A MARIE
Fuis de mes yeux!... — Sans murmure , j'obéis. — Fuis de mon cœur!... — Mon cœur obéira. — Fuis de mon souvenir!... — Oh non ! ta mémoire ni la mienne ne sauraient obéir à cet ordre barbare.
Comme une ombre s'étend vers le soir, en projetant toujours plus loin son cône ténébreux , de même en s'éloignant^ mon image étendra sur ton souvenir un crêpe toujours plus épais.
A toute heure, en tout lieu où je pleurai, je jouai avec toi, partout et toujours je serai près de toi, car partout j'ai laissé un rayon de mon âme.
Lorsque dans ton salon, seule et pensive, tu toucheras la harpe d'une main distraite, tu te souviendras : a A pareille heure je lui chantais une pareille chanson! »
Lorsque, jouant aux échecs, tu verras dès les premiers coups ton roi captif dans les filets de l'échec et mat, tu penseras que nos rangs étaient ainsi disposés à la fin de notre dernière partie.
Au bal, lorsqu'aux instants de repos, avant que le ménétrier n'ait donné le signal de la danse, tu voudms t'asseoir, tu verras une place vide à coté de la tienne, et tu songeras :« ]1 y serait assis près de moi ! »
Lorsque tu .prendras un livre où tu verras les vœux des amants détruits par un arrêt fatal, en fermant le livre tu penseras avec un soupir : « C'est aussi notre histoire ! »
Et si l'auteur, après une épreuve compliquée , réunit au
dénoûment le couple amoureux, tu diras en éteignant ta
lampe : a Oh ! pourquoi notre roman ne. s'est-il point ainsf
terminé!...»
Âlors^ un éclair muet brillera dans la nuit ; les feuilles sonores du poirier mort s'éveilleront dans le parc, et le hibou gémissant battra des ailes sur ta fenêtre... Tu te diras encore : « C'est son âme ! »
Cest ainsi qu'à toute heure, en tout lieu où je pleurai, je jouai avec toi, partout et toujours je serai près de toi, car partout j'ai laissé un rayon de mon âme.
Oh ! si tu demeurais un seul jour dans mon âme !... tout un jour? non... je ne te souhaite pas un pareil tourment; mais une heure, une seule!... Heureuse créature, oh! tu saurais alors ce que c'est que souffrir ! Le trouble est dans ma pensée, l'orage dans mes sentiments, la colère dans mon cœur ; tantôt elle assombrit mes regards, tantôt îe souvenir me plonge dans de mornes abattements, ou mes yeux se voilent des larmes brûlantes du remords! Et toi, tu fuis les transports de l'insensé, tu redoutes les doléances de l'importun !
Tu ne me connais pas ! la passion a flétri mes traits ; mais regarde au fond de mon âme! c'est là que tu trouveras des trésors de dévoûment, d'amour, d'indulgente bonté : et l'imagination qui prête son éclat souverain aux d%flihées des hommes. Aujourd'hui, tu ne peux les apercevoir; de même au sein d'une mer, quand l'orage l'agite , quand la foudre l'embrase , on ne peut voir les coquilles rosées, les grappes de perles brillantes. Avant de me juger, attends le retour du soleil et le ciel bleu. Mais que j'aie au moins la douce assurance de ton amour ; que je puisse écarter loin
de moi la crainte de ton inconstance, dont mon cœur tant défais éprouvé par la trahison a gardé l'épouvante : oh! que je sois heureux un instant, et tu me connaîtras !
Gomme un génie asservi par les charmes puissants d'une magicienne, je vivrai pour accomplir, pour deviner tes pensées. Si parfois l'orgueil effréné poussait l'esclave à se donner des airs de maître, tu souriras, et le maître redeviendra l'esclave. Et qu'aurait-il à commander ? Que tu daignes d'un instant différer ton départ, ajuster ta chevelure ou ta robe selon son désir ; que tu désertes les petits soins du ménage, pour écouter de vieux serments et des chansons nouvelles? Tout cela, tu pourrais l'accomplir sans beaucoup d'efforts; par une heure de patience, un quart d'heure d'ennui ou quelques instants de fausse attention. Quand je croirai que tu écoutes mes vers, tu pourras dormir en paix; et si même tes yeux exprimaient un autre sentiment, le traduisant toujours en bien, je n'y verrai que de l'ameur. Confiant à tes mains tout mon sort à venir, je déposerai sur ton sein ma raison et ma volonté. Alors mes souvenirs resteront profondément assoupis dans mon cœur, afin qu'il n'éprouve rien qui ne lui vienne de toi. Alors le sauvage délire qui jusqu'aujourd'hui me possède , tombera de mon âme, comme d'une barque qui chavire tombe un malfaiteur, dont le front appelle les orages et fait bouillonner les vagues. Nous voguerons doucement sur le lac de la vie ; et quand même le sort autour de nous ferait mugir ses tempêtes, m'élevan^au-dessus d'elles, comme un cygne aérien je chanterai pour toi.