‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 157 sur 161 · ÉPILOGUE DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE DE L'ÉDITEUR

Amy lecteur qai ceste légende as parcourrue avecques patience ; sy la fin d'icelle n'est pas selon ton souhait , cela ne m'esbahira. La curiosité esveillee par récit embrouslié est incontinent incitée quand ne se voit moult satisfaicte.

En yain de moy vouidrois-tu t'enquesrir pourquoy le prince resta céans ayant sa femme renvoyé ; pourquoy dans ceste bastaille sy tardivement en aide arriva, pourquoy Litavor se prist de discords avecques les Allemands et sy la princesse es son chief a tenu le lieu de son espoux. Sachez doncques Tescrivain qui ceste histoire recueillit , ayant faict brief récit de ce qu'il avoit veu et ouy (il estoit adonques dedans la ville) se tint coy sur le reste et n'en dict mot : et quand il trespassa, ie devins héritier du manuscript.

Ne pouvant demesler le vray , et cuidant, mon cher lecteur, vous faire plaisir publiant les secrets de ceste histoire, toutes fois ne vous abusant par vaines coniectures, souvent je m'enquesroydes Novogrodiens, hommes de bonne feaulté mais nul ne cognoisçoit rien fors le vieil Rymvid : et iceluy estant de vieillesse trespassé a aulcùn ne confia son secret comme sy fust par seriment lié. Par adventure un aultre homme encor ce mystère cognosçoit et celuy la estoit le paige de la princesse, présent a tout ce qui fut faict. Iceluy comme homme simple, mais de langue moins pose, racontoitj; et moy i'escrivois, voyant i'iceluy les révélations estre d'accord avecques le dict de i'aucteur.

Toutesfois sy sont icelles en touts poincts véritables, il se*

*■ Noas ayons tâché de rendre par an équivalent, le style archaïque dont l'auteur 8*est servi dans cet épUogue.

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roit difficile de l'asseurer; et ne demanderay en champ clos qui deceveur nje traidera, car en ceste occasion ie n'invente rien de ma teste : et ce que de la bouche du paige ay ouy , mot pour mot le conteray.

Ores le paige disoit ainsy :

(( La princesse navrée a genoulx sapplioit son espoux n'attirer plus nouveaulx ennemis sur les bras a la Lithuanie; mais lui courroucé fut intraietable, et quand ayant escouté avec visaige moqeur les prières et tousioars respondu: «Non! v atoutssollkitements^icelle renvoya n'ayant rien accordé. Lt princesse souloit plus facilement luy en autre jour persuader ; manda que sur les remparts heraults soyent retenus quelque temps on que soyent hors les murs relaschez. Ce qu'avecques grande diligence fict; et de la tout le mal advint. Car le Komthour^ irrité d'une response trop dure , a la place du secours apporta flamme et béliers; et quand i'arrivoy apportant ceste nouvelle a ma dame , icelle derechief vers son espoux courrut, et de loing ie suivois. Quand nous entrâmes il faisoit desia sombre et nuiet dedans la salle. Le prince^ de fatigues lassé , estoit d'un profond somme endormy. Icelle s'arresta en face du lict^ mais n'osa Le resveiller; soit que vaines suppliques ne voulust plus faire^ soit iceluy dans son repos troubler : a la fin d'un aultre stratagemrae fict employ.

« Prenant l'espeë au chief du prince , de sa cotte de mailles son sein revestit et le ducal mantel sur ses blancheUes espaules suspendit; et doulcement la porte fermant^ vers le balcon se hasta m'ayant interdict d'ouvrir la bouche sur ceste chose la.

« Desia le destrier estoit sellé et harnaché quand icelle a le monter s'appresta ; et a son costé gauche ie n'ai plus veu l'espee pendante , icelle l'ayant apparemment oubliée ou perdue dans les ténèbres.'

« Ores ie cours , quiers et reviens. Mais desia la porte

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estoit close. Par la fenestre regardoy : helas ! desia la troupe bien avant chevauchoit en plaine. Et Teffroy m'a saisy comme sy charbons ardents me couvroient. le ploure, sue me desmene, ne sachant qttoy faire. L'on voit esclairs reluire, tonerre des canons bien loing on ouyt. le me figuroy que les Allemands la bastaille commencoient. Soudain Litavor saulta du lict, soit qu'il eust assez longtemps dormy, soit qu'il fust par le fracas esveillé. 11 commande, en sa main frappe, commande derechief. Moy, tremblant, espoanté, me glisse sur genoulx vers un coing obscur de la salle. J'ai veu comme ses armes et son haubergeon il quesroit, et sur la porte frappoit. Soudain dans la chambre de la princesse il court, revient, brise verroulx et saulte dedans la salle. Moy, m'eslevant tout doulcement a la fenestre ( et le iour commençoit a poindre ), i'ay veu le prince iettant les yeulx tout au tour, escoutant avecques soing, criant ; mais au chasteaul il n'y a plus ame vivante. Apres, comme tout fors de soy, saulte en bas ou sont ses palefroys a leurs cresches attachez, part au galop vers les remparts ou faict un temps d'arrest, escoutant d'où venoitle bruict des armes et feu des canons, et comme un esciair vole bride abattue a travers cour, pont, poterne, du costé de la capitale. Moy, ie regardoy tousiours a la fenestre, attendant avecques grande impatience la fin ; et tout s'apaisa, et vers le lever du soleil tout s'esteignit.

(( Adoncques Litavor revient Rymvid suivant; ayant descendu de la selle Graiina défaillante sur leurs brasiceile portoient. Horrible a penser ! par ou passent un rieu de sang marque la trace. Transpercée au sein d'un coulp mortel, devant luy muette elle tombe; tantost d'iceluy les genoulx embrassant, tantost tordant et tendant vers luy mains glacées : « 0 mon espoux, pardonne ! c'est de moy première et dernière infeaulté. » Le prince ploure, icelle relevé, mais «'evanouist encoretrend l'ame.

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« Iceluy se leva^s'esloigna; et deklansles mains sonchief cachant, immobil desmoura. Moy, a l'escart toot voyois, et quand se prindrent a déposer d'icelle le corps sur lict mortuaire, ie vuidoy le camp. Ce qu'il advint depuis, touts vous cognoiscez. »

Voicy comment raportoit le paige , d'abord sous secret; mais Rymvid estant mort, la paoure deladesfense estant disparcue (car Rymvid avoit interdict de publier rien emmy le peuple), ceste nouvelle au commencement celée fut respanduc de plus en plus, et maintenant nul en Novogrod qui ne chante k chanson sur Graiina : les loueurs de vielle cognoiscent icelle, les filles répètent, et a ce champ de bastaille on a baillé nom de Champ de la Lithuane.

FIN DE GRAJINA.

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