‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 26 sur 161 · LE PHARIS · texte numérisé non relu

LE PHARIS

CASSIDE EM L'HONNEUR DE L'ÉMIR TAWUL-FEKHER as*.

(CETTE TRADUCTION A ÉTÉ FAITE PAR M. MIÇKIEWICZ, ET DONNÉE A M . OÂVID, STATUAIRE, EN SIGNE D'AMITIÉ, LE 15 SEPTEMBRE 1829.)

Qu^il est heureux , TArabe , lorsqu'il lance son coursier du haut d'un rocher dans le désert ; lorsque les pieds de son cheval s'enfoncent dans le sable avec un bruit sourd, comme l'acier rouge qu'on trempe dans l'eau. Levoilà qui nage dans l'océan aride et coupe les ondes sèches de sa poitrine de dauphin.

Plus vite et plus vite, déjà il effleure à peine la surface des sables; plus avant, plus avant encore, déjà il s'élance dans un tourbillon de poussière.

Il est noir, mon coursier, comme un nuage orageux. Une étoile brille à son front comme l'aurore. Il étale au vent sa crinière d'autruche, et ses pieds blancs jettent des éclairs**/

* Tadj^ ooaroone ou laarier ; fekher, gloire, en arabe.

** Quatrain d'après raral>e. Voyez VAnthologie arabe de Lagrange.

80 POÉSIES DIVRBSES.

Vole, vole, mon brave aux pieds blancs! Forêts, montagnes^ place, place !

En vain un vert palmier m'offre son ombre et ses fruits, je m'arrache à son abri. Le palmier honteux s'enfuit, se cache dans une oasis, et du bruit de ses feuilles semble rire de ma témérité.

Les rochers, gardiens de la frontière du désert, tournent vers moi un visage sombre et noir, répètent les échos de mon galop, et semblent me menacer ainsi :

u Insensé ! où court-il ? Là sa tète ne trouvera plus d'abri contre les flèches du soleil^ ni sous un palmier à la verte chevelure, ni sous une tente au sein blanc. Là il n'y a qu'une seule tente, celle des cieux. Seuls, les rochers y couchent ; seules, les étoiles y voyagent; »

Je cours, je cours; je tourne les yeux, et je vois les rochers honteux s'enfuir et se cacher les uns derrière les autres.

Mais un vautour a entendu leurs menaces ; il croit follement qu'il me fera prisonnier dans le désert, et il fond à travers les airs à ma poursuite. Trois fois il entoure ma tète d'une couronne noire :

K Je flaire, je flaire, crie-t-il, l'odeur d'un cadavre! O cavalier insensé ! ô coursîerinsensé ! Le cavalier cherche-t-il ici le chemin? le coursier cherchcrt-il ici la pâture? Le vent seul trouve ici son chemin ; les serpents seuls trouvent ici leur pâture. Il n'y a que les cadavres qui couchent ici; il n'y a que les vautours qui voyagent ici. »

Il criait et me menaçait de ses griffes luisantes. Trois fois nous nous mesurâmes des yeux; qui de nous s'est effrayé? c'est le vautour qui s'est effrayé.

Je cours, je cours; et lorsque je tournai les yeux, le vautour était bien loin, bien loin, suspendu au ciel comme une tache noire de la grandeur d'un moineau, puis d'un papillon, puis d'un cousin, et puis il se fondit dans le bleu des cieux.

OBIENTALES. 81

VolCj vole, mon brave aux pieds blancs ! Rochers, vautours, place, place !

Mais un nuage a entendu les menaces du vautour; et, déployant ses ailes blanches sur le ciel bleu, s'est mis à ma poursuite. Il veut passer dans le ciel pour un coureur aussi intrépide que je le suis sur la terre. Use suspend au-dessus de ma tête, et telle est la menace qu'il siffle avec le vent :

« Insensé ! où court-il? Là la chaleur fera fondre sa poitrine ; aucun nuage ne lavera avec la pluie sa tête couverte d'une poussière ardente , aucun ruisseau ne l'appellera de sa voix argentine : pas une goutte de rosée ne tombera jusqu'à lui ; car, avant qu'elle tombe, un vent aride l'aura saisie au vol. »

C'est en vain qu'il me menaçait. Je cours, je cours; le nuage, épuisé de fatigue, commence à chanceler au ciel : il penche sa tête, et s'appuie contre un rocher. Lorsque je tournai les yeux, déjà tout un horizon était entre nous. J'aperçus encore le nuage, et je vis sur sa figure ce qui se passait dans son cœur ; il devint tout rouge de colère, et puis il devint tout jaune d'envie, et puis il devint noirâtre comme un cadavre et s'ensevelit derrière les rochers.

Vole, vole, mon brave aux pieds blancs ! Vautours, nuages, place, place!

Alors je fis avec mes yeux le tour de l'horizon, comme si j'étais soleil, et je ne vis autour de moi personne.

Ici la nature endormie n'a jamais été éveillée par l'homme. Ici les éléments restent tranquilles autour de moi , comme les animaux , dans une ile découverte pour la première fois, ne s'effrayent pas des premiers regards de l'homme.

Mais, ô Allah ! je ne suis donc pas ici le premier, le seul? Dans un camp retranché de sable, je vois briller une troupe. Sont-ce des voyageurs , ou des brigands qui guettent un voyageur? Comme ils sont blancs, ces cavaliers ! et leurs coursiers sont aussi d'une blancheur effrayante.

82 POÉSIES DIVEBSES.

J'accours, ils ne bougent pas ; je crie, ils ne répondent pas.

0 Allah ! ce sont des cadavres. Une ancienne caravane déblayée du fond des sables par le vent! Sur les ossements des chameaux sont assis des squelettes d'Arabes; par les trous où furent jadis les yeux, et par les mâchoires décharnées, le sable ruisselle et semble murmurer une menace :

« Insensé ! où court-il? plus loin, il rencontrera des ouragans. » Je cours, je cours; cadavres, ouragans, place, place !

Un ouragan *, le plus terrible des agitateurs de l'Afrique, se promenait solitaire sur l'océan de sable ; il m'aperçoit de loin, il s'étonne, il s'arrête, et, roulant sur lui-même, il se dit :

« Quel est ce vent de parmi mes jeunes frères qui, avec sa stature chétive et son vol traînant, ose s'aventurer ainsi jusque dans mes déserts héréditaires? »

Il rugit et marche sur moi comme une pyramide mobile. En reconnaissant que je suis un mortel et que je ne cède pas, furieux, il frappe du pied la terre et bouleverse la moitié de l'Arabie. Il me saisit comme le vautour saisirait un moineau, lime bat de ses ailes tourbillonnantes, me brûle de son haleine enflammée, me lance en l'air, me jette à terre.

Je saute et je combats, je romps les nœuds gigantesques de ses tourbillons. Je le déchire, je le mords, je broie entre mes dents les morceaux de son corps sablonneux. L'ouragan veut s'échapper de mes bras en forme de colonne ; il ne peut se dégager et se brise en sillons. Sa tête retombe , dissoute en pluie de poussière, et son cadavre énorme s'étend à mes pieds comme le rempart d'une ville.

Alors, je respirai; je levai les yeux, et je fixai avec fierté les étoiles, et toutes les étoiles fixaient sur moi leurs yeux d'or, car elles ne voyaient dans le désert que moi seuK

* Semoum , sener^ ax^ en arabe; ghirdebad eu persan.

OBIENTALES. 83

Oh ! comme il est doux de respirer ici de toute la largeur de sa poitrine! Je respire librement, pleinement, largement. Tout Tair de l'Arabistan suffit à peine à mes poumons. Oh ! comme il est doux de regarder ici de toute rétendue de sa vue! mes yeux s'élargissent, se renforcent, ils percent au delà des bords de Tborizon. Oh! comme il est doux d'étendre ici les bras, franchement, librement, de toute leur longueur ! Il me semble que j'embrasserais de mes bras tout l'univers , de l'orient à l'occident. Ma pensée s'élance comme une flèche ; plus haut, et plus haut, et plus haut encore, jusque dans l'abîme du ciel. Et comme l'abeille ensevelit sa vie avec l'aiguillon qu'elle enfonce , ainsi moi , avec ma peûsée, je plonge mon âme dans les cieux^^îî...

Saint-Pétonboorg, 1888.

CHAMPHAR1S37.

( Casside , diaprés Tarabe .)

Frères, soulevez le poitrail des chamelles! Champharis ^ous quitte aujourd'hui pour aller faire la guerre; les bagages sont apprêtés, la courroie les serre contre les bosses des vaisseaux du désert. £n route ! la nuit est chaude et la lune est brillante.

En route!... S'il est sur la terre des ombrages contre les ardeurs de l'été, de même il e^t pour le brave un asile contre le déshonneur. 11 n'y sera pas à Tétroit, s'il est aussi habile à fuir la défaite qu'à poursuivre la volupté.

Je trouverai des compagnons dont l'amitié me sera plus douce; le loup fauve, le léopard tacheté, l'hyène poursuivant sa proie d'un pied boiteux : voilà mes amis 1 II n'y a pas entre eux un insensé, qui ne saurait dans ses lèvres rc-

84 POÉSIES niVBBSES.

tenir un secret; un frère qui fuirait son frère égaré avec un sarcasme. Chez eui^ outrage pour outrage et violence pour violence. Ils sont braves^ mais aucun ne m'égale en valeur. Je saute le premier à la gorge de Tennemi ; et, lorsqu'il faut partager le butin, je me tiens à l'écart. Alors, l'inquiète avidité triomphe; moi, j'agis selon la coutume d'un homme opulent , personne ne peut m'égaler en largesses : et qui se sent supérieur aux autres est digne de le devenir. Sans regret je vous quitte, vous tous que je n'ai pu m'attacher par les liens de la bienfaisance^ et dont le cœur n'a rien de commun avec le mien. 11 me reste trois compagnons ; et cette société en vaut une autre : un cœur intrépide, un

sabre flamboyant, et cet arc d'or imitant la courbe du chameau ; arc à la splendide écharpe, à la frange s<nnptueuse, au carquois ciselé, à la corde bien tendue qui gémit aussi plaintivement quand la flèche l'a quittée qu'une mère à qui l'on vient d'arracher ses enfants.

Je ne suis pas l'esclave du désir, qui la nuit marche à son larcin ; et, après avoir fait peur aux petits de la jument, se met à traire ses mamelles. Je ne suis pas un poltron ni un cavalier porte-queue 5*, qui, en toutes circonstances, se laisse conseiller par les femmes. Mon cœur cependant n'est point celui de Tautruche ; mais lorsque la peur s'en empare, il ne bondit pas dans mon sein d'un mouvement désordonné, ainsi qu'un passereau timide. Qui donc m'a jamais vu, du matin jusqu'au soir, comme f6nt certains damoiseaux , peindre mes paupières ^, arranger mes cheveux dans un bain de senteur ? Me suis*je jamais laissé foudroyer la nuit, sur les bords de la mer, quoique la vague m'ait couvert d'utie- trombe de sable et tout meurtri de gravier? Je cours sur ma chamelle, le désert bouillant à mes pieds, les cailloux brisés jaillissant après moi. Dans ma fierté généreuse, je ne daigne pas me souvenir de ma faim, et c'est aitisi que je la dompte. La poussière des

Page 1