ORIENTALES
Steppes me nourrit^ et la soif la plus ancienne^ luttant avec moi, est forcée de s'avouer vaincue.
Si je restais au camp^ où donc y a-t-il boissons plus dpuces^ mets plus abondants que chez moi , suffisant au delà de tous mes besoins? Mais j'ai une âme amère^ qui fait mau-^ vais ménage avec la honte; et si je ne vops quitte , l'âme va me quitter. Maintenant^ la soif tord mes entrailles comme la fîleuse tord lesfils inégaux de sa quenouille.
Le matin je sors à jeun comme un loup qui rôde affamé; humant l'air^ de désert en désert il se glisse vagabond^ en guettant son repas : et lorsqu'il se sent épuisé par de longs aguets^ il se met à hurler^ accompagné de plusieurs autres compagnons^ maigres comme lui. Gomme la lune nouvelle se lève avec un ventre amoindri^ ainsi leurs flancs sont affaissés^ainsi tirées sont leurs mâchoires ; leurs dents claquent comme les flèches dans la main de l'augure 4»^ ou bruissent comme un essaim d'abeilles, lorsqu*avec leur reine elles s'envolent sur la colline d'une aile bruyante, et se suspendent en grappes aux ruches du mielleur. Leurs m.àchoires sans chair sont ardentes et enrouées; leur gosier entr'ouvert comme un morceau de bois pourfendu. Il hurle ; les autres aussi courant sur la colline se prennent à hurler, comme les femmes ou les filles pleurant un pharis mort^*. U se tait; eux .aussi se taisent. Ses hurlements l'ont soulagé; eux aussi l'écoutaient hurler avec plaisir, car il leur semblait que cette faim, exprimée en commun, apaisait leurs entrailles : il se plaint de nouveau, et de même entend se plaindre aujbour de lui. Ënûn il se tait, le troupeau hurlant se tait aussi ; car il vaut mieux souffrir en silence que de vociférer en pure perte.
Si j'accours à la citerne, c'est en vain qu'un escadron volant de casoars ^ fait tonner ses ailes ; il faudra bien qu'il boive l'onde'troublée par moi. Ma chamelle ne se laissera pas chasser par le chef insolent de la bande ailée; j'ar-
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me. Arrière la troupe altérée ! Je pars, je suis parti. Les volatiles se jettent sur la fange, leurs goîlres se gonflent, leurs becs se courbent vers la source , présage de bonnes nouvelles. La cohorte bruit comme un camp de caravanes au repos; elle s'enlève de terre, s'abat sur la citerne, serre les rangs tout autour de la cuve : et, l'ayant vidée d'un seul trait, se met à courir çà et là comme des nuées de bédouins courant le djérid.
La terre est ma rocailleuse compagne. Plus d'une fois j'ai pressé conlre son sein mes épaules arides et mes bras desséchés, dont il est aussi facile de compter les jointures que les dés sonores qui tombent sur le banc de la main d'un joueur.
Si la guerre languit loin de Ghampharis , son serviteur, c'est que Ghampharis l'a servie longtemps et loyalement. Aujourd'hui les malheurs se rejettent mon âme comme une balle * ; les souffrances ont gagné tous mes membres en les jouant aux dés^^. Ghaque tribulation me saisit d'abord à la gorge; quand je m'endors, elle est là, veillant à mon chevet et me dévorant du regard, observant à quel endroit elle doit frapper. Les soucis ont appris à me visiter, intermittents comme la fièvre ; mais ils me donnent moins de repos que la fièvre : ils accourent à moi comme les volatiles altérés au ruisseau. Je les chasse cent fois, et cent fois ils fondent sur moi comme un nuage, de côté, d'en bas et d'en haut!
Vous savez comme je cours à travers les steppes en plein jour, sans chaussure, pareil à la couleuvre brillante, fiflle du sable. Quoique élevé dans la mollesse et riche de mes aïeux, je suis fils de la patience; je porte ses vêtements sur mon sein, qu'hai)itele courage d'une hyène : et je me chausse de persévérance. Sans une tente au désert, sans un voile contre le soleil du midi, je suis riche et joyeux, car je n'é-
" Liltéralemenl , jouent à la halle avec mon âme»
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pargne pas ma vie. Aux jours de la prospérité, je ne fus pas enflé de mes trésors. La stupide oisiveté n'avait aucun attrait pour moi. Ai-je donc couru après les contes médisants? ai-je terni la gloire de qui que ce soit avec le souffle du mensonge?
Souvenez-vous de la nuit d'épouvante, de cette nuit brumeuse, si terriblement noire, si lugubrement glacée, que l'Arabe se chauffait avec ses propres flèches et son arc. Moi, je courus aux combats par la pluie et les ténèbres. La lueur des éclairs fut mon guide, la foudre mon étoile, l'épouvante et l'horreur mes compagnons. Par moi, les enfants ^ sont orphelins et les épouses veuves. Je revins comme j'étais allé, enveloppé de ténèbres. Le lendemain, lorsque je reposais tranquillement à Goumaïaza, on parlait de moi dans les steppes que la nuit j'avais parcourues. Une double tribu d'ennemis s'assemble; une d'entre elles interroge, l'autre répond. On a entendu, disaient-ils, le chien gronder hier soir; on a vu passer un loup, ou le petit d'une hyène, ou bien, on a entendu le frôlement des ailes d'un oiseau effarouché : car le mâtin n'a fait que murmurer et s'endormir. Peut-être un Div * passager a-t-il fait tant de dégâts? peutêtre un homme..'. Allons donc! un homme aurait-il jamais tué tant de monde !
Le jour, lorsque le ciel se tord sous les feux de l'été, que les couleuvres sautent sur la terre embrasée , je me jette dans un manteau tout troué sur les sables bouillonnants, et, détachant le turban de ma tête, je défie le soleil. Alors ma chevelure, pleine de poussière, ignorant les huiles parfumées, se colle par poignées à mes tempes sordides 44.
Le sein du désert, qui s'étend sans bornes, aussi dur et pointu que le dos d'un bouclier, je l'ai maintes fois traversé
* Ud esprit, uo spectre, un fantôme. Dziw, en polooate.
pieds-nus. Lorsqu'au-dessus de moi j'apercevais les fronts orgueilleux des rochers, je rampais à quatre pattes, comme un chien, pour m'asseoir à leur sommet. Là, les gazelles sauvages venaient bondir autour de moi , les gazelles aux blancs pieds, au duvet moelleux, semblables à de jolies femmes à la robe traînante ; et sans effroi me regardaient dans les yeux, car elles croyaient que j'étais le mâle barbu de leur troupeau, dont les bois s'allongent en rameaux si nombreux qu'en dressant la tête il atteint sa queue avec ses cornes : ou s'accroche avec elles aux cimes des rochers, se balançant comme un oiseau léger dans le ciel azuré.
« ALMOTENABBl 45,
ou LA PLUBfS ET L*ËPËE.
(Casside, diaprés Tarabe.)
Jusqu'à quand dois-je, à travers les sables muets et les steppes sauvages, défier les étoiles à la course ?
N'ayant point de pieds, elles ne se lasseront pas de courir, ainsi que les hommes et les chameaux.
Les étoiles regardent éternellement, car elles n'ont point de paupières fatiguées par l'insomnie, ainsi que le voyageur.
Le soleil noircit nos fronts et nos joues, mais il ne saurait rendre la noirceur à nos cheveux blanchis par l'âge.
Le juge céleste sera-t-il donc plus rigide envers nous que les juges de la terre, n'ayant point de pitié ?
Assez d'eau pour la route. Quand elle pleut du ciel, je la recueille et je l'enferme dans des outres de cuir.
Je pousse mes chameaux avec colère ; je n'ai point de
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raison pour me fâcher contre eux, mais qu'ils sentent aussi qu^ils suivent un maître dans l'exil.
En quittant l'Egypte, j'ai dit à mes chameaux : » Courez, et que vos pieds de derrière chassent vos pieds de devant, w
Et l'ayant quittée, j'ai fui comme un trait en passant par les pays voisins de Djars et d'Al-Élemi .
C'est en vain que le cheval arabe veut me devancer; sa superbe encolure rivalise * en vain avçc les bosses de mes chameaux.
Mon jeune cortège est aussi bien aguerri avec les flèches que le devin qui les mêle lorsqu'il veut en imposer au peuple crédule par ses prophéties ^^.
Dès qu'ils ôtent leurs turbans, une longue et noire chevelure se boucle autour de leurs têtes comme un autre turban.
Quoique leurs tempes soient couvertes d'un duvet adolescent, leur main démonte les cavaliers et s'empare de leurs chevaux.
Le butin qu'ils ont fait passe leur espérance; et le butin cependant ne comblera point leur profond désir.
Leur guerre est comme chez les païens, étemelle et acharnée ; ils se croient en sûreté sous leurs armes comme en un jour de fête.
Les djérids muets, lancés de leurs mains dans la plaine, ont appris à siffler comme des ailes de vautour.
Les chameaux ne cesseront de marcher, quoique tout couverts d'écume, que lorsque leurs pieds verdiront en foulant Regl et Ganem.
Mon fouet chasse le dromadaire d'un pâturage étranger, car nous ne reposerons que sur le pré de l'hospitalité.
Aujourd'hui le Perse ou l'Arabe nous refuse ses pâturages, car Abou-Kaodja-Talik est descendu au tombeau,
* Textoellement court en vain lai' barrière avec, elc.
L'Egypte entière ne possède point un second Talik ; personne n'héritera de sa place dans le monde !
Âbou-Talik vivant n'avait point d'égal parmi les vivants; mort^ il est égal à tous les morts.
Je l'ai cherché des yeux^ je l'ai appelé de la voix; qu'ah-je trouvé tout à l'entour? Le monde muet et désert.
Je suis revenu proscrit, d'où j'étais parti pèlerin ; et je veux refaire connaissance avec la plume.
Mais la plume me dit avec son noir aiguillon : « Ne cherche pas la gloire avec la plume, mais avec l'épée.
«c Tu prendras la plume quand ta main sera lasse de Tépée. La plume n'exécute que les ordres de l'épée. »
C'est ainsi que la plume me parlait dans un entretien familier; il fallait l'écouter, me guérir de ma folie.
Je ne l'écoutai point; et maintenant, je ne puis nier le tort que je me suis fait à moi-même : car ma tète est un peu fêlée !
Ce n'est que par le glaive que l'on peut atteindre au but de ses désirs. Demandez si quelqu'un a jamais pu gagner sa vie avec la plume !
Lorsque tu voyages, un peuple étranger te regarde comme si tu venais vivre du pain de l'aumône!
L'oppression rend les races humaines étrangères l'une à l'autre, quoique tous nous soyons sortis des flancs d'une même mère.
Soit! je demanderai donc autrement l'hospitalité. Habile à manier le glaive, c'est avec le glaive que je frapperai à leur porte.
Que le glaive décide lequel doit courber la tête, de l'oppresseur ou de la victime !
Ne nous laissons pas arracher le glaive des mains! Ces mains n'ont point la goutte, ce glaive n'a point de souillure.
Que les yeux s'accoutument à l'aspect des souffrances. Ce qu'ils voient éveillés passera comme un songe.
OfiIBNTALES. 91
Ne te plains pa3^ car les hommes méchants se réjouissent de tes plaintes, comme les corbeaux des cris d'un moribond.
La bonne foi disparue s'est réfugiée dans les livres saints. C'est en vain qu'on la cherche dans les discours et les serments des hommes.
Gloire au Tout-Puissant, au créateur de l'âme ! Sa grâce aide à supporter les souffrances et les tribulations.
Je trouve du bonheur jusque dans mon exil, tandis que d'autres au sein de la joie se désolent.
Le destin s'étonne de ma résignation, car mon corps est plus dur que ses atteintes.
Les heures passent tristement aujourd'hui parmi les hommes ; j'aurais mieux aimé vivre avant les siècles et dormir à présent dans le tombeau.
Le Temps, notre père, jeune encore engendra nos ancêtres; et quand il devint vieux il nous procréa chétifs et misérables.
AHRMAN ET ORMCZD.
(Da Zenâ-Àtetta.)
Au centre même de l'abîme sans fond, dans le foyer des plus épaisses ténèbres, Ahriman avait établi son domaine ; honteux comme un larron, irrité comme un tigre, venimeux comme un serpent.
Une fois il se gonfla; et, se dressant debout, il vomit une grande obscurité de son sein. A travers cette obscurité , comme une araignée 'sur sa toile, il gravissait vers les régions supérieures où resplendit la Divinité. 11 s'accouda sut les confins du jour et de la nuit, dressa la t^te et leva les
92 POESIES DIVBBSES.
paupières. Mais aussitôt qu'il aperçut, au centre même des cieux, dans le foyer des plus pur^s lumières, Ormuzd, qui brille parmi les choses créées comme le soleil parmi les étoiles, comme un père parmi ses enfants; aussitôt qu'à l'aspect du soleil incréé le démon se souvint de réternelle félicité, cette pensée, infinie comme le monde, retomba si . pesamment sur ses tempes, qu'il perdit l'équilibre, tomba la tête en bas durant les siècles des siècles, et descendit au centre même de l'abîme sans fond, dans le foyer des plus épaisses ténèbres *',