‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 149 sur 161 · LE PR£SB¥T£R · texte numérisé non relu

LE PR£SB¥T£R

Ce que Dieu a jointe les hommes ne sauraient le disjoindre. Peut-être vos peines auront-elles une heureuse issue.

LE PÈLERIN

Là-haut du moins!... Libre de sa dépouille mortelle^ Tâme va se réunir à l'âme ! Mais ici^ nous avons enseveli toutes nos espérances; ici^ je Tai quittée à jamais!... (Après ane pause.) L'image de cette séparation est toujours là, devant ma pensée! Je m'en souviens, l'automne s'avançait... le soir était morne et froid; demain, j'allais partir... J'errais au hasard à travers le jardin »97. Dans la réflexion, dans la prière, je cherchais le courage dont j'armerais mon cœur, trop facile à s'émouvoir, contre la dernière atteinte de son regard. Je marchais dans les buissons sans savoir où porter mes pas. La nuit était magnifique! Je m'en souviens, comme d'aujourd'hui! 11 avait plu quelques heures auparavant; la terre scintillait de gouttes de rosée, une brume opaque inondail le vallon comme d'un océan de neige. D'une part, un épais nuage descendait en avalanche ; de l'autre, la lune montrait sa face pâlissante : les étoiles, après leur course nocturne, replongaient dans le ciel. Je regardai le ciel... Au-dessus de ma tête brillait l'étoile du matin... oh ! je la connais bien, et depuis je la revois chaqcie jour ! Je regardai à mes pieds... Sous la charmille, là, auprès du pavillon, soudain je l'aperçus ! Blanche parmi les arbres assombris, elle était immobile comme un blanc cénotaphe !... Puis elle se mit à courir, légère comme les brises, les yeux fixés sur la terré... Elle ne daigna pas me regarder! Ses joues étaient blêmes. Je m'inclinai, je la regardai, je surpris une larme dans ses yeux, a Demain, m'écriai-je, je pars demain! — Adieu! dit-elle doucement (à peine l'ai-je entendue), oubliez-moi! — Moi, t'oublier! et comment?... Ordonne à ton ombre de descendre sous terre et de cesser de te poursuivre. Que c'est aisé à dire : Oubliez^moi ! »

ZiA L£8 AÎKLX.

' (Il chante). Oobttooi'iiooil piM éà tristene ■*; Uo «aife fit <14à moo épgox.

Je garde à JamaU (parlé) votre souvenance.,,

(ttehaote.)

miiif qe puia plu& être à voMa!

OublioDa-Doiif...

Ma MUTenaace, settUment ?.. . Demain l je pars demain!... Je saisis ses deux mains et les posai sur mon ceeur.

(tt chante.)

Elle était belle comme un ange * AU aein radteux, aa front par ; Sop regard aernblait un mélange pe candeur, de flamme et d'azur.

Son t>aiaer... extase infinie!

Cest un vrai nectar, c*est du feu !

De deux luths la double harmonie Montant de concert près de Dieu !

Les lèvres tremblent, le sein bnile D'une indicible voUipté ; Souf DOS paa ciel et terre ondule Comme on.océan agité!

Prêtre j oh! tu ne sens pas tout ce qu'il y a dans cette peinture! tu n'as pas touché un» seule fois les douces lèvres d'une amante ! Que les profanes blasphèment, que les jeunes gens s'enivrent de plaisir, ton cœur est de pierre pour ks émotions de la tendresse. 0 mon amante, je fus déshérité du ciel quand je reçus ton premier baiser *99!

(Il chante).

Son baiser:., extase intlnie!

C'est un vrai nectar, c'e^t 4a feu:

De deux luths la double harmonie Montant de concert près de Dieu!

(il saisU un enfant et veut rem1>rasser. L'enfant, effrayé, s*enfui(.) * D'après Schiller.

LE PBESBYTÈIE. 355

LE PRéTRE.

Pourquoi donc as<4u peur d^un homin«^ ton semblable ?

LE PÈLERIN

Hélas! tout fuit devant Tinfortuné comme devant un monstre infernal!... Oui^ c'est ainsi ^ c'est ainsi qu'elle a fui !... (c Adieu ! )» et^ comme un éclair^ elle disparati dans Tavenue. (Aux enfants.) Et pourquoi mVt-elle fui? L'avais-je effrayée d'un regard trop ardent, d'une parole ou d'un geste? Voyons, il faut me le rappeler. (i( réfléchit.) Ma tête est si brûlante!... Non, non ! je vois tout comme sur la main; j'ai tout retenu. (Atac dovieqt.) Deux mots seulement, mon père; je ne 'lui ai dit que ces deux mots : ic Demain. .. adieu ! » Elle répéta le dernier, cueillit une branche de cyprès, me la donna : « Voilà, me dit-elle en montrant la terre, tout ce qui nous reste ici-bas !... Adieu ! » Et, comme un éclair, elle disparaît dans l'avenue. (li8an$ioie.)

LE PRÊTRE

Jeune homme, je sens profondément ce qui te fait souffrir; mais, écoute, il en est des milliers plus malheureux que toi. Moi-même j'ai déjà pleuré maintes funérailles ; j'ai prié au tombeau de mon père et de ma mère, j'ai vu mes deux petits enfants devenir anges dans les cieux ^ : et la compagne aussi de mes joies et de mes peines, la femme que j'aimai du fond de mon cœur^*'^!... Mais que faire? Dieu donne et Dieu reprend ! que sa volonté soit faite !

LE PÉLEBIN , avec force.

Ta femme?

LE PRÊTRE

Ah ! ce souvenir m'a déchiré le cœur.

LE PÈLERIN

Eh quoi ! partout, sur ma route, chacun pleure sa femme

* M'e&t-ce pas le petit Joseph de la première partie, évoqué par les conjurations du mage avec sa sœur Rosine?

<56 LBS AÏ£DX.

mais je n'y peux rien ; je ne l'ai point vue^ ta femme ! (Eose reprenant ) Écoute^ voici des paroles de paix et de consolation ; époux délaissé, avant même son trépas ta femme était morte.

LE FRÊTRE.

Comment cela?

LE PÈLERIN y de plus en plos fort Lorsque Ton dit à une vierge : n Ma femme ! » elle est ensevelie toute vivante ; elle renonce à ses amis, à son père^ à sa mère, à ses frères..* en un mot elle renonce au monde entier dès qu'elle a franchi le seuil étranger '*>'.

LE PRÊTRE

Quoique les nuages de la douleur enveloppent tes aveux > celle que tu pleures est vivante , ce me semble?

LE PÈLERIN

Vivante? (Avec Ironie. ) 11 y a bien de quoi remercier Dieul Vivante! Gomment, tu ne me crois pas? mais c'est affreux ! Je veux prêter serment à genoux, les deux pouces en croix; elle est morte et ne revivra plus !. . . ( Lentement, après une panse.) C'est qu'il est, vois-tu, plusieurs genres de mort. Il est une mort commune; cette mort frappe le vieillard, la femme > l'enfant, le mari; en un mot des milliers d'hommes en meurent tous les jours, à chaque instant du jour : et Marie en est morte aussi , Marie!... que j'ai vuedans les prés.

( Il chante. )

Là-bas , où fleurit la vallée Sous le bleu Niémen étalée.

Quel est ce tertre abandonné Sous la spinarose et Tarmoise, Sous la pervenche, la framboise, Comme une Willi couronné/ ?

J^ai vu par la tombe ravie La plus Jeune, hélas! de nos sœurs,

* Voyez le Tombeau de Marie, p. c.

LE PBBSBYTfiBE. 3^7

Et n'ayant goûté de la vie Qae ses plaisirs et ses douoears , Voler au ciel qal noas Tenvie!

Approchons. Sur un oreiller, Blanche, elle parait sommeiller Comme l'aurore humide et pâle Au sein des nuages d'opale.

Un vieux prêtre est là, sur le seuil ; Ici, des compagnes en deuil :

Plus triste encor , je yois sa mère , Et le plus triste parmi tous , Son amant prie à ses genoux.

De ses yeux Téclat éphémère S'anime et s*étdnt tour à tour ; Sa bouche, où fleurissait la rose , Se fane et pâlit sans retour :

La violette y semble éclose, Et Tamour s'y repose.

Levant un front décoloré, D*un sourire elle nous caresse;' Et voyant le cercle éploré.

Elle retombe avec tristesse :

Blanche comme le pain sacré Qu*un ministre pieux lui porte..* Les mains en croix, le sein tremblant S*agite encor, toujours plus lent, Il ne bat plus... Marie est morte !... Voyez ce dernier souvenir, Ce diamant baigné de flamme ; Ainsi dans ses yeux de saphir Brillait au moment de mourir Un dernier rayon de son âme :

Imitant l'insecte argentin Qui charme nos ombrages , Ou les pleurs du matin Glacés par les orages.

Levant un front décoloré.

D'un sourire elle nous caresse ; Et voyant le cercle éploré , Elle retombe avec tristesse :

Blanche comme le pn{Q sacré Qa'un miDifttn pieux lui porte...

Les mains en croix, le sein tremblant S^a^ite encor, toii^ours plus lent, U ne bat plus... Marie est morte ^!

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