O»0IE
dans son c(Bur> séduit encore les yeux par la fraîeheur de. «es teintes^ et projette sur les lambris des images plus pâles^ mais radieuses toujours !
a Si je pouvais verser dans Tâme de mes auditeurs les feux qui dévorent la mienne et ressuscitera leurs yeux les héros d'autrefois; si je savais frapper aiicœurde mes compatriotes avec le dard de la parole^ à Tinstant même où le chant patriotique les aurait émus, ils sentiraient pieut-ètte Taneienne grandeur d'âme, Tancien tressaillement du cœur^ ils vivraient au moins une heure, une heure aussi sublime que la vie tout entière de leurs ancêtres !
ic Mais pourquoi rappeler les temps évanouis! le chanteur doit-il accuser son époque?... Il est un homme présent^ contemporain, sublime; et c'est lui que je chante : écoutez^ Lithuaniens!... »
Le vieillard se tait; de Toreille et des yeux il interroge rassemblée : les Allemands lui permettront-ils de poursuivre? Un profond silence règne dans la salie du festin ^ silence inspirateur des poètes. Il chante donc une mélodie^ mais sur un mode nouveau; sa voix se cadence en mesures plus lentes, sa main effleure à peine les cordes de sa lyre : et de rhymne il descend à un simple récit.
RÉCIT DU VAÏDELOTE*.
(( D'où reviennent les Lithuaniens ? Ils reviennent d'une excursion nocturne, chargés de riches dépouilles conquises dans les temples et les châteaux. Des bandes de prisonniers allemands, les fers aux mains, la corde au cou, suivent les chevaux des vainqueurs. Parfois ils regardent la Prusse, et fondent en larmes ; puis ils regardent Kownp et se recommandent à Dieu.
* Le récit da Yaldelote est qd vers noa^rimés, en hexamètre» trés-régaliers, poar la première fois employés dans la poésie polonaise.
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30 KONBAD -WâliLEITBOD.
K Alt milieu de Kowno B'étend la y allée de Péroun; c'est là que Leç princeslvl^na;ii9eiis^quaiidtlBreiilreiitvaiiiq«ieiif6 après le combat^ ont coutume de brûler en offrande tes çm.sonniers gennaiiH^
Cl Deux chevaMers captife avancent gaiement vers Kowao; l'on jeûnent superbe^ l'autre courbé par l'âge. Tous deux , au plus fort du combst, ont ifuitté les drapeaux des Teutons et rejoint les Lithuanîenft. Le primée Keystout *^ les reçoit; maas il les fait entourer de gardes^ et les e»nène en son château. « Quel estTOtre pays et quels «sont vos desseins? —J'ignore, dit le pl«s jeune, ma naissance etmon nom:; j'étais enfamt lorsque je fus ^enlevé par les chevaliers. Je me rappelle seulement qu«, dans une grande ville, quelque part en Lithuanie, était la maison de mon «père; une maison de brique rouge, dans une ville en bois,assi3e sur des baulietirs boisées. A l'entour des colhnes bruiasait une foorèt depins ; à travers ks^arbres, au loin, scintillait un lac avgenté»?. Une foi6,.a!ii milieu de la nuit, un cri'd'alaniie nous évei^ un joursaoglaiit frappa Icfs fenêtres; les vitres issaqueient, «me épaisse fumée rnovidait la maison , nous descendîmes à la porte; la flamme couiait dans tes fuee, des tisons volaient comme la grêle^ puis un cri itenribbe : a Aux armes 1 les Teutansdans la ville!... aux armes !... » Mon père s'élança, le fer en main, et... ne revint plus! Les Allemands pénétrèrent dans les maisons ;run deux s^ mit à me poursuivre, m'atteignit et m'enleva sur son cheval, le ne sais ce qui arriva depuis ; seulement j'entendis longtemps après^le cri de ma mère, Alravers le bruit des armes, dans le fracas des maisons écroulées^ ce cri m'a longtemps poursuivi, ce cri m'est resté dans l'oreille. Et même a présent lorsque je vois un incendie, lorsque j'entends des clameurs de détresse, ce cri se réveille dans mon âme comme l'écho de la cfaveroe aux éclats de la foudre. Voilà «ont ce qui m'est resté de la Lithuanie et de mes parents^.. Quelque-
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OfeGIE. 31
fois, dans mes songes, je vois encore la noble figure de ma mère, celle de mon père, de mes frères; mais, à mesure qoe J'avance en âge, un voil$ toujours plus épais s'étend sur leurs traits cbéris ...
«Mon enfance s'écoulait; comme Allemand, je grandissais au mlKeu des Allemands. Walter était mon nom , on y ajouta celui d'Alph*^ : le nom seul était germain, l'âme resta lithuanienne; elle conserva les regrets de la patrie et la liaine de Tétran^èr!
« Winrick, le grand-maître, me gardait dans son palais; c'est lui^ me tint sur les fonts du baptême. U. m'aimait et me traitait comme un fils; moi, je m'ennuyais dans le palais : des genoux de Winrick je fayais auprès du vieux Taïdelote, 11 y avait alors parmi les Allemands, un Vaïdelote lithuanien; prisonnier de guerre depuis de longues années, il servait d'interprète à l'armée. Dès qu'il eut appris que f ^is orphelin et Lithuanien, il sut m'attirer à lui, me paria Lithuanie, réchauffa mon âme soucieuse par des caresses, des chants, et les doux accents de l'idiome natal. Souvent il me menait sur les bords du bleu Niémen ; de là, *^noas aimions à contempler au loin les belles montagnes de la patrie. Quand nous retournions au château, le vieillard essuyait mes larmes, crainte des soupçons qu'ellespourraient exciter; îl les essuyait, tout en attisant ma vengeance contre lesAllemands. De retour au palais, j'aiguisais secrètement un couteau ; je me rappelle avec quelle volupté de haine je coupais les tapis de Winrick ou je crevais ses iniroirs, je jetais, du sable et je crachais sur l'acier poli de son boucher. Plus tard, aux jours de l'adolescence, souvent nous quittions en bateau le port de Kleypeda**, pour visiter les rivages lithuaniens, le cueillais des fleurs compatriotes ; et leur baume enchanteur éveillait dans mon âme je ne sais quels vagues souvenirs... Enivré de leur parfum, ô douce IMusion ! je redevenais enfant; H me sembferît Jouer encore dans le jardin
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32 KOI^BAD WALLEIIBOD.
paternel avec mes frères^ enfants comme moi! Le vieillard aidait aussi ma mémoire ; avec des paroles plus suaves et plus belles que les fleurs des champs, il me peignait un passé de bonheur; me disait combien il était doux de couler au sein de sa patrie, au milieu d'amis et de parents, les jours de la jeunesse : combien de pauvres enfants lithuaniens, ensevelis dans les cachots de l'Ordre , vivaient déshérités d'un pareil bonheur !...
a Voilà coi^ment il me parlait dans les champs; mais sur les plaines de Polonga, où la mer blanchissante vient briser avec bruit sa poitrine sonore et vomit des torrents de gravier de sa gorge écumeuse : « Tu vois, me disait-il, les pelouses fleuries de ces rives, demain elle s sc ronU^vahies par les sables; tu vois ces herbes printanières, elles s'efforcent de percer le linceul qui les couvre : vains efforts ! L'hjdre sablonneuse multiplie ses tètes, étend au loin ses blanches nageoires^ étreint la rive expirante, et porte plus avant le règne sauvage dii désert... Mon ûls, lesherbe du printemps ensevelies vivantes, ce sont nos frères subjugujés, c'est la Lithuanie; mon^ fils, les sables d'outre-mer poussés parla tempête... c'est l'Ordre!... » Le cœur me saignait de l'entendre; j'aurais égorgé des Teutons et j'aurais fui parmi les nôtres. Le vieillard modérait ces transports : a Des guerriers libres, disait-il, peuvent en liberté choisir leurs armes et combattre en plein champ un adversaire de force égale^*^.. Demeure parmi nous; formé par les Allemands dans les arts de la guerre, tu tâcheras de gagner leur confiance, et plus tard... nous verrons. »
« J'obéis au vieillard , je suivis les armées des Teutons mais, dès le premier combat, à peine eus-je aperçu les étendards, à peine eus-je entendu les chants de guerre de mon pays, je me précipitai vers les miens en entraînant le vieillard. Ainsi l'épervier arraché de son aire et nourri dans une^cage^ pour donner la chasse aux épervier3 ses
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ORGIE. as
frères; lors même qu'il semble étourdi par les mauvais traitements de Toiseleur, dès qu'il s'élève daus les nuages^ dès qu'il plonge ses regards dans l'immensité de sa patrie d'azur, qu'il entend le bruit de ses ailes, qu'il respire un air libre: va, chasseur, retourne chez toi la cage vide, et n'attends plus l'épervier ^f t »
« Le jeune homme se tait. Keystout l'écoute encore, ainsi que sa fille Aldona, jeune et belle comme une divinité.
K L'automne arrive, avec elle viennent les longues soirées. Âldona, selon l'usage, entourée de ses jeunes compagnes, travaille à son métier ou s'amuse à filer des trames précieuses. Et pendant que les aiguilles s'agitent sur les toiles , que les fuseauï roulent, Walter, debout , conte les merveilles des pays germains et de sa forte jeunesse... Toutes les paroles de Walter, la jeune fille les aspire, lés retient par cœur, et souvent les redit en songe. Walter cite les châteaux et les grandes villes d'outre-Niémen, la splendeur des costumes et la magnificence des fêtes; les jeunes paladins venant briser leurs lances dans les tournois et les reines de beauté se penchant des galeries et décernant les couronnes. Il parle du Dieu puissant <|ui règne au delà du Niémen, et de la mère immaculée du Sauveur, dont il fait voir les traits angéliques dans un merveilleux>capulaire. Le jeune homme l'avait pieusement porté sur le sein; et voici qu'il le donne à la jeune Lithuanienne, sa néophyte, en lui enseignant la prière ! Tout ce qu'il sait, il veut le lui apprendre; hélas! il lui apprend plus encore qu'il ne savait lui-même : il lui apprend l'amour !
' « Et que de choses il en apprenait à son tour ! Avec quelle délicieuse émotion il entendait de ses lèvres des mots lithuaniens depuis longtemps oubliés! A chaque mot retrouvé un sentiment nouveau s'éveiUait dans son âme , comme une étincelle sous la cendre ; c'étaient les noms sacrés de famille, amitié, et un autre encore... Amour, qui n'a point son
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34 ROIVBAD WALLENBOD.
pareil sur la terre, si ce n*est... Patrie ! » D'où vient, se de mande Keystont, ce changement subit dans ma fille? Qu'est devenue son ancienne gateté? Où sont ses jeux d'enfance? Lorsque toutes les jeunes filles s'en vont, les jours de fête, danser sur la pelouse, d'où vient qu'elle reste seule ou cause avec Walter? Et les jours de travail, lorsque ses compagnes s'a^liquent à l'aiguille, au tambour, l'aiguille lui tombe des mains; sur le métier, tous les fils se brouillent : elle ne regarde pas ce qu'elle fait , et tous me le font observer. Hier, je l'ai vue moi-même broder une rose en vert et les feuilles en soie rose... Et comment pourrait-elle voir autre chose, quand ses yeux ne cherchent que les yeux de Walter, quand sa pensée ne fait que rêver de son Walter? Si je demande où elle est allée, on me répond toujours : — au vallon. — D'où Tietit-elle? — Du vallon. — Et qu'y a-t-il dans ce vallon? — Le jeune homme a planté pour elle un jardin ...^ Un jardin !...Serait-ilpar hasard plus beau que les vergers de mon château? (Keystout avait des vergers magnifiques, remplis de fruits de toute espèce, tentation des jeunes filles de Kowno ^). Pardieu, ce n'est pas le jardin qui l'attire... c'est le jardinier!... Cet hiver, les vitraux de ses feji^res qui donnent sur le Niémen étaient brillants comme en plein été. Je l'ai vu , le givre n'en avait seulement pas. terni le cristal. C'était encore Walter qui repassait par làî^aiis dotrte elle état à la fenêtre; et ses brûlants soupirs ont fait couler la glace des vitraux! Je croyais, moi, qu'il lui mon: trait à. lire et à écrire; on disait d'ailleurs que les princes commençaient a donner de l'instruction à leurs enfants. Au fait, c'est un bon jenne homme ; intrépide, savant dans les écritnres comme un prêtre. Dois-je le congédier?... Il peut être si nécessaire à laLithuanie ! . . . Nul ne sait mieux qise lui ordonner les troupes, dresser les remparts, apprêter les armes à feu*; lui seul me vaut une armée. Viens ici^ ^al- * Toy« la note 6, sur les armes de guerre à celle époque.
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OBGIB. 86
ter, sois mon gendre, et combats pour la Llthuanie ! » a Walter devint Tépoux d'Aldona. Teutons, voib croyez sans doute que c'est la fin de Thistoire? Dans vos fabliaux d amour, quand le couple se marie, le trouvère termine sa ballade, en ajoutant seulement qu'ils vécurent heureux et longtemps. Walter adorait Aldona; mais Waltter avait Tàme grande. Il ne trouva point de bonheur au sein de sa fa* mille, car le bonheur n'était point dans sa patrie.
a A peine les neiges ont-*elles disparu , et l'alouette jeté son premier refrain (ailleurs l'alouette annone la saison des amours ; pour la Llthuanie c'est le présage annuel de l'incendie et du meurtre) , que les croisés descendent innombrables dans la plaine. Déjà, des montagnes d'outre-Niémen, l'écho nous apporte Tes bruits d'un camp tumultueux, le cliquetis des glaives , le hennissement des coursiers. Les armées tombent comme un brouilla^rd et submergent au loin la campagne. Çà et là on voit briller les bannières des avant-gardes, comme l'éclair avant l'orage» Les Allemands s'arrêtent sur le Niémen, jettent des ponts, assiègent le fort de Kowno ; chaque jour bastions et remparts s'écroulent sous les coups du bélier f chaque nuit la sape formidable se creuse dans la terre comme une taupe : la bombe s'élance dans les cieux sur ses ailes de flamme, et s'abat sur les édifices comme le faucon sur sa proie. Kovmo n'est plus que décombres ; les Lithuaniens se retirent sur Keydany ^^ : Keydany croule , les Lituaniens se retranchent dans les forêts et les montagnes. Les Allemands avancent toujours, en brûlant ce qu'ils ne peuvent piller; Keystout et Walter sont toujours les premiers au combat^ les derniers à la retraite. Keystout, partout c^lme, avait appris, dès sa jeunesse, à tomber sur l'ennemi, aie terrasser toi\t en fuyant. Ses ancêtres ont tous ainsi combattu les Teutons; à leur exemple, il coiybat et ne se met pas en peine de l'avenir. Walter a d'autres pensées; élevé parmi les croisés, il con-
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36 KONBAD WALLENBOD. j
naît les ressources de l'Ordre : il sait qu'un appel du grand- .
maître fait refluer, de tous les points de l'Europe, trésors , I
armes et guerriers vers la ville de Marie. Les Prusses na- |
guère ont voulu se défendre; n'ont-ils pas été détruits ? Tôt J
ou tard, le même s6rt attend les Lithuaniens. En déplorant |
le passé de la Prusse , il tremble pour l'avenir de la Li- t
thuanie. « Mon fils, lui dit Keystout, tu es un prophète de |
malheur; tu m'enlèves le bandeau des yeux pour me mon- J
trer des abîmes ! En t'écoutant , il me semble que mes mains i
faiblissent, que le courage abandonne mon cœur, avec l'es- 1
pérance de la victoire !.... Que faire? comment résister aux *
Teutons? — Mon père, répond Walter, je sais un moyen J terrible, unique, mais infaillible. Peut-être un jour, vous
l'apprendrez. » C'est ainsi qu'ils parlaient après la^bataille i
de la veille , avant le combat du lendemain ; en attendant j
que la trompette les appelât à de nouveaux périls. I
« Chaque jour Keystout est plus sombre ; mais que devient Walter ? Il n'a jamais été bien joyeux, et même aux instants de bonheur, une ombre légère voilait son visage; mais, dans les bras d'Aldona, son front reprenait sa sérénité : il l'accueillait toujours d'un sourire, la quittait avec un regard | de tendresse. Maintenant, il semble obsédé d'une seule , pensée; tous les jours devant sa demeure, les bras croisés, I il regarde au loin la fumée des villes et des hame^-ux en J flammes, et ses regards deviennent effrayants : la nuit, f s'éveillant en sursaut , il observe à travers la croisée la san- j glante lueur de l'incendie. j r « Qu'as-tu donc, cher époux? demande la plaintive Al- ' dona. — Ce que j'ai! Faut-il que je dorme en paix pour que 1 les croisés me saisissent, me jettent dans les chaînes et me '] livrent aux bourreaux? — Dieu nous en préserve, mon \ bien-aimé ; les sentinelles gardent les remparts ! — Oui , les ] sentinelles nous gardent, je veille et je porteune épée ; bais . une fois les gardes morts, une fois ce glaive ébréché!... |
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