LES LIS
C'est l'histoire d'un crime abominable : la femme a tué le mari ! Après l'avoir tué, elle l'ensevelit dans le bocage, sur la prairie, près du ruisseau ; puis elle sème des fleurs de lis sur sa tombe, et chante ainsi tout en les semant : « Croissez aussi hautes sur sa tète que sa tombe est profonde dans la terre ! »
40 POÉSIES DIYEBSES.
Et puis^ toute sanglante, la meurtrière de son mari court à travers champs et forêts, de vallon en colline, de colline en vallon; le soir dresse ses embûchas, la brise fraîchit : il fait sombre, il fait froid, le ciel est noir. La corneille en croassant passe et repasse, et le hibou de loin lui répond.
Elle descend le vallon, franchit le ruisseau que protège le vieux hêtre, et frappe trois coups à la porte du solitaire : Pan, pan, pan !
« Entrez!» La barre est tombée. Gomme un fantôme, le vieillard paraît à la porte avec un flambeau. Elle se précipite dans la cabane en criant : Ba! ha! des lèvres livides, des yeux pleins de sang ! Tremblante, elle pâlit comme un linceul. Ha! ha! mon mari, ma victime !
— Femme, le Seigneur te garde! Qu'est-ce qui f amène ici le soir et par le temps qu'il fait, seule dans le bois ?
— 'Là, sur rétang, par la forêt, brillent les murs de mon château.. Mon seigneur et maître a suivi le roi Boleslas*^ au siège de Kïow ". Les étés reviennent, il ne revient pas.
« J'étais jeune, parmi les jeunes gens, et glissant est le chemin de la vertu. Je n'ai pas su garder ma foi '^ î Malheur à ma tête coupable ! Le roi proclame d'affreux châtiments «<, les maris sont revenus de la guerre!
« Non! non! le mari n'en saura rien; voici du sang, voilà le couteau : il est mort ! il ne reviendra pas! Vieillard, je t'ai maintenant tout avoué. Que tes lèvres pieuses m'apprennent quelles sont les prières que je dois réciter. Où dois-je aller en pèlerinage chercher des indulgences? J'irai jusqu'en enfer, s'il le faut; je subirai le fouet, les tisons enflammés, tout, pourvu que mon crime reste enseveli dans la nuit éternelle !
— Femme, dit le vieillard, ce n'est donc pas le re-
* Boleslas le Hardi, roi^de Pologne, 1074.
B0BIAI9CSB0. 41
pentir du crime, c'est la peur du châtiment qui famène? Va , retourne sans crainte, rends la paix à ton cœur et l'assurance à tes regards. Ton mystère sera gardé; car tels sont les jugements du Seigneur, que ton mari seul peut trahir ton secret : et ton mari , tu le sais , vient de perdre la vie. »
Satisfaite de cette sentence, elle sort aussi rapidement qu'elle était entrée. La nuit, elle revient au château sans rien dire à personne. Les enfants l'attendaient à la porte et lui demandent : u Maman, où donc est notre père?
— Qui! le mort? Qui ! votre père?... Elle ne sait que répondre... n s'est arrêté dans le bois, près du lac... aujourd'hui soir, peut-être, il reviendra. »
Les enfants attendent jusqu'au soir; puis ils attendent deux jours, puis trois autres, puis une semaine entière : et puis, le père fut oublié.
Mais la mère ne l'oubliait pas î on ne chasse pas un forfait de sa mémoire ! Toujours un poids indicible oppresse sa poitrine; jamais de sourire sur Ses lèvres, jamais de sommeil sur sa paupière. Car souvent , la nuit, quelqu'un se promène dans la cour; on marche dans le vestibule en murmurant: « C'est moi, mes enfants! c'est moi, votre père!»
La nuit s'écoule dans l'insomnie; on ne chasse pas le fantôme de son chevet! Son cœur est plein de tristesse , jamais de sourire sur ses lèvres.
« Va-fen, Jeanne, dans la cour; je crois entendre un bruit de pas sur le pont du village : le grand chemin poudroyé , ce sont des étrangers. Va voir sur la route, dans le bois; n'estrce pas quelqu'un qui nous arrive?
— Ils viennent ! ils viennent de ce côté ! Le grand chemin poudroyé, je vois des chevaux, des chevaux noirs hennissants, des sabres d'acier frémissants, ils viennent! ce sont nos seigneurs , les frères du défunt.
— Eh , bonjour, belle-sœur ! comment vous portez-vous? * bonjour ! Que devient notre frère ?
— Votre frère n'est plus; il est parmi les morts. — Depuis quand? — Depuis bien longtemps; depuis... un an, il est mort à la guerre. — C'est une fable! Rassurez-vous; la guerre est finie, et votre mari revient joyeux et dispos : vous allez le voir de vos yeux. »
La dame pâlit et tombe sans connaissance ; ses yeux roulent dans leurs orbites : ils s'arrêtent hagards. « Où est-il ^ mon mari, le cadavre? » Elle revient peu à peu, et feint de s'être évanouie de bonheur. Elle demande à ses convives : u Où donc est mon mari, mon amour? Pourquoi ne paraitil pas devant moi?
— Il venait avec nous; mais il a voulu prendre les devants, pour nous recevoir avec ses guerriers et consoler vos lar^ mes. Aujourd'hui, demain, il va venir. Sans doute, dans son ivresse, il s'est trompé de chemin. Attendons un jour, puis nous enverrons le chercher en tous lieux. Aujourd'hui, demain , il va venir. »
Ils expédient en tous sens des serviteurs ; ils attendent un jour> puis un autre : mais, trompés dans leur attente , ils veulent poursuivre leur chemin.
La maîtresse leur barre le passage : « Nos frères bienaimés, l'automne a gâté les chemins; il pleut, il vente, la saison est mauvaise : vous avez longtemps attendu , attendez encore un peu. »
Ils attendent. L'hiver a fui , le frère ne donne pas de ses nouvelles. Ils attendent. Ils pensent en eux-mêmes : Peutr être reviendra-t-il avec le printemps?... Et déjà il dort dans la tombe ; et des fleurs de lis croissent aussi hautes sur sa tête que sa tombe est profonde dans la terre. Ils ont
* Je a*ai pas voulu farier les expreisioos de l'auteur en tes déaaturant
BOAUNGBRO. 41
passé le printemps à l'attendre^ et ne demandent plus à partir.
Ils prennent goût à Thospitalité^ Thotesse étant jeune. Parfois ils font semblant de s'en aller^ pourtant ils demeurent. Ils restent jusqu'à l'été sans qu'il soit question du frère.
L'hôtesse étant jeune , ils prennent goût à l'hospitalité. Comme ils arrivèrent tous deux^ ainsi tous deux l'aimèrent. L'espoir sourit à tous deux^ tous deux éprouvent la crainte. Sans elle aucun ^ tous deux ne saturaient vivre avec elle. Enfin ^ s'étant rencontrés dans les mêmes projets^ ils vont trouver leur hôtesse :
c< Belle-sœur^ lui disent-ils^ veuillez écouter nos paroles amies. C'est en vain que nous attendons ici ; notre frère ne peut revenir : vous êtes jeune ^ devez-vous être veuve? Ne fermez pas le monde devant vous^ prenez un. beau-frère pour époux!»
Ayant ainsi parlée ils se taisent tous deux; irrités et jaloux, ils échangent des regards de colère : ils jettent des paroles de menace > mordant leurs lèvres et serrant leurs glaives impatients.
La dame les voit en colère et ne sait que résoudre. Elle leur demande quelques moments ^ puis elle court à travers champs vers la forêt. Elle descend le vallon , franchit le ruisseau que protège le vieux hêtre ^ gagne la demeure du saint homme : Pan^ pan^ pan ! lui raconte l'affaire en deux mots^ et demande son avis.
« Ah ! comment réconcilier les deux frères? l'un et l'autre demandent ma main; l'un et l'autre me plaisent^ mais qui dois-je agréer? qui dois-jerefuser ? J'ai de petits enfants et des villages et des troupeaux. Mes troupeaux errent à l'aventure depuis la mort de mon mari. Mais, hélas! pour moi, plus de mariage , plus de bonheur pour moi ! La main de Dieu s'appesantit sur ma tête ! un fantôme sans cesse me poursuit! La nuit, à peine ai-je fermé la paupière, le loquet
44 POÉSIES DIVEB8ES.
cric; je m^éveille, je vois, j'entends le bruit de ses pas, le râle de son haleine : il respire, il marche, j'entends, je vois un cadavre!... Dieu! ce couteau sanglant étendu snr ma couche! Je me sens tirer, pincer, mordre! Ses lèvres jettent des flammes!... Âh! je ne puis plus supporter de pareils tourments ni rester dans ce manoir sans mourir ; pour moi plus de mariage, plus de honheur pour moi !
— Ma fille! répond le vieillard , il n'est point de crime impuni; mais si ton repentir est sincère , Dieu accorde au pécheur la rémission de ses péchés. Dieu m'a permis de te faire connaître ses arrêts; je vais te les révéler : réjouistoi! Bien que ton époux soit mort depuis une année, je puis encore l'évoquer aujourd'hui.
— Quoi? comment? il n'est plus temps, mon père! Oh! ce fer meurtrier nous a désunis pour jamais ! Je connais toute l'énormité de mon crime; et, pour me délivrer de ce fantôme , je subirai toutes les tortures, je renoncerai à mes biens, j'irai m'enfermer dans le cloître ou vivre dans la sombre forêt. Oh! ne l'évoquez pas, mon père ! il n'est plus temps ! Ce fer meurtrier nous a désunis pour jamais! »
Le vieillard soupira profondément, et ses yeux furent inondés de larmes; il couvrit sa tête du pan de sa robe en se tordant les mains : <c Mariez-vous donc, puisqu'il en est temps encore. Ne craignez plus le fantôme. Le mort ne peut se réveiller; solide est la porte de l'éternité, le mari ne reviendra du tombeau que si vous le rappelez vous-même.
— Mais comment réconcilier les deux frères? Qui fautil agréer? qui faut-il refuser? — Le meilleur parti serait de s'en rapporter à Dieu et au destin. Qu'ils aillent tous deux, à la rosée matinale, cueillir des fleurs dans les champs. Que chacun en fasse un bouquet et le marque d'un signe qui lui permette de le reconnaître pour sien ; qu'il le dépose après sur l'autel du Seigneur : celui dont le bouquet fleurira le premier dans votre main, sera votre époux, votre amant! »