‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 154 sur 161 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

quel doit être le but de notre expédition , je défends d'en parler 'et de s'en informer jusqu'au matin. Allez , et que Ton attende le prince au perron. »

Elle sort en courant, et la porte se referme sur elle. Rymvid s'éloigne de son côté; mais en route il médite : « Où vais-je , et dans quel but ? Les chefs et les guerriers sont rassemblés ; le mot d'ordre est donné ! » Il reprend donc haleine, ralentit le pas, s'arrête pensif et courbé ; mais après une longue réflexion il n'est pas plus avancé qu'auparavant : car, perdu dans le chaos des faits et des hypothèses, il ne peut recueillir ses pensées confusément agitées.

« C'est en vain que j'attends ; la matinée est proche : bientôt s'éclaircira le mystère. Qu'il dorme ou qu'il veille, je vais parler au prince ! » Il s'avance tout d'un trait vers le donjon, lorsque la porte s'entr'ouvre légèrement ; Litavor paraît sans cortège dans le vestibule. Les habits qu'il revêt habituellement les jours de combat brillent de pourpre et d'or; il a le cimier au front, la cotte de mailles tient lieu de cuirasse ; sa main gauche est chargée d'un bouclier de moindre orbite, et sa main droite porte le baudrier de son épée:

Il semble chancelant de fatigue ou de colère ; ses pas sont faibles et inégaux ; salué par les chefs et les chevaliers , à peine daigne-t-il les honorer d'un regard. Il reçoit en tremblant des mains du page les dards et le carquois ; il suspend même son épée au côté droit : et bien que tous les chefs se soient aperçus de cette méprise du maître , personne n'ose l'en avertir. •

Déjà il descend dans la cour; la bannière dorée qui le précède s'empourpre aux feux sanglants de l'aurore. Il s'élance à cheval. Ses gardes vont l'accueillir en criant et sonnant de la trompette ; mais d'un geste de la main il leur impose silence , fait clore la grande porte , donne l'ordre du départ «t lui-même ouvre la marche. Les valets de pied et les serfs

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du château sont menés à travers les ponts jusqu'à la seconde enceinte.

Alors, au lieu de suivre lagrand^route, tous lancent leurs chevaux adroite vers le vallon, et disparaissent bientôt entre les collines et les broussailles ; puis , obliquant vers le cbe- • min , ils s'engagent dans un obscur déûlé^ qui s'élargit de plus en plus à mesure qu'ils avancent entre ses^ j^arois escarpées.

Aussi loin du glacis de la cité qu'un mousquet allemand peut porter une balle , coule un ruisseau sans nom , à peine visible , festonnant la forêt d'une onde errante et limpide ; près du chemin il déborde et se perd dans le lac au spacieux rivage : un bois épais Fétreint de part et d'autre, et une haute montagne se mire dans ses ondes '^^.

Les escadrons lithuaniens, arrivés à ce point du déûlé, aperçoivent soudain au& clartés delà nuit des casques, des drapeaux, des armures et des lances. Un éclair brille; un coup de mousquet donne l'éveil, les guerriers se multiplient, les rangs se rapprochent, les cavaliers teutons se dressent comme un mur. Ainsi par un beau clair de lune rayonnent les forêts suspendues au front des Ponary»^?, lorsque le vent les dépouille de leur parure printanière et que la rosée se fige aux rameaux en festons radieux, pareille à des colliers de perles. Le voyageur croit entrer dans un bois enchanté, aux branches d'argent^ aux feuilles de cristal.

Cet aspect rallume la colère du prince; il s'élance, le fer haut, et la foule armée se précipite sur ses traces. Mais les chefs s'étonnent qu'il laisse cette fois aller son armée à Taventure et sans prendre les dispositions habituelles; sans les avertir où lui-même il veut porter ses efforts et quelles sont les ailes qu'il cpnûe à leur habileté.

Rymvid, suppléant à ses intentions, parcourt les rangs, les ordonne le long de la route, les dispose en croissant

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tourné vers la montagne, les cavaliers au centre, aux ailes les archers.

C'est ainsi que les Lithuaniens ont coutume de marcher à Tennemi. Le signal est donné ; les arcs s'abaissent jusqu'aux étriers, les cordes résonnent, un nuage de flèches s'envole : « Jésus etNotre-Dame ! — En avant! hourra hop "^s t »

Puis, la lance en arrêt, ils se mêlent, ils s'étreignent corps à corps, sein contre sein. Oh! pourquoi la nuit a-t-elle dérobé à l'œil de la postérité la victoire et la défaite des guerriers? Les deux partis se confondent; de tous côtés on entend le bruit des coups, les cris, le' choc des armures ; les épées se brisent, les tètes volent sous leurs casques : ceux qu'épargne Te glaive sont écrasés sous les pas des coursiei»s.

Le prince , toujours aux premiers rangs , demeure intrépide au plus fort du carnage ; les ennemis connaissent son manteau de pourpre; ils ont vu la devise de son cimier et de son armure , ils cèdent le terrain sans oser le combattre : le vainqueur les poursuit, les talonne et les presse.

Mais quel dieu a détruit sa vigueur? que lui sert de s'acharner à la poursuite des fuyards , de frapper sans cesse sans en tuer un seul ! Le sabre impuissant résonne sur les cuirasses, rebondit sur le fer, frappe à plat ou n'atteint pas l'ennemi.

Les croisés, se sentant mollement poursuivis, reprennent courage ; ils font volte-face avec un cri terrible ; combattant avec furie , déjà ils entourent le prince d'une épaisse forêt de dards : soit terreur ou défaillance, il ne sait plus opposer à leurs atteintes l'acier de son glaive ou l'or de son bouclier.

Il lui devenait difficile d'emporter la vie sauve, les croisés frappant d'estoc et de taille ; lorsqu'un détachement de Lithuaniens se fraye un passage à travers cette mêlée et le met à couvert sous des glaives et des boucliers : celui-ci cor-

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rige avec les siens des coups mal ajustés^ celui-là garantit le prince des traits qui lui étaient adressés.

Déjà la nuit s'efface, déjà l'aurore étend sa chevelure écarlate sur les nuages de sa couche, le combat cependant est loin de se ralentir; les morts, les blessés tombent de part et d'autre : aucun des combattants n'a reculé d'un pas ; le dieu de la victoire, pesant les destinées futures, puise à mesure égale le sang des deux partis, et la balance n'incline d'aucun côté.

Tel le père Niémen, porteur de nombreuses nacelles *^, à sa rencontre avec le géant de Rumsza, l'étreintde ses bras humides, le creuse par la base, le presse au sommet de sa forte poitrine; celui-ci résiste à l'assaut des vagues, ses épaules nerveuses soutiennent jusqu'aujourd'hui leur violence : et ni le rocher ne change de place, ni le fleuve ne détourne son cours.

Les croisés, impatients d'une lutte prolongée, poussent au centre des Lithuaniens un dernier escadron placé en réserve sur les flancs de la montagne; le komthour les conduit, lui-même il combat à leur tête. Tombant sur les guerriers épuisés de fatigue avec une troupe fraîche et bien disciplinée, il brise les rangs , assure la victoire aux Teutons : lorsqu'un long cri de guerre vient traverser les cieux.

Tous les regards se détournent soudain ; et, comme' un frêne altier sur une montagne couverte de neige répand au loin les ombres de ses tresses chevelues, tel paraît un guerrier noir enveloppé d'un large manteau noir, ainsi que son coursier, son panache et sa devise : il a rugi trois fois, il fond comme l'éclair. Mais dans quel sang va-t-il baigner son glaive?

11 atteint les croisés, il plonge et replonge dans la foule ; on ne voit pas le combat, mais au râle des morts on devine en quels lieux bout le carnage, combien est terrible la foudre de son épée; là, disparaît un'casque, ici.

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