‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 156 sur 161 · LÉGENDE · texte numérisé non relu

LÉGENDE

chariots les troncs équarris^ les branchages et les copeaux. A cet aspect la douleur et l'effroi sont au comble.

Aux lieux où le maître de la foudre »*» , à côté du dieu des tempêtes voit chaque jour arroser ses autels du sang des béliers, des chevaux et des brebis à la toison argentée, on élève un bûcher, haut et large de trente coudées.

Un chêne est au.'milieu ; sous le chêne, un prisonnier teuton. A cheval »4i sous le casque et dans sa panoplie , trois fois enchaîné à Farbre immobile, c'est le chef des chrétiens et naguère Leur ambassadeur, c'est l'assassin du prince, o'est Didier de Rniprod.

Peuple, chevaliers et prêtres, tous accourent à cette vue, attendant la fin, et n'osant rien deviner; la pensée de chacun se partage également entre la crainte, la douleur et l'espérance. Tous les yeux sont tristement dirigés vers le château, toutes les oreilles sont aux écoutes.

Enfin le cor résonne au sommet de la tour ; le pont tombe, un cortège de deuil s'avance à pas lents, avec les dé* pouilks du héros portées sur des boucliers. Auprès d'elles, Tare, la lance, le glaive et le carquois ; un large m an* teau de pourpre les enveloppe : ce sont les vêtements du prince, mais la visière baissée dérobe sa figure.

« C'est lui, c'est Litavor! Prince aux vastes États, homme à la longue main, qui donc saura l'égaler, soit qu'il fit la guerre aux Teutons, aux hordes du Nogaï, ou qu'il tînt lit de justice devant le peuple ! 0 prince ! pourquoi donc tes funérailles ne se font-elles pas selon les rîtes de nos pères? Car ce n*est pas ainsi que la sainte antiquité honorait les princes lithuaniens, tes aïeux!

« Ton page, inséparable durant la vie, pourquoi ne te SHit-il pas dans les cieux? et ton coursier aux pieds d'élan, ton compagnon de bataille, en drap noir, la selle vide? ton faucon et tes chiens, qui coupent le vent avec leurs naseaux, et tes limiers au flair lointain ? »

416 GBAJINA.

La foule marmurait... Les chevaliers déposent le corps sur le bûcher, l'inondent de lait et de miel au son de la cornemuse et des flûtes ; les Yaïdelotes entonnent le chant de la mort *^*, Le Krivè saisit la torche et le couteau du sa« crifice. a Arrêtez ! » On s'arrête. « Voici le chevalier noir ! »

Qui donc est-il ? tous se le demandent. L'armée le reconnaît ; c'est bien hii qui sur la plaine, hier, quand les Lithuaniens étaient en déroute et Litavor enveloppé, apparut tout à coup, ranima leur courage attiédi, extermina les Teutons et renversa le komthour.

C'est tout ce que l'on savait sur son compte. Aujourd'hui le voilà dans le même manteau, sur le même coursier; mais d'où vient il, quel est son non», son pays?... Arrêtez et voyez I II lève sa visière et découvre son visage. C'est lui ! c'est Litavor! le prince!... La surprise leur ravit la voix et les sens ; la joie de voir le héros tant pleuré leur rend enfin la parole,'mille mains s'agitent, mille crisont volé jusqu'aux étoiles : « Litavor, le voilà! le prince notre seigneur vit encore! »

Immobile , le front pâle et baissé vers la tferre, Otavor accueille avec indifférence ce bruit, que l'écho répète au loin. 11 lève lentement la pai^pière, parcourt l'assemblée en la remerciant d'un sourire; ce n'est pas le sourire qui dans le coeur, éclos vient s'épanouir sur les traits et briller dans les yeux : mais, comme attiré de force, il se pose sur les lèvres et s^évapore aussitôt en prêtant au visage la mélancolie d'une rose pâle sous la main d'un moprant.

« Allumez le bûcher!... » L'incendie éclate, et le prince reprenant : « Connaissez-vous ces restes précieux que la flamme va dévorer? » Tout se tait. « Femme, quoique dans une armure d'homme; oui, femme par ses attraits, héros par sa valeur »43. Adieu , je suis vengé; mais elle ne vit plus ! »

U dit^ court au bûcher, tombe auprès de Grajina et disparaît dans les nuages de fumée et les flammes *<4.

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