‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 11 sur 36 · ORGIE. VT · texte numérisé non relu

ORGIE. VT

Écoute; si je vois la tardive, la misérable vieillesse !... — Dieu nous donnera des enfants pour nous consoler... — Et si les Allemands se Jettent sur nous, s'ils égorgent la mère, enlèvent les enfants, les emportent chez eux et les dressent à tirer contre leur père?... Et moi-même peut-être, j'aurais massacré mon père avec ses enfants, sans le vieux Vaïdelote! — Cher Walter, fuyons tout au fond de la Lithuanle ; pour leur échapper, cachrons-nous dans les montagnes et les bois. — Nous fuirions ! Et les autres mères? et les autres enfants?... Les Prusses fuyaient aussi, et le Teuton a su les atteindre jusqu'en Lithuanie! Et s'ils nous découvrent dans les montagnes? — Nous irons plus loin encore ! — Plus loin !... plus loin , malheureuse! plus loin que la Lithuanie ! mais ce sont les Russes ou les Tatars ! » Â ces mots, Aldona s'arrête interdite. Elle avait pensé , jusqu'à présent, que la patrie était 'vaste comme le monde... elle apprend, pour la première fois , qu'il n'y a plus pour eux d'asile.en Lithuanie ; elle se tord les mains, et demande à Walter : « Que faut-il faire? — 11 ne reste aux Lithuaniens qu'un seul moyen pour briser la puissance de l'Ordre; ce moyen, je le connais : mais ne m'interroge pas, au nom du ciel! Maudit soit le jour où, contraint par eux, j'aurai recours à ce moyen! » Il refuse d'en dire davantage. Sourd aux supplications d'Aldona,il n'entend, il ne voit que les malheurs de la Lithuanie ; jusqu'au jour où le feu de la vengeance , en secret nourri par l'aspect des calamités de la patrie , eut embrasé son âme , dévoré un à un tous les autres sentiments : celuilà même qui jusqu'alors lui rendait la vie heureuse , même le sentiment de l'amour! Ainsi, quand les chasseurs allument un foyer sous le tronc d'un chêne de Bialowiez, l'arbre se consume jusqu'au cœur; roi des forêts, bientôt il perd son feuillage aérien, le vent disperse ses rameaux : et même la couronne de gui, la seule qui parait encore son front de verdure, se flétrit sans retour.

mÇKIETVlCZ. T. U. 4

Digiti

3S KONBÀD WAIXSKBOD.

« Loi^ftemps après ^ les Lithuaniens^ tour à tour agresseurs ou fuyards, erraient dans les montagnes^ les châteaux ^ le^ déserts et ks bols. Enfin la sanglante bataille de Roudava fut livrée; les jeunes héros lithuaniens tombèrent par dizaines de miliieirs : et toiÀ autant de chefs et de frères teutons, i^is des renforts arrivent d'outre-mer au secours des croisés. Keysitout et Walter, avec une poignée de braves^ regagnent les hauteui*s; et^ les sabres ébréchés» les boucliers en pièces^ couverts de sang et de pou^ière^ ils $*cn reviennent cbez eux. Pas un regard, pas une parole pour Aldona! Waltcr p^rle allemand avec Keystout et le Vaidelote. Aldona n'a rien compris; mais son cœur est obsédé d'affreqx pressentiments. Après s'être coûcertés^ tous trois jettent sur elle des regards douloureux. Walter la considère longtemps avec l'expression d'un muet désespoir ; et deux ruisseaux de larmes ^'échappent de ses yeux. Il tombe à ses genoux, presse ses inains sur son cœur et lui demande pardon de tout ce qu'elle a souffert à cause de lui ; « Malheur, disait-il, malheur aux femioaes qui s'attachent à ces êtres bizarres dont les yeux planent au delà des limites de leur village, dont la pensée monte éternellement comme la fumée au-dessus des toits , dont le cœur ne saurait se contenter du bonheur de famille. Les grands cœurs, Aldona, sont comme des ruches trop vastes; le miel ne pouvant les remplir, elles deviéni^ént des nids de couleuvres. Pardonne, ô madouce Aldona!... Aujourd'hui, je veuxrester près dé toi, je veux tout oublier; sovons encore l'un pour l'autre ce que nous fumes jadis. Demain... »ï)t il n'ose achever. Quelle ivresse pourÀldonaî « 11 va donc changer! se dit l'infortunée ; Usera calrtie et joyeux. Plus de tristesse, plus de voile sur ses regards, plus de pâleur sur sa joue î... » Walter passe toute la soirée aux pieds d'Àldona. Lithuanie, prucrre et Teutons, tout est pour l'instant oublié. Son arrivée à Kowno, les premières paroles échangées, la pre-

Digiti

obgie: 99

mière promeqàde au vallon , enfin toutes les circonstances de leur premier amour, puériles peut-être, mais si dbuces au c<jeur, tels sont les sujets de leirrisentretiens. Pourquoi donc ce mot seul ; « Demain! » vient-il les înterrom^pre^ A ce mot, il retombe dans sa rêverie, il regarde longtemps sa compagne, des larmes roulent sous sa paupière; il voudrait parler et n'ose. N'aurait-il évoqué le sentiment du bonheur d'autrefois que pour lui dire un éuprêtifie adieu ^ les entretiens, les caresses de ce soir seraient-elles les dernières lueurs du flambeau d'amour t.. . L'interroger serait en effet inutile ; Aldona le considère avec inquiétude : elle attend , et , sortie de la saUe , elle regarde encof e à travers les lentes de la cloison. Walter verse du vin et boit coup sur coup; pour la nuit il relient chez lui le vieux Vaïdeloté.

Au lever du soleil , le pavé retentit sous le fer dés chevaux ; deux guerriers se hâtent vers les montagnes dans le brouillard épais du matin. Ils éludent toutes les sentinelles; ils n'en peuvent éluder une seuîe : les yeux vigilants d'une amante. Elle avait deviné la fuite de son époux; elle se présente à lui dans le vallon : Oh ! c'était upe triste rencontre! « Retourne , ô bieii-aimée ! retourne à ta maison \ Tu seras heureuse , peut-être ! tu seras heureuse dans les bras de tes parents; jeune et belle, tu seras consolée, tu m'oublieras! Plusieurs princes naguère ont recherché ta main; tu deviens libre, tu es veuve ; oui, veuve d'un grand homme, qui, pour le bien de sa patrie, renonce... même à toi! Adieu ! oublie-moi!.,, quelques pleurs sur ma tombe!... Walter a tout perdu , Walter est resté seul au monde , comme l'ouragan au désert! Il doit errer sur la terre , trahir, assassiner, et puis mourir de la mort des infâmes. Mais , après bien des années , le nom d'Alph retentira de bouche en bouche par la Lithuanie ; un jour^ les chants des Vaïdelotes t'apprendront ses hauts faits. Alors, ô bien-aimée! alors il t'en souviendra , de ce guerrier terrible , couvert des ombres du

Digiti

40 KONBAD WÀIXERBOD.

doute, connu de toi seule et qui fut jadis ion époux. Puisse alors un sentiment d'orgueil consoler ton veuvage ! » Alloua récoute en silence; eUe Técoute et n'entend rien. « Tu pars, tu pars! » s'écrie*t-eUe en s'effraywit eUe-même de ce mot : tu pars. Ce mot seul vibre à son oreille ; elle ne pense à rien , ne se souvient de rien : son présent^ son passé, son avenir, tout est confondu. Mais son cœur devine qu'il lui est impossible de retourner en arrière, impossible d'oublier. Elle roule des yeux égarés, et plusieurs fois elle rencontre le farouche regard de Walter. Dans ce regard elle ne trouve plus la consolation d'autrefois... et semble implorer quelque nouveau soutien. Elle regarde alentour ; partout des déserts, des forêts! Au milieu de ces forêts, au delà du Niémen , surgit un dôme solitaire , celui d'un monastère de religieuses, sombre édifice élevé d'une main chrétienne. C'est là que reposent les yeux et la pensée d'Aldona; telle la colombe emportée parle vent au milieu des mers, tombe sur le mât d'un navire inconnu. Walter a compris Aldona ; il la reconduit en silence, lui fait part de ses projets et lui recommande le mystère. Arrivés à la porte du couvent, hélas! ce furent de déchirants adieux... Walter a suivi le Vaïdelote, et l'on ne sait pas ce qu'ils sont devenus. Malheur, malheur à lui s'il n'a pas encore accompli son serment ; si après avoir renoncé à la félicité, empoisonné les jours d' Aldona... s'il a tant sacrifié, tant immolé, pour rien!... L'avenir nous en apprendra davantage... Allemands, j'ai fini mon récit. »

u Enfin!... » tel est le murmure qui se propage dans la salle. « Eh bien, ce Walter, quels seront ses exploits? où, sur qui cette vengeance? » s'écrient les auditeurs. Le grandmaître seul, dans cette foule émue, est resté silencieux, le front baissé vers la terre. Profondément agité, il se verse atout moment des rasades et les vide d'un seul trait. Sa

Digiti

figure a changé; sur ses traits enflammés miUe sentiments croisent leurs éclairs y son front devient de plus en plus orageux^ ses lèvres noircies frémissent convulsivement : ses yeux égarés volent comme des hirondelles avant Torage. Enfin il jette son manteau; et ^ bondissant au milieu de l'assemblée : « La fin de ta chanson^ dit-il , cbante-moi la fin tout à l'heure, ou donne-moi ce luth ! Pourquoi trembles-tu ? Donne-le moi, te dis-je, et verse-moi du vin. Je te dirai la fin^ moi, si tu trembles!...

« Oh ! je vous connais vous autres! Le chant du Yaïdelote est un présage de malheur, comme la nuit le hurlement du chien! Le meurtre, Tincendie, voilà les sujets que vous aimez à chanter; en nous laissant , à nous, la gloire et les remords! Dès le berceau, vos accents, perfides comme la vipère , étreignent le sein de l'enfaut et lui versent dans rame les plus cruels poisons... le désir insensé de la gloire etTamour de la patrie! Ce sont eux qui poursuivent les traces du jeune homme, pareils au spectre d'un ennemi, souvent ils apparaissent au milieu du festin et viennent mêler du sang aux coupes de la joie ! Malheur ! je vous ai trop écoutés! Le sort en est jeté; va, je te connais, tu l'emportes , vieux traître ! La guerre ! eh bien, soit ! la guerre ! le triomphe du poète!... Du vin! je bois à tes prophéties!

^ Je sais, moi, je sais la fin! Non, j'en veux chanter une autre... Lorsque je combattais sur les monts de Gastille, les Maures m'ont appris une ballade. Vieillard, joue-moi cet air, cet air de l'enfance, que jadis dans le vallon de... Oh! c'étaient d'autres temps!... Je ne sais chanter que sur lui seul... Reviens.donc ici , vieux mécréant; car, de partons les dieux germains, prussiques, lithuaniens... »

Contraint d'obéir, le vieillard dut tirer de son luth des accords plus pressés et suivre les fougueux accents de Konrad, comme un esclave suit les pas irrités de son maître.

Cependant les flambeaux^ pâlissaient sur les tables; fati-

Digiti

42 KORRAD WAIiUBHBOB.

gués du banquet, les cheTaHers peiicliaîeot lears lètes assoupies : maïs Konrad chante, ils se réveillent, Tentonrent en se serrant ^ f areîHe attentive à ehaqne parole de la chanson.

ALPUgARA.

Déjà do Cbrbt l'étendaid triompbaDt I

Des Maures a va foir le reste; i

Seole et saos peur Grenade se défeod, |

Mais Grenade en proie à la peste*. ,

Almanzor seal des toors d'AIpahara

Sème d'atroces fanérailles ; Demain, le chef espagnol les prendra.

Car demain il monte aax murailles.

Voici le joar!... Déjà de tontes parts |

Le canon gronde, le fer brille ;

Déjà ta croix flotte snr les remparts : 1

En avant, Borgos et Castilie ! |

Le loi, voyant ses meillears ctievallers

Morts on prisonniers, prend la fuite, i

Vote à trayefs chami», manoirs et halliers, '

Des vainqaears trompant la poursuite. i

Catiipéad«r fait servir an festin i

Ao milieo des palais en flammes ; ^

les Espagpols partagent le butin, ^

Appellent du vin et des femmes. |

La garde anoonee aux chefo, aux généraux |

Un Maure au livide visage.

Sans doute un prince, un guerrier, un héros; 1

n s'avance : il porte un message.

Cest Almaozor, rémirdes musulmans! I

Qui, voyant Grenade asservie, î

Vient se livrer à la foi des serments, 1 Et ne demande que la vie.

Digiti

OBOIB. 43

« Fiers £s|MigD0t8, Je reviens dans ce liea,

« Conirerti par tant de défaites , « Bénir vos lois, adorer votre Dien,

« Croire enfin à tons tos prophètes.

u Yoos triomphez 1 Mlah! c'était écrit,

« QuHl soit dit par toute la terre « Qa*hier an prince, à présent un proscrit,

« Du chrétien sera tributaire. »

Les Espagnols estifnent la valeur ;

Chacun, déplorant sa dis]5;rAce, Lui tend la main, console son malheur :

Le roi le salue et timbrasse.

Lui dans ses bras les étreint tour à tour;

Et, dans uu baiser plein de fièvre.

Au souverain témoignant son amour.

L'embrasse, et se pend à sa lèvre.

Puis il chancelle, il pAlit eh tombant ;

Mais sa main tremblante, 6 mystère!

AuK pieds du prkice attache son turban t

Il rampe après lui sur la terre.

Sur rassemblée 11 Jette ses regards

Pleins d*aa feu sinistre et farouche; Un rire affreux crispe ses traits hasards :

L*écume a Jailli par sa bouche.

« Regardez-moi tons. Je vous 6Ï trahis.

« Glao,urs! Almanzor vous d^este!

« le vais'mourir; Grenade e^t mon pays :

< Je suis renVoyé de la peste!

« Dans un baiser J'ai transmis à vos cœurs

n Le feu mortel qui me dévore.

« Vous mourrez tous comme moi, mes vainqueurs ! '

« Voici la vengeance du Maure ! i»

Il tord ses bras, se roule à leurs genoux ;

Le sang inonde sa prunelle :

Contre son cœur H veut les presser tous

D*ane étreinte horrible, éternelle!

Digiti

44 KONEAD WAWSHKOD.

Il rit encore avec férocité;

Son regard pàlit et s^effaoe :, Riant, il meart : et poar rétemilé

Ce rite est figé sur sa face.

L'Espagnol fuit; mais la mort le suivra:

Une mort honteuse et funeste.

Sujet ou prince, autour d*Alpubara

Rien ne doit survivre à la peste!

a C'est ainsi que les Maures se vengeaient autrefois. Voulez-vous apprendre la vengeance du Lithuanien?... Et si quelque jour^ fidèle à sa parole , i^ venait nxéler la peste à vos breuvages ?... Mais non^ non!... autre temps, autres mœurs ; n'est-ce pas , prince Vitold ? Aujourd'hui les princes lithuaniens viennent nous livrer eux-mêmes leurs Ëtats et tirer vengeance de leur peuple asservi.

« Mais pas tous au moins... oh l non, de par la foudre ! Il est encore des hommes en Lithuanie!... Je veux chanter encore... Prends-moi cette lyre!... Une corde se rompt... Bien !... plus de chants aujourd'hui!... Mais j'espère, un jour il y en aura!... Aujourd'hui, l'excès des coupes... les fumées du vin... Réjouissez-vous, livrez-vous au plaisir... Et toi, Al... manzor... Arrière, vieux mendiant! Tiens, Haiban... va-t'en.... sortez tous... laissez-moi seul. »

11 dit; et d'un pas maiassuré il regagne sa place, se jette dans son fauteuil , profère encore des menaces : et d'un coup de pied renverse la table avec les vases et le vin. Puis ilj s'affaisse , sa tète retombe sur le dossif^r du siège, ses yeux s'éteignent par degrés, et, l'écume aux lèvres, il s'endort...

Les chevaliers demeurent interdits, ils connaissent le vice lamentable de Konrad ; ils savent qu'une fois échauffé par le vin , il est sujet à des accès de démence. Mais durant le banquet, ô scandale inouï! aux yeux des étrangers, une telle fureur ! Qui donc en est la cause ? Où est ce Vaïdelote ?

Digiti

UNS CaOlftABB. 4i

11 s'est gVsBé hco» de la foule , et nul ne peut le découvrir. Oq murmurû tout bas que Halban^ déguisé^ aiait chanté au grand-maiti^ une chanson lithuanienne ^ et qu'il voulait ainsi provoquer les Teutons h une nouvelle croisade contre les idolâtres. Mais d'où vient ce changement subit dans Thumeur de Jionrad ? d'où vient la colère de Yitold? que signifie la singulière ballade du grand maître? fin vain tous les assistants s'évertuent à se l'expliquer.

Page 1