‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 153 sur 161 · LÉGENDE. 40S · texte numérisé non relu

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modèrent ses ardeurs^ et bientôt Toubli réclamera des paroles jetées au vent. Jusque-là^ rassurons-nous et n'effrayons personne.

« — Pardonnez-moi. princesse! Oh! non, cène sont pas dcsparoles jaillissant d'une bouche embrasée et que la mémoire ne retient plus aussitôt refroidies; ce n'est pas un dessein engendré par une idée stérile dans le conflit des désirs incertains, qui fume et s'évanouit ; ces étincelles dénoncent un grand incendie dans l'âme, cette fumée est le sinisa avant-coureur d'une explosion terrible.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sers le prince ; depuis sadouzième année il me sait fidèle à toute épreuve ; cependant je ne puis me rappeler qu'il m'ait jamais parlé aussi gravement, aussi longtemps qu'aujourd'hui. 11 n'y a plus à délibérer ; ce qu'il a dit sera fait, ses ordres sont précis : avant la seconde étoile je dois rassembler les troupes au tombeau de Peresiek *. La nuit sera claire, le chemin n'est pas long.

« — Qu'entends-je ! quoi! demain? Malheur à moi! Et je souffrirais que l'on dit en Lithuanîe qu'un frère a levé la main sur un frère? et je les verrais s'entr'égorger pour la dot de Grajina? J'irai le trouver, et dans notre premier entretien... Oh! j'y vais de ce pas, malgré l'heure indue; avant que l'aube ne secoue la rosée de la nuit, J'espère vous apporter une réponse favorable. »

Ils se séparent; et tous deux, par des chemins divers, tendent vers le même endroit. Sans tarder un instant, la princesse traverse les issues secrètes, et se rend aux appartements de son époux. S'arrôtant à peine dans la cour, Rymvid se glisse le long des arcades; et, n'osant pas franchir la porte de son maître, s'assied sur le seuil, regarde à travers les fentes et prête une oreille attentive.

* Cest le suroom du roi Meodog, signifiant à pea près, dans qn seul mot, « défrayant un chemin au imvers de Vennemiyiesahre au poing. »

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Bientôt il entend le bruit d'un loquet tourné par une main légère; une blanche figure sort d'une porte latérale* « Qui vive? » s'écrie le prince; il se dresse sur son séant et réitère sa demande : « C'est moi^ » répond une voix bien connue^ une douce voix féminine. Alors commença la conversation; et', bien que Rymvid se doutât quel en était le sujet, il n'entendit que les deux voix confondues avec l'écho des ventes ou absorbées par les lambris.

L'entretien semblait toujours plus vif et plus animé; puis il se ralentit. Il devenait toujours plus difficile de distinguer les voix ; celle de la princesse dominait, Litavor se taisait ; il souriait par intervalles. A la fin Grajina tombe à genoux ; le prince la relève ou la repousse : puis il ajoute quelques paroles avec chaleur, et se tait pour ne plus reparler. Le silence revient, la blanche figure repasse de nouveau vers la porte, le loquet gémit; soit qu'elle ait tout obtenu ou qu'elle ait craint de l'importuner davantage, la princesse regagne son gynécée : le prince se rendort, et bientôt l'on n'entend plus que le mouvement calme et régulier de sa res^ piration.

Rymvid attendit en vain quelques instants encore. 11 s'éloigna; et, sur le perron de l'aile gauche, il rencontea le page de la princesse , qui parlait aux Allemands. Il prêta l'oreille ; mais le vent soufflait d'un autre côté et ne laissait arriver jusqu'à lui que des paroles sans suite. Le page indiqua la porte. Bymvid devina aisément la signification de ce geste peu courtois; l'orgueil du croisé en parut terriblement offensé, car il bondit 9 saisit la crinière de son cheval, et s'écria, s'élançant sur la selle : « Je jure que si je ne portais pas le caractère de messager, je le jure par cette croix, signe de kpmthour, je me vengerais à l'instant pour Taffront que je viens de recevoir î J'ai grandi dans les ambassades, à la cour des rois; mais l'empereur ni le pape n'auraient osé me traiter comme votre petit hobereau ! Me

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faire attendre jusqu'au matin, à la belle étoile^ un congé formel. Et cet ordre, c'est un page qui me l'apporte! Mais je vous préviens que votre ruse païenne ne vous réussira pas cette fois et ne restera pas impunie. Nous appeler contre Vitold, pour nous prendre entre vos deux armées ! Nous verrons si Vitold saura parer les coups de ce glaive déjà sus* pendu sur vos têtes !

« Va porter à ton prince ces paroles; et, s'il ne te croit pas, qu'il vienne les entendre lui-même. Je suis prêt à les redire dix fois, cent fois, mot pour mot, aujourd'hui et toujours; car des paroles d'un chevalier rien n'est à retrancher non plus que de la prière. Et ce q«e ma bouche a promis, ma main le tiendra. La tanière que vous avez creusée sous nos pas va bientôt s'ouvrir sous les vôt^s, aujourd'hui, cette nuit. Moi, Didier Halstark de Kniprod, commandeur de l'Ordre teutonique , je l'annonce à ton maître... Chevaliers, suivez-moi ! »

11 attend cependant; mais après un court délai, ne recevant point de réponse, il franchit la porte et s'élance dans la plaine. De moment en moment scintillent les armures des Teutons , de distance en distance résonne le galop de l'escorte ; de plus loin en plus loin on entend le hennissement des coursiers : ils vont s'effaçant dans l'ombre et le lointain , et disparaissent enfin , cachés par la sombre forêt et la montagne.

« Allez sains et saufs , et puisse votre pied maudit ne plus se poser en Lithuanie î » disait Rymvid en les reconduisant d'un sourire de satisfaction. « Grâces te soient rendues , ô princesse ! Quel heureux changement '. que je m'y attendais peu ! Qui donc après cela, je vous prie , peut se flatter de connaître le cœur humain? Cette voix courroucée ! ce maintien menaçant !... Il ne laisse pas articuler un mot à son vieux serviteur!... Il aurait emprunté les ailes d'un oiseau de proie pour fondre sur Vitold, et voilàqu'un sourire, une parole em-

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miellée fait tomber le glaive de ses mains et le détermine à changer d'avis! Vieillard aux cbeveui: blancs^ as-tu donc oublié que Litavor est jeune ^ que la princesse est belle? »

En se parlant ainsi , Rymvid leva les yeux pour voir si la lampe de la tour solitaire ne s'était point rallumée ; c'est en vain qu'il regardait : les croisées étaient sombres. Il retourna donc au balcon, espérant être appelé chez le prince; c'est en vain qu'il attendait, qu'il interrogeait les gardes, il s'approcha de la porte; la salle était obscure, et le prince dormait d'un profond sommeil.

« Ce sont en vérité des prodiges incroyrables, et je ne sais de quel train vont aujourd'h^ les choses! Il n'y a pas longtemps, le prince ordonnait à grands cris de réunir l'armée , et jusqu'à présent il dort! Ce malin il devait partir; les Allemands sont à deux pas, les ambassadeurs rudement congédiés : il dort! Qui donc leur a porté l'ordre de quitter le château?... Le page de la princesse!...

« Autant que j'ai pu en augurer de IsTconférence d'hier... 11 est vrai que je n'ai rien entendu ; mais ces longues supplications, cette voix sévère !... Grajina aurait-elle osé braver les ordres de son mari en prenant tout sur elle-même? Je crains beaucoup qu'elle n'ait, cette fois, confiante dans la puissance de ses attraits féminins, délié les ailes à trop de sécurité. 11 est vrai qu'elle a toujours montré une audace au-dessus de son sexe; mais ce serait pourtant passer toute mesure! »

Un envoyé qui s'était approché avec précaution interrompit son monologue; il lui fait signe des yeux, et tous deut se hâtent vers l'aile gauche du château. Une suivante de la princesse descend précipitamment l'escalier, et bientôt il trouve Grajina elle-même dans le vestibule. Elle lui fait signe d'avancer, et la porte se referme sans bruit sur la princesse et son vieux conseiller.

« Vénérable ami, le sort nous tient rigueur; mais il ne

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faut. désespérer de rien : si notre attente est aujourd'hui déçue y demain nous serojis plus heureux. Patience î que rien ne s'ébruite parmi les guerriers et les serviteurs; renvoyons les messagers à d'autres moments, afin d'empêcher que le duc, par une réponse précipitée, ne s'engage envers les Allemands à ce qu'il voudrait révoquer une fois sa colère apaisée.

tt Pour vous, ne craignez rien, quoi qu'il puisse arriver. Rien ne sera changé aux disj^ositions de mon époux ; et si même nos prévisions ne se réalisaient pas, l'armée peut toujours être rappelée aux armes. Il devait partir aujourd'hui, m'a4-il dit; mais j'avoue qu'il m'est difficile de croire à cette hâtive expédition. A peine revenu dans ses foyers domestiques, à peine art-il délié l'armure de son sein, voudrait-il voler à de nouveaux combats?

« — Qu'entends-je , ô princesse ! vous parlez encore de délais? oh! combien votre espoir est trompeur! Hélas, il est trop tard ! Après tant de démarches, il n'attendra pas une heure, une minute; enfin nous aviserons. Mais je voudrais savoir comment le prince a reçu vos instances... »

La princesse allait lui répondre lorsqu'un nouvel incident vint les troubler.

Le pas d'un cavalier tetentit dans la cour. Le page, tout essouflé , se précipite dans la salle en apportant U nouvelle que les patrouilles lithuaniennes, battant le chemin de Lida , avaient pris langue d'un Allemand ; que, selon ses rapports, ^e chef teuton avait poussé sa cavalerie hors du bois, suivi de près par les fantassins et les chariots de guerre : que, d'après les aveux du prisonnier, et comme le chef du poste en était lui-même convaincu , il voulait avant l'aube emporter la ville d'un coup de main et livrer assaut h la citadelle.

a Que le seigneur Rymvid coure donc aussitôt chez le prince pour le réveiller et pour décider à la hâte s'il faut

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nous mettre en défense à Tabri des remparts , ou si nous devons en rase campagne nous mesurer avec les Allemands. Le chef de poste conseille que nous les prenions à revers 9 car ils sont à peu de distance; avant que les piétons n'aient le temps d'arriver avec leur * train de bombardes, nous tomberons à f improviste sur les cavaliers; en les poussant sur les. marais et les gorges voisines, nous détruirons aisément les reltres et les frères de l'Ordre : puis,chargeantd'un même essor les lansquenets, nops écraserons aux pieds de nos chevaux jusqu'au dernier de cette race de scorpions. »

Rymvid fut atterré de cette nouvelle ; mais la princesse en fut bien autrement encore alarmée.

« Page ! s'écria-t-elle , où sont les messagers ? »

Le page se tut; mais, fixant sur elle un regard de doute et de surprise : « Qu'entends-je , dit-il, ô princesse ! Tantôt, lorsque le second coq chantait, ne m*avee-vous pas vousmême apporté les ordres du prince, et commandé d^expédier l'envoyé teutonique hors des murs du château ?

— Oui... répondit la princesse en détournant son visage pâle d'effroi ; mais le trouble qui se peignait dans son attitude lui mettait à la bouche des mots entrecoupés : oui, tu dis vrai... je m'en souviens... Comme tout cela m'est échappé!... Je cours... non, je reste... ou plutôt.... c'est cela... » Elle s'arrêta sans voix, la paupière à demi fermée» le front incliné vers la terre ; une pensée encore vague et confuse luit et s'efface tour à tour; elle reparaît, illumine tout le visage ; son projet mûr devient sentence : sa résotion est prise , elle s'avance d'un pas.^

M Oui , je vaisune fois encore éveiller mon mari. Que l'armée se tienne prête à partir; page, fais seller Rester »^^ et sortir le reste de l'équipement du prince. Tout cela doit être fait sùr-le-champ ; je vous l'cMfdonne au nomMe Litavor : Rymvid m'en répond sur sa tête. Quels sont nos desseins.

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