les cieux. L'Église célèbre aujourd'hui la fête de ces âmes chrétiennes qui, après avoir quitté le monde, sont en proie aux î^upplices temporels. Soyons pieux à leur intention. (Il ouvre u^ missel. ) Voici l'Évangile du jour.
LES ENFANTS, lisant.
Un jour le Christ... (On entend frapper à la porte.)
LE PRÊTRE
Que nous veut-on t Entrez, entrez!
( Le pèlerin «Dtre, biiarrement velu.) LES ETIVANTS.
Jésus-Marie !
LE PBÊTRE.
Qui donc est là, su? le seuil? (Troobïé,) Qui ètei-vous? que vouleZ'Vous?
LES ENFANTS
Ah! un revenant! un mort! un vampire ! un reprouvé! Au nom du Père... Va-fen, disparais!
LE PRÊTRE
Frère, qui es-tu? Réponds.
LE PELERIN^ lenteoMiit et avec tristesse. Un mort!... un revenant!... oui, c'est cela ^ mes enfants.
LES ENFANTS
Spectre maudit! ah ! ne nous prends pas notre père '94!
LE PÈLERIN
Spectre!... non; mort pour le monde, oui! Je suis un pèlerin, entendez-vous!
LE PRÊTRE
D'où viens-tu si tard? Qui es-tu? quel est ton nom? En te considérant de près, il me semble f avoir autrefois vu dans ces contrées. Dis-moi, frère, quel est ton pays?
LE PÈLERIN
Mon pays?... Oui, je connais celui-ci! je l'ai vu, bien jeune ! avant ma mort... il y a quelque trois ans '9^... Mais que t'importe ma n^^issance ou mon nom ? Lorsqu'on sonne pour un mort , le sonneur se tient sous le clocher ; et lorsqu'on lui demande ; a Qui donc vient de trépasser? — (Contrefaisant le sonneur.) Et d'où vous vient cette curiosité? vous répond-t-il. Dites seulement vos prières. »... Mon nom? (H regarde la pendule.) Trop tôt... je ne puis encore te le dire.Je viens de loin; je ne sais, de l'enfer ou du ciel, et j'arrive dans ce pays. Bon père, montre-m'en le chemin, si tu peux. LE PRÊTRE, doucement, avec un sourire.
Je ne veux montrer à personne le chemin de la mort. (Familièrement,) Nous autres curés^ nous ne faisons que redresser les chemins de ceux qui s'égarent.
LE PÈLERIN, avec amertume.
D'autres que toi s'égarent; mais toi, prêtre ! que la guerre ou la paix régnent sur le monde, qu'une nation tomk ou
LE PBBSBYTBBE. 345
qu'un amant expire^ tu ne f en inquiètes guère dans ta maison^ assis auprès de ta cheminée avec tes enfants. Et moî^ je chemine à travers la nuit sombre et pluvieuse. Entends-tu l'orage qui gronde au dehors? vois-tu ces éclairs sillonnant les cieux ? (il regarde aatoar de lai.) Ah ! que la vie est belle chez soi^ sous le chaume natal ! ( Il chante.)
Sans amour, sans amour, que la vie a de charmes ! Le Jour est sans attente et la nuit sans alarmes *,
sous le chaume natal!
(n chante.)
Descends, descends de la tourelle, Et viens sous mon toit bienheureux ; Tu verras fleur toujours nouvelle, Et ce cœur toujours amoureux **.
Du rossignol la voix charmante Sous un azur toij^jours serein...
Pour un amant , pour une amante , Heureux le toit du pèlerin !
LE PRÊTRE
Puisque tu fais ainsi Téioge de ma demeure et de mon âtre modeste^ voici la servante qui vient mettre des fagots dans le feu ; assieds-toi et te réchauffe un peu : le repos t'est bien nécessaire.
LE PÈLERIN
Me réchauffer, mon père? Bien dit, excellent conseil! (Montrant sa poitrine.) Non, tu ne sais pas quel feu brûle ici! malgré le froid, malgré la pluie, toujours, toujours! Souvent je saisis de la neige, de la glace; je les presse à deux mains sur mon cœur embrasé; tout se consume, glace et neige : une ardente vapeur s'en échappe, la flamme
* Chant populaire.
*• D'après Schiller.
346 LBS AÏBUX.
bout! fille fondrait les métaux et les pierres, pftvs intense mille fois que celle-ci! (U mate daM iMtrè.) oh ! un million de fois. Elle consume tout^ glace et neige; une ardente Tapeur s'en échappe^ la flamme bout <9« !
LB PRÊTRE, à part.
Je dis blanc^ il dit noir ; il ne Toit rien^ il n'entend rien. (Au pèlerin.) Cependant , trempé jusqu'aux os, pâle , glacé, tu trembles comme une feuille. Qui que tu sois, tu dois venir de bien loin.
LE PÈLERIN
Qui je suis?... (Regardant l'horloge d'un œil atone.) Trop tôt encore... je ne puis te le dire. Je viens de loin; je ne sais, du ciel ou de l'enfer, et j'arrive dansée pays. En attendant, je te donnerai un sage avertissement.
LE PRÊTRE
Je vois qu'il faut en user autrement avec lui.
LE PÈLERIN
Montre-moi... Tu sais bien pourtant le chemin de la mort?
LE PRÊTRE
J'y consens, je suis prêt à tous les services. Mais de l'âge que tu parais avoir jusqu'il la tombe le chemin est trèslong.
LE PÊUBRIN, à part et troubla.
Ah ! ce grand chemin, je l'ai si vite parcouru !
LEJ'RÊTRE.
C'est pourquoi te voilà rendu de fatigue et malade. Tu prendras au moins quelque nourriture. Je vais t'apporter un verre et une assiette.
LE PÈLERIN, en déttre.
Et puis, nous irons?..,
LE PRÊTRE^ en souriant.
Faisons nos provisions pour la route. N'est-ce pas ?
LE PÈLERIN, distrait.
Bien.
LE PRCSBYT^BE. 347
LE PRÊTRE
Mes enfants^ nous avons un hôte à la maison. (Eq monUant le pëierio.) Amusez monsieur jusqu'à Aon retour. (Il sort.)
UN ENFANT, rexamlBaot
Pourquoi donc, monsieur, ètes^vous si drôlement affublé ? comme un spectre ou ce brigand dont il est parlé da»s la fable ! Un surtout en pièces, de Therbe et des feuilles, du satin auprès d'une toile usée ! ( il aperçoit le stylet que le pèleriii eaobe avecioio.) Quel est ce morceau de tôle sur un cordon? Des chapelets, des bouts de rubans; ha, ha, ha! Vraiment, monsieur, vous m'avez l'air d'un revenant. Ha, ha, ha ! LE PÈLERIN , tressaiUaot et cherchant à se recaeillir.
Enfants, oh! ne riez pas de ma misère! Écoutez! Autrefois j'ai vu une femme jeune, malheureuse comme moi; elle avait de même une robe déchirée et des feuilles dans les cheveux ! Aussitôt les enfants du village d'accourir en se moquant de sa nudité, de la poursuivre en criant, de la montrer au doigt ! Moi, je n'ai ri qu'une fois, une seule !... Qui sait? c'est pour cela peut-être qu'aujourd'hui... 0 justice du ciel !... Mais qui donc aurait pu prévoir alors que j*e porterais un costume pareil?... Tétais si heureux! (Il chante.)
Sang amour, sans amour, que ta vie a de cbannes ! Le Jour est sana attente et la n^it sais alarmes^
(Le prêtre revient avec du vin et une assiette. ) LE PÈLERIN, avec une gaieté forcée.
Prêtre ! et les chansons qui pleurent, les aimes-tu ?
LE PRÊTRE
J'en ai assez entendu dans ma vie. Dieu merci! Mais ne perdons pas l'espoir; après la pluie vient le beau temps.
LE PÈLERIN , chantant.
Et la quitter est diflicile,
£t la revoir n^est pas facile * !
* Chant populaire.
348 LES AlEliX.
Une simple chanson ; mais elle contient une haute moralité.
* LE PRÊTRE
Nous en reparlerons. A présent^ à table !
LE PÈLERIN
Une simple chanson ? oh! oui. Dans les romanceros tous en
trouverez beaucoup de meilleures. (A.yec an sourire, prenant un
UTre dans Tarmoire.) Prètre> et connais-tu la Nouvelle HéltAsef
leB Amours et les pleurs de fVerUier f (Il ohauu.)
Que n'ai-je épronvé de souffrance !
La mort seule peut me guérir.
En Tadorant si Je t'offense, Pour Toublier il faut mourir * !
(Il tire son poignard.) LE PRÊTRE^ le retenant
Qu'est-ce que cela signifie?... Insensé!... Oses-tu bien... Reprenez-hii son couteau^ desserrez-lui les poings... Eh! n'es-tu pas chrétien? Quelle pensée impie! Connais-tu TÉvangile?
LE PÈLERIN
Connais-tu le malheur? (Cachant le poignard.) Mais soit! il ne
faut pas précipiter les choses, (il regarde la pendule.) L'aiguille
sur neuf heures... et trois lumières encore allumées. (Il chante.)
Que n*ai-Je éprouvé de souffrance !
La mort seule peut me guérir.
En t*adorant si Je Toffense, Pour t'oublier il faut mourir!
Pourquoi la trouvé-Je aussi l)elle?
Ses yeux, pourquoi sont-ils si doux?
Je n*ai Jamais adoré qu^elle :
Un autre, un autre est son époux 1...
Ah! si tu connaissais Goethe non traduit t si tu entendais
• D'après Gcethe.
LE PRBSBYTÈBE. 349
en outre le son de sa voix et les accords de son piano... Mais que dis-je! tu ne penses qu'à la gloire du Très-Haut^ tout entier aux devoirs de ton sacerdoce ! (Feaiiietaot an livre.) Aimes-tu les livres profanes t.. . Ah! ce sont des livres homicides... (n jette le livre.} Ils furent le paradis et l'enfer de ma jeunesse ! ils ont cassé les jointures de mes ailes et les ont tordues vers les cieux, de sorte que je n'ai pu désormais abaisser mon vol versjla terre. 6h ! depuis... livré aux seules illusions de mes rêves d'amant^ dégoûté du cours monotone des choses d'ici-bas et dédaignant les êtres d'une nature vulgaire^ je cherchais^ j'appelais cette divine amante qui n'exista jamais dans ce monde déchu > cette amante qu'un souffle enthousiaste avait pétrie de l'écume changeante du désir et que l'imagination avait embellie de ses mille couleurs. Mais comme il n'est plus d'idéal dans nos temps infirmes^ à travers le présent je pris mon essor vers le règne d'Astrée ; je planai librement dans le ciel inventé par les poètes, intrépide explorateur, inventant, poursuivant des chimères! Enfin, revenu de ces plages lointaines, découragé, moins riche d'illusions, j'allais déchoir, j'allais me précipiter dans le torrent impur du plaisir... Avant de me jeter, un seul instant encore, un regard autour de moi... La voilà! je l'ai trouvée enfin ! la voilà près de moi ! Je l'ai trouvée... hélas !... pour la perdre à jamais !
LE PRÊTRE
Je partage ta douleur, ô frère iùfortuné ! Mais peut-être tes maux ne sont-ils pas sans remède. Écoute ; depuis quand es-tu malade?
LE PÈLERIN
Malade?
LE prêtre;
Depuis quand pieure»-tu ton malheur?
le PÈLERIN.
Depuis quand ? J'ai donné ma parole, je ne puis te le dire;
8dO ' LES aïeux.
un autre te le dira. J'ai un compagnon aussi ; nous cheminond toujours ensemble! (Ii regarde aatoar de soi.) Ah ! qu'il fait bon ici ! quel bien^tre !... et dehors quel vent^ quels éclairs, quel orage ! Mon pauvre ami grelote sans doute à la porte! Ensemble poursuivis par les destins cruels > bon père^ reçois-nous ensemble sous ton chaume hospitalier.
LE l»llÊTRIt*
Ma porte fut toujours ouverte au malheur.
LE PÉLBMK.
Mats reste là, de grâce, je vais te Tameoer moi-même.
(Il sort)