LE NAUTONNIER
Océan de merveilles, d'où le viennent ces ténèbres? L'aurore se levait calme lorsque je quittais le rivage ; maintenant quelles rafales, quelles tempêtes ! ne pouvant ni poursuivre ma route ni revenir sur mes pas, dois-je abandonner la nacelle de la vie ?
Heureux celui qui choisit pour guides la Vertu et la Beauté, deux célestes sœurs ! Lorsque la nuit redouble, que la vague monte, celle-ci dévoile ses traits, celle-là présente la coupe y et le nectar de Tune et la lumière de l'autre éclairent ou consolent.
Heureux celui qui n'aime que la seule Vertu ! soutenu dans la lutte par le baume romain, il atteindra le port dangereux de la gloire ! Mais si la Beauté ne lui jette point un coup d'œil favorable, il l'atteindra inondé de sueur et de sang.
Que reste-t-il à celui qui, après avoir connu la Beauté dans la plénitude de ses attraits, s'en voit abandonné au milieu du chemin, avec toutes les ombres mensongères qui formaient son cortège? Oh! que le monde devient vaste et
96 POESIES DFVEBSES.
ténébreux après leur fuite! Les douceurs de la Vertu ellemême paraissent insipides.
Au lieu de contempler les joues vermeilles de la Beauté^ il lui faut désormais combattre une affreuse tempête, pousser d'obscurs gémissements; au lieu de cœurs sensibles^ heurter des poitrines de marbre; au lieu de ses mains charmantes^ saisir des mains déglace^ et ne pouvoir mourir !
La traversée est si pénible ! la finir serait si aisé ! Plus de ténèbres^ plus de rafales! Mais... lorsque la vague nous aura couverts, tout doit-il être submergé avec nous? L'homme, une fois lancé dans les abîmes de la vie, ne saurait-il s'arrêter ou périr?
Ce qui existe meu^t^ tel est le cri de l'univers; pourquoi donc sa voix ne peut-elle étouffer en moi cette croyance que rétoile de l'âme ne saurait s'éteindre, et qu'une fois lancée dans l'espace, elle gravite et se meut jusqu'à la fin des âges?
Qui donc s'est écrié de virer vers la côte? quelles sont les plaintes que j'entends ?^est-ce bien vous, ô mes amis, vous mes frères, toujours debout sur les rochers du port? votre œil craint-il si peu la fatigue qu'il suive encore ma trace sur les mers ?
Si je me précipite où tombe le désespoir, vous plaindrez l'insensé, vous maudirez l'ingrat; car ces nuages sombres qui s'amoncèlent, pour vous sont moins visibles, de si loin en n'entend pas le vent qui déchiré mes voiles; la foudre (|ui me frappe pour vous n'est qu'un éclair.
Et vous seriez unis avec moi sous les traits de la foudre, que vous voudriez en vain sentir ce que je sens ; car à Dieu seul il est donné d'être mon arbitre. Pour me juger il faut être, non près de moi, mais en moi.
Moi, je poursuis ma route; vbus, retournez à la maison.
Vilno, 17 avril I82I.