‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 148 sur 161 · UN ENFANT · texte numérisé non relu

UN ENFANT

Ha, ha, ha ! bon père ! que lui manque-t4l donc? Il court ça et là et ne dit rien qui vaille. Quel étrange costume!

LE PRÊTRE

Enfants ! tel qui rit vendredi, dimanche pleurera ! Ne vous moquez pas de cet homme; il est bien malheureux! il est bien malade !

LES ENFANTS

Malade? il a pourtant si bonne mine!

LE PRâTRB.

En apparence ; mais il a de profondes blessures au c«ettr.

LE PÈLERIN, tfatuant après lui imebranitbe de sapin. Viens ici, frère ! viens... viens I

LE PRÊTRE, bas aux enfants.

Il a l'esprit troublé.

LE PÈLERIN

Arrive, l'ami ! N'aie pas peur du bon prêtre.

LES ENFANTS

Père, regarde-le donc! Que traîne-t-il après !»? Oa dirait un bandit, avec sa grosse branche de sapin ! LE PÈLERIN, aa prêtre^ hii mmitnAt la briadie.

Le pèlerin n'a qu'à chercher un ami dans le bois! Peutêtre sa tournure te parait-elle un peu étrtinge?

LE PBESBYTÈBE. 3ol

LE PRÊTRE

De qui parles-tu?

LE PÉLFBIN.

De mon ami.

LE PRÊTRE

Comment, de ce bâton ?

LE PÈLERIN

Un peu rustaud, comme je te l'avais dit,'élevé dans le bois ! Salue donc monsieur! (U lève la branche.)

LES ENFANTS

Que fais-tu? que fais-tu? Assassin ! va-f en, toi, assassin ! Ne nous tue pas notre père !

LE PÈLERIN

Oh! oui, mes enfants, c'est un grand assassin!... Mais il n'assassine que lui-même !

LE PRÊTRE

Sois sage, mon ami. A quoi bon ce sapin?

LE PÈLERIN

Sapin ! ... Et l'on dit ce prêtre un savant ! Oh ! cette tête ! . . Viens examiner déplus près; reconnais un rameau de cyprès C'est le gage de notre séparation, l'emblème de mon sort. (Il prend des livres.) Ouvre un bouquin et relis les histoires de siècles écoulés. Il y avait autrefois chez les Grecs deux arbres consacrés ; un amant payé de retour couronnait de myrte sa tête fortunée... (Après ane pause.) Cueillie de sa main, cette branche de cyprès me rappelle son dernier adieu ! Je la pris, je la gardai; insensible, elle m'est restée fidèle, meilleure en cela que les hommes, prétendus sensibles. Mes pleurs ne la font pas rire, et mes plaintes ne l'importunent pas. De tant d'amis volages, seule et constante amie, elle possède tous les secrets de mon cœur. Si tu veux en apprendre davantage sur mon compte, interroge-la; je te laisserai seul avee elle : on te dira le reste. ( a la branche.) Dis-lui depuis quand je déplore ma perte. Ce devait être... il y a bien long-

temps ! il y a de longues années!... Oui^ je me le rappelle; quand j'ai reçu le cyprès de sa main , ce n'était qu'une petite feuille^ là^ de cette grandeur; je l'ai portée au loin ^ je Tai plantée sur le sable, et je l'ai baignée d'un torrent de larmes. Vois quelle branche en est éclose ! comme elle est haute et touffue ! Quand je succombai à ma dernière douleur, ne voulant plus regarder 4]n ciel irrité, j'ombrageai ma tombe de ses tresses funèbres. (Avec an doux sourire.) Ah ! telle était aussi la couleur de ses cheveux ! Tu le désires? je veux te les montrer. ( il les cherche et les arrache de son seio} Je ne puis détacher cette chaîne. (Avec un nouvel effort.) C'est une chaîne bien douce... les cheveux d'une vierge !... Mais 'dès que je l'eus posée sur mon sein , comme une haire ardente elle se colla au cœur; elle creuse ma poitrine, elle plonge dans la chair!... elle me pénètre, et bientôt elle va m'étouffer!... Ma douleur est immense, moins grande que mes crimes !

LE PRÊTRE

Calme-toi ! voici des paroles de paix et de consolation. Mon enfant ! quels que soient tes péchés dans ce monde. Dieu te tiendra compte de tes souffrances, dans l'autre!

LE PÈLERIN

Mes péchés! et quels sont-ils, je vous prie? Un innocent amour est-il punissable par d'éternels châtiments? Le même Dieu qui créa la beauté créa aussi l'amour ! Cest lui qui réunit deux âmes par la chaîne d'une éternelle sympathie. Avant qu'il les eût tirées de la source de lumière, qu'il les eût pétries et revêtues de ce limon périssable, il les avait pour jamais fiancées l'une à l'autre. A présent, lorsque la main ennemie des hommes nous sépare, cette chaîne s'étend, mais elle ne se brise pas ! Nos âmes^ cédant à l'obstacle qui les désunit, bien que jamais ne pouvant se confondre, parcourent cependant la même orbite, assujetties à un même foyer!

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