LES TOMBEAUX DU HAREM
MIRZA
Ici , sur la vigne d'amour, on a cueilli des raisins précoces p ur la table d'Allah ; ici, de l'océan de plaisir et de bonheur, le cercueil, comme un filet perfide, a ravi ces perles de l'Orient pour les jeter, jeunes encore, au sein de la mort*.
Le linceul des temps et de l'oubli est tombé sur leurs fronts ; un froid turban ?« de pierre domine le jardin et les tombeaux, comme le bountchouk 79 d'une armée de fantômes : à peine si l'on voit au-dessous leurs noms gravés de la main du giaour 8®.
0 vous, roses d'Éden, vos jours ont fleuri sous le feuillage de la pudeur, aux bords de la chaste fontaine , éternellement cachés à l'œil de l'infidèle.
Maintenant vos tombeaux sont profanés par le regard de l'étranger; c'est moi qui l'ai permis, pardonne, ô grand prophète : car lui seul , parmi les étrangers , en les regardant, avait les larmes aux yeux !
BAÏDARS'.
Je lâche les rênes à mon coursier et je le frappe à coups redoublés; les bois, les vallons, les rochers, roulent confusé-
* Littératomenl : le êercueit^ conque de Péierniiéi a ravi dans son ténébrtuz, ete.
160 POESIES DiyfiISBS.
ment à mes pieds et disparaissent comme les flots d'un torrent : je veux m'étourdir, m'enivrer de ce tourbillon d'images.
Et^ tandis que le coursier écumant n'obéit plus aux guides^ que le monde se décolore sous le linceul du soir, ces spectres des rocbers , des valions et des bois^ comme dans un prisme brisé ^ se reflètent tour à tour dans mes yeux brûlés par le soleil.
La terre dort; pour moi point de sommeil. Je m'élance dans les vagues de TOcéan ; une vague noire et gonflée court avec fracas vers la plage : tête baissée^ je l'affronte et je lui tends les bras.
La vague s'entr'ouvre au-dessus de ma tête et se brise ; le chaos m'environne : j'attends que ma pensée errante, comme une nacelle entraînée par le tourbillon , s'égare et se plonge un instant dans le flot de l'oubli.
ALLUSCHTA LE JOUR «'.
Déjà la montagne secoue de son sein les voiles de brouillards ; la campagne aux épis d'or murmure le namaz du matin ^', la forêt s'incline en saluant le soleil : et, comme du rosaire des khalifes ^*y de sa verte chevelure pleuvent des rubis et des grenats ^5.
La prairie est en fleurs ; au-dessus de la prairie, des phalanges ailées de papillons, fleurs aériennes, ont émaillé l'azur d'un arc-en-ciel de diamants : plus loin la sauterelle étend sur les cieux son poêle menaçant.
Et là, sur la plage, le rocher au front chauve surplombe en se mirant dans les ondes, la mer bouillonne; et, repoussée, livre un nouvel assaut : dans son écume, la lumière se joue comme dans les yeux du tigre ,
En annonçant un orage plus terrible à la limite des deux
SONTVETS BB KBIMiS. 161
éléments *. Plus loin la vague se balance doucement, tandis que les flottes s'y baignent comme des ti;gupeaux de cygnes **,
XXXffl.
ALLUSCHTA LA NUIT.
Les vent se raniment, la chaleur du jour s'adoucit, le phare du monde tombe sur les flancs du Tchatirdah et se brise; il épanche des torrents d'écarlate et s'éteint. Le pèlerin égaré se détourne , il écoute...
Déjà les montagnes ont bruni , la nuit descend sur la plaine muette; les sources murmurent comme assoupies sur les pelouses odorantes. Les brises imprégnées de parfums , cette musique des fleurs, parlent à Tâme un langage ineffable *"'^
Je m'endors sous les ailes du silence et des ombres, et soudain les éclairs sanglants du météore me réveillent ; un déluge "âe pourpre a doré le ciel , la terre et les montagnes.
0 nuit de l'Orient ! comW une jeune odalisque, tu m'assoupis par des caresses voluptueuses; et, quand je touche au sommeil, tu m'évfilles encore au plaisir par un éclair de tes yeux !
* Par an de ces enjambements très-fréqaents dans la poésie' polonaise, ce vers se rapporte an pénultième da précédent triolet : « La mer bouillotine; e/, repoussée, livre un nouvel assaut, en annonçant, etc. »
** Littéralement, parmi des troupeaux de cygnes. Je crois la coniparaison plus heureuse que limage.
*** Littéralement, muet pour CoreiUe.
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