‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 150 sur 161 · UN ENFANT · texte numérisé non relu

UN ENFANT

Elle est morte ! quel dommage I En t'écoutant j'ai pleuré à chaudes larmes. Est-ce ta cousine^ ta petite sœur? Mais ne pleure pas, toi. Puisse-t-elle goûter la paix éternelle! Nous prierons pour elle tous les soirs.

LE lÉLERlN.

C'est un genre de mort, mes enfants! mais il en est une autre plus terrible, car elle ne tue pas d'un seul coup; lente, douloureuse, pénible, elle frappe deux personnes à la fois. Et tout en détruisant l'espoir de ma vie, elle lui conserve une apparence de la sienne... La morte respire, elle marche, elle verse quelques larmes furtives; puis le divin sentiment épuise, et son cœur devient pareil à la pierre. Elle frappe deux personnes à la fois ; mais tout en détruisant ^ l'espoir de ma vie, elle lui conserve une apparence de la sienne. La défunte brille de jeunesse et de santé; cette mort fut celle de... Oh non, jamais! jamais ! N'est-ce pas, mes enfants , c'est bien plus terrible lorsque le cadavre marche avec la prunelle toute grand ouverte... comme cela? (Les enfants s*enf oient). Je VOUS dis qu'elle est morte!... Tandis que j'étais à pleurer, à me tordre les mains, des hommes sont accourus; les voilà qui m'entourent, les badauds ! Un d'entre eux me soutient que je mens; l'autre me secoue en criant : « Mais, regarde donc, elle est vivante! » (Au prêtre. )N*en crois rien , quand ces faux témoins te le diraient mille fois; écoute le cri de mon cœur : Marie est morte... Marie est morte !... (Après une pause.)

Il est un troisième genre de mort. Damnation éternelle! comme dit l'Écriture sainte. Malheur ! malheur à celui qui

LE PIESBYTÈRE. 959

meurt decellc-Èi!...et j'en mourrai peut-être, mes enfants ! Je suis un si grand criminel I

LE PRÊTRE

Tu as péché plus graTcment contre le monde et toi-même que contre le Seigneur. L'homme n'est point créé pour les sourires et les larmes ; mais pour le bien des fammnes , sies semblables. Quelles que soiewt les épreuves que Dku f en- Toie 9 oublie ton groin de poussière ; songe à l'immensité du monde ; cette grande pensée calmera de puérils transports. Le serviteur de Dieu travaille jusqu'au décJlin de l'été ; le lâche seul s'enfuit dans la tombe avant le teMfips^ jusqu'à ce qae la trompette du jugement dernier le réveille.

LE PÊLERTN y étOÉné.

Prêtre, mais ce sont des maSéfices t Chose i^o^e ! (A pàtt )

Il doit posséder des secrets de magie on bien il noiM a

espionnés , car il se souvient de tout. ( Aa prêtre. > Ne m^a-

t-elle pas donné les mêmes avis? Tout y est, mol pour mot,

comme le soir même de notre sé^iarationl ( Av^è iroMe. > Le

sermon renfait à propos ! J'entendis de sa bouehe bien des

paroles sonores; la patiie et la science, la gloifreet l'amitié !

Mais à présent c'est comme si l'on ehantait^ ; je me repose

enfin. Jadis mort génie s'ettflamittaili au souffle de la muse;

jadis le triomphe de MiltMe m'empêehaiit de dormir. (UohaMte.)

leUtiMâe! ad-dê^Suè de^l^espac6 ^#end« ton «Mor eti tibif «é; £t que ton regard d*aigle embrasae L'océaude rhumaDîté **'\».

Déjà son souffle a détruit ces fantômes géants ! il n'en reste plus qu'une ombre déliée, un pâle reflet, une molé-

* « Cest comme si Von jetait des pois conlre le mur, • Ce proverbe polonais est intraduisible.

** '^ôyet'VOâé à la Jeunesse , p. 53.

360 LES aïeux.

cuie^un atome ^ qu'un papillon pourrait dévorer, qu'elle pourrait aspirer avec son haleine, elle qui voudrait sur cet atome bâtir des châteaux de cartes ! Après m'avoir changé en moucheron, elle voudrait créer un Atlas portant le ciel sur ses flancs de granit ! C'est en vain ! Il n'est dans l'homme qu'une seule étincelle, ei qui ne s'allume qu'une fois, au printemps des années; si Minerve l'enflamme, alors, audessus d'obscures générations, surgit un philosophe, et l'astre de Platon luit dans les siècles des siècles. S'il arrive que l'orgueil la change en incendie , alors le héros fait retentir sa foudre ; il monte à l'empire par de grandes vertus et des crimes plus granSs : d'une houlette de berger il se fait un sceptre, ou du regard il renverse les trônes vermoulus. (Après om panse.) Parfois cette étincelle, l'œil d'une céleste amante l'embrase; alors elle brûle en elle-même, n'éclaire qu'elle-même, comme une lampe dans un tombeau romain »"3.

LE PRÊTRE

Jeune et malh^reux enthousiaste I parmi les plaintes que bégaie ton cœur si profondément blessé, je découvre que tu n'es pas un criminel; que la beauté dont ton âme est éprise n'est pas seulement belle de ses attraits. Puis que tu l'aimais avec ardeur, imite les pensées et les sentiments de .cet être angélîque; un criminel, en l'aimant, retournerait à la vertu »®^ : et toi , vertueux en apparence, tu te jettes dans le crime ! Quel que soit ici-bas l'obstacle qui vous sépare, les chaînes qui vous pèsent éclateront avec ce périssable univers; vos- âmes sœurs se reconnaîtront là-haut : et, malgré son excès , Dieu vous pardonnera votre amour. De même deux étoiles gravitent l'une vers l'autre durant les siècles; et, lorsque la nébulosité qui les enveloppe aura disparu, elles se confondront à jamais.

LE PÈLERIN

Cest inouï ! tout ! tu sais tout ! Qu'est-ce que cela signifie?

LE 9BESBYTÈBE. 861

( 11 imite la voix da prêtre.) u Son cœur est aussi pieux que ses traits sont charmants ! La chaîne qui vous pèse tombera là-haot!... » Tu sais tout^ tu nous as furtivement épiés; tu as pénétré un mystère caché au fond de nos cœurs , ignoré de mes plus intimes amis : car^ une main sur le cyprès et l'autre sur le sein, nous avons fait serment de nous taire, et personne ne le connaît jusqu'à présent !... Cependant, je m'en souviens... une fois, lorsque par l'empreinte magique des couleurs, j'eus transporté ses traits sur une image , je voulus montrer à mes amis le prodige du pinceau ; mais ce qui me mettait en extase ne pouvait même les émouvoir, le sentiment, qui est^ua besoin pour moi, n'est pour eux qu'un agréable passe-temps; leur ftme, frappée de cécité, ne voit pas ce qui se passe dans mon âme : ils voudraient mesurer au compas le prestige de toute beauté , ils regardent le ciel avec les yeux d'un loup ou d'un astronome. Oh ! tel n'est point le regard d'uu amant, d'un berger, d'un poète!... Moi, je lui porte un tel cuite dans son image muette que mon visage n'ose effleurer sa lèvre sans défense; et, lorsqu'à la clarté de la lune je lui dis bonsoir, ou si ma lampe veille encore dans ma chambre, je n'ose découvrir ma poitrine, détacher ma cravate qu'après lui avoir couvert les yeux avec cette feuille de cyprès... Et mes amis?... ah! je m'étais trop hâté! Un d'entre eux , tout en lisant l'adoration dansmesyeux, à peine a-t4i pn retenir en les mordant le sarcasme qui tombait de ses lèvres, et dit en bâillant : « Cest un bijou de femme! » Un autre ajouta : « Tu n'es qu'un enfant!... » Ah! ce maudit vieillard avec son terrible sang-froid !. .. Sans doute il nous aura trahis! rAveotin délire croissant.) 11 est allé tout raconter au marché, devant les enfants, devant la foule; et l'un de ces enfants ou de ces badauds est venu te révéler sous le sceau de la confesçion... (figtré.) Peut-être m'as-lu perfidement examiné à confesse?...

mÇEIEWICZ. T. I. 31

ses LSS^AÏEinU

LE PRETRE

Et que nous reviendrait-il de ces subterfuges du confessionnal? Quoique le fil douloureux de tes récits soit malaisé à dévider^ pour celui dont la vue est familiarisée avec le cours habituel du sentiment ^ ton mystère n'est pas impénétrable.

LE PBLEAIN.

V Cest vrai^ Mais c'est un vice de la nature humaine que l'angoisse qui^ pendant le jour, a vibré dans le cœur déchiré, se transporte, la nuit, dans les régions du cerveau; alors l'homme ne sait pas lui-même ce qu'en rêve il peut divulguer... Une fois, il y a... longtemps, oh! bien longtemps, la même chose m'arriva; après notre première entrevue, de retour à U maisoâ^ sans rien dire à personne , je suis allé me coudier. Le lendemain > lorsque je fus souhaiter le bonjovr à ma mère : « Qu'est-ce donc, me dit-elle^ que ee redoublement de ferveur? Tu pries pendant la nuit entière, tu soupires sansjcesse , tu récites les litanies de la sainte Vierge. » Je compris, et je fermai la porte avant la nuit; mais maintenant, ilmi'esi impossible d'être aussi cauteleux : je n'ai phis de maison, je me couche où je trouve un gîte , ot souvent je parle en rêve. . . bans mes rêves c'est comme surlesflots!... étemelle tempête, bourrasque, éclairs et ténèbres; une foule d'images s'engendrent les unes les autres^oomposentune création bicarré ets'effacent. Une seule figure , gravée à jamais dans mon âme ^ soit que je me jette à terre et que j'interroge ses profondeurs y soit que , détachée de la terre , mon âme pénètre l'azur des cieux, luit toujours devant elle comme la hine reflétée dans le sein des mers, brillante, mais insaisissable ! Alors une figure d'ange suit l'ondulation de ma pensée jusqu'aux tabernacles du ciel; puis, ainsi qu'un aigle arrête dans un nuage ses avirons emplumés avant que de fondre sur sa proie; et^ l'immolant d'un trait de son regard , se balance en équilibre comme

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