OU LES EPREUVES DE L'AMITIÉ
«Je meurs et ne pleure pas la vie. Consolez-vous, mes amis ; plus tôt, plus tard , nous irons tons à la tombe et le désespoir ne nous sauvera pas de la commune destinée. Je fus maître et seigneur de vastes domaines, célèbre par ma puissance et mes trésors; mes châteaux étaient sans cesse ouverts à mefe ainis et mes compagnes. 0 puissance humaine! châteaux brillants! gloire et richesse! néant sublime! grandeur, vaine fumée! je meurs à la fleur de mon âge!
M Que me sert d'avoir visité les régions lointaines en poursuivant le vain fantôme de la science; d'avoir dévoré ces livres , ces faux trésors de sagesse qui ont fatigué mes regards éblouis? 0 science humaine ! haute sagesse! néant sublime! raison, vaine fumée! je meurs à la fleur de mon âge!
« J'ai suivi les préceptes de la foi sainte dans la simplicité de l'esprit et du cœur. J'ai largement récompensé la vertu, j'ai doté lès temples de Dieu. 0 piété humaine ! fbi sainte et sainte vie! néant sacré ! vertu, vaine fumée ! je meurs à la fleur de mon âge!
« 0 Créateur ! tu te joues cruellement des faibles hommes! Si tu me donnes une courte vie, pourquoi me donner aussi des serviteurs fidèles, et dont la fidélité restera sans récompense? Pourquoi me donner une amante dont les pleurs me font la mort plus cruelle? Pourquoi me donnet
33 P0ÉS1£S DIVEBSBS.
des amis... Soyez beureni^^ soyez heureux!... j'expire, m C'est ainsi qu'en fermant les paupièrea sur les bras de ses serviteurs^ au milieu des pleurs et des gémissements^ Toukai faisait au monde d'étemels adieux.
La foudre tombe sur le toit et le brise; le château a tremblé dans ses fondements : un vieillard inconnu tombe au milieu de la salle. Des cheveux blancs ont couronné ses tempes, sa figure est labourée de rides ^ sa barbe descend jusqu'aux genoux et ses mains s'appuient sur un bâton noueux. « Toukaî^ viens! » Il l'enlève de sa couche et le porte avec lui. Déjà traversant les étages supérieurs, ilso^t fui loin des remparts et des sentinelles. Hs s'envolent dans la nuit profonde et pluvieuse ; la lune pâle surnage et replonge dans la brume. Ils s'en vont au-dessus des marais, des bruyères qui bordent les détours de la sombre Hniliça, au-dessus des flots pesants du Koldyczew ^ Au milieu d'un désert, la montagne de Zarnow, à la base noire, au sommet grisâtre, lève son front chargé de nuages ; c'est là que le vieillard s'agenouille sur un tombeau^ ses yeux brillent d'une flamme étrange; il lève ses mains au ciel, crie et siffle trois fois :
« Toukaï , regarde ! ce sentier conduit à la chaumi^ du sage Polel ** , sise au milieu des marais. Le s^e seul peut secourir un sage. Ton savoir, tes vertus nous sont connus ; nous savons aussi que Dieu, après t'avoir attaché à la terre par les liens les plus chers aux mortels^ te refuse une longue vie... Mais rassure-toi et reconnais la puissance de nos enchantements! Vis pour tes serviteurs, tes amis, ton amante ; vis pour les siècles, pour jamais ! Moi, le premier, j'oserai dévoilera des yeux mortels les chemins de l'immortalité! Mais d'après les arrêts suprêmes, je ne puis choisir
* Lac et rivière en Uthaanie-
** Lel et PoUl sont les Dioscures de là m3rthologie slave, Castor et PoHttx oa les Gémeaux.
BOMANCBBO. 88
que deux individus de ta race; désigne-moi l'homme d'une amitié éprouvée à qui^ dans toute occasion^ tu pourrais te fier comme à toi-même. Pair, l'éternité f appelle; impair^ le trépas et les supplices irrévocables !
— Vieillard^ tes prophétiques accents sont couverts d'un voile bien épais. Poursuis.
— Je te k dis encore; choids un homme ^ consulte ta raison et ton cœur : il y va de ton corps et de ton âme. Fidèle ou paijure^ l'éternité ou les flammes. As-tu foi dans ton domestique? »
Toukal ne répondit rien^ car qui sondera la pensée d'autrui? Trop souvent les serviteurs sont des traîtres.
« Peut-être ta femmeou ton amante?
^ Oui!... » mais il mordit ses lèvres^ regarda tristement. « Otti^ dit-il encore; puis^s'arrêtant de nouveau^ il délibère^ lutte avec lui-même : Oui^ ma femme! oui, oui, mon amante! 1»
Il croit et puis il doute; tout confosil rougit, il médite^ examine : le voilà décidé, il parle, il va répondre, et... il ne répond pas.
« Meurs donc!... Ainsi tu oses désirer (trêve aux désirs insensés ! ) , tu oses désirer de vivre, et tu n'as personne à qui tu puisses te fier? Seul, que veux-tu faire de la vie! »
Il réfléchit encore.
« Quoi ! personne? pas un être parmi tous ? Ta femme, tes amis , tes serviteurs , tes... »
Ici , la voûte céleste se couvre d'un voile funèbre; il tonne, la terre tremble, les marais, les bois et les plaines, tout bo«t, tout s'embrase : les montagnes, les vallons et les déserts s'évanouissent dans les flammes. Soit par l'œuvre du démon ou par celle de Dieu, Toukaî se retrouve sur son lit, dans les bras de ses serviteurs; une voix seulement retentit dans l'e^^e : « Meurs ! si tu n'as pas d'ami à qui tu puisses te fier comme à toi-même! »
84 POÉSIES DIVEBSES.
« J'ai un ami^ ami si^icèFel s'éciîe Toukâï' expirant Aussit&t'la pâleur dispavaît de ses jdiies ^ ses regards lancent une lueur de santé. Toukaï arraché à la tofsçibe se lève ; les d6cte»Ts ouvrent des yeux étonnés : il se lève debout^ il marche sans appui» Gomme te mem portant 4e6 hommes. Ët^ par hasard» il aperçoit sous l'oreiller des feuîHes de cuir de taureau où les anges maudits ont tracé: les m^stè* rieux arrêts du destin. Toukaï saisit avidement les tablettes ; il s'assied le front dans la main y et ht :
« Quand la lune sera dam k signe des Gémeùux^ rendstoi dans le bosquet derrière la monê&gneiiày tu troueras une pierre : et sous cette pierre une racine bkmcke que tu cueilleras. Quand tu sentireu la mort approcher y fais ha* cher ton corps , fais bouillir ces racines, oindre tes 'mm$ir bres découpés ; aussitôt C esprit rejoindra la* poussière pour f^unir avec elle y tu te lèveras dans le premier pf^intemps de la jeunesse : et tu pourras ainsi, par la ver tu de citée plante magique, mourir et revivre pendani lés siècles dessiètles. v
Plus loin y il y avait des avis sur la manière de scalper la tête, de disséquer les jambes» dans qœlle eau il fallait faire bouillir l'infusion, quelle dose il fallait prehdre de chaque ingrédient; et tout à la fin , dans le post-^sèripium, il y avait la condition suivante : . •
(L P. ^, Si le quidam employé à fembatimemeni , trompé par nos fraudes et déceptions, montre le spécifique à un autre, ou néglige de faire l'opération à l'hmêr^ indiquée y Vherbe perdra sa vertu vivifiante, et Pen/er s'owarifa pour monseigneur. En foi de la conclusion définitive du présent traité , notre plénipotentiaire ad hoe êiépMstoph^ès le présentera, en échange de ta ^nature , une convention revêtue de notre paraphe impérial.
BÛMi^f GBSO. 35
« Tiens-toi pour bimçtv^ti que n^us^ferons, toutes tes ruses imaginables ; çinsi ^ n^-^toi sur tes gardesi^ cqr il deviendra iwUUe de t'en plaindre. , , « Fait au Tartare^ le matifi, dit sabbat, a Jinsi soit^ih-