LÉGENDE LITHUANIENNE
La nuit redouble, le vent du nord se lève; la lune amoindrie, flottant sur un noir océan de nuages, regarde, morne et pâle , à travers la brume inondant la vallée : on dirait une lucarne livrant passage à la flamme du ciel , sous la voûte mobile d'un ténébreux portique.
Le château de Nowogrodek »»« , debout sur les flancs de la haute montagne, s'illumine aux reflets de la nuit; son ombre immense , tombant dans les fossés remplis d'une vase croupissante , se brise comme une colonne écroulée sur les remparts de gazon et les glacis de sable. La ville dort; les feux du château sont éteints : seulement sur les parapets et les bastions on entend le cri régulier des sentinelles. Un point brillant parait à l'horizon ; quelques hommes traversent la plaine, et leur ombre les poursuit comme une gerbe noirâtre : à la rapidité de leur vol, à l'éclat de leurs armures, on distingue des chevaliers accourant à bride abattue.
Les chevaux ont "henni , les pavés ont retenti sous les fers des coursiers ; trois guerriers s'avancent le long du fossé. Ils s'arrêtent ; le premier sonne du cor, il sonne une seconde puis une troisième fois, et la corne de buffle de la vigie lui répond du haut de la tour. Aussitôt les gonds gémissent, un flambeau s'allume, et le pont-levis s'abaisse avec fracas. La garde , accourue au bruit des chevaux , s'avance au ralliement ; elle entoure , elle veut reconnaître de près hommes et devises; le chef est revêtu d'une armure complète, comme
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an Teaton qoi s'apprête au combat; son manteaa blanc est traversé d'une croix nom, il porte en sautoir une chaîne d'or avec une étoile en brillants, un cornet en métal rejeté sur le dos, la lance en arrêt, le rosaire à la ceinture et le glaive an côté.
A ces signes, les Lithuaniens reconnurent l'étranger, et l'un d'entre eux dit tout bas à ses camarades : « Cest sans doute un mâtin échappé du chenil des croisés ''7, engraissé du sang prussien qu'il lèche tous les jours; oh! si la garde ne me voyait pas, ce vaurien irait la tête la première prendre un bain au fond du marais, et bientôt j'en aurais débarrassé le pont-levis. » Cest ainsi qu'ils se parlai^at entre eux; le chevalier fit la sourde oreille, mais il les entendit bien, car il parut très-étonné : et, quoique Allemand, il comprenait le langage des hommes *<*. ^
« Le i»ince estrîl au château? — Oui, mais vous vous êtes bien attardés avec vo^e message; oa ne peut le voir aujourd'hui; ainsi donc, à demain : bonsoir. -- A demain? tout à l'heure! à l'instant! qu'Use fasse tard ou non, mandez à Litavor notre arrivée; tout le danger, je le i»rends sur ma tète; voici un seing qui nous fera reconnaître : ausmtôt qu'il l'aura vu, il saura qui nous sommes et ce qui nous amène. »
Le silenee règne à l'entour du (Gâteau ; en automne, les heures des nuits sont longues : mais pourquoi dans la tour de Utavor une lampe brille-t-elle à travers les barreaux , comme une étoile solitaire? Ne revient-il pas aujourd'hui môme d'un voyage lointain; et ses paupières lassées n'ontelles pas besoin de sommeil ?
Pourtant, il ne dort pas. On envoie aux écoutes; il veUie. Mais aucun des gardes du château, ni des courtisans, ni du conseil privé, n'ose franchir sa porte. C'est en vain que le messager se démène et supplie ; prières et menaces n'obtiennent aucun effet. On se décide enfin à réveiller Ry mvid ;
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Rymvid , le porteur des ordres de son maître, l'àme de ses conseils, sa main cbroite an combat; le prince rappelle un second hii-mème : dans le camp, au château, lui seul a toujours libre accès auprès de sa personne.
L'appartement est sombre; sailement une lampe oubliée sur la taUe répaad un éclat douteux : Litavor mesure à grands pas le pawé de la salle, puis il s'arrête et retombe daaasa rêverie. U écoute, sans donner de réponse, ce que Rymvid lui rapporte sur les cbevaUers teutons. 11 rougit, il soupire , piûs il pâlit ; et sa figure eiprime alternativement des passions de tout genre. H approche de la lampe et feint de vouloir la ranima ; mais sa main distraie plonge la mè«he dans le âuide qui l'alimente : et, soit à dessein, soit par hasard, il étoudfe la flamme.
Peut-être ne pouvai^il pas réprimer le trouble intérieur qui l'agitait et se composer un visage pUis calme, ou ne voulaitoil pas que son serviteur put lire dans son maintien les secrets de sa pensée. Il parcourt de nouveau la salle avec précipitation ; mais lorsqu'il approche de la fenêtre , aux rayons de la lune pénétrant à travers le grillage, on voit la colère empreinte sur son front, ses lèvres contractées par le dédain, les éclairs de ses yeux et l'ardente rougeur de ses joues.
Pois, se retournant à l'angle de la salle, il s'enferme avec Rymvid, se jette dans un fauteuil et lui dit avec un calme affecté et le frémissement du sarcasme dans la voix : « Ne nous as>tu pas, Rymvid, à ton retour de Yilno, mandé que Vitdd, notre poiasaiit et gracieux souverain **», nous avait nommé prince de Lida, et qu'il avait daigné concéder à Litavor, son très-humUe serviteur, les fiefs des domaines compris dans la dot de mon épouse , comme on donne un sien patrimoine ou quelque conquête étrangère? — C'est vrai . monseigneur. <-^ Il nous faut donc aller au-devant de
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ces donations comme il convient à celui qui les reçoit aussi bien qu'à celui qui les offre ; fais descendre dans la cour les bannières ducales : qu'on allume au château les feux et les flambeaux. Où sont mes clairons? Qu'à minuit précis ils se rendent dans la ville, et là» sur la place publique, sonnant aux quatre vents et de tous leurs poumons , qu'ils donnent l'éveil à tous les chevaliers. Que chacun endosse l'armure, renouvelle son carquois et fasse aiguiser le tranchant de son glaive. Fais préparer les vivres et la provonde; et que tous les combattants prennent chez leurs fenunes de quoi se noumr durant un jour. Les chevaux laissés au pà^ turage seront introduits dans la ville , chai^gés des provisions ; et sitôt que le premier rayon du soleil, parti des collines de Chorsé *'<> , aura hewrté le tombeau du roi Mendog, que tout se réunisse sur le chemin de lida. ^Qu'on m'attende sous les armes, alerte et dispos. »
11 dit. Son discours, il est vrai, recommande les préparatifs d* usage; mais pourquoi tant de hâte, à cette heure \ndue? D'où vient ee courroux mal dissimulé? Bien qu'il parlât si rapidement que les mots avaient peine à se suivre, pourquoi ne semblait-il avoir dévoilé que la moitié de sa pensée, tandis que l'autre grondait comprimée dans son sein? Ce front nuageux n'annonce rien de bon, et sa voix même n'a pas l'accent habituel de la tranquilUiérr.
Litavor se taisait; il semblait attendre que le vieux Rymvid s'éloignât avec l'ordre qu*il avait reçu ; mais Rymvid , muet, différait son départ : car ce qu'il venait d'entendre et de voir, le tout bien considéré, lui paraissait contenir, malgré la légèreté des paroles du prince , une grave détermination.
Mais que faire? il sait que son jeune maître prête peu l'oreille aux suggestions d'autrui ; et, haïssant les lenteurs du discours, aime à former en lui-même ses desseins : aussitôt formés, il ne connaît plus d'o'btacle et s'irrite de toute
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opposition. Cependant Rymvid, fidèle conseiller du prince, respecté entre tous les guerriers lithuaniens , se couvrirait de honte sMl n'essayait de conjurer l'orage. Faut-il parler ou se taire? 11 hésite quelque temps; puis il se détermine à prendre la parole y et s'exprime en ces termes :
«Quel que soit, monseigneur, le bot de vos désirs, nous avons toujours des hommes et des chevaux prêts à vous suivre ; montrez-nous la route, et sans délibérer nous nous élançons sur vos traces : le vieux Rymvid , certes , ne sera pas le dernier. Mais,ô monseigneur, il convient d'établir quelque distinction entre la foule aveugle, instrument de vos mains, et les hommes qui peuvent valoir davantage; car votre père aussi , quoiqu'il se plût à tramer en secret ses desseins, avant d'appeler les glaives populaires à sa défense, convoquait les tètes sages à ses conseils : c'est là que je m'asseyais maintes fois avec le droit de la parole, et j'en usais librement et avec modération. Pardonnez-moi donc aujourd'hui si j'ouvre un avis sincère et j'énonce ce que mon cœur a transmis à mes lèvres. J'ai longtemps vécu, et mes cheveux ont blanchi sous le faix de mes exploits aussi bien que des années. Cependant ce que je vois aujourd'hui ( plaise à Dieu que ce ne soit qu'un rêve ! } est chose insolite et nouvelle pour nous autres vieillards. S'il est vrai que vous allez prendre possession du fief de Uda , cette marche précipitée aura bien l'air d'une invasion et vous aliénera vos nouveaux comme vos anciens sujets. Ceux-ci s'attendront à partager le butin d'une victoire; ceux-là, par contre, à recevoir les chaînes des vainqueurs^
ft Aussitôt la renommée répand dans le pays les semences du mensonge; l'oreille populairie les saisit au vol et les transporte au loin, et de là naît à la longue un fruit dont l'amertume empoisonne la paix et ternit l^éclat de la gloire : partout on dira que, avide de spoliations, vous avez usurpé un trône qui ne vous était pas dévolu.
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« Oh! c'est bien autrement que^ selon l'antique usage, les princes lithuaniens procédaient pour se porter aui lieux de leur résidence ; ces temps sont encore présents à ma mémoire, et si TOUS Youlez observer le mode primitif, reposezvous sur moi : tout sera ponctuellement accompli.
« D'abord y nous enverrons partout des bans de convocation; tous les chevaliers demeurant dans la ville et ceux qui sont retournés à leurs guérets s'assembleront au château : les princes du sang, les hauts dignitaires avec un cort^ nombreux , tant pour leur sécurité que pour plus d'apparat, se rangeront à vos côtés. Quant à moi, je partirai demain ou après-demain de bonne heure, avec le service, accompagné de la sainte personne du Krivé *>', et muni des apprêts d'un splendide festin; afin que tout soit disposé à l'avance pour vous recevoir, et qu'il ne manque au banquet ni vieux hydromel ni fraîche venaison ">
« Car la noblesse estime aussi bien que le peuple la bonne chère, et témoin des premières libéralités du prince, elle en tire les meilleurs pronostics pour l'avenir. II en fut toujours ainsi en Lithuanie de même qu'en Samogitie; demandez aux anciens I »
Il dit, s'avance vers la croisée et reprend : « Le vent fraîchit, le temps s'annonce mal pour demain. Mais je vois un coursier au pied de la tour, un homme armé s'appuyant sur Tarçon de la selle ; un second, un troisième, conduisant les chevaux en laisse : ce sont des messagers allemands, je les reconnais à leur costume. Faut-il les faire monter, ou fautril qu'ils reçoivent en bas, par l'organe de votre serviteur, vos ordres suprêmes ?. . . »
Gela disant, il ferma les panneaux de la fenêtre entr'ouverte avec une indifférence affectée ; mais il avait à dessein hsttardé sa demande afin d'apprendre quelque chose au sujet des messagers teutons. Litavor lui répondit précipitamment : « Si jamais je demande conseil à une autre intelU-
gence que la mienne^ je mets toujours ton avis en première ligue ^car^ digne à tous égards de ma confiance et de mon respect^ tu es jeune aux combats et vieux dans les délibérations. Or^ bien que je n'aime pas que mes actes à venir soient visibles à Toeil du vulgaire , et bien qu'il soit dangereux de révéler avant le temps un projet mûri dans les profondeurs de la pensée; que toute entreprise au jour de son exécution doive ^ pareille à la foudre , frapper la victime avant de briller à ses yeux^ je veux bien^ en peu de mots^ répondre à tes questions : ^ Quand? «^ Aujourd'hui^ demain. -*• Où ? — En Samogitie^ en Russie *^. — Gela ne se peut! — Gela sera et cela doit être... Mais je veux te découvrir le fond de ma pensée.
« Si je fais mettre debout bommes et chevaux; si je hâte le départ^ c'est que VitoM m'attend avec ses sbires pour me barrer le passage : c'est qu'il m'attire exprès à Lida pour me tuer ou me prendre captif.
« Dès que je l'eus appris^ j'ai conclu un teaité secret avec le grand maître de l'Ordre teutonique •^^ ; il doit me fournir un renfort de ses chevaliers : en retour de quoi je m'engage à lui céder une part de mon butin. Si> comme je l'entends^ les otages^ sont arrivés^ on voit qu'il m'a tenu parole. « Donc, avant le coucher de six pléktdeâ*'^, nous irons ajouter à nos forces troi» mille cavaliers teutensannés jusques aux deitts **^y avec autent de lansquenets. J'ai moimême choisi à la eour du grand-^maître les montures et les hommes; phis grands de stature qde les nôtres**?, bardés de pied en cap de fer et de cuivre, vous savez à vos dépens si leur coup de lance est vigoureux et si leur sabre est bien affilé.
« Chaque lansquenet porte une coukvrine en fer; il la nourrit de cendre et de plomb, puis, dingeaat sa.goige ters l'ennemi, il l'irrite d'uneétincelle : aussitôl latvipitoilaiiee la flamme, et celui que l'œil exercé du chasseur lui désigne
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tombe mort^ ou nage dans le sang. Cest d'une arme pareille que jadis notre aïeul Gédimin fut tué sous les murs de Viélona.
« Tout est prêt ; demain^ lorsque Vitold^ trop confiant en son étoile 9 n'a laissé dans Lida qu'une faible garnison , le prévenant par des chemins détournés, nous surprenons la ville, nous y mettons tout à feu et à sang, et nous réduisons en esclavage ce que le fer aura épargné. »
Rjmvid, frappé ée l'étrange nouvelle, demeure stupéfait; il prévoit la tempête, il cbcrche un expédient : ses pensées confosesse détruisent les unes lesautres. Mais le péril presse, le conseil ne peut se diffàrer. 11 s'écrie avec indignation : « Puissé-je n'avoir pas assez longtemps vécu pour voir un frère lever la main sur un frère 1 Ah, monseigneur! hier à peine, ayant ébréché votre tuiche d'armes sur les crânes allemands, devez-vous la faire aiguiser aujourd'hui en leur défense? La discorde est chose mauvaise et nuisible; mais la paix que vous voulez établir est plus détestable encore : unissez plutôt la flamme avec l'eau.
« 11 arrive, à la v^ité, qu'un voisin embrasse un voisin contre lequel il avait plaidé pendant de longues années; que tous deux déposent leur haine en se donnant le nom d'amis: que, plus acharnés entre eux que de mauvais voisins, Lithuaniens et Polonais s'asseyent aux mêmes festins, goûtent le sommeil sous les mêmes toits et réunissent leurs armes contre un même ennemi. Plus imcienne encore est l'inimitié de l'homme et du serpent; cependant, si dans la demeure de l'homme il est convié à prendre sa part de lait et de pain pour la plus grande gloire des dieux immortels**^ le reptile apprivoisé vient ramper jusqu'à la main qui le nourrit, partager les repas, boire aux mêmes bassins : et se ghssaat parfois dans La couche dies eUtots, il entoure de ses anneaux de bronze leurs seins doucement assoupis.
« Seule> l'hydre des croisés ne se laisse fléchir ni par l'hos-
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pitalité, ni par la prière ^ ni par les présents. Les Russes et les ducs de Mazovie ne l«ii ont-ils pas jeté tant de biens , d'armées et de trésors à dévorer? Mais rbydre insatiable, après en avoir fait sa pâture^ otfvre la gueule pour engloutir tout ce qui nous restée
u Un commun effort peut seul nous saïuver.
a. C'est eu vain que les hordes lithuaniennes vont chaqtfe été raser leurs châteaux et saccager leurs bourgades; vous coupez une tête à i'hydne des croisés^ il en vient une autre à la plaee^ et cette autire à son tour se multiplie en dix autres. Tranchons les toutes à la fois, il p^d sa peine y celui qui voudrait nous réconcilier avec les croisés allemands; car il n'est pas un homme en Uthuanie^ prince ou vilain^ qui ne connaisse leur orgueil et leur periidie , qui ne les évite comme on fuit la pei^e de Krimée^ qui n-aime mieux leur devoir la mort dans les combats qu'un secours dans le danger^ qui n'aime mieux serrer dans sa main un fer rouge que le gantelet d'un Teuton.
tt Mais Vitold nous menace!... Ah ! ne saurions-nous donc vider en plaine et sans témoin» étrangers nos différends fraternels ? ou bien les choses en sont-elles venues à ce point qu'une main amie ne saurait arracher l'ivraie de nos dissensions domestiques^ en réservant le fer contre l'ennemi commun ? — Qui donc vous certifie que votre plainte est juste et que Vitold, vous dressant de nouvelles embûches, foule aux pieds les traités les plus solennels? Veuillez m^entendre , monseigneur, et que votre envoyé aille une seconde fois renouveler nos anciennes conventions. -^ C'en est assez, Rymvid; je sais ce que vaut la parole de Vitold. Hier, il avait pris telle résolution ; aujourd'hui le vent tourne d'un autre côté. Hier je croyais que, sur sa parole de prince, je n'avais qu'à prendre possession de Lida ; aujour d'hui Vitold change d'avis. Sachant que la saison favorise ses desseins de violence, et-que mon armée a pris ses quar*
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tiers d'hiver^ il proclame à son de trompe que les habitants de Lida ne veulent point m'avoir pour maître ; il prétend garder Lida pour lui-même, et me donner en dédommage* ment quelque autre pa(ys : comme la Russie déserte ou les marais de Varech *>9! car c'est là que notre résidence à venir est désignée; c'est là que Yitold exile ses frères et parents^ pour régaer lui-même sans partage sur la siûnte Lithuanie. Voyez-vous comme il en dispose? et certes il sait ce qu'il veut, car il ne poursuit qu'un seul but ^ar mille moyensdivers. 11 voudrait se placer au«-dessus de tous> pour pouvoir fouler à deux pieds ses égaux.
« Grands dieux! n'est-ce point asse? que l'oi^eil de Vitold tienne éternellement à cheval toute la Lithuanie? L'armure semble incrustée à notre sein^ le casque semble avoir pris racine dans nos crâne»; d'asgant en assaut et de bataille en bataille nous avons fait le toiur du inonde, soit en guerroyant contre les croisés, soit au pied des Karpatbes , a»saillant les beaux villages polonais, ott poursuivant à travers les steppes le ilogol vagaboi^d dans sa tente livrée au simoun... Et tout ce que nous avons pris de trésors dans les châteaux, tout ce qu'épargne le fer, la faim ou l'incendie, nous le portas à Vitokl, nous l'entassons devant lui ! S'il croit en puissance, U le doit à nos travaux; déjà du golfe de Finlande à la met des Khosares'^'*, toutes les cités reconnaissent sa IqI : et kû-mème, quelle cité, quel palais magnifique U babitel J'ai, vu les pompeuses forteresses des croisés, qn'wi Prusse ne peut regardear sans effroi ; et pourtant elles sont moindres que les mamoirs de Vitold qui sont à Vilno ou sur le lao de Troki *^' î J'ai vu la belle vallée de K<owno>>^, où la main des Willis vient ^ automne ou printemps» veloutev le.gason, le diaprer de fleurs; c'est le pJmsb^au vaUondo l^univers^Mais, quilecroi^ rait! le û\& de Keystout a dAft^^a palais plnsde fljeurs, des^ ' ^azQns plu^ m^U^i|x;,teUeaieiit7ich«est le brocard étend»
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sur le sol , tellen^nt somptueux sont les festons appendus aux murailles^ avec le^irs feuilles d'argent et leurs bouquets d'or fin, ouvrage des captives polonaises : plus merveilleux cent fois que l'œuvre des fées immortelles et les broderies des champs. Dans ses croisées on voit des vitraux en cristal amenés à grands frais des bouts de l'univers, brillants comme les armures des chevaliers sarmates ou bien comme le Niémen lorsque, secouant les frimas, il découvre au soleil sa face étincelante.
a Et moi, qu'ai-je gagné au prix de mes labeurs et de mon sang? Que, dès le berceau, emmaillotté dans la cuirasse, prince, j'ai vécu comme un Tatar du lait de la cavale? Tout le jour à cheval; le soir, sa crinière me servant d'oreiller, je passais la nuit debout contre l'arçon de la selle : et le matin, la trompette rappelait à cheval! Que moi seul, quand les enfants de mon âge, montés sur desbàtons, armés de sabres de bois, chevauchaient sans danger dans l'avenue, pour amuser, par un puéril tableau de la guerre, leur vieille grand'mère ou leur soeur en bas âge, moi, seul je me battais à outrance avec lesTatars; ou bien , l'épéc en main, j'entrais en lice avec les guerriers polonais !
« Pourtant, depuis Erdivil, mes États ne se sont pas agrandis d'un sillon! Regarde ces remparts de bois de chêne, ce palais de briques rouges ; parcours ces salles désertes, habitation de mes pères : où sont les coupes de cristal, les dépouilles opulentes? Au lieu de boucliers d'or, brille une pierre humide; au lieu de tapis, des couches épaisses de rouille. Qu'ai-je donc voulu remporter des flammes et de la poussière du combat? Des États, des trésors? Non, rien.,, hormis la gloire !
a La gloire ! mais Vitold n'a-t-il pas élevé la sienne jusqu'aux cieux? Vitold éclipse tout ce qui l'entoure. Déjà nos Vaïdelotes l'exaltent aux festins à l'^al d'un autre Mendog*'^. Déjà, aux accents de leur lyre et porté sur leurs chants pro-
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pbétiques, il s'élève à rimmortalHé ; mais qui donc pourra distinguer notre nom perdu dans la foule^ et le relever de la poussière de l'oubli?
« Pourtant je ne lui porte point envie! Qu'il combatte^ qu'il soit victorieux, qu'il s'enrichisse de gloire et de trésors, c'est bien ; mais qu'il abstienne sa dent insatiable du bien de ses parents et frères. Y a»t-il bien longtemps qu'au sein de la paix et de la bonne intelligence il ébranla violemment le trône de la Litbuanie? Voyez-vous Vitold assaillant la capitale des grands-ducs et chassant du trône le fils d'Olghierd »^^ pour s'y installer lui-même ? et son orgueil est tel qu'il voudrait que tout agent de son autorité suprême pût , comme un envoyé du Krivé-Krivéyto, élire des princes ou les faire détrôner ! 11 est temps que nous y mettions un terme ; il est temps que nous cessions de nous courber sous son étrier. Tant qu'un souffle jeune encore anime cette poitrine, tant que le fer obéit à ma main vatide, tant que mon coursier à l'aile de vautour, seul butin remporté des dépouilles de Krimée, avec celui que je te donnai et dlkl^ autres qui hennissent à mon râtelier, destinés à mes serviteurs fidèles... oui, tant que mon cheval, mon bras et mon épée... » Ici la colère étouffa sa respiration et sa voix ; il se tut, mais comme s'il s'était élancé de sa place, son armure retentit avec fracas. Quelle est donc cette flamme qui brille au-dessus de sa tête? Comme une étoile détachée du firmament tombe à travers les cieux et lance des éclairs de sa longue chevelure, ainsi son glaive, en tournoyant autour de son casque, vient frapper sur le roc et fait rejaillir des torrents d'étincelles.
Le silence les environne de nouveau , et le prince reprenant : (( Trêve à ces vains propos ; voici presque minuit, et bientôt le coq chantera pour la seconde fois. Vous avez entendu mes ordres , apprêtez-vous à les exécuter. Moi, je veux reposer un instant et chercher dans le sommeil un soulagement à la fatigue de mon corps et de mon esprit, car de
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trois jours je n'ai pas dormi. Maintenant il fait sombre encore; mais aujourd'hui la lune entre dans son premier quartier : le matin sera clair, nous partons incontinent et nous laissons dansLida> au fils deKeystout^ un digne héritage de fumée et de cendres. »
En terminant, il s'assit et frappa dans ses mains; aussitôt des serviteurs accoururent. Litavor se fit désarmer et se jeta sur un lit ^ non pas pour dormir^ mais peut-être afin que Rymvid s'en fût hois de sa chambre. Celui-ci > voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, se tut et s'en alla; il descendit, et, connaissant le devoir d'un loyal serviteur, au son de la trompette il assembla les guerriers, puis il revint au château.
Était-ce pour conférer de nouveau avec son maître? Non ; il dirigea ses pas d'un autre côté , vers l'aile gauche du manoir et dont le pontr4evis s'abaissait vers la ville. Suivant les détours des longs corridors , il s'arrêta devant le gynécée de la princesse.
L'épouse du prince était alors, une riche héritière de Lida, la première beauté des filles d'outre-Niémen , nommée Gra^ jina, ou la belle princesse]; et bien que son âge inclinât de l'aurore au midi des années féminines , les doubles attraits d'une vierge et d'une mère se mariaient merveilleusement dans sa beauté ; la noblesse de ses traits commandait autant de respect que leur douceur exerçait de prestige : on eût dit, à la voir, le printemps auprès de Tété, les tendres nuances d'une fleur auprès de la plénitude d'un fruit mûr. Non-seulement personne ne pouvait l'égaler par les grâces de la figure , mais elle seule , à la cour, pouvait se vanter d'atteindre à la taille héroïque de Litavor. Couple royal ! Environnés du cortège domestique , on les comparait à deux charmants peupliers élevant leurs tètes fraternelles au-dessus des humbles arbustes de la bruyère.
Semblable par la figure et son port majestueux , elle l'éga. lait aussi par le coeur; méprisant l'aiguille, les fuseaux et
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les jeax féminins, elle armait sa main da glaive des combats. Maintes fois, chasseresse, montée sur nn palefroi de Samogitie, dans un jostancorps de peau d'ours et le léopard au front, eHe galopait au milieu d*un essaim de cavaliers; et souvent, à la grande joie de son époux, retournant de la plaine dans ce costume martial, elle en imposait à la foule et recevait de la garde du château les honneurs suprêmes dos au seul souverain.
Cest ainsi que, son associée par les plaisirs et les peines, compagne de sa tristesse et de ses fêtes , eUe ne parU^eait pas seulement la couche et le coBur, mais les pensées et le pouvoir du prince. Les jugements, les guerres et les alliances secrètes ont souvent dépendu de ses avis , bien que cet ascendant fût ignoré de tous; car la princesse , supérieure en cela aux femmes vulgaires, promptes à se vanter de Tinfluence conquise à la maison, cachait avec soin l'empire qu'elle avait sur rame de- son mari. Même les plus attentifs et les plus assidus ne pouvaient aisément en surprendre le mystère. Seul, le sage Rymrid devinait le sûr appui qui hii restait encore ; il alla donc chez la princesse, et lui fit un aveu sincère de ses prévisions et de ses craintes : quelle dérogation aux antiques usages! quel opprobre pour le prince et quelle honte pour la nation t
Grajina parut très-frappée de son récit; mais, toujours maîtresse d'elle-même, elle feignit de n'y ajouter qu'une demi-croyance, et, sans se troubler : « Je ne sais, dit-eUe, si les avis d'une femme ont plus de poids aux yeux de mon maître que ceux des chevaliers; mais je sais Inen qu'il se conseille lui-même avec prudence, et, mie«a encore , qu'il atteint d'habitude le but qu'il s'est propesé. Si pourtant un accès de colère éveille dans son ceeur un orage passager; si parfois, selon la coutume des jeunes gens, il exahe outre mesure ses désirs et ses aspirations, laissons-le se calmer : que le temps et ta saine r^texlon illuminent ses pensées.