LE PRESBYTÈRE. 86S
enlacé par un invisible filet ou cloué par les deux ailes au firmament : de même^ immobile^ elle rayonne au-dessus de moi. (Il chante.)
Je la redemande à i'aarore ; La nait. Je la cherche et Timplore; Eo songe, elle est là s Je la voi Toiyours près de nM>i, mais sans moi!
Je disais donc que lorsqu'elle apparaît à ma Yue^ sur la plaine ou dans la solitude des bosquets y c'est en vain que j'ordonne à ma langue de se taire; je lui adresse un mot^ je rappelle par son nom, et puis un méchant est là, qui m'entend. Cest ainsi qu'on m'a surpris l'autre matin !... oui, je vais TOUS le décrire ; je m'en souvienscomme d'aujourd'hui. Il avait plu quelques heures auparavant; une brume opaque inondait la vallée d'un océan de neige , et la rosée matinale scintillait sur les prés : les^étoiles , après leur course nocturne, replongeaient dans le ciel. Une seule brillait encore au-dessus de ma tête; je reconnus l'étoile du matin, et depuis je la revois tous les jours. Là, auprès du pavillon... (Se reprenant) Ha, ha!... je me glissai tout auprès... ce n'est pas de ce matin qu'il s'agit. Ha! tête romanesque ! maudit vertige!... (Après une panse.) C'était le matin; je révais, je pleurais, j'accusais les hommes et les dieux : et la pluie tombait par ondées, et la froide bise sifflait. J'abritai ma tête dans un buisson. ( Avec on sonrke mélancolkfue.) Ce vaurien m'a épié... mais j'ignore s'il n'a surpris que mes larmes sans avoir entendu le nom de mon amante , le buisson étant fort près.
LU PRÊTRE
0 pauvre jeune homme ! que dis-tu? qui fa épié ?
LBPÉLERni, gravement
Qui ? un tout petit insecte qui rampait tout près de moi ; c'étût un ver luisant ><^^. Oh ! la compatissante créature ! Il vint à moi et me dit ( sans doute il croyait me consoler) :
« Pauvre mortel! pourquoi ces plaintes? N'estrce pas assez de se reudre coupable de désespoir! A qui la faute si la jeune fille est jolie et si ton cœur est tendre? Vois (continua le Yermisseau ) Tétincelle qui jaillit de mon corps et illumine tout le buisson. D'abord j'en tirais vanité ; puis j'ai compris qu'elle serait la cause de ma perte , car elle attirera l'ennemi. Combien de mes frères ont été dévorés par les reptiles venimeux ! Je maudissais donc cette lumière qui fait mon ornement^ mais qui sera la cause de mon trépas. J'aurais voulu éteindre ces étincelles; mais que faire ? cela ne dépend pas de moi : et tant que je vivrai ces clartés ne mourront pas! » (Apfèi anepaoïeen montrant son cœur.) Oui^ tant que je vivrai ^ ces clartés ne mourront pas !
LES ENFANTS
Voyez-vous!... quel miracle inouï! Bon père^ avez-vous entendu parler d'un tel prodige? (Le piètre sort en hanssant les épaaies.) Se peut-il que des vermisseaux parlent ainsi que les hommes?
LE PÈLERIN
Pourquoi pas! Viens ici ^ bambin^ sous le secrétaire; pencbe-toi et applique bien Toreille : une âme en peine demande ici trois patenôtres. Eh bien ! entends-tu comme elle heurte à la planche?
l'enfant.
Oui; oui; pan pan^ tata, tic tac! Pardieu, c'est vrai! on dirait le bruit d'une montre sous l'oreiller. Qu'est-ce que c'est? ta ta^ tic tac, et tic et tac!
LE PÈLERIN
C'est un petit insecte , le taret *^^, et jadis un grand usurier! (A linseote) Que demandes-tu, flme pénitente ?(n contrefait sa voix.) a Trois patenôtres, pour l'amour de Dieu. » Ha, ha! te voilà pris , vieux cuistre ! Je l'ai connu autrefois. 11 était mon voisin. Enseveli sous l'or, ayant barricadé sa porte, il se souciait fort peu des pleurs de la veuve et de
LE PBB8BYTBRE. 365
TorpheUn répandus sur le seuil de samaison. Personne n'en a reçu une obole ou du pain. De son vivant^ son àme reposait près d'un sac d'argent^ au fond de son secrétaire. Voilà pourquoi 9 même après sa mort^ avant de recevoir en enfer le châtiment mérité , vous l'entendez ronger avec fureur^ mordre et perforer le bois. Cependant ^ si tel est votre plaisir^ dites trois Jve pour son âme.
(Le prêtre revient m apportant on verre d'eaa.)
LE PÈLERIN y toqjonrs plus égaré.
Eh bien^ avez-vous entendu gémir ce mauvais esprit?
LE PRÊTRE
Seignetir Dieu! quel étrange Rarement! (Use retourne.) Personne ! partout la nuit muette !
LE PÈLERIN
Applique seulement mieux l'oreille. (A renfant.) Viens ici, viens^ mon enfant. As-tu entendu quelque chose?
l'enpant.
Oui^ bon père^ cela parle!
LE PÈLERIN
Qu'en dis-tu ?
LE PRÊTRE
Allez dormir^ enfants! vous rêvez. Rien ne bouge, le silence règne à l'entour.
LE PÈLERIN, aux enfants avec un sourire. Cela ne m'étonne pas ! à la voix de la nature un vieillard est sourd.
LE PRÊTRE
Mon ami , prends de l'eau dans tes mains et lave un peu ton front; peut-être ce transport excessif se calmera.
(Le pèlerin prend de l*eau et s*en lave le front. La pendule commence à sonner ; après quelques coups , H laisse tomber le vase , et regarde immol>ile, sombre, sévère.)
LE PÈLERIN
Dix heures sonnent ! (Le coq chante.) Et le coq donne le premier signal. Le temps vole, la nuit passe (Uce lumière sm-
teiot tar la taMe), et la première flamme s'éteint. Encore, encore deux heures! (il oommeoce à trembler.) Quel frisson! (Le prêtre regarde la lanlèffe éltlate, taat aoit peu interdit) Un vent glacé souffle par les fentes. Qu'il fait froid ici! (il s'approehe da poêle.) Où suis-je?
LE PRÊTBE.
Dans une maison amie.
LE PELERIN, repeeuaal oooiiaiasaiiee.
Je f ai sans doute fait peur à cette heure indue. Une demeure étrangère! et quel accoutrement! J*ai dû parler beaucoup. Ah.! n'en dis rien à personne. Je suis un pauvre voyageur, et je viens de très-loin ! (il se retourne et oontinne avec toute sa raiMm.) Jeune encore, sur le grand chemin, j'ai été dévalisé par un malfaiteur ailé. (Avecansoadre.) Je n'ai plus de vêtement ; ce que je trouve , je le mets sur moi. (H arrache les feailles et rajuste ses babils avec tristesse.) Ah ! il m'a dépouillé, il m'a ravi tous les trésors du monde et ne m'a laissé que la seule robe de l'innocence !
LE PRÊTRE, Qui n'avait cessé de regarder la boagie éteinte, au
pèlerin.
Calme-toi , au nom de Dieu ! (Aux enfants). Qui donc a éteint cette bougie?
LE PÈLERIN
Tu veux interpréter chaque prodige! demande à la mison... Mais la nature a ses mystères tout aussi bien que l'homme ; et non-seulement elle les cache aux yeux de la foule (Avec feu), mais elle ne les confessera ni aux prêtres ni aux savants.
LE PRÊTRE, le prenant par la main.
Mon fils!
LE PÈLERIN , ému« étonoé. ^•
Mon fils!... Cette voix, comme la foudre, pénètre ma pensée et l'éclairé! (il fixe avec attention les traits du viefRard.) Oui, je recensais où je suis et dans quelle maison. Oui',
LE PBBSBYTERE. 3<(7
mon second père, c'est toiî Ma patrie, la voilà! Je reconnais cette demeure chérie; que tout est changé * Les enfants ont grandi; toi , la neige des ans s'est amassée s»r ta tète ! LE PRÊTRE , interdit, prend ne lamière et le regarde. Comment? tu me connais? C'est lui ! lui-même !... Non... cela est impossible.
LE PÉLEBIN.
Gustave.
(Le prêtre laisse tomlMr la lomièfe; tes enfants ta famassenl, la rallument et la replacent sur la table. )
Gustave l tu serais Gustave ! ( il rembrasse* ) Gu3tave It grand Dieu ! mon élève ! mon fils !
&f}STAVEy qui l*embr9^eeo rpg^rdaot la pendji^le.
Mon père, je puis encore t'embrasser; car après... bientôt. . . j'irai dans une contrée lointaine ! Ah ! toi aussi , tu dois un jour faireie même chemin ; nousnous eml^raisserons alors, et pour rétemité "7 !
1^ PRÊTRE
Gustave! d'où viens-tu? Mon Dieu! un si lo|ig voyage! Quels bords font jusqu'à présent retenu, mon jeune ami? Parti pour on i^ sait où , l'on t'^^uirait oru noyé ; ne pas écrire une ligne, ne pas mander un mo^> c'est mail & tant d'années se sont écoulées ! . . . Gustave , que deviens-tu ? Toi , jadis Tornement de ma classe; toi, sur qui je fondais les plus belles espérances : toi. .. Peutron tourner ainsi ! Et dans quel vêtement!
GUSTAVE , avec dépit.
Vieillard ! et si je voulais à mon tour devenir accusateur, maudire tes leçons, grincer des dents à leur souyenir l Car, vois-tu , c'est toi qui m'as tué ! C'est toi qui m'^ appris à lire, à lire dans les beaux livres et la belle nature l La terre, tu m'en as fait un enfer c Avec un sourire. ) et un ciel! (Avec un geste de mépris. ) £t pourtant ce n'est que la terre !...
Si8 LES AÏ£UX.
LE PRÉmE.
Qu'entends-j6 > ^ Christ! j'ai voulu te perdre, moi? J'ai la conscîence pure, je f aimais comme un fils!
fiUSTAVE.
Voilà pourquoi je te pardonne !
Ah 1 je n'ai rien demandé à Dieu que de te revoir une fois dans ma vie !
GUOTAVE y le sorrant dans tes bras.
Emhrassons-nous encore (Regardant la lumière.) avant que ia seconde ne s'éteigne. Dieu a daigné exaucer ta prière; mais il est tard^ (Regardant la pendule. ) et le chemin est long !
LE PRÊTRE
Quoiqu'il me tarde d'entendre tes aventures^ tu as besoin de repos ^ de sommeil; et demain...
GUSTAVE
Merci ; je ne puis accepter l'hospitalité^ car je n'ai plus de quoi la payer.
LE PRÊTRE
€k)mment?
GUSTAVE
Oh! oui^ maudits ceux qui ne payent pas ce qu'on leur donne! Il faut tout payer^ ou par un service rendu ^ ou par un sentiment de gratitude^ ou par le don d'une larme dont le Père éternel votis tiendra compte dans les cieux. Mais moi^ traversant le pays des souvenirs, où chaque endroit reconnu m'a coûté tant de larmes, j'ai dépensé ce qui me restait de pleurs et d*émotions, et je ne veux pas ^ insolvable, contracter des dettes nouvelles. (Après une pause.) H y a peu de temps, j'ai visité la maison de feu ma mère ; à peine l'ai-jc reconnue dans sa désolation ! Partout où je regardais, ce n'étaient que ruinés et décombres; les pieux des palissades et les carreaux des parquets étaient enlevés; la mousse, l'absinthe, le chardon croissaient dans la cour : partout le si-
LE PfiBSBYTBBE. 369
lence^ comme dans un cimetière, à minuit! Oh! combien différente fut jadis mon entrée par cette porte! Lorsque, après une courte absence , je retournais chez ma mère, déjà de cordiales félicitations m'accueillaient au passage ; les domestiques bienveillants m'attendaient hors les murs; mes petits frères, mes sœurs accouraient jusque sur la place en criant : <( Gustave ! Gustave ! y> Ils arrêtaient la voiture ; et , gratifiés chacun d'un biscuit , au galop ils remontaient le grand chemin ! Les bénédictions maternelles m'attendaient sur le seuil, avec les embrassements des amis, les cris étourdissants des camarades d'école! Maintenant le désert, la nuit, le silence, pas une âme qui vive! On n'entend que la voix d'un chien et quelque chose de pareil au bruit d'un marteau. Ah! c'est donc toi, notre chien fidèle, mon bienaimé Corbeau ^, gardien et jadis ami de toute la famille ! de tant d'amis et de serviteurs, toi seul es resté ! Quoique mourant de faim et courbé par l'âge , tu gardes la porte sans cadenas d'une cabane sans maîtres. Corbeau, approche, mon pauvre ami ! Il court , s'arrête , écoute , saute sur ma poitrine, pousse un gémissement plaintif et tombe sans vie à mes pieds '«'^ ! J'aperçois une lumière aux fenêtres, j'entre, et que se passe-t-il? Des voleurs portant une lanterne et des haches détruisent jusqu'aux ruines des sacrés monuments du passé! A l'endroit où fut jadis le lit de ma mère, un bandit démolit le parquet en arrachant les carreaux. Je le saisis, l'écrase à mes pieds, les yeux lui sortent de la tête. Je m'assieds sur la terre en pleurant : quelqu'un vient audevant de moi , dans le crépuscule du matin , en s'appuyant sur une béquille. C'est une femme dans un reste de vêtement, pâle rongée par la maladie, et semblable à une ombre échappée des tombeaux. Lorsqu'elle m'aperçoit dans l'édifice désert, horrible fantôme, elle recule de ter-
* Kruk, nom fréquemment donné en Pologne aux chiens de couleur noire, lignifie corbeau.
870 LIS AÏBUX.
renr en criuit et faisant le signe de la croix. «.Ne crains rien^ lui dis-je^ Dieu te garde ! Bonne femme , qui es-tu ? Que cherches-tu de si bonne heure parmi ces ruines? — Je suis une pauvresse^ me ditrelle ayec des larmes; jadis cette maison fut habitée par mes maîtres : oh ! c'étaient de bons maîtres^ ceux-là!... paix éternelle à leur âme! Mais le bon Dieu ne les a pas fait prospérer dans leurs enfants; tous ils sont morts ^ leur maison est déserte et tombe en pourriture; on n'entend plus parler de leur premier-né : sans doute il ne vit plus! » Mon cœur saigna ^ je m'appuyai sur le seuil... Ah ! tout est donc fini * !
LE PRÊTRE
Tout^ excepté Tâme et Dieu ! Tout passera sur cette terre^ Id sou^ance comme le bonheur.
GUSTÀYE.
Que de souvenirs encore dans ton presbytère, à l'école! Ici, dans la cour, je roulais du sable avec tes enfants ; là, dans ce bosquet, nous allions dénicher les oiseaux, nous courions nous baigner dans ce ruisseau coulant sous tes fenêtres; sur cette prairie tes écoliers et moi nous jouions aux barres. Là, dans ce champ, j'allais à la brune, ou plutôt avant l'aurore, visiter mon Homère, m'entretenir avec le Tasse ou bien assister à la victoire de Jean III sous les murs de Vienne ''''. Aussitôt j'appelais mes camarades , je les rangeais à la lisière du bois; ici du sein des nuages d'Islam, brille le croissant d'un éclat sanguinaire ; là s'avancent les cohortes épouvantées des Germains : je fais ajuster les rênes, et, la lance en arrêt, je me précipite en guidant les éclairs des sabres polonais. Les nuages s'éclaircissent , les cris mon-
* Qu'on me pardonne les inoorrecUone qal abondent dans ee passade plus que dans tous les autres, mais Je le traduisais avec des larmes dans les yeux.
"* Jusqu*l€i aucun poème polonais ni étranger n'a dignement célétré cette victoire à Jamais mémorable.
LE PBBSBYTIkRE. 871
tent jusqu'aux cieux^ je fais voler une grêle de turbans et de tètes coupées; la cohue des janissaires a tourné bride ou roule sur le sable : je foule aux pieds des chevaux leurs cayaliei*s démontés. Nous nous frayons passage jusqu'aux remparts : cette colline était le rempart. C'est là qu'elle monta pour admirer de loin notre guerre d'enfants; et lorsque je la vis protégeant de sa présence l'étendard du prophète, aussitôt je sentis mourir en moi Jean Sobieski et Godefroi de Bouillon. Depuis^ elle fut souveraine maîtresse de mes pensées^ de mes désirs et de mes actions. Ah! depuis^ je ne yécus plus que pour elle^ par eUe^ auprès d'elle^ avec elle; toutes ces contrées sont encore pleines d'elle l Ici^ pour la première fois j'entrevis ses traits divins; lacune première parole me fut adressée; là^ plus loin, sur la colline, nous lisions ensemble le roman de Jean-Jacques; sous cet ombrage je lui dressai un pavillon; de ce bois je lui apportais mon butin de fraises et de fleurs; dans ce ruisseau , debout à mes côtés , elle péchait à la ligne la carpe aux écailles d'or, la truite à l'écharpe vermeille. Et aujourd'hui !... (il pleure. )
tE PRÊTRE.
Pleure; mais, hélas! l'amertume des souvenirs nous dévore et ne change rien autour de nous.
GUSTAVE
Aujourd'hui, après tant d'années, après de tels revers, aux lieux les plus fortunés, moi, le plus malheureux des hommes!... Situ prenais la froide pierre qui a servi aux jeux de l'enfant; et si , après avoir parcouru le monde avec cette pierre, tu retournais dans ta patrie la déposer dans le cercueil, sous la tète du vieillard trépassé, qui jadis, enfont, l'avait roulée dans ses mains : oh ! alors, si une larme ne découle pas de cette pierre, prêtre! jette-la-moi sans jugement et tout droit en enfer !
LE PRÊTRE
Oh ! cette larme n'est point amère ! Lorsque dans l'infor-
tune présente elle Tient jeter le nectar divin d'un bonheur qui n'est plus^ le sentiment Tépanche sur l'autel de l'humanité. Les larmes des criminels seules sont pleines d'amertume.
GOSTAYE.
Écoute j je veux te dire encore... J'ai aussi visité le jardin, vers la même saison , en automne, sous la brise du soir; c'étaient les mêmes cieux festonnés de nuages» le même clair de lune et la même rosée ; le brouillard tombait comme une neige impalpable; les astres, après leur course nocturne, replongeaient dans l'azur; comme alors, une seule étoile brillait encore au-dessus de ma tête, c'était l'étoile du matin que je revois tous les jours; c'était la même extase et dans les mêmes lieux : tout était comme autrefois, moins elle seule! Je me glisse près du pavillon; à l'entrée j'entends un murmure : c'est elle!... Non, c'est le vent qui secoue les feuilles mortes. 0 toi de mon bonheur le berceau et la tombe, pavillon fatal ***» ! ici je l'ai vue pour la première et dernière fois' Ah! que n'ai-je éprouvé sous ton abri! Hier encore elle s'asseyait peut-être à cette place! hier encore elle respirait le même air! J'écoute, je regarde autour de moi; c'est en vain que je laisse errer ma vue , je n'ai d'autre témoin qu'une petite araignée qui se balance à l'extrémité d'un fil attaché à une feuille : elle et moi, nous tenons au monde par un lien semblable ! Je m'adossai contre un arbre ; et, tout à coup, à l'angle de la banquette, je vis des bouquets, une touffe d'herbe avec une feuille au milieu : la même feuille, l'autre moitié de la mienne (UUre la feuille de son sein.) et qui me rappelle notre dernier adieu ! C'était mon ancienne amie; j'y collai mes lèvres, je lui parlai longtemps et je lui fis mille questions : « A quelle heure se lève-t-elle? Quelles sont ses lectures du matin? Quel air chante-t-elle d'habitude à son piano? Vers quelle fontaine dirigc-t-elle ses promenades? Quel est son appartement favori? Rougit-elle à mon sou-
LE PRBSBYTÈBE. 373
venir? Prononce-t-elle mon nom sans le savoir?... » Mais, qa'entends-je! 0 terrible châtiment d'an curieux désir! (il se frappe le front airec colère. ) Une femme ! ( U cbante. ) D'abord. . . (U s'interrompt — Aax enfants.) Enfants, connaissez-vous cette vieille chanson?
(11 cbante).
D'abord elle vous pleare Chaque Jour, à toute heure.
CHOEUR d'enfants.
Quoi! pleurer chaque Jour?
Quel \lolent amour!
GUSTAVE
Puis on TOUS pleure à peine Une fois par semaine.
CHOEUR d'enfants.
Par tendresse ou piUé?
QueUe ardente amitié!
GUSTAVE
Pois, tout le mois s'écoule, Avant qu'elle roucoule.
CHOEUR D'ENFANfS.
La bonne Ame! une fois Tous les tiente-un du mois !
GUSTAVE
Puis on vous pleure chaque Année une fois l'an, Vers les fêtes de PAqne *.
CHOEUR d'enfants.
Que c'est tendre et galant!
* Vieux dicton polonais. Cette très-divertissante romance est Uttéra-
tement copiée de l'original.
GUSTAVE
Ainsi donc (Montrant la feuille. )> elle a jeté loin d'elle ce dernier gage de notre amour! Ainsi donc elle n'ose plus se souvenir de moi !... Je sortis du jardin; mes pas m'entraînaient d'eux-mêmes; une puissance inconnue m'attirait sous le château. Des milliers de feux narguaient les ombres de minuit; j'entendais les cris des écuyers et le roulement des carrosses. Me voilà près du mur; je marche à pas de loup> je plonge un regard curieux à travers la vitrine donnant sur la terrasse : toutes les tables sont servies^ toutes les portes sont ouvertes à deux battants. De la musique > des chants!... Sans doute on célèbre une fête. Un toast ! j'entends proclamer son nom... ah! je ne la trahirai pas! Une voix inconnue s'écrie :<K Vivat! » Un vivat bruyant retentit dans mille bouches sonores. Oh, oui! qu'elle vive en paix!...et j'sgoute à demivoix : « Sois heureuse ! p Soudain (oh ! si de pareils souvenirs pouvaient tuer!) un prêtre prononce l'autre nom^et s'écrie : u Qu'ils, vivent ! » (il lue ses yeux sur la porte.) Quelqu'un remercie avec un sourire... c'est une voix connue... c'est la sienne... je n'en suis pas sûr... je ne puis rien voir à travers cette glace; la rage m'aveugle : je lève les bras, je veux enfoncer les carreaux... et je tombe inanimé... (Aprà ane panse.) Inanimé... je le croyab! insensé seulement!
LE PRÊTRE
Malheureux, tu cherchais des souffrances terribles !
GUSTAVE
Seul, comme un cadavre, à côté de ce tumulte de fête, étendu sur le gazon que je mouillais de larmes amères!... Contraste des suprêmes joies et des plus atroces douleurs!... Quand je m'éveillai, une rougeur sanglante se levait à l'orient. Je demeurai quelques instants; tout bruit avait cessé, toute flamme était disparue. Ah! ce moment fut rapide comme un coup de foudre et long comme une éternité ; je n'en verrai de pareil qu'au jugement dernier!
LB PABSBYTÀBB* 375
( Lentement, après ane fmase. ) Alors... l'ange de la mort m'exila de mon paradis !
LE PRÊTRE
Pourquoi donc réveiller la douleur dans une blessure à . peine fermée? Mon fils, c'est un adage bien vieux, mais consolant, que ce qui s'est fait une fois ne saurait se défaire *»**. 11 faut bénir en cela la bonté divine.
GUSTAVE
Oh non ! Dieu nous avait créés Tun pour l'autre ! nés SOUS une môme étoile, égaux de cœur quoique sujets à des destins inégaux, à peu près delà même taille, du même âge, doués de la même grâce, du même abandon dans les mouvements, conformes en tout de pensée et de sentiment! Et tandis que tout signalait en nous une prodigieuse identité, que les liens de nos âmes prédestinées. Dieu même les avait ourdis, (Avec amertome. ) toi, tu les as tranchés sans remords. (Avec colère. ) O.femme! périssable duvet ! incohérente créature^! ta beauté rendrait jaloux les anges, et ton âme est pire que celles des... Grand Dieu! l'or ou là bulle des creuses dignités ont-ils put'éblouiràce point! Puisses-tu... Que tout ce que ta main a touché se convertisse en or; que ton cœur et tes lèvres n'embrassent, n'étreignent que l'or glacé 1 Moi, si j'étais également maître de; mon choix, et si Ton m'avait montré la plus merveilleuse figure de Madone, sortie à peine des mains du Créateur ; plus belle cent fois que les immortels génies , plus belle que mes songes , plus belle que les fictions des poètes, plus belle que toimême!... oh! je l'aurais donnée pour toi, pour un seul de tes regards si doux! Ah! dût-elle apporter en dota son époux tout l'or charrié par le Tage ou le royaume des cieux, je l'aurais donnée pour toi! Si pour tant d'or et tant de charmes elle ne demandait à son amant que le sacrifice d'une par-
* Ce vers semble calqaé sur celai de Hamlet : F^illy, ihy name is woman.
376 « LSS ÀIBUX.
celle de sa vie, de cette vie qu'il ifoUre sans réserve y rien! elle n'obtiendrait rien ! S'il ne fallait lui donner qu'un an^ une semaine^ une seule caresse^ un seul regard ; non ! mille fois non! (Avec sévérité.) Et toi^ d'un cœur glacé ^ d'une figure indifférente^ tu as prononcé la parole de ma perdition et fait brûler des flammes impures auxquelles nôtres chaîne se dissout ; et qui^ pour mon tourment, élèvent entre nous un éternel enfer! Tu m'as tué, perfide! les cieux te puniront! Moi-môme... non, je ne te laisserai pas impunie; je vais... Tremblez, paijures! (ntire son stylet.) Je porte un hochet pour vos excellences ! Avec ceci, je tirerai du vin pour vos santés de noces!... Ah! monstre de femme! je t'enlacerai d'une étreinte homicide ; tu m'appartiens et je f entraine dans mon enfer! je vais... (H s^arrète et réfléchit. ) Oh non!... non !... non!... pour la tuer il faudrait être quelque chose de pire que le premier des démons ! Assassin , cache-toi ! ( U remet le poignard dans son sein. ) Que mon souvenir seul la poursuive ; ( Le prêtre passe dans une autre pièce. ) que les stylets de la conscience la déchirent!... J'irai, mais désarmé, j'irai lavoir seulement ! Dans la salle où ces buveurs dorés se démènent, à la table du festin, moi, dans cette souquenille en lambeaux, avec cette feuille au firont, j'apparais et je m'anrète auprès d'elle. La cohue, interdite, se lève de table ; ils boivent à ma santé, ils m'offrent un siège : je demeure muet, immobile comme un roc. Les cercles harmonieux se nouent et se dénouent au bruit des luths, au bruit des voix; les fianceurs m'invitent à la danse : et moi, la main sur le cœur et cette feuille dans l'autre, je reste muet ! Alors, avec ce charme dont elle seule possède le secret,^ elle me dit : a Bon pèlerin , apprenez-moi qui vous êtes... D'où venez-vous?» Je ne réponds rien; je lui jette seulement un coup d'oeil, le coup d'oeil fascinateur du serpent ; tout l'enfer de mon coeur brille dans mes yeux : fût-elle aveugle, froide comme un rescif , je la perce de
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part en part avec ce coup d'œil. Gomme une vapeur infernale, je mords sa paupière et je me ûxe à jamais dans sa tête. Tant que dure le jour, je souille sa candide pensée; et, la nuit, je lui suscite des fantômes. (Plus lentement, avec compassion. ) Elle si douce, si facilement émue! comme sur les herbes le duvet du printemps qu'emporte un soupçon de brise, qui cède à une goutte de rosée ! La moindre émotion de mon âme l'agite, chaque parole brusque la blesse; Tombre de ma tristesse éteint aussitôt sa gaieté ! Nous connaissons si bien les mouvements de notre âme à tous deux* que ce que l'un a pensé l'autre l'avait déjà pressenti. Étroitement unis par toute l'existence, nous n'avons qu'à regarder le miroir fidèle de nos traits pour lire dans nos cœurs aussi distinctement que dans une source limpide. Quelque soit le sentiment que mon âme exprime par mes yeux, aussitôt il pénètre dans la sienne et vient animer son regard. Oh ! oui, jel'aime tant! Irai-je donc aujourd'hui l'épouvanter et revêtir son amant du masque d'un réprouvé? Et pourquoi la maudire? ôvile jalousie! quels torts a-t-elle envers moi? M'a-t-elle jamais leurré d'une phrase épuivoque? m'a-t^Ue provoqué d'un sourire? A-t-elle devant moi composé son visage ? Où sont donc ses serments? quelles furent ses promesses? M'a-trelle jamais donné une espérance, ne fût-ce qu'en songe? Non, non! j'ai creusé moi-même les chimères, préparé les poisons dont aujourd'hui je meurs!... A quoi bon ces vengeances? Quels sont mes droits sur elle? quels avantages plaident en'ma faveur? Où sont les grandes vertus, les hauts faits, la célébrité? Rien, rien!... je n'ai pour moi que l'amour ! Je le sais, jamais je ne lui fis de té-
* Je n'ai pas osé dire : de Tàme que nous avions en commun; encore moins : de notre âme commune. Le français est plein de pièges; il y a de ces mots qui vous forcent par leur usure ou leur double entente à d'éternelles périphrases. Ce sont les mailles brisées de la langue, et que tôt on tard il fiaudra réparer.
S7B USS AÏIUX.
Hiéraires aveui^ je me M parlai d'amour; je lui demaBdai seulement la légère faveur de me traller en frère , tout en me permettant de l'appeler ma sœur! le ciel m'est témoin que cela m'aunût suffi. Si je pouvais seulement me dire : « Je la vois, je l'ai vue hier, je la verrai demain ; le premier, je lui souhaiterai le bonjour, je me mettrai à table à ses côtés : avec elle le matin, avec elle tout le jour, et le soir avec elle !» ah I que je seraûs heureux ! (Après nue pause.) Non, je m'abuse vainement; gardée par un regard méfiant et jaloux, tu ne peux me voir impunément! On me dira : « Va-fen, fuis... meurs. » (Avec ameriame.) Mourir! cœurs de rockers! vous ne savez pas combien la mort du pèlerin est horrible!... mourant, il se voit seul au monde, abandonné de tous! Une main amie ne vient pas fermer ses yeux! une famille éplorée n'entoure point sa couche, personne n'accompagne le cercueil à la dernfère demeure et ne jette une poignée de sable sur ses yeux; pas une larme vraie ou feinte !... Oh! si je pouvais f apparaître en songe ! si tu ne portais le deuil qu'un seul jour en souvenir de mes suppliées, si tu n'attachais qu'un ruban noir à ta robe... peutêtre y jetterais-tu les yeux par hasard... une larme sincère... Alors, tu dirais pénètre avec un soupir : « Il m'aimait tant! n ( Ay«o une ironie sauvas^ ) Arrière, efféminé ! brise-toi, ci^de plaintive ! Dois-je sangloter en mourant comme un enfant du bonheur? Les cieux m'ont tout ravi; mais ils ne sauraient me reprendre un reste d'orgueil. Vivant, je ne sus jamais soU iciter une faveur ; mort, je ne mendierai point la pitié! (AvfcdétermlnaUon.) Fais ce qu'il te plaira; maîtresse de tes désirs, oublie-moi !... je saurai t'oublier. ( TrooUé. ) Ne l'ai-je pas fait déjà? (Pensif.) Ses traits... toujours plus confus... oui, déjà presque effacés! Déjà l'éternité m'environne et me détache d'une périssable ardeur... (Pause. ) Ah ! je soupire! après qui? n'est-ce pas après elle? Non, même au delà du tombeau, je ne puis l'oublier. N'est-elle pas ici
LE PII&BYTBEB. 379
devant moi? ici même ! Elle plaire sur moi... Quelle larme sim^ère ! ( kyec doalear. ) Pleure^ oh! pleure^ amie^ ton Gustave va mourir... ( Avee énergie. ) Eh bien ! courage^ Gustave ! (Ulève le stylet — DoakMireiuement. ) Ne tremble pas^ amie; il n'a pas peur^ lui! Que regrettes-tu? il n'emporte rien avec lui : il te laisse tout^ oui^ tout ! il te laisse la vie et Ta* mour... (Aveclarie.) etton...oui9 tout!... Il ne te demande même pas une larme ! (Au prêtre, qui rentre avec des domesUqaes.) Écoute, toi! si tu rencontres jamais... (En dénre et avee une fùrear croissante.) une fille... une femme surhumaine^ et si elle t'interroge sur la cause de ma mort^ garde-toi bien de lui dire que c'est le désespoir; dis-lui que j'ai toujours été souriant et joyeux^ que jamais je n'ai reparlé d'une amante: que je jouais aux cartes^ je buvais avec les amis... que cette ivresse... la danse... qu'en dansant je me suis foulé le pied^ (U frappe da pied .)et que... j'en suis mort... (il se perce le sein. )
LE PRÊTRE
Jésus-Marie! crains le ciel> malheureux!
(Il lai saisit la main. Gustave reste deboat. La pendule commence à sonner. ) GUSTAVE , en luttant contre la mort. Il regarde la pendule.
La chaîne résonne... Onze heures!
LE PRÊTRE
Gustave ! (Le coq chante pour la seconde fois.)
GUSTAVE
C'est le second signal!... Le temps vole, la vie passe! ( La pendule cesse de sonner ; une autre bougie s*éteint.) et la seconde
flamme éteinte. Trêve à la souffrance!...
(Il retire le poignard et le cache.)
LE PRÊTRE
Au secours!... Peut-être quelque remède... Ah ! il meurt, il meurt déjà ! Il a plongé le fer jusqu'à la garde ! Il est tombé victime de son égarement !
GUSTAVE, avec un froid sourire.
Pourtant, il m tombe pas!
380 LBS ÀÏIUX.
LB PIÈTRE^ le saisissant |Nir la main.
0 forfait! Pardonnez-lui^ Seigneur!... Gustave! Gustave!
GUSTAVE^ avec ironie.
Un crime pareil ne peut se commettre tous les jours- Laisse là une crainte inutile; c'en est fait... c'est chose jugée... Seulement^ dans l'intérêt de la science, le criminela répété son douloureux forfait.
LE PRÊTRE
Gomment? qu'est-ce?
GUSTAVE
Sortilèges, magie, tours d'adresse!
LE PRÊTRE
Ah! mes cheveux se dressent, mes jumbes -flageolent. Au nom du Père et du Fils... qu'est-ce que tout cela signifie?
GUSTAVE, en regardant la pendale.
Deux heures se sont écoulées... celle de l'amour, celle du désespoir; arrive celle de l'enseignement.
LE PRÊTRE , essayant de le faire asseoir. Assieds-toi, mets-toi au lit , rends-moi cet instrument meurtrier, laisse panser tes blessures.
GUSTAVE
Je te donne ma parole d'honneur que ce poignard ne quittera pas sa gaine jusqu'au jugement dernier. Quant aux blessures, c'est peu de chose. N'ai-je pas l'air de me porter à merveille?
LE PRÊTRE
Par le Dieu tout-puissant, je ne sais que penser...
GUSTAVE
C'est l'effet du délire ou peut-être quelque prestidigitation.
11 y a des armes précieuses dont le tranchant pénètre et plonge
jusque dans l'âme sans aucun dommage apparent pour le
corps... J'ai deux fois été frappé d'une arme pareille. (Ai^rès
une pause, en souriant.) Cette arme est durant la vie dans lés
LE PlŒSBYTÈfiE. 381
yeux d'une femme ; (DHiiieToix8ômt»e.) et^ après le trépas du pécheur^ c'est le remords !
LE PRÊTRE
Au nom du Père ^ du Fils et du Saint-Esprit!... Immobile comme un cadavre ^ que regardes-tu de ce côté? Ah! ses yeux!... Seigneur! comme voilés par une membrane! Le pouls a cessé de battre... ses mains froides comme du fer... Qu'est-ce que tout cela veut dire ?
GUSTAVE
Nous en reparlerons une autre fois. Apprends le motif qui me ramène en ce monde. Lorsque^ en entrant chez toi Je m'arrêtai sur le seuil, je m'en souviens... tu récitais avec tes enfants la prière des morts...
LE PRÊTRE, saisissant le cradfix.
C'est juste ; nous allons finir, cil tire à lai les enfaDts.)
GUSTAVE
Eh bien^ conviens-en; crois-tu aux limbes, à l'enfer?
LE PRÊTRE
Je crois en tout ce que le Christ nous enseigne par les saintes Écritures et ce qui nous est attesté par l'Ëglise , notre mère...
GUSTAVE
Et les croyances de tes pieux ancêtres? Ah! la plus belle fête, la fête des souvenirs ! Pourquoi donc viens-tu nous supprimer les Aïeux?
LE PRÊTRE
Cette solennité tire son origine de l'idolâtrie. L'Église m'ordonne et m'accorde le pouvoir d'éclairer le peuple, d'extirper les restes des superstitions païennes*".
GUSTAVE, en montrant la terre.
Cependant on vous le demande par mon organe , et je vous le conseille en ami; rétablissez-nous les Aïeux. Là-haut, devant le trône de l'Éternel , où notre vie est scrupuleusement pesée ; là-haut , dis^je , une larme versée par un serviteur
383 LBS AÎBUX.
fidèle sur 1^ tombe d'un maître sincèrement aimé, a plus de poids que les nécrologes pu bHés dans les journaux, un cortège officiel et les honneurs posthumes du catafalque. Si, regrettant le trépas d'un bon seigneur, le peuple dépose un cierge perpétuel sur sa tombe, ce cierge brille d'un plus vif éclat dans les ombres de l'éternité que les mille lampions d'un deuil salarié ; s'il apporte un rayon de miel et une humble mesure de lait, s'il répand une poignée de farine sur son tombeau, Fàme du défunt sera mieux repue , oh ! bien mieux ! que ne le seront ses héritiers au somptueux festin des funérailles!
LE PBÊTRE.
A merveille. Mais les Aïeux, fête sacrilège et pleine de pratiques impies, ces nocturnes conciliabules tenus dans les chapelles , les ossuaires ou les grottes souterraines , entretiennent le peuple dans une grossière ignorance; delà, mille récits étranges : mille superstitions bizarres sur les apparitions nocturnes, les vampires et les sorts.
GUSTAVE
Donc il n'est point d'esprits? (Avec troaie.) Ce monde serait inanimé? Il vivrait, mais d'une vie de squelette redressé dans la main du docteur par un secret ressort ; ou bien il serait quelque chose comme une grande h<H*loge qui ne marche qu'en raison des lois de la pesanteur? (En looriaDt.) Mais vous ignorez par qui les poids furent attachés! L'entendement vous explique les rouages et les ressorts; mais vous ne voyez pas la main et la clef de Thorloger ! Si l'écaillé mortelle tombait de tes yeux , tu verrais autour de toi mainte vie dont tu ne soupçonnais même pas le prodige , hâtant le mouvement de l'ii^rte univers. (Aux enfants , qui rentrent) Enfants, approchez de ce secrétaire, (ào seerétoire). Esprit que veux-tu?
UNE VOa DANS LE SECRÉTAIRE.
Trois patenôtres, pour l'amour de Dieu!
LK PRBSBYTBRE. 383
LE PBÊTRE^ tout effaré. Au nom du Père... courez réveiller le soiiaeur... Le Verbe s'est fait chair!... Appelez du monde !.«•
GUSTAYE.
Ne rougissez-vous pas , mon père? Et la raison ! et la foi ! que deviennent-elles? Lacroix est plus forte que tous vos valets. Qui craint Dieu ne craint rien.
LE PRÊTRE
Dis, parle, que me veux-tu?... Ah! c'est un vampire!... un spectre!...
GUSTAVE
Je n'ai besoin de rien; il est tant d'autres indigents ! <n attrape on papUkMi autour de la lumière.) Ah! te voilà, messire papillon! (Aa prêtre, loi moatrant Piasecte. ) Ces phalènes ailées qui volent par essaims autour de la flamme, vivantes, éteignaient tout rayon de lumière; aussi, le jour du jugement, elles seront jetées dans les ténèbres *'\ Cependant leur âme réprouvée, détestant la lumière, doit s'y replonger sans cesse; c'est le plus horrible châtiment qu'un esprit de la nuit puisse endurer. Vois ce beau papillon avec sa parure éclatante; ce devait être quelque cacique royal ou quelque riche seigneur : l'envergure de ses ailes projetait son ombre sur les villes et les districts >'3. Cet autre plus petit , noir et trapu , fut un censeur stupide ; respirant les parfums des arts libéraux, il bavait sur chaque fleuri... Le miel, il le suçait avec sa trompe envenimée ; le grain de la science , aussitôt aperçu , il le perçait de part en part avec sa dent de couleuvre ou le détruisait dans son germe ''4... Ceux-là, qui bourdonnent en phalange pressée, sont les flatteurs de l'orgueil et du pouvoir, la tourbedes folliculaires; les sillons que leur maître désigne à leur furie, ils les envahissent, les couvrent d'un nuage ; et, comihe les sauterelles , ils dévorent tout, semence et moisson! Tous ceux-là, mes enfants, ne valent pas un Àve Maria. Il en est d'autres plus dignes de
384 LES AIBUX.
compassion; et parmi ceux-là^ tes amis^ tes élèves , dont Timagination fut par toi poussée dans des routes aériennes^ dont l'ardeur naturelle par toi fut excitée. Quelle peine leur fut infligée durant la yie ! J'ai franchi le seuil de Tèternité pour te le révéler ; j'ai renfermé ma vie entière dans trois heures : et j'en ai de nouveau^ pour ton avertissement^ subi toutes les angoisses. Forte-leur donc soulagement par la prière et par le sacrifice divin. Quant à moi y je ne demande rien que ton souvenir. Laviefutune expiation assez grande pour mon crime; et aujourd'hui^ je ne sais si je porte une peine ou reçois une récompense : car celui qui , trouvant l'autre moitié de son être, éprouve sur la terre de célestes voluptés, qui , fuyant la nature vulgaire , s'est identifié cœur et âme avec son amour, et ne pense, ne respire que par lui , celui-là , renonçant après la mort à son être individuel , devient désormais l'ombre de l'objet quil aime. Si vivant il fut sanctifié par son )Bimour, il est guidé par lui vers la gloire céleste ; s'il a suivi le méchant vers l'abîme, il partage son éternel supplice. Heureusement Dieu m'a fait le serviteur d'un ange ; et pour elle et pour moi l'avenir resplendit d'un bonheur infini ! Jusqu'à ce jour, effleurant comme une ombre ses traits adorables, tantôt je suis dans les cieux et tantôt en enfer. Lorsqu'elle se souvient, soupire et laisse tomber une larme , je m'approche de ses lèvres, je dénoue ses cheveux de lin, je me mêle à son haleine, je la pénètre; je suis dans les cieux! Mais, lorsque... Vous connaissez , ô vous qui avez aimé , les tortures de la jalousie!... Longtemps encore il me faut errer par le monde ; et le jour où Dieu voudra retirer à lui mon ange bien-aimé, alors aussi peut-être mon âme inséparable pourra se glisser dans le ciel !
(La peadule sonne minuit — Il chante.)
Car apprenez et notez en vons-mémes Que, d'après on ordre étemel,
LE PBESBYTÈBE. 385
Tel qui vivant goûta les biens suprêmes N'entre pas tout droit dans le ciel '.
(La pendule cesse de sonner, le coq chante , la lampe s'éteint devant IMmage de la sainte Vierge : Gustave disparaît.)
Car apprenons et notons en nous-mêmes
Que, d*aprè8 un ordre étemel, Tel qui vivant goûta les biens suprêmes
N'entre pas tout droit dans le ciel.