D£ LA PRBMIBBE EDITION. \IX
Aujourd'hui, lorsque Miçkiewiez, devenu professeur, Yient d'obtenir le prix de ses longs sacrifices, la Kitle nouvelle qu'il engage n'est pas la moins pénible ; lutte avec la langue , chaudement dis* putée, mais dont il sort, selon son habitude, glorieux et triomphant. Cette puissance qu'il demandait dans son Improvisation, lorsqu'il s'écriait : « Je veux gouverner ainsi que tu gouvernes ; donne-moi Fempire des âmes! «il la possède maintenant; c'est la parole slave, c'est le Verbe, qui , du haut de cette chaire , jette au loin les semences de la liberté universelle.
« il a«ra, dit George Sand, de -terribles combats à soutenir contrôla force matérielle; mais <tue sont toutes les machines contre le génie de l'homme? Les armées du tzar ne sont que des machines de guerre ; qu'un rayon d'iotelligenee y pénètre , et ces machines obéiront à l'inteNigence et fonctionneront pour elle , comme le Fer et le feu pour les services de l'industrie humaine. » Déjà cette prédiction s'aooonpKt ; et la Russie subit à son insu la suprématie morale de la Pologne. Ses limites conventionnelles , telles que les font les chartes et les oukazes , ont été , pour le moment , effacées de la mappemonde ; mais ses limites invisit>les, ineffaçables, celles que Dieu lui-même a posées à la nationalité polonaise, ont pris phis d'étendue que jamais. L'essor de la pensée n'a jamais été plus énergique en Pologne que dans ce moment, lorsque sa vie politique a été suspendue par la-trahison et la violence , et que toute sa sève nationale s^est portée vers les travaux de l'esprit; comme dans une catalepsie, qui n'est qu'ime suspension momentanée der fonctions vitales , tout le sang de l'organisme reflue vers le cœur. Noos assistons , depuis 1831 , à un spectacle bien fait pour réjouir tout ami du progrès et de la justice ; la pensée polonaise , après avoir brisé ses entraves, a produit en dit ans plus de bons livres, que tout le dernier siècle n'en avait enfanté. Notre nation est comme cesflewes de l'Occident qui, api^ s'être perdus dans les sables, reparaissent plus loin, purifiés par les conduits souterrains qu'ils viennent de traverser, et poursuivent leur course majestueuse vers l'Océan.
Pour on revenir à notre traduction, elle doit faire partie d'un vaste ensemble de travaux, qui porteront sur tous les principaux moBunents delà littérature slave. EHe s'adresse particulièrement à ceux d'entre les anditews du collège de France qui voudraient s'initier davantage à la vie slave, en apprenant une langue parlée par soixante-dix millions d'individus. La métaphrase interlinéaire, la plus difficile de toutes, est celle que j'ai préférée pour cet ouvrage. plus d'une fois, j'ai vu la paranomasc ambiguë , Yèpithéte redon-
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dante, rinimitable otMWiatopée^ le polùnUnu iniradiiiable méioe par un gallicisme équivalent (les idlomismes étant beaucoup plus rares dans le français que dans toutes le» autres langues), me barrer le chemin et me défendre de passer outre ; si la passion de servir mon pays en proclamant ses titres à la reconnaissante solidarité des peuples, ne m'avait crié, comme le commandant Boguslawski à son immortel 4'n« de ligne : Polonais, à la baïonnette ! Pour me servir de l'expression de Chateaubriand à propos du Paradis perdu : <• j'ai calqué Miçkiewicz à la vitre. » Les œuvres de Miçkiewicz, ainsi tranformées, seront en même temps un monument littéraire et un manuel de langue slave.
L'Europe voudra-t*elle croire à la réalité de ces récits et de ces sinistres peintures ? Tous les amis de l'autocrate (et le nombre en est grand parmi les soi-disant libéraux) ne manqueront pas de crier au mensonge, à la diffamation ; et les optimistes politiques, ce troupeau de Panurge courant après le premier venu qui lui parle de grandeur et de sécurité, nous accorderont à peine une demicroyance : et que son t cependant les scènes des Aïeux auprès des horreurs que Ton commet aujourd'hui même sur les complices de Konarski ? La persécution de Vilno s'est étendue à toute la Pologne; Novosiltzoff, mort en 1838, vient de renaître dans un autre luimême : le prince Troubeçkoî, avec un degré de férocité de plus. C'est un affreux mystère dans l'organisation morale de ce peuple moskovite, que si le tzar a soif de sang, pour une viotime il trouve dix bourreaux tout prêts à le servir.
La littérature moderne, qui se débat dans un cercle de plus en plus rétréci par Tégoîsme et l'incrédulité , ces deux principes de mort pour la pensée humaine, recevra, n'en doutons pas, une masse nouvelle de lumière et de vigueur , lorsque l'Orient slave viendra lui jeter, pour premier gage de sa richesse, les merveilles de son histoire, de ses traditions, de ses croyances, de sa poésie. C'est une grande et noble tâche, dévolue à notre concitoyen. La lutte qui fut sa vie entière est loin d'être fidie; elle n'est quetran formée : mais Miçkiewicz est encore jeune, mais il a, nous pouvons Taffirmer, la consctenoe et le courage de sa mission.
On a dit avec raison, et c'est nous surtout, les pèlerins polonais, qui avons besoin de croire à la vérité de cette maxime :
« Le génie, c'est la patience ! »
Versailles, 5 , juin, 1841.
PREFACE