LE JOUEUR DE LYRE
Quel est ce bon vieillard, aux cheveux IHiancs comme la neige, à la barbe blanche flottant sur sa poitrine? Deux Jeunes garçons le conduisent sous les bras ie long de notre verger.
Le vieillard prélude sur la lyre et fredonne à demi-voix ; les enfants jouent du chalumeau ; je viis les rappeler, qu'ils
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reviennent sur leurs pas , qu'ils s'arrêtent sohs k eoUiae.
tt Bon vieillard; viens fêter avec nous la lète des semailles ; les dons du ciel^ nous les partagerons avec toi : le gîte au village n'est pas loin. »
11 se rend à leur demande^ fait un htimble salut> et s'assied au revers du sentier. Les deux garçons sepiacent à ses eôèés en regardant la fête du village^
Le fifre et le tambourin résonnent; les feux de joie pe* tillent; les vieillards boivent^ la jeunesse seéivertit en eélé* brant la fête des semailles.
Soudain tout se tait^ fifre et tambourin ; la troupe joyeuse s'élance vers le joueur de lyre : vieillards^ jeunes filles, tout bondit; tout s'agite et se presse.
« Dieu vous garde, digne voyageur, soyez le ïÂen venu chez nous ; sans doute vous venez de bien loin : chauffezvous et prenez du repos. »
Ils le conduisent près du feu , devant la table ée gazon ; ils placent le pèlerin entredeux jeunes filles : « Voulez-vous accepter quelque morceau, ou bien un verre d'hydromel?
« Voici votre lyre, voilà les chalumeaux des enfants ; joueznous quelque chose, vous troisième : nous remplirons en revanche la besace, les paniers, et nous vous dirons grand merci.
— Soit! écoutez donc. 11 frappa dans ses mains. Silence! répéta-t-il ; puisque vous le voulez, je vous dirai quelque chanson : mais laquelle? — Celle qu'il vous plaira. »
11 prend sa lyre d'une main et un verre copieux de 'autre, arrose son gosier d'un hydromel généreux, fait dès yeux un signe aux jeunes gens , qui portent les chalumeaux à leurs lèvres, il essaye* l'accord, le rectifie, et chante* :
* La richesse de la langae polonaise, laogûeTmère , a permis d'expifimer en un seul mot chacun de ces mouvements.
boxaucbii^. 10
« Je vais tout le long du Niémen , de village en -village , de colline en colline^ de forêt en forêt^ tout en chantant mes romances.
« Tous ceux qui m'entendent accourent sur mes pas; tous^ hélas! ne peuvent me comprendre. Essuyant mes larmes^ étouffant mes soupirs^ je m'en vais plus loin^ et plus loin encore !
a Telle qui me comprendra sentira ma douleur ; et^ tordant ses mains blanches^ pleurera. Moi^ je pleurerai aussi^ mais je ne poursuivrai pas mon chemin, d
Et soudain il cesse de jouer. Avant de recommencer^ d'un regard inquiet il parcourt les assistants et la plaine. 11 l'arrête sur un couple muet qui l'écoute à l'écart.
La bergère tresse une couronne^ faisant^ défaisant tour à tour; le jeune homme, à ses côtés ^ lui présente des fleurs.
Son front est calme et ses yeux penchés vers la terre. Elle n'est ni triste ai joyeuse^ mais une pensée profonde paraît l'occuper.
Comme on voit le duvet aérien s'agiter sur la pelouse^ alors même que la brise est endormie y ainsi la gitze légère frémit sur son cœur^ bien qu'il semble immobile et sans voix.
Elle détache de son corset une feuille morte de quelque arbre inconnu ; elle la regarde^ puis la jette avec colère en lui parlant tout bas.
Elle essaye de fuir^ lève ses yeux vers le çiel^ et ses paupières se remplissent de pleurs. Elle détourne la tète^ e4;la rougeur lui monte au visage.
Le vieillard se tait^ il prélude avec lenteur; il plonge un regard pénétrant dans les yeux de la bergère^ et son regard d'aigle'semble fouiller jusqu'au fond de son cœur.
n prend de nouveau l'amphore et la lyre, arrose son gosier d'un hydromel généreux > fait un signe aux jeunes
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gens 9 qui obéissent aussitôt; il accorde encore et chante :
« Pour qui ticsies-ta U oooroiuie De ttlas, de fwe et de thym?
Il tnn nwir rtUft nfebendome Qui doneportantooouioiiM, Gage d*«iiieiir, tenheor certain?
Eftt-œ on époQz, dooce madone, Qui doit oi>tcDir la cooroniie De mas , de loee et de thym?
« Donne-loi donc cette couronne De lilas, de rose et de tbym; Et lonqne ton cœur m'abandonne.
Moi Je fadote et te pardooae^.
Laiite les plears« foir et matin, A ton amant, dooce madone, Qoand répoox obtient ta oooronne Delilaf,deroeeetdethym*! »
Quand il eut fini, un murmure s'éveilla et divers bruits circulèrent parmi les assistants ; quelqu'un de no^ village chantait autrefois cette chanson : mais combien de temps s'est depuis écoulé? nul ne s'en souvient.
Le vieillardlève la main comme pour invoquer le silence. « Écoutez ! écoutez! le vous dirai de qui je tiens cette chanson... peut-être était-il de ce hameau.
cf Lorsque^ parcourant l'étranger^ je passai par Rœnigs- ^^> je vis arriver^ parle radeau lithuanien^ un berger natif de ces contrées.
(f 11 était triste et pensif ^ mais il ne se confiait à personne ; plus tard il quitta ses compagnons de voyage et neretouma plus avec eux.
« Parfois je l'ai vu , soit aux clartés de l'aurore^ soit atix
* Ces deoz triolets sont tradoiti aussi Utléralement que faire se peot des poésies encore inédites de Thomas Zan. Toyez les Jieux , deuxième parUe.
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feux de lalane pleine^ errer à raTentureclans les campagnes^ imprimer ses traces si»r les sables delà mer.
a Souvent parmi les rochers ^semblable à un rocher^ brayantles tempêtes^ les vents et lesflets, il rêvait solitaire; je« tant aux vagues ses larmes^ aux autans ses soupirs*
« Je m'approchai de lui; il mesoujriait tristement, mais ne semblait pas m'éviter : moi, sans rien dire^faccordû ma lyre, et je jouai en m'aceompagnant de laToix.
« 11 pleura ; mais il me fit un signe que ma musique lui attait au cœur. Il me serra la main ; je lui rendis étreinte pour étreinte, et nous muâmes nos pleurs.
tt Alors nous fîmes meilleure connaissance, nous nous prîmes d'amitié. Lui se taisait toujours, selon sa coutume, et moi je ne parlais que très-modérément.
« Enfin lorsque, dévoré par de longs ennuis, il se sentit défaillir, je fus son compagnoii, son serviteur, je le gardai sanscesee.
« Il s'éteignit l^itement, le malheureux ! Un jour il m'appela près de son Kt : le sens, me dit-il, un terme prochain à mes souffrances ; que la volonté de Dieu soit faite !
« Fautril, 6 ciel ! que mes jeunes années se soient ainsi flétries de désirs en désirs et de rêves en rêves! Mort depuis bien longtemps à toutes les joies du monde, je ne regrette rien de la vie.
<f Depuis que ces rochers m'ont prêté leur asile devant les regards de la foule, la terre n'est plus rien pour moi, je vis dans le monde des souvenirs.
« Toi qui me restes fidèle j usqu'à la tombe, ajouta-t-il en me serrant les mains, je ne puis m'acquitter envers toi; néanmoins ce que j'ai, je te le donne.
« Tu connais la chanson que tant de fois je chantais en me plaignant de mon sort ; tu te rappelles sans doute les paroles et la mélodie.
« J'ai de plus une pâle tresse de cheveux et une feuiUe
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morte de cyprès ; retienr^ette chanson^ prends^ cette feuille, ce sont là tous mes trésors en ce monde î
« Va ! tu troureràs peut-être sur les bord$ du Niémen celle queje ne Terrai pkis^ peul-^re la cbané^n tetaudm-lelle un sourire> et la feuille de cyprès uue larme!
a Bile récompensera le bon vieillard , elle le fera asseoir à son foyer; di»-lui... Mais son œil s'est terni : et le nom de la sainte Viei^e Marie »pire sur sa lèvre , à demi-pro* nonce.
« il murmurait encore et s'efforçait de me parler au milieu de son agonie; ilmontrs^t son coeur et la «ontrée lointaine Yers laquelle san âme a p#is son essor. «
Le joueur delyre s'arrêta pensif, et jeta ses règar<lB autour de lui, en dépliant renveloppe de la feuille. Mais la bergère qu'il cherchait n*était plus dans la foule.
De loin seulement il reoonnirt «a robe ondoyante; eUe ca« chait sa figure dans son tablier : un jeune inconnu lui donnait le bras^tethientôt, tous démc ont disparu derrière le village.
La foule s'empresse aotour dvt ménétrier; en demasdant le sens de tout cela ; le rieiOard n'en savait rien> ott peut-être savait^il quelque chose : mais il ne eonita rien à la foule^ .