‹ Œuvres poétiques complètesChapitre 6 sur 161 · DE LA SECONDE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA SECONDE ÉDITION

Le peuple, en Russie, est fermement persuadé que le tzar peut faire saisir et jeter dans une kibitka un autre souverain quelconque de l'Europe; Miçkiewicz dit à ce sujet: « Je ne sais ce qu'on répondrait, dans certaines cours, à un fekl-iaeger qui se présenterait avec une mission pareille. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Novosiitzoff répétait toujours : « Nous n'aurons de paix et de sécurité qu'après « avoir introduit un tel ordre de choses que notre feld-iœger puisse « remplir les ordres du tzar, à Paris, à Vilno comme à Stamboul, « avec la même facilité qu'à Saint-Pétersbourg. » C'est là, en effet, la pensée de la Russie ; elle tend à la domination européenne : elle veut pour serfs les peuples les plus éloignés de son empire. Les malheureux Polonais, 'se& voisins, ont cruellement éprouvé sa puissance ; elle a mis leur patrie au tombeau ; mais, toujours pleins de foi, en même temps que d'héroïsme, les Pèlerins dispersés attendent le jour de la résurrection.

Au nombre des cœurs les plus fidèles à la mère commune, se trouve le poète Adam Miçkiewicz. Tout jeune, il a subi les rigueurs du t2ar. On connaît la persécution d'Alexandre, nouvel Hérode, contre les enfants polonais; on chercha à étouffer dans la jeunesse des écoles les sentiments patriotiques, à corrompre la liberté dans sa source, mais on n'y put réussir. Novosiitzoff cassa plusieurs écoles eo Lithuanie, avec la prescription aggravante de considérer tous les jeunes gens qui les avaient fréquentées comme frappés de mortcivUe ; de ne les admettre à aucunes fonctions, aucun emploi : de les exclure de tous, les établissements publics ou particuliers où devaient se terminer leurs études. Après la suppression des écoles, les âèves furent condamnés par centaines aux mines de Sibérie, à Ja brouette, à l'incorporation dans les régiments asiatiques. Vingt et quelques étudiants ou profesàeurs furent déportés en exil perpétuel au fond de la Russie, atteints et convaincus de nationalité polonaise. Adam Miçkiewicz partagea leur sort; il fut bientôt trans-

XXII PBEFACB

féré à MoskoUy et de Moskou à Saint-Pétersbourg. Là» son talent se fit jour à travers la grille des prisons ; il rayonna, et frappa les yeux d'Alexandre. On tàcba de gagii^ le poète, par suite du système de corruption qu'on voulait étendre sur la Pologne ; mais, homme de ccQur, il préféra un exil étemel : et depuis dix-sept ans il a erré de contrée en contrée, jusqu'à ce qu'il ait trouvé en France une généreuse hospitalité.

Les principaux poèmes de Miçkiewicz sont {esAUuxfirajina^Kùnrad Wallenrod et le livre des Pèlerins polontUs. La fête des Aieux, tradition lithuanienne, était célébrée tous les ans; elle consistait en un repas que Ton servait aux défunts. Les mets étaient au nombre de dooze; «n les plaçait sur une table couverte d'une nappe grossière, les boissons étaient disposées dans des amphores autour de la sale du banquet : oo s'assemblait en silence* Alors le plus ancien de la famille, eonnaissant les formules sacrées du rite des A^mx^ faisait l'invoeatio» en ces termes : « Ames des trépassés dont cette mûsm se souvient, père et laère, parents, cousins et amis, je vous invite au banquet de tous les ans, désirant qu'il vous soit agréable. fûoX ced vous est destiné ; mangez, buvez. 9 Puis, après qoelqucs Instants de silence, lorsque l'invocation avait produit son effet, et lorsqu'un fmmm involontaire avertissait les assistants de la présence des esprits, l'ancien ajoutait : « Asse3refl-voa8 et faites votre repas avec le consentement de la Divinité. »

A ces mots soeoéMI oo nouveau silence, durant lequel les morts étaient censés aspirer la vapenr qui montait au-dessus des plats fumants, et monëler leurs lèvres dans les coupes pleines et les vases sacrés. Dans ces moments, le moindre bnnt était considéré comme un présage ftnieste; l'aboiement d'un chien, le tintement d'une dodhe, le ort d'un oiseau suffisaient pour jeter le trouble dans le scindes convives. Qnelqoes instants après, l'ancien leur faisait en ces termes su adieux : « Ames des trépassés, partes ; mais avant, donnez^uras votre bénédictioa, et donnez la paix à cette demeure : allez on le destin vofus attend, et souvenez-vous de ne Cura aneun dommageè note jardin, ni à nos champs, nia nos maisons, ni à nos pâturages, s'il tous arrivait de les traverser avant la fti de l'année. »

TeUe est la poétique cérémonie qu'Adam Miçkiewici a mise en œuvre, avec une rare élévation de sentiments et d*idées ; l'auteur a su y faire entrer en quelque sorte l'histoire de sa vie. Il y a dépesé, page par page, comme dit M* Chmtien Ostrnwski, son excellent traducteur en empruntant les paroles deKenrad WaUenrod :

DE LA SBCONftB ÉDITION. KXItl

« la trame de set pensées et ia fleur de ses sentiments» » Miçkiewicz était plus propre qu'aucun autre à cette poésie idéale^ surhumaine^ avec laquelle il avait été bercé» et que sa jeunesse, maladive et souffrante, accueillait comme une consolation. Des maux physiques préludèrent» assure-t-on» à ces peines de oœur qui bientôt devaient bouleverser son existence. Une fois même» le bruit de sa mort s'était tellement répandu et accrédité qu*un de ses voisins, paisible habitant de Nowogrodek, l'ayant aperçu pâle et défait, se mit k fuir à toutes jambes en faisant te «gne de la ocDix# et courut annoncer à ses concitoyens qu'il avait vu le spectre, le fantôme de Bfi^ewicz.

Les poèmes de Grajina et de Konrad Wallenrod reposent encore sur des traditions KthuamenM»; Tbistmre de CmjiM, la belle princesse qui, méprisant faiguiHe, les fuseaux et tes jeux féminins, armait sa main du glaive dû$ combats, a inspiré et soutenu la vaillance de la comtesse Plaler. « Femme, quoique dans tine armure d'homme; ouï, femmv par ses atlmitSy héro par sa valeur. » Telle était Ùraftna ; tetté était Emilie Plalêr*

Konrad WalUnrod a été composé p^ Mi^klewicz ûshùè les cachots du tzar, et alors qu'il était forcé de remonter au passé, pour avoir le droit d'attaquer le présent au moyen d'une énergique allégorie. •Les débats dé l'Ordre téutonique et.dtf la Lfthuailie ont élé choisis par le poète pour cette mission. L'Ordre tevtiMMque sera la Russie ; ï& Lithuanie sera la Pologne : Konrad Wàlienrod le reprèMHtant dt la jeunesse polonaise, forcée de dissimuler, mais baUssaorl Top* pression de toute son âme, et prête à la conbttttre par toutes les armes possibles. Le tzar, moins dairvoyant que de coutume, fit complimenter Miçkfewies sur son poème. Vài^kemm m hàto de profiter de cette faveur, qu^ savait bien ne posvoîr étpe doiable» pour demander la permission d'aller faire «» vtfyageea Italie ; il fout quelquefois être renard et Roe, comme dit Machiavel : •Btsogna essere volpe e leone, » Ce fui la dévise de Mi^kienricB josqu'i ce qu'il eût mis le pM hors de cet affreux pays dont les chefs ont dans le cœur toutes les neiges et toutes le» glaees de lemr dioMt. Voici le Chant de la Vitta, délicieuse cantiièBe extraite de Konrad Wallenrod, et qui pourra donner une idée du talent des deux écrivains polonais :

« VUla, le trésor de nos plaines fécondes. Roule on sable d*or fin sous des vagues dTaztfr ; La fille du Niémeo, se baignant dans ses ondes, A le cœur aosst oatme et le front aussi pur*

XXIV PfiBFACE

« Villa, sous les fleure de narcisse et de rose, Da Yal loD de Kowdo festonne les détours ; Plus brillants que ces fleurs qn^n jouant elle arrose, Sont nos jeunes guerriers aux pieds de leurs amours .

«c Villa, dédaignant sa couronne éphémère. Cherche an loin le Niémen, son rapide Yainqueur; Ainsi, notre amoureuse, ayant quitté sa mère, Suit le jeune étranger et lui livre son cœur.

<c Villa pour jamais déserte ses rivages ;

Le Niémen la saisit dans ses bras de géant,

La porte au fond des bois, sur les steppes sauvages.

Et tous deux vont se perdre au sein de l*Ooéan .

« ViUa meurt captiye, et ton cœor soUtaice Loin des champs paternels doit être enseveli; Tu périras, de même, errante sur la terre. Jetée, avant le temps, au gouffre de l'oubli!

« Villa fuittoqjours, et la vierge aime encore. En vain Ton avertit le cœur et le torrent; Villa s'est' donnée au fleuve qu'elle adore, La fille du Niémen afme et chante en mourant! »

Dans les Pèlerins polonais^ le poêle est libre; il a rejeté le masque de rallégorie : il parle à cœur découvert. C'est alors que sa haine contre la Russie s'exhale franchement. 11 traite avec le tzar de puissance à puissance, et il est le plus fort ; car, tandis que le tzar n'a pour lui que la force et la violence, le poète a de son côté le génie et la liberté. Il chante les douleurs de sa patrie , il reproche aux autres nations leur indifférence et leur pusillanimité ; 0 nous les montre accroupies dans leur égoîsme, refusant de voler au secours de la Pologne déchirée et éventrée, jusqu'à ce que « Vordre ait régné dans Varsovie. » Cependant Miçkiewicz, une de ces intelligences d'élite qui laissent un large sillon de lumière sur l'époque qu'ils ont traversée, et dont le privilège est d'avoir l'Europe entière! pour auditoire, vient d'être appelé, par le vœu unanime de ceux qui ont été à même d'apprécier sou beau talent, à la chaire de l'enseignement slave au collège de France. Cet établissement national, destiné à l'essai des enseignements nouveaux qui viennent de s'élever à la dignité de science, et qui fait de notre capitale une métropole de l'esprit humain, n'a fait, en ouvrant cette chaire, que répondre au but primitif de son institution. Les premières séances de Miçkiewicz, dans lesquelles il s'est tout d'un coup posé parmi les savants les plus distingués de notre époque, ont pleinement

Page 1