LE LAC I>ES WILL1S
À MICHEL WERESZCZAKA.
Qui qu€ tu sois, vayageut aux environs de Nowt^odck , arrête tes chevaux à l'entrée du bois de Pluzyny, pour contempler le Switez.
Le Switez ! voilà ses ûappes brillantes, comme un orbe immense enoadré dans une épaisse et noire ceinture , et poli comme un quartier de glace.
Si vous en approchez aux heures dç la nuit, le front tourné vers le lac, des étoiles sui^ vos tètes, des étoiles sous vos pieds, et deux lunes pareilles s'offriront à vos yeux.
Incertain si la plaine vitrée s'élève de vos pieds jusqu'au firmament, ou si le ciel a ployé jusqu'à vous ses dômes transparents.
Votre œil ne pouvant atteindre la rive opposée et distinguer la base du sommet, vous croyez être suspendu dans l'espace, au milieu d'un abîme de saphir.
Cest ainsi qu'à la faveur du beau temps, votre œil sera charmé par ce mensonge de la nuit; mais, la nuit, pour aborder le Switez, il faut être le plus intrépide des hommes.
Car Satan y donne de singulières fêtes ! là, des spectres s'entre-choquent avec bruit... Je tremble quand les vieillards le racontent, et je n'ose en parler à la veillée.
Mainte fois, on entend sous la vague un bruit de grande
ville, suivi de fumée et de flammes ; on entend le tumulte
des combats, les clameurs féminines , le glas du tocsin , et
le froissement des armures.
Soudain la fumée tombe, le tumulte s'apaise 5 sur les
bords seulement on entend bruire les mélèzes, dans les ondes murmurer des prières et gémir les plaintives supplications des femmes.
Qu'est-ce que tout cela? chacun en parle à son gré; mais personne n'est allé jusqu'au fond : il existe bien des légendes parmi le peuple, mais comment démêler le vrai du fabuleux?
Le seigneur de Pluzyny, dont les ancêtres avaient possédé le Switez^ rêvait depuis bien longtemps à pénétrer ces mystères, et se renseignait en tous lieux.
Il ordonna des prépiara,tifs dans ta ville voisine et fait des frais immenses; on achète deux cents pieds de filet : on assemble des nacelles etdes bateaux.
J'eus soin d'avertir que, dans une œuvre pareille, il était bon de commencer par Dieu ; des messes furent dites dans plus d'une église, et le prêtre de Cyryn arrive en personne.
Il se présente sur le bord, se revêt d'une chasuble brillante, fait le signe de la croix, asperge, bénit et consacre les travaux. Le maître donne le signal; les nacelles dérivent, le filet plonge et s'abîme avec bruit.
Il plonge, il en^aîne jusqu'aux lièges, tellement le lac est profond; les cordes se tendent et frémissent, le filet marche en silence : la pêche sera-t-elle bonne ou mauvaise ?
On étend les rets sur le bord, on retire le restant de la nasse; dirai-je quel monstre fut amené? quand même je le dirais, personne ne voudrait me croire.
Je le dirai pourtant!... Ce monstre est une femme vivante, au visage coloré, aux lèvres souriantes, aux cheveux de lin pâle trempés dans les flots d'azur.
SUe descend sur la rive; et ^ tandis que les uns prennent bravement la fuite, que les autres semblent pétrifiés de terreur, j'entends couler de ses lèvres les douces paroles que voici :
« Jeunes gens, savèz-vous que jusqu'ici personne n'a lancé
BdHANCBRO. 1 1
de barque in^pun^ent ^ur mes flots? Ce lac eouvre des abîmes sans Ibnd^et cesabimes engloutissent chaque auda« cieux pêcheur* <
(( Et toi^ téméraire^ et vous, ses compagnons, vous seriez tous engloutis;; mais comme ce domaine appartient à notre aïeul, comme notçe sang coule dans tes veines,
« Bien que vous ayez mérité d'être châtiés, vous avez commencé par Dieu : et Dieu vous apprend par ma voix les n^stères et . les merveilles de Tabîme.
« Sur ces plages envahies par le sable, où le lis des eaux et le jonc ploient leurs têtes sous Teffort de vos rames fc^tives^ s'élevait jadis une grande ville.
tt Switezy jadis célèbre, autant par la valeur de ses guerriers que par la beauté de.s^ fiUes, fiorissait depuis des siècles sous le règne de$ princes de Tuhan.
« Cette lisière de forêts n'attristait point encore les ro^ gards; à travers des plaines fécondes, on voyait d'ici les murs de Nowogrodek, alors la capitale de la Lithuanie.
« Une fois^ le tzar de Eussie, suivi d'une puissante armée, vint y surprendre et assiéger le roi Meindog ; la Lithuanie trembla pour ses princes.
« Avant d'avoir pu rappeler ses guerriers d'une frontière lointaine, Mendog écrivit à mon père : Tuhan, viens défendre la capitale ; hâte-toi de réunir tes chevaliers!
«i Aussitôt qu'il a reçu la lettre du rei, Tuhan donne le signal^ et cinq milie chevaliers se présentent, tous bien montés et tous bien armés.
u Les cors résonnent, la troupe marche, la bannière des Tuhan rayonne sous le portail ; mais Tjohan s'arrête en se tordant les bras, et revient en courant à son château.
a Puis il me dit : Puis-je immoler mes propres vassaux afin de lever le siège de l'étranger? Tu sais que Switez n'a d'autre rempart que nos poitrines et d'autres défenses que nos glaives ! ^
1S POiSIIS DIYBBSVS.
« Si je partage ma petite armée ^ je ne ptrfà' être d'au- 6un secours à moB parent; si nous descendons tous dans la plaine^ que deviendront nos filles et nos femmes?
tt — Mon père, ai-je répondu, vos crsihtes sont vàmes; allez où4a gloire vous appelle. Dieu nous défendra : j'ai vu cette nuit, en rêve, son ange {fanant au-dessus de la viMe.
« Il traça autour de Svritez un cercle avec l'édair de son glaive et le couvrit de ses ailes d'or, en me disant : Tant que les époux seront dehors, je défendrai les femmes et les filles.
tt Tuhan, convaincu, rejoignit son armée; mais quand la nuit tomba lugubre, on entendit de loin un tumulte affreux, un bruitd'armes et de cavaliers, et le hourra de Russie.
tt Les béliers grondent, les débris des portes s'écroulent, une grêle de flèches s'abat sur la ville; les vieillards, les mères consternées, les vieiges, les en£ants s'élaneèntvers le château^
u Fermez les portes! Malheur! la Russie est déchaînée! Ah ! mourons plutôt ! tuons-nous toutes, mieux vaut la mort que le déshonneur !
« Aussitôt le désespoir remplace la terreur; on entasse les trésors, on apporte les tisons et les flammes, on entend crier d'une voix terrible :
u Malédiction sur toute femme ou fille qui n'osera pas mourir! Je tâchai de m'opposer un instant; vaine résistance ! les unes, à genoux, tendaient le cou sur le blUot; les autres apportaient la hache.
u Le crime est prêt; faut-il appeler les hordes, accepter de viles chaînes , ou faut«il s'y soustraire par un suicide impie ? Seigneur des seigneurs ! m'écriai-je ;
« Si nous ne pouvons échapper à l'ennemi, nous te demandons la mort: quêtes foudres nous écrasent ou que la terre nous englrffctisse vivantes î
SOMANCSRO. 13
« Soudidn je ne sais quelle blancheur m'environna; la sombre nuit devint claire comme le jour : je baissai vers la terre mes yeux éblouis^ mais la terre fuyait sous mes pas.
tt C'est ainsi que nous échappâmes à la honte et au glaive. Tu vois cette plante qui couvre au loin le rivage; ce sont les épouses et les filles de Switez que Dieu a changées en fleurs.
« Elles balancent au-dessus de rabîme leurs têtes blanches comme des phalènes; leur feuille est verte comme Taiguille du mélèze argentée par les frimas.
« Images de Tinnocenee pendant la vie^ elles ont gardé sa robe virginale après la mort; elles vivent dans l'ombre et ne soufûrent point de souillures : des mains mortelles n'oseraient y tcmdier.
ft Le tzar et sa horde en firent un jour l'expérience^ lorsqu'après avoircueilli ces belles fleurs ils voulurent en orner leurs tempes et leurs casques d'acier.
« Tous ceux qui étendirent leurs mains sur les flots (si terrible est le pouvoir de ces fleurs!), furent atteints de haut mal ou frappés de mort subite.
« Bientôt le temps eut effacé ces choses de la mémoire des hommes; seul, le souvenir du châtiment s'est conservé parmi le peuplé : et le peuple, en le perpétuant par ses redits, appelle jusqu'aujourd'hui tzars * les fleurs du Switez. »
Cela disant^ la Dame du Lac s'éloigna lentement ; les navires et les filets disparurent sous les flots, en réveillant réchodu désert : la vague, soulevée, inonda les bords avec fracas.
. Le lac si'entr'oavrit jusqu'au plus profond de ses entrailles; mais le regard cherchait en vain la belle inconnue : car elle
* Il est impossible de rendre ici le double sens que renferme cette strophe; tear signifiant dans le langage du peuple charme ou maléfice , la plante appelée tusaUage ou pas-d*âne , et enfin S. M. Tautocrate de Russie.
14 P0ÉSIS8 DIVB1SS8.
bondit^ se couvrit la tête d'une vague^ et depuis^ n'en a plus entendu parler.
LA miLl.
Quel est ce beau jeune homme ? Quelle est. cette jeune fille à son bras? Ils vont, aux clartéa de U lune, le long des ondes azurées du Switez.
Elle lui présente un panier renq[)U de fraises; il kri cueille des fleurs pour sa couronne : il est 8onamant> sans doute , elle est son amante, peut-^e.
Chaque nuit, à la même heure, ils se rencontrent sous le frêne du Switez; le jeune homme est chassear dans le bois : qui donc est la jeune iille ? je l'ignore.
D'où vientrcUe? en vain voudr^ton s'en informer; oo va-t-elle ? personne ne le sait : elle se lève sur le lac comme te lis des eaux , elle disparait comme le feu feilet.
(( . Di^moi, douce et jolie compagne, pourquoi ces mystères entre nous? quel est ton sentier, ta demeure? et quels sont tes parents?
a L'été s'envole, les feuilles jaunissent, et la saison des pluies s'avance; dois-je donc toujours attendre ton arrivée sur les bords du lac sauvage ?
a Pourquoi toijgours errer dans les bois comme la biche timide? ou, comme le vampire, dans la nuit sombre? Reste plutôt avec celui qui t'aime, reste avec moi, mon amie !
tt Ma chaumière est à deux pas, dans un bosquet de noyers; il y a là des fruits et du lait en abondance, et du gibier toujours nouveau.
— Arrête, jeune audacieux ! Je me souviens de ce que m'a dit mon vieux père : Le langage des hommes est doux comme léchant du rossignol, et leur cœur est plein des ruses du renard.
bomaugbbo. 15
«le crains plus vos séductions que je n'ai de confiance en vos serments ; je pourrais peut-être fécouter : mais dois-je me lier à ta constance ? »
Le chasseur fléchît lé genou, saisit une poignée de sable , inToqua les ^issanceâinfernales, et jura par la sainte clarté de la lune... Mais, jusqu'à quand tiendra-t-il son serment?
« O chasseur! garde-toi de le violer; car, je te le dis en vérHé : Malheur à celui qui se parjure ! malheur à lui dans cette vie, et malheur à son âme dans l'autre ! »
Cela disant, la jeune fille s'éloigne , pose la couronne sur sa tète; et, saluant de loin le chasseur, s'enfuit comme elle était venue.
Cest en vain que le chasseur la poursuit, il ne peut l'atteindre tant ses détours sont rapides; elle a fui comme la brise odorante, en l'abandonnant à la solitude.
Il reste seul; il s'en retourne par un sentier sauvage, la terre molle s'affaisse devant lui : le silence règne à Tentour, seulement la feuille morte frémit sous ses pas.
Il porte des regards inquiets sur le lac dont il côtoie le rivage; tout à coup le vent gémit dans la forêt profonde : le flot tourbillonne et se gonfle...
Il se gonfle, tourbillonne, les vagues s'entr'ouvent; et soudain, émerveille !une jeune vierge s'épanouit au-dessus des abîmes du Switez.
Sa figure est pareille au turban de la rose blanche imprégnée des larmes du matin; comme une vapeur diaphane , ses vêtements légers ondulent autour de sa taille aérienne.
« Jeune et beau voyageur Idit^lle d'une voix mélodieuse et tendre, qnand la lune brille, qui cherches-tu sur les rives du Switez. . -
« Pourquoi regretter cette jeune vagabonde qui t'attire dans mes forêts, te rend triste et morose, et peut-être se rit de tes souffrances?
16 POÉSIES DIYBK8E8.
« Laisse-toi persuader par une douce paroie^ laisse là les soupirs et les plaintes. Oh ! viens^ viens àmoi^ nous danserons ensemble sur la vague azurée !
a Soit que tu veuilles^ agile hirondelle^ raser la surface des ondes; ou^ joyeux et léger poiss<ni^ tout le jour t^ébattre avec moi :
« Et la nuit y dans une couche ai^entée^ sous un berceau de cristal^ sur le blanc duvet des lis parfumés^ f assoupir au milieu de célestes visions... n
Alors son voile en s'écartant laissa voir un sein pareil au cygne éblouissant; le chasseur baissa timidement les yeux, tnais la vierge^ en dansant et chantant^ s'approcba> s'écria ; Viens, viens à moi!
Tantôt elle bondit dans les airs eommeunare-en-eiel unls^ sant les deux rives; ou bien > fouettant les vagues, elle les disperse en gouttes brillantes.
Le chasseur accourt et s'arrête; il voudrait s'élancer> il hésite... lorsqu'une vague l^ue^ jaillissant sur le rivage, lui chatouille doucement les pieds.
Elle le sollicite et le caresse, et remplit son cœur de mille voluptés; comme lorsqu'une pudique amante presse en s^ cret la main de son amant.
Le chasseur oubliant sa fiancée etses vœux, ivre d'amour, s'élance vers le gouffre, séduit par le nouvel objet qui l'enchante.
. H court et regarde ; ô prodige I le liquide élément le x>orte sur ses abîmes : le voilà déjà loin des rives, tournoyant au milieu du lac argenté.
Déjà de ses mains il presse une main blanche, ses regards suivent des regards deflimime, sa lèvre effieure une lèvre de corail, un même tourbillon les entraîne...
Aussitôt siffle un vent aigu; le nuage tombe, le prestige s'évanouit, le chasseur reconnaît de près sa compagne : c'est la jeune ôUe au bois!
fiOlfAN(»IIO. 17
« Qn'9A-m fait de ton serment^ de mes conseils? ie te l'ai dit: Malhear au parjure ! malheur à lui dans cette vie ! malheur à son âme daiK l'autre !
tt 11 te sied bien de courir sur la vague argentée ou de plonger 4aiis l'onde brillante; la terre glacée va dévorer ton corps> tes yeux seront pleins de gravier :
ttEt ton âme^ au pied de ce frène^ sou^Hra pendant mille années l'étemelle [ardeur des enfers, sans pouvoir étancher la soif qui la consume, tu
Le chasseur l'entend et veutfuir ; il promène ses regards éperdtts ^ le vent seul gémit dans la forêt profonde : le flot tourbillonne et se gonfle...
U se gonfle^ tourbillonne, s'agite jusqu'au fond, et l'eatrainedansdOHtorrentimpétueui ; l'abijine sousHSiarin ouvre sa gueule béante : le chasseur englouti disparaît avec sa compagne.
Jusqu'aujourd'hui le flot écumant bouillonne; on voit encore aux feux de la lune glisser deux ombres fugitives : c'est la jeune fille avec son amant.
Elle court sur cette vague argentée, tandis qu'une àotie en peine gémit sous ce frêne. Qui était le jeune homme ? un chasseur dans le bois* £t la jeune fille? je l'ignore 4.