‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 21 sur 36 · THADÉE S0PL1ÇA · texte numérisé non relu

THADÉE S0PL1ÇA

d'architecture gothique, quoique le juge s'efforçât de lui démontrer pièces en main que le constructeur était tout simplement un mâçon de Vilno , et non pas un descendant des Goths.Quoi qu'il en soit, le comte voulait l'avoir ; et l'on ne sait pas trop pourquoi l'envie en vint en même temps au juge. Ils entamèrent donc un procès, d'abord devant le , tribunal de première instance, puis devant la cour d'appel, I puis devant Je sénat. Renvoyés en cassation devant le tribunal de première instance, ils comparurent de nouveau devant le gouverneur; et enfin, après maints arrêts et beaucoup de frais, la cause était revenue à la cour de délimitation territoriale.

L'huissier augurait avec raison que, sous le vestibule , il I y aurait place pour les gens de robe et les autres convives. 11 était grand comme un réfectoire ; sa voûte reposait sur des I colonnes ; le sol était couvert de dalles ; les murailles étaient nues, mais propres, et tout autour étaient incrustés dans le mur des bois de cerfs et de chevreuils, avec des inscriptions qui indiquaient où et quand ces trophées avaient été conquis. Tout auprès étaient gravées les armoiries des chasseurs, ainsi que le nom de chacun d'eux en toutes lettres; à la voûte brillaient les arn^es des Horeszko : la demi-chèvre.

Les hôtes entrèrent en bon ordre, et se placèrent en rond. | Le président alla s'asseoir au haut bout de la table : cet bon- | neur était dû à son âge et à sa dignité. Il saluait, en marchant, les dames, les vieillards et les jeunes gens. A ses côtés I était un frère quêteur de l'ordre de Saint-Bernard; et, plus loin , le juge. Le bernardin récita un court Benediciie en latin ; on présenta les liqueurs aux hommes : alors tous j

s'assirent en silence et se mirent à manger rapidement le cholodzieç lithuanien ""^9. '

* CModziç, rafraîchir. Excellente soupe froide, des concombres en tranche, de la crème et du gibier. Cette période se reproduit à plusieurs reprises dans la suite du poème, comme certains passages de TOdysséc.

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LllITBBIBUB. 13T

Thadée, quoique jeune ^ mais en sa qualité de nouvel arrivant, avait été placé au haut bout, près des dames, à côté du maître de la maison. Entre lui et son oncle , restait une place vide; on eût dit qu'elle attendait quelqu'un. A chaque instant le juge regardait alternativement cette place, puis la porte, comme s'il lui tardait de voir arriver la personne qui devait Toccuper. Les yeux de Thadée suivaient ceux du juge dans leur trajet de la porte au fauteuil. Chose étrange! autour de lui étaient assises des demoiselles dignes du regard d'un roi , toutes étaient de naissance illustre» toutes étaient jeunes et belles; et Thadée ne voyait que cette chaise où il n'y avait personne : cette place vide était uneéntgme, et la jeunesse aime les énigmes. Distrait, à grand'peine adressat-il quelques mots à sa jolie voisine, la fille du président, sans prendre soin de lui changer son assiette, sans lui remplir son verre., oubliant d'amuser les dames par des propos dont la politesse aurait pu faire deviner une éducation distinguée, puisée dans la capitale du pays. Cette seule place vide l'occupe et l'attire; elle a cessé d'être vide, car son imagination la remplit. Mille conjectures s'exercent sur elle, comme on voit, après la pluie, sautiller de petites grenouilles vertes sur une prairie solitaire ; mais, au milieu de ses mille pensées , une pensée domine toutes les autpes : de même que , par une belle journée, on voit le nénuphar élever son front blanc sur la surface des ondes. 11 se rappelle le moment où il entrait dans le boudoir vide comme cette place, où il regardait à la fenêtre du verger comme maintenant à la porte , à travers les fleurs du jardin comme à présent par les tètes de ses jolies voisines. En souvenir il cherche la trace du pied mignon, plus profondément empreinte dans sa pensée que sur le sable du chemia; il ose à peine lever les yeux , car il s'attend à voir sur un pilier de la salle la robe[aérienne , les cheveux friàés emprisonnés dans de petites cosses de t>apier, et

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I3« XHAOB8 &0FI.1Ç^.

les deuK petites vkBim croinées sur la potiine demi-Bue.

On seryit le troUièçie |ilat« Le présidant dit alers, tout en versant uae goutta de via daos le verre de mademoifleUe Rose et eq passant àsa sœur cadette noe assiette de cooeoesbres :

« Il faut bieo que je vous assiste , mesdeaioiseUes mes fiUes, quelque tieux et gauche que je sois^i» Aussitôt plu* sieuFS jeunes geqa se hâtèrent d'accourir auprès de ees de* moiseUes. Le juge jeta un regard de travers sut Thadée; et^ relev2^nt les manches de son habit » il se versa un verre de vin de Hongrie :.

« Auji^rd'hui , dit-il , pour noua conformer aux nouveaux usage^i, nous envoyons les jeunes gens faire leurs études dans la capitale , et sans contredit nos fils et nos petits-fils ont plus de Uttérature que leurs pères; mais tous les jours j'aperçois, à mon grand regret, qu'il n'y a plus d'école où la jeunesse puisse apprendre à vivre avec les hommes et la société, Anei^^naernent nous allions à la cour des magnats ; j'ai mot-même été pendant dix années à cette du feu palatin, père de M* le président ( cela disant, il pressa de la main le genou du président )« C'est lui dont les oomseils m'ont f^réparé i. S(»rvir dignement l'État; il me tiatsous sa garde jusqu'à ce qu'il eut fait de moi un homme : sa membre sera chère à jamais k fous les miens, et tous les jours je prie Dieu pour le repos de son âme. Si j'ai moins profité que Ves autres à sa cour et si de retour chez moi je me suis mis à labourer les champs, tandis que d'autres>'plus dignes des so|^du palatin, sent «arrivés aux premières dignités du pays, j'ai du moins acquis wsez de savoir-vivre pour que personne n'eût à me reprocher d'avoir jamais manqué eavers qui que ce soit d'égards et de politesse. Je le dis franchement, la oivilité n'est pas science focale et de peu d'importaace. fiile n'est pas facile, car elle ne consiste pas seulement à savoir lever le pied en saluant, à accoeiàhr par un sourire le premier veni^; cette politesse de boutique, à la mode av^ieord'hui^

l'intbrisvb. 189

mesemlsèe pUttètconv^airàuncooiiBisqu'à un bon gentilhomme polonais. Il faut être p<^ podrtoutle monde; nais il faut l'êtTQ pour chacun d'une manière différente : l'affection des enfants p«af leurs parents^ les égards d'un mari pour sa femme en présence des étrangers^ la bonté d'un seigneur pour ses domestiques^ sont autant d'espèces de pohtesse , mais toutes distinctes entre elles» U faut une longue étude pour ne pas s'ytromper et rendre à chacun oe qui lui est dû. Nos pères étudiaient aussi. La conversation^ chez les grands, c'était l^istotre vivante du pays; chez les gentilshommes, c'était la chronique du district. Le frère gentilhomme apprenait en récoutant que rien ne demeurait secret, que l'on se connaissait de castel à castel , et cela l'obligeait à veiller lui-même sur ses mosurs. Ne demandez pkis aujourd'hui à un homme : Qui êtes-vous? quelle est votre naissance? quels sont vos amis? qu'avez-vous fait? On est reçu partout, pourvu qu'on ne soit suspect ni d'espionnage ni de mendicité. De même que Vespasien trouvait queFargent sentait toujours bon ^» et ne s'inquiétait pas de quelles mains, de quel pays il sortait, aujourd'hui on ne s'informe plus de la naissance et des mœurs d'un homme; il suffit qu'il ait le poids, qu'il soit marqué au coin : on l'estime comme le juif estime l'argent qu'il reçoit.»

Tout en parlant ainsi , le juge parcourut ses hôtes d'un regard interrogateur^ car, quoiqu'il partit toujours avec sens et facilité ^ il savait que la jeunesse d'aujourd'hui est ^impatiente, que les longs disoours la fatiguent, tout éloquents quils puissent être. Mais tous observaient un profond silence. Il paraissait aussi consulter des yeux le président , qui se gardait de rinterrompre par des lo«iatiges , mais qui se contentait de l'approuver de ûréquents signes de tète. Le juge s'était to> que te président lui faisait encore des gestes approbatifs. Il remplit donc la^oupe de son hdte et son propre verre , puis il reprit :

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140 THÀDÉE SOPLIÇA.

« Or^ la civilité n'est pas chose depeii d'importance ; car^ en apprenant à estimer à leur juste valeur Tàge, la nais- i

sance , les vertus et les moeurs des autres , on apprend à '

connaître son propre prix : de même que^ quand nous voulons savoir au juste notre poids , il nous faut placer quel- I qu'un sur l'autre plateau de la balance. Mais^ messieurs^ la politesse qu'on doit au beau sexe est digne d'une attention | particulière^ surtout quand la naissance et la fortune rehaussent encore les charmes et les qualités naturelles. Q'est là le point de départ de toute affection ^ l'origine des plus honorables alliances entre les familles. C'était au moins i l'avis de nos ancêtres; donc... »

Ici^ par un prompt mouvement de tète, le juge se re- i

tourna vers Thadée, lui jeta un regard sévère ; on voyait qu'il arrivait aux conclusions de son discours. '

Le président fit résonner sous ses doigts sa tabatière d'or^ et prit la parole :

«Mon cher hôte^ dit-il^ anciennement c'était bien pis! Je ne sais pas si la mode nous a fait aussi changer, nous autres vieux ^ ou si la jeunesse est réellement devenue meilleure; mais j'aperçois moins de scandale de par le monde que d« |

nos jours. Ah! je me rappelle les temps où^ pour la première fois , la gallomanie se déclara dans notre pays ; où | tout à coup une horde de jeunes gens, revenant de l'étranger, horde pire que celles des Tatars, fondirent sur la Pologne : blasphémant le Dieu de leurs pères, dénigrant la 1 foi, les mœurs, les lois, tout, jusqu'aux anciens costumes ^ , nationaux. C'était une chose triste à voir que ces blancs- j becs au teint blafard , parlant du nez , souvent privés de nez , armés de brochures et de diverses gazettes , et proclamant une religion nouvelle, une loi nouvelle, une toilette nouvelle. Cette engeance exerçait une grande influence sur les esprits; car, lorsque Dieu veut châtier une nation, il commence par ôter la raison aux citoyens. Les plus sages '

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L^NtBftlEUB. 14t

ne surent pas résister à ces jeunes muguets ; et tout le pays en eut penr comme de la peste : car déjà il sentait en lui le germe du mal qui devait le mener au tombeau. On se récriait contre les novateurs y et cependant on adoptait leurs modes; on changeait de foi^ de langage^ d^habitudes, de costume. Ce fut une mascarade , une orgie digne du carnaval ; après laquelle devait arriver bientôt le long carême : Tesclavage ! Je me rappelle^ bien que je ne fusse alors qu'un enfant > le jour où le fils du grand-échanson arriva chez mon père^ au district d'Oszmiana^ dans une carriole à deux roues ; c'est lui qui le premier en Lithuanie osa s'habiller à la française. Tout le monde le suivait comme les moineaux un hibou en plein jour. On enviait la maison devant laquelle s'an^tait sa voiture, baptisée du nom exotique de cabriolet; au lieu de laquais^ il y avait derrière deux caniches , et sur le siège un vieux cocher allemand , maigre comme une latte ^ avec de longiies jambes aussi minces que des échatas y des baâ en spirale , des boucles d'argent sur les souliers > de plus une perruque et une queue dont l'extrémité allait se perdre dans une bourse. Les personnes âgées pouffaient de rire en regardant cet équipage , et les paysans faisaient le signe de la croix y disant que c'était le diable de Venise voyageant par le monde dans un carrosse d'Allemagne. Gomment était bâti le jeune échanson, c'est ce qui serait trop long à décrire. Qu'il vous suffise de savoir qu'il ne ressemblait pas mata un singe ou à un perroquet, avec sa perruque à marteaux, qu'il se plaisait à comparer à la toison d'or, et qui nous semblait, à nous , une plique bien conditionnée. Si quelqu'un avait encore le sentiment que le costume polonais était plu s décent que ces burlesques modes étrangères, il n'osait l'avouer; parce que tous ces jeunes gens auraient crié à l'obscurantisme, à la réaction, *à la trahison , que sais-je ! Telle était la force des préjugés d'alors. Le jeune échanson avait annoncé qu^il était venu

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t4% THA.IIBB 80FI.1ÇA.

nom erviliaer, nm^ télérm^, nous oonetit^rer. H procla- Buaii que je oe m^ quel Fraoçaii avait découvert que tous les koomies sont ^uit II y avait longtemps^ il est vrai^ que rÉvaugiie le portait écnt en toutes lettres , et que chaque euié k publiait tous les é&manobes du haut de sa chaire. La doctrine était ancienne^ il ne s'agissait donc plus que d'en Caire Tapplieation. Mais il ré^^nait alors un tel aveugleinent, que l'on n'«goutait foi aux plus anciennes vérités de ee monde qu'autant qu'on les lisait dans une gaeette (rar^aise. En dépil de l'égalité» le jeuii# écbanson prit le titre de maïquis : ebacunsait q^ieles titres se forgeaient à l'usine d« Paris ; or ^ à cette époque cdui de marquis avait la vogue. Aussi» quand plus taaed la mode en passa, le marquis se fit déoM>oratè. Enfin , le goût ayant encore changé sous Napoléon» le dénàoerateaous revint baron de l'empire. S'il est destiné à vivve un peu plus longtemps» il est probable que» par une nouvelle métamorphose» de baron il redeviendra démocrate; car Paris est renommé pour Fin* Gonstanoe de ses modes : et ce que le Français imagine» le Polonais l'imite avec enthoustasme. Vive Dieu ! si notre jeunesse passe encore à présenties frontières» ee n'est plus pour aller quérir des modes» chercher quelque législation de paeotilk dans une librairie au rabais» ou bien apprendre l'éloquence dans les eafés de Paris. Napoléon » homme actif et sage» ne lui ktsse plus le temps de courir après les travestissements et les belles phrases. Aujourd'hui» les armes retentissent; et nos vieui cœurs se dilatent d'entendre encore une fois Le nlonde répéter avec admiration le nom polonais. La gloire est déjà là» donc nous aurons bientôt la République ; c'est toujours des lauriers que naît l'arbre de la liberté : seulement il est triste de penser que les années s'écoulent ainsi pour nous dans l'inaction ! qu'ils soient toujours si loin! Âtteiidre si longtemps! Si les nouvelles au mains étaient plus fréquentes!.», frèrç Robak^^' »^

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ajMta^Hd'uAloii plus basens^adressMit tu bêrnardiD^ j'ai ouï dire que tous avlei reçu des nouvelles d'ontre^Nlémen; peut-être^ mon itère , Sàtest-Yous quelque chose de Hotre armée?

-—Rien du tovtyrépoBdil Robak * d*an air d'indtfTérence ( on voyait bien que ce discours lui déplaisait ). S'il me tient parfois une lettre de Varsovie^ elle concerne uniquement les affaires de notre communauté; j'aurais tort d'en parler à aoeper : il y a id dos laïques, que cela n'intéresse guère. » En parlant ainsi il jeta un regard oblique sur la place qu'occupait un convive russe. (Tétait le capitaine Rykoff , > vieuac soldat cantonné dans un village des environs. Le juge l'avait invité par simple politesse.

Le capitaine mangeait avec appétit et prenait peu de part

à la conversation; mais, en entendant nommer Varsovie,"^

il leva la tète :

I « Monsieur le président! s'écria-t*il en mauvais polonais,

oh ! oui , vous êtes toujours ravi d'apprendre quelque chose

de voire Bonaparte et de votre Varsovie! Eh ^ eh ! la patrie!

^ Moi^ je ne suis pas espion. Je salis le polonais, mol. La pa-

i trie! Je sens, je comprends cela *«. Vous êtes Polonais,

' moi Russe ; mais à présent pas de bataille , il y a armistice :

■ don;, nous mangeons et buvons ensemble. Souvent aux

avant-postes, un des nôtres cause avec un Français; on prend

la goutte ensemble, puis on entend crier « hourra! » et le trem*

blement commence. Un proverbe russe dit ; « Qui s'aime

^ se chamaille. Caresse bien ta maîtresse , mais aussi bats-la

comme ta pelisse pour qu'elle soit propre. » Je dis, moi,

que nous aurons la guerre. Un adjudant de Tétat-major est

arrivé avant-hier chez le major Plout, avec l'ordre de se

préparer au départ. Nous marchons assurément ou contre

les Turks ou contre les Français. Oh! ce Bonaparte est un

* iloMr, en polonaii ver de terr& Voyez T^rigiiie de oe nooidaiM U note 61.

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144 THADBB 8<M^MÇA.

enragé ! N'ayant plus Souwaroff à notre lêle y nous pourrions bien être rossés. Quand nous marchâmes contre les Français^ on racontait dans mon régiment que Bonaparte était sorcier ^^; Souwaroff l'était bien aussi : donc il y avait ^rtilége contre sortilège. Une fois^ au milieu d'une bataille^ il disparut. Où est Bonaparte? 11 s'était changé en renard. Souwaroff de se changer aussitôt en lévrier. Bonaparte se fait chat, et puis viennent les coups dégriffé. Souwaroff se métamorphose en bidet; et voici ce qu'il advint finalement avec Bonaparte et Souwaroff... »

Rykoff s'interrompit et se remit à manger^ Dans ce moment on apporta le quatrième service; tout à coup une porte latérale s'ouvrit, et l'on vit paraître une personne jeune, parée, gracieuse : son apparition subite, son maintien , son costume, tout attira sur elle les yeux des convives. Tous la saluèrent; car, excepté Thadée , tous la connaissaient Une taille élancée et bien prise, un buste charmant, une robe de soie rose très-décolletée et garnie en dentelles , des manches courtes; un éventail dans la main, non pour se défendre de la chaleur, mais évidemment pour se donner une contenance, tout couvert de paillettes d'or et faisant jaillir à chaque mouvement une pluie d'étincel* les; une coiffure en cheveux frisés en grosses boucles et retenus par des rubans roses ; un diamant noyé' au milieu , avec la prétention de vouloir se cacher, mais brillant à travers son réseau transparent comme une étoile dans la chevelure d'une comète : en un mot, un costume de gala complet rehaussait les attraits de cette belle personne. Quand elle fit son entrée, quelques-uns se dirent à l'oreille que sa toilette était trop recherchée pour la campagne, pour un jour ordinaire.| Quoique sa robe fût coui:te, on n'apercevait pas ses pieds; car elle marchait très-vite, ou plutôt elle glissait comme les marionnettes que des enfaats cachas derrière le rideau font jouer le jour des Trois-Rois.

L*INTSBIKCH. 14&

Elle courait donc, eij, saluai^t tous les convives , elle voulut se mettre à la place qui lui avait été réservée. C'était difficile ; càit le nombre des hètes était plus grand que celui des chaises ; et Ton avait dû les faire asseoir sur quatre rangées de banquettes* Il fallait^ ou déplacer tout un rang^ ou franchir une banquette ; elle se glissa^ par un mouvement plein d'agilité 9 dans l'intervalle que laissaient deux bancs; puis, elle s'avança vers sa place «ntre les convives et la table, en tournant sur elle-même comnoe la bille lancée sur un billard. En passant, elle frôla notre jeune homme ; la garniture de sa robe s'étant accrochée, au genou de (][uelqu'un , elle fit un faux pas et s'appuya par mégarde sur l'épaule de Thadée. Après s'être excusée de la manière la plus gracieuse, elle se mit à la place réservée entre lui et son oncle, mais elle ne mangea rien; tantôt elle faisait tourner entre ses doigts le manche de son éventaU , tantôt elle rajustait sa collerette de dentelles^ tantôt, d'un léger mouvement de main, elle caressait les houeles de 3es cheveux et les nœuds de ses rubans.

Le silence régnait depuis quelques minutes. Cependant on entendit bieâtôt à l'autre bout de la table, d'abord de faibles estais de conversation, puis des entretiens à demivoix. Les hoiniQèfi se mirent à parler de leur chasse du jour. La dispute que soutenaient obstinément l'assesseur ^^ et le notaire se réveilla de plus en plus animée. 11 s'agissait de deux lévriers rivaux : É€ourié,que le notaire se faisait gloire de posséder, et Faucon, qui était l'orgueil de l'as^ sesseur; tous deux, au dire du leurs propriétaires, avaient eu l'honneur de saisir un lièvre le matin. On demanda l'avis des hôtes sur cette importante question. Les uns prirent parti pour Éeourté, les autres pour Faucon; les premiers comme témoins oculaires, les seconds en qualité de connaisseurs. Le juge, placé au haut bout de la table, dit à demivoix à sa jolie voisine :

tt Veuillez nous excuser, madame , si nous avons été obligés

HIÇKIEWICZ. T. II. 13

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146 THAD^É SèPLIÇA.

de nous mettre à table : il devenaFt impossible de retarder le souper, nos hôtes ayant faifti, grâce à là long|;ie promenade qu'ils avaient faite dans les champs: j« croyais d'ailleure que vous ne souperi^z pas aujourd'hui avec nous, » Puis, remplissant son verre et celui du président, il se mit à demi-voix à parler politique.

Pendant qu'on était ainsi occupé aux deux extrémités de la tablé, Thadée examinait du coin de l'œil la beHe inéofi* nue. Il se rappela qu'il avait deviné, au premier regaiyl jeté sur la place vide, qu'elle était destinée k une femme. Il rougissait, le cœur lui battait avec force; il voyait ses conjectures réalisées ! Il était donc écrit que ce soir, à ses cotés, viendrait s'asseoir la beauté qu'il avait entrevue au crépuscule du matin, il est vrai qu'elle lui paraissait en ce mome^nt d'une taille plus élevée ; elle te devait siins doute à sa toilette : car la toilette, comme on sait, grandit ou rapetisse. Les cheveux de l'autre lui avaient également paru plus courts, d'un blond doré; et celle-ci avait de longues tresses noires et luisantes comme l'ailé d'tin corbeau. Ce changement de couleur pouvait avoir i>oiir cause l'action des rayons du soleil, qui, à son coucher, répand sur tous les objets une teinte uniformément ardentev II n'avait pas aperçu son visage, elle avait disparu trop vite; mais la pensée divine aisément k beauté : cette fois elle l'avait douée de beaux yeux noirs, d'un teint de neige ^ de deux lèvres roses et semblables à deux cerises jumelles. Il retrouvait tout é^la chez sa voisine ;^ mêmes yevx, une bouche et des joues entottt confortnes à l'idée qu'il s'en était faite. La seuie différence pouvait être dans l'âge. La jardinière lui avait semblé une toute jeune fille; et la «lame qui était -assise à ses côtés était une personne majeure. Mais la jeunesifre tie demande fania«s son acte de naissance à la beauté; pour un jeune homme, toute fewime est jeune: pour une âme vierge, toule ftlte est vierge.

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Quotité TlukdéeeoiBplA^t pr^ de vingt aas^ quoique ^dèa son enfance il ^ût habité: VUno» la grande ville > comme il avait été élevé dans Taotique sévérité des principes par un précefKteiir ecclésiastique, il avait rapporté dan$ son pays aatal «ae âme pure^ une imagiuatio& vive, un eoour inno^ cent , mais avec tout eela de grandes dispositions au libertinaf^, }1 s'était bien promis d'avance de jouir ^ la campagne d'une liberté longteoftps comprimée ; il se savait b^l homme, it se seotnit adiike et dispos: il teaait de ses p^r^ts, pour tout héritage , une humeur enjouée et une s^nté p^£aite. C'était un SopUça; or, les SofAlçaso^t généralemeat agiles, d'uo bel embonpoint» xpbustes, singulièrement s^ptes au servi^^e miUtaii^e ettrèsHuodérément appliqués à l'étude.

Tha4ée u'avsiit pa^ dégénéré : ii était be^H cavaUer> bon piéton , et p'avait p^is l'iateiligence dure^ m^i§ ii ^vait fait (leu dtj pro^^ dans les sciences, bien que son oncle n'eut flCA épaigné pour &<m édu^atioA* M aimtit mieu:|: s'e&ercer ai» tir o^.à l'i^acrihic^il^vait qa'o^ )e destiiiait à la f^rl^ièared^4rp«e^> eXqjo^ son père m avait fc^o^llement ei^imé le vg»u d^ns son testament. P^iH^hé sur ses livres^ il n'avait jamais cessé de rêv^r au bruit du tambour. Mais soi^oficlç %vd^% tout 4 coup abandonné son premier projet; il lui ^vait ^nJoitU A^ revenir à. la maison ^fin de se marier, et de ne plus ^'occuperque d'agronomie. 11 avait promis de lui^der, ppur commencer, un petit village^ et pAii3 taai sa fortune tout entière.

Aueua de9 egréi»4ols et des avantages die Thadée n'échappa à l'œil exercé de sa belle voisine. Elle n^çsura du jwgard sa taille avette et bien prisie, ses puisantes épaules, sa^large poitrine^ elle arrêtait souvent les yeux sur sa figure, qui >s couvrait d'animation toutes les fois que leurs regards se reneoutraieiLt : car le jeune voisin , entièrement remis de son premier embarras, la considérait maintenant avec des yeux pleins d*assur^nce et d'éclairs, Elle l'examinait

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148 TH4BBE SOPtIÇA.

de son côté; et leurs qusCtrepruiïdHttsflaffîboiyâieiit^ comfiie quatee cierges bénite pendant la messe de minuit.

Elle lui adressa là première la parole en français. U revenait de la capitale , de l'université ; elle lui demandadonc son avis sur les ouvrages nonveaui^ sur les différents auteurs : et ses réponses amenaient de nouvelles questions. Mais que devint Thadée lorsqu'elle se mit à parler tàïAeaxa; concerts^ danse et même statues ! Elle prouva que ni le pineeau^ ni la musique^ ni les livres et les romans ne lui étaient étrangers. Thadée semblait pétrifié de tant d'érudition : il craignait de donner prise à la raillerie^ il bégayait comme un écolier devant son professeur. Heureusement son examî> nateur était une femme jolie et pet exigeante. Sa. voisine devina la cause de son trouble^ et fit tomber la conversation sur des matières moins ardues et moins savantes. Elle parla des peines et des ennuis de la vie champêtre, de la manière dont il fallait y passer le temps et le distribuer afin d'en rendre le séjour le plus agréable possible ; Thadée répondit avec plus de hardiesse : la conversation devint plus animée. Au bout d'une demi-heure ils avaient fait connaissance ; ils essayaient même déjà quelques plaisanteries et quelques disputes. La voisine posa finalement devant Thadée trois petites boules de pain^ qui devaient signifier trois personnes, et le pria de choisir. U prit celle qui était le {^us près de lui^ choix qui provoqua une moue sur les lèvres des deux filles du président, et un sourire sur celles de sadame ; mais elle ne lui dit pas qui cette boulette favorisée devait désigner.

On passait différemment le temps à l'autre bout de la table; car les partisans de Faucon, recevant de nouveaux renforts, opprimaient sans pitié les défenseurs d'Écourté. La discussion était vive. Déjà les derniers plats avaient passé sans que personne y touchât. Les deux partis s'attaquaient debout et le verre en main. Le plus furieux était le notaire ;

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il suffoquait^ rouge de colère comme un coq de bruyère *..Unc fois lancé, il ne put guère s'arrêter ; il parlait, tout en appuyant chaque mot par un geste expressif, aûn de rendre sa pensée d'une manière plus pittoresque. M. Bolesta( c'était le nom du notaire) avait été avocat; on lui avait donné le sobriquet de Prédicateur, à cause de sa propension à gesticuler. Les bras collés au corps, les coudes en arrière , il allongeait ses doigts et ses ongles, afin de figurer par cette pantomime deux lévriers en laisse. Il terminait ainsi ses exploits :

« Hareînous les lâchons ensemble, moi et l'assesseur comme les chiens d'un fusil à deux coups qu'on ferait partir à la fois. Hare ! ils prennent leur élan ; et le lièvre, tendu comme la corde d'un arc, gagne le large. Les chiens le suivent (en disant cela, il faisait -marcher ses doigts le long de la table et simulait à la perfection le mouvement des lévriers), les chiens le suivent ; et vlan! ils le rejettent dans la plaine. Sus! Faucon valesaisir; c'est un chien agile, mais un écervelé : c'est dommage. Il avait devancé mon Écourté de tout cela, d'un doigt; je savais qu'il le raterait. Le lièvre, fin matois, fait semblant de gagner les champs. La meute le suit; dès que le rusé compère s'aperçoit que tous les chiens sont à ses trousses , prrrrt ! il fait un écart à droite, une culbute. Les chiens, tout penauds, de le suivre à droite ; mais lui, zest ! se jette à gauche d'un bond : puis les chiens prennent à gauche , il va fuir dans la forêt, et mon Éçourté, happ ! le saisit. » En criant le dernier mot, le notaire , penché sur la table, avait avancé ses doigts jusqu'à l'autre bord. Mais ce dernier cri : happ! résonna si près de l'oreille de Thadée , que celui-ci et sa voi&ine, effrayés, précisément au milieu d une phrase, par l'explosion de cette voix ton-

* Toute cptte phrase 8*exprime eo polonais par an seul root : zacieirzewiony. Mous ne pouvons demander à la langue française plus qu'elle ne peut donner.

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naAte^écarlère&t soudaiiipemexiit leuxs ^ies l'une dii Tiuatre, oomae rfost laiBidiDeededevKaxbm entrelacés que le veut séipai^ aivec 'Yioleoce; leurs malne, qui «'étaient caj)prochées Boos la tabk ^ se désunirent , et leurs deux visages se co4ivrireBt <de la même rougeur.

Thaéée.^ pour ne pas trahir son embarras^ s'écria aussitôt :

<( Vous avez niison , mensieur le notaire. ^Ëca^rté est sans doute un beau lévrier^ quant ii l'apparenoe ; et s'il était aussi habile à la saisie...

— A la saisie? eria le notaire, jhob chien Xavori ne serait pas habite à. saisir? » Tbadée s'eBis)res$a de témoigner tout som contentement qu'un si beau chien fût en même temps ûi parfait; en âtjoutant 'qu'il était fâché de ne l'avoir aperçu qu'au retour delà fQrèt, et de n'avoir pas eu Toccasion d'apprécier ses^esoellentes qualités.

A ces mels l'assssseur frémit; il laissa échapper, son verre, «et (jeta /Sur Thadée un reg^d de basilic; il avait le verbe moins haut que le notaire; moins remuant que lui^ ilétait de petite taille et très-susceptible : mais il se fsûsait redouter partout^ dans les bals comme dans les diétines^ car on disait qu'il avait dans la langue le dard d'une vipère. Ses jeux de mots étaient si mordants , ses railleries si acerbes, qu'on aurait fpu les faire imprimer dans un almanach. Autrefois riiDhe,ilatait.taujfc dépensé, l'héritage de son père et la part de ses frères, ipoiur £gurer dans le ^and monde. Il avait depuis peu aûCQpté un emploi du gouvernement^ aûn de jouir de quelque importance dans le district; U aimait beaucoup la chasse, autant à cause de l'amusement qu'elle lui procurait que pour lessoss du cor et 'la vue des traqueurs, qui lui rappelaient les années de sa jeunesse, ces années où il avait à lui seul de nombreux chasseurs et des chiens renommés. De toute sa mente, il ne lui restait plus que deux lévriers, e* encore voulait-on dénigrer le meilleur!

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11 faut savoir a^ussi qu'il faisait uiie cour .assidue à Télimène^ dont il semblait éperdiunent amoureux ; tout en regrettaot de s'être laissé prendre dans ses filets : car il la voyait à présent occupée à pêcher un autre poisson. Il s'avança donc vers Thadée lentement^ en caressant ses favoris, et dit av4K5 un sourire sur les lèvres, mais un sourire plein d'iine mortelle ironie :

tt Vous avezbien, messieurs, une célèbre académie à Vilno ; mais je doute (ju'on vous y ait donné des notions bien justes sur les lévriers : on en pense autrement à Varsovie , à Krakovie^ et autrement chez nous, au vills^e. Nous avûpsun vieux proverbe : un lévrier sans queue ressemble assez à un gentilhomme saos emploi; la queue contribue aussi à la légèreté d'un lévrier^ et vous considérez, monsieur, comme une qualité dans un chien, le manque de cet ornement? Au reste, nous pouvons soumettre cette question à la sagacité de madame votre t^nte ; car, quoi(}ue madame Télimène ait habité la capitale^ et qu'elle sqit revenue depuis peu dans nos contrées, elle s'entend mieux à la chasse que nos jeunes chasseurs : tant U est vrai que rexpérience nous vient avec l'âge. »

Thadée, sur qui venait de tomber inopinément eetjte bourrasque , se leva tout abasourdi ^ se tut quelques instants ; mais son regard s'attacha sur son adversaire et devint de plus en plus mena;Çant. Heureusement, le président vint à éter.»uer deux fois : Vivçttî cria-t-on de toutes parts ; il salua, et fit résonner lentement sa tabatière d'or garnie de diamants , au milieu de laquelle était le portrait du roi Stanislas : ce prince en avait fait cadeau lui-même au père du président et celui-*ci faisait honneur à son héritage. Quand il frappait des doigts sur le couvercle , c'était un signe qu'il allait prendre la parole; tout le monde se tut avec respect en écoutant ces mots :

(( Puissants ijeigneurs et frères, le forum des chasseurs

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Id2 THADSS SOPLIÇA. |

ce sont les prairies et les forêts; je ne décide donc pas de j

pareille cause au logis : je lève la séance et la renvoie à de J main. Je défends aux parties de coAinuerà plaider; huissier ! portez la cause sur le rôle de demain. Le comte aussi doit venir avec tout son attirail de chasse; et vous aussi, monsieur le juge , mon voisin , vous, madame Télimène , i

vous toutes, mesdames et mesdemoiselles, vous viendrez avec moi : nous ferons une grande chasse d'apparat, le sénéchal ne nous refusera pas de nous accompagner. » En parlant ^ ainsi, il offrit une prise de tabac au vieillard. I

Le digne sénéchal était assis à l'autre extrémité de la \

table, parmi les chasseurs; il écoutait, les yeux fermés, sans dire un mot, quoique la jeunesse lui demandât souvent son avis, car personne mieux que lui ne s'entendait à la chasse. Longtemps encore il resta silencieux et absorbé » dans ses pensées, avant que de prendre la prise qu'il pesait entre ses doigts ; puis il éternua à faire retentir toute la salle, i

et , secouant la tête , il répondit avec un sourire plein d'à- |

mertume :

« Oh ! combien ma vieillesse et m'étonne et m'afflige ! Que diraient les chasseurs s'ils voyaient Une société composée de tant de gentilshommes, de seigneurs , occupée à discourir |

sur la queue d'un lévrier î Que dirait le vieux Reytan , s'il ^ ressuscitait? Il s'en retournerait à Lachowicze et se recoucherait dans sa tombe 1 Que dirait le vieux palatin Niesiolowski^^, lui qui, jusqu'à ce jour, possède les meilleurs !

chiens courants du monde , qui a deux cents chasseurs, selon Tancienne coutume, et cent chariots de filets dans son château de Woroncza, et qui, depuis nombre d'années, ,

enfermé dans son château comme un cénobite, n'accepte plus aucune invitation de chasse? 11 a refusé même Bialopotrowicz ^^ ! car que ferailril dans ces parties ? la belle gloire pour un si grand seigneur , d'aller, comme on le fait aujourd'hui , courre de misérables lapereaux ! De mon temps.

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L*INTÉaiBUB. U8

monseigneur^ dans le langi^e des gentilshommes , le sanglier. Tours, l'élan^ le loup, étaient appelés gibier de nobles; quant aui animaux n'ayant ni boutoirs, ni cornes, ni griffes , on les abandonnait aux mercenaires , à la valetaille. Jamais un seigneur n'aurait voulu toucher à une arme profanée parle menu plomb! On avait bien aussi des lévriers; et si , au retour de la chasse, quelque pauvre lièvre venait se blottir sous les pieds des chevaux, on lançait après lui , pour la forme, une meute : et les enfants du seigneur, montés sur des poneys, prenaient plaisir à le poursuivre sous les yeux de leurs parents, sans que eeux-ci daignas* sent honorer cette chasse d'un regard , bien loin d'en faire l'objet d'une querelle. Que votre seigneurie, monsieur le président, veuille donc révoquer ses ordres et me dispense de l'accompagner à une pareille chasse; car je n'y saurais mettre les pieds : je suis un Hreczecha, et depuis le roi Lech jamais un fils de mes ancêtres ne s'est amusé à courir le lièvre ! »

A ces mots, le rire des jeunes gens couvrit la voix du sénéchal ; on se leva de table , le président donna Texempie : cet honneur était; dû à son Age et à sa dignité. Il saluait , en marchant, les dames, les vieillards et les jieunes gens. Après lui, venait le frère quêteur; tout près du bernardin, le juge. Sur le setiil de la porte , ce dernier offrit le bras à la présidente, Thadée à Télimène, l'assesseur à la fille de l'écuyer tranchant , enfin le notaire à mademoiselle Hrezecha.

Thadée, avec quelques-uns des convives, alla se coucher dans la grange. Il se sentait a^ité, mécontent, triste; il repassait en lui-même tous les événements de la journée, sa rencontre du matin , le souper près de sa jolie voisine ; mais c'était surtout le mot de tante qui lui revenait sans cesse comme le bourdonnement d'une mouche importune. Il aurait bien désiré questionner Thuissiersur madameTélimène ,

mais il a'avaii pu le rencontrer. 11 n'avait pas trouvé davantage le sénéchal; car> de auite après le souper^ comme de bons serviteurs^ ils. avaient tous deu3L suivi les hôtes afin de préparer leurs chaoïbresàcoucher. Les vieillards et les dames occupaient La maison seigneuriale; Tbadée avait été chargé de conduire, au nom de son oncle ,' les jeunes gens dans la grange , sur le foin odorant.

Une demi-heure après ^ dans toute la maison régnait un silence aussi profond que dans un cloître après la cloche de Tangéluft^ interrompu seulement parla voix du gardien nocturne. Tous s'endormirent; le juge seul ne fermait pas les paupières. Comme un général la veille d'une bataille^ il dresse le plan de la. journée du lendemain ^ il donne ses ordres aux intendants^ aux gardes champêtres, aux secrétatres> à la fepme de charge^ aux chasseurs et aux valets d'écurie; il conirôle tous les comptes de la journée, et dit enfin à l'huissier qu'il est prêt à se déshabiller; l'huissier luidénouesaceinture,une ceinture de Sluçk %une ceinture de brocarl à laquelle pendent des franges épaisses con^me des aigrettes : d'un côté elle est en or, avec des ûeurs pourpres ; de l'autre, elle est e& soie noire avec des carreaux d'argent* Une ceinture pareille peut se porter des deux côtés i l'endroit, tissé d'or, pour les joiirs de fête ; l'envers, plus foncé| pour les jours de deuil. L'huissier Protais possédait seul l'art de la dénoua, delà plier; c'était justement ce qu'il fatsaii lorsqu'il reprit en ces termes :

a Ai-je mal fait de transporter les tables dans le viei^ château? Personne n'y a perdu; et vous, monseigneur, vous y gagnerez pe^it-èife : car c'est bien ce château qui est en litige. Dès aujourd'hui , nous avons acquis des droits sur ces ruines; et , malgré tout l'acharnement de la partie adverse, je prouverai qu'il nous appartient. Celui qui invite des hôtes h souper daas un «château ne prouve-t-41 pas qu'il le possède ou qu'il en i^reid possession fle/aciof Nous '

l.'l3!itéBtfttlA* litô

teqnctroiiB le létnÀignage de nos advemaires; je me souviens de mainte cas pareiis qui se' sont présentés. •« n

Le juge 4lormadt déjà ; lliais^r se retira sans bruit > et s^assitsoos le vestibnle dei^aat une chandeUe. Il sc»rtit de sa poohe un livre qu'il portait coustamaient sur loi comise un livre d'heures ; il ne s^en séparait jamais > ni au logis 9 RtenToyage : c'était le rôle des anciennes plaidoiries du tsi*' hunal. Là étaient inscrites par ordre chronologique les causes que jadis il avait appelées lui-même ou dont plus tard il avait eu connaissance. Pour le vulgaire ^ ce jrôle n'eût ^ qu'un catalogue insignifiant de noms pris au hasard ; pour l'huissier, c'était le caire d'imposants tabieats. Il se mit donc à le lire avec reeneilleoient : « Oginski contre Wizghird , les dominicains contre Rymsza , Rymsza centre Wysoghierd^Radziviil contre Wereszczaka, Ghiédroîç contre Rodultovrski y Obuch<^wioz contre la commune juive , luraha contre Piotrowski, Malewâki contre Miçkieviricz, enfin le comte contre Sopliça. » Tout en lisant ces noms , il repassait dans sa mémoire ces causes célèbres , toutes les^phas® de ces procès mémorables; il revoyait la cour, les parties, les témoins; il se revoyait lui-même, avec son justaucorps blanc, son suvteuigros->bleu, ^n face du tribunal, lorsqu'une main sur la poignée die ison. sabre, et de l'autre appebnt la fiartie adverse à la barre, il criait : «Sitencir , messieurs ! » Bientôt, sessouvenitsae confondant av«e ses rêves, s'endormit peu à peu le dernier buissier-audiencier du grand tvibamâ de la Litbuanle.

Tels étaient les amusements, le^diacus^mons et les repas dans un paisible village lithuanien, à cette époque où le reste du monde nageait dahs les lames «t le sang; alors que ce héros, ce dieu de la guerre^ entouré d'une iiuée de légions, traînant un millier de canons à sa suite, attelant à non dbastàe triomphe l'aigle d'<n: Jtvee l'aigle d'argent, courait des déserts de la Libye aux eomm^ des Alpes, «oyés

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156 THADIB SOPUÇA.

dans lesciéuic : foudroyant coup sur coup led Pjrramidea^ \e Thabor, Marengo, Ulm , Âusterliiz. Devant lui court la Victoire, derrière lui marche la Conquête. La Renommée, témoin de mille hauts faits, porte au son de la trompette, mille noms héroïques des bords du Nil jusqu'au septentrion ; et sa voix rebondit aux rives du Niémen, en frappant sur le rocher des rangs moskovites : muraille qui défend Tappcoche de la Litbuanie à un nom plus formidable pour ces barbares que la peste, celui de Napoléon Bonaparte l

Néanmoins, de temps à autre, une nouvelle tombe au milieu de la Lithuanie comme un météore ; souvent un vieillard , privé d'une jambe ou d'un bras, recevant l'aumdne qu'il avait implorée, s'arrêtait et jetait de tous côtés des regards de défiance; puis, quand il n'apercevait dans la maison ni soldats russes, ni calottes juives, ni collets ronges, il avouait son état : soldat des légions, il rapportait ses vieux os dans sa patrie , qu'il n*avait plus la force de défendre. Il fallatt voir alors comment toute \a famille du seigneur, comment tous les serviteurs l'entouraient, l'embrassaient, étouffant de sanglots. 11 s'asseyait à la table, et racontait des histoires plus merveilleuses que des contes de fées. Il disait comment le général Bombrovski marchait d'Italie en Pologne^^, comment il avait rassemblé ses compatriotes dans les champs de la Lombardie , comment Kmaziewicz donnait des ordres du haut du Gapitole , comment il avait jeté aux pieds des Français cent étendards sanglants conquis sur les Césars^; comment lablonowski avait conduit sa légion du Danube jusqu'au pays où l'on récolte le poivre 7«, où croît le sucre, où fleùrisisent les bois parfumés d*ùn étemel printemps : c'est là que le général polonais combat les nègres et la peste en soupirant après sa patrie.

Ces discours du vieiMard circulaient mystérieusement dans le village. Le jeune homme qui les avait entendus dispa-

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l'iutéri^ub. 157

rafssait swbiteinent de la maison et s'enfuyait en secret à travers les bois et les marais ; poursuivi par les Russes^ il plongeait dans le Niémen^ atteignait entre deux eaux le bord qui appartenait au duché de Varsovie; et ià il entendait ces douces paroles : « Sois le bienvenu^ camarade! » Mais^ avant que d'aller plus loin , il s'élançait sttr wne colline et criait aux Russes, à travers le Niémen : c< Au revoir ! » C'est ainsi que s'échappèrent Goreçki , Paç , Ohùchowicz , Piotrowski,Obolewski,Rozyçki, lanowicz, les Mierceiewski, Brochoçki, les Bernatowicz, Kapsç,Gédymin^ et d'autres que }e ne saurais dénombrer. Ils quittaient tous leurs parents ^ leor terre chérie et leurs biens, confisqués au profit du trésor du tzar moskovite.

De temps à autre, arrivait en Lithuanie un frère quêteur d'un couvent étranger. Lorsqu'il avait fait plus intime connais* sance avec les seigneurs de la maison, il déployait einiontrait une gazette qu'il avait cousue dans son seapulaire ; là étaient consignés et le nombre des soldats et le nom de tous les chefs des légions, avec la relation des victoires de chacun ou dé sa mort. Pour la première fois depuiis de longues années 3 la famille avait des nouvelles de son fils vivant, couvert de gloire, ou mort au champ d'honneur. On prenait le deuil, mais on n'osait dire de qui; seulement on le devinait dans la contrée : et partout la morne tristesse ou la joie secrète de leurs maîtres était la seule gazette des paysans. 11 est probable que Robak était un pareil frère quêteur. Souvent II conférait en particulier avec le juge; et , après chacun de ces entretiens, il s'ébruitait toujours quelque nouvelle dans le voisinage. Les allures de ce bernardin trahissaient qu'il n'avait pas toujours porté le capuchon, que ce n'était pas entre les murs d'un cloître qu'il avait vieilli. H avait au-dessus de l'oreille droite, vers la tempe, une lai^e cicatrice; et dans sa barbe on apercevait les traces récentes d'un coup de lance ou de feu ; certes ce n'était pas

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t5d THAP^B SO^UÇA.

en iisaBt scm bréviaire qu'il avait reçu ces blessures. D'ailleurSj ce n'était pas seulement son regard et ses cicalriees qui trabissaient en lui son caractère martial ; c'étaient en core tous $es mouTements et le son même de sa voix.

Pendant la messe , quand il se retournait^ les mains levées yera le peuple, pour prononcer le Vommus vabiscwn^ maintes fois son mouvement était- si brusque et si agile ^ qu'on eût dit qu'il faisait demi-tour à gauehe au commandement de non officier; et les paroles de la liturgie pre* naient un tel acc^l dana sa bouche, qu'on eût dit d'un capitaine à la i&iiR d« son escadron : au point que les entants de chœur s'en étaient aperçus. Il conn^ssait aussi les affaires publiques mieui que la vie des saints ; souvent pendant ses (pètes, il s'anrôtaÂi dans la ville du district. U était en général très-^alfainé ; tantôt c'étaient des lettres qu'il recevait et qu'il n'ouvrait jamais devant un étranger : tantôt c'étaient des messages qu'il envoyait, mais où ? pour qui ? U ae k disait jamais. Souvent, la nuit , il s'esquivait pour atter visiter quelque maison seigneuriale, et sans cesse il parlait à }'m*eille de8g6ntiislK>fnme&. Il parcourait conti* nueUement les villages d'alentour, dirait dans les cabarets, jMA il entamait des diacnasions avec les paysans, et toujours ' mr qii^kiue Sjujet politique. Maintenant, lorsque tous dor* maient, Uréveilla lejuge ets'entretint longtemps avec lui. Il le prévint, en sortant, qu'il ne pourrait dire la messe ba^se aux * cbftsseui^; car le lendemain, dimanche, il devait prêcher dans l'église paroissiale; mais il attendrait, disatt^l, leur re* tour dans l'auberge voisme, ou Men même, s'ils tardaient à le rejoindre, il irait au^levanl d'eux.

tX CttÂTSAU. U9

LE CHATEAO.

SowwAtRC. — Chasse attx lévrierB, Hdftv prt* att gfte. <^ Oti hôte dans le château. -^ ]> derntor porto^lefs eu Bofenko vaeoate TblrtoiM dn dernier de ses maîtres. — Coup d'œil sur le verger. La jeune fille aux ooocomlMvs. — Le d^euner. — Anecdote de Saint-Pétersbourg racontée par Téllmène. — Nouvelle explosion de Ta quereHe an sujet d'Éeoiirté etde Faucon. — Interventioii dePabbé.*^ teséoéchaL -- Le pari. •>- La ehasée aux ébaftpIgAditt»

Qui de vous peut avoir oubKé ces années oà>j6uiie hottime, le fusil sur répaule^ vous âllieiieilstfflaiità travers cbampet Aucun fossé, aucune haie n'arrêtait vos pas; mèaie après avoir franchi, sans y prendre garde, la itinite des guérets du voisin. Car en Lithuatiie le chassetiir, c'iest le nantonnier sur la mer ; il va où il veut, et prend le'dieaiii ^e bo» lui semble. Tantôt, semblable à ma prophète^ il regarde k eiei ; car dans les nuages il y a une foule de signes intelligibles pour Fœil du chasseur t tantôt,. semblable à un aéeromant, ilinterrogela terre, qui lui répond par des milliers de voix , tandis qu'elle est muette pomr l'oteiUe du citadin.

1d, la bécassine se fait entendre sur la prairie; je ia chercherais en vain : elle navigue dans les hautes herbes eotane un brochet dans le Niémen. Là, j'entends retentir aunk»sus de ma tète la clochette matinale du printemps , l'alouette également cachée dans les profondeurs des eieiix. ^us Ioûd Taigle, battant l'air de ses larges ailes, effraye les moineaux cdmme la comète efD-aye les tzars de Moskou ; et l'épervier, suspendue la Voûte azurée, agite les siennes comme un papillon sm» une épingle , jusqu'à -ce ^il aperçoive dans la prairie un oiseau ou tm Ifèvte : ttlors il lombtt sur lui comme* une étoile filante.

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160 THÀDEE SOPUiÇA.

Quand Dieu nous permettcra-t-il de retourner de notre pèlerinage et d'habiter de nouveau la maison natale ; de servir dans cette cavalerie qui fait la guerre aux lièvres, ou dans cette infanterie qui porte le fusil contre les oiseaux? Quand viendra le temps où nous n'aurons plus besoin pour toutesarmes que de faux etde faucilles; où, pour toutes gazettes, nous ne lirons plus que les registres de nos terres?

Déjà le soleil s'est levé sur Sopliçow ; il dore le chaume des toits et se glisse parles lézardes dans la grange. [L'or purde ses rayons s'épanche sur le foin vert, tout frais et parfumé, dont les jeunes gens avaient fait leur lit; et par les trous du chaume noirci, il jaillit en bandes scintillantes , semblables à des rubaoâ dans une tresse de cheveux. La lumière matinale vient agacer les lèvres des dormeurs, de même qu'une jeune fille armée d'un épi, qui veut réveiller son amant. Déjà les moineaux pépient en sautillant sur les toit? ; déjà par trois fois le jars ji jeté son cri joyeux, auquel ont répondu en chcBor les eanards et les dindons ; et déjà l'on entend le mugissement des beatiaax qui se rendent dans les pâturages*

Le» jeunes g^s se lèv^t«,Thadée dort encore : car il s'est endormi le dernier. Il était ^rti tout agité du souper de la veiUe; au chant du coq, il n'avait pas encore fermé les yeux : à fprce de se tourmenter sur sa couche il s'était noyé dsms le foin, il dormait d'un sommeil profond, lorsqu'un courant d'air frais vint frôler ses paupières; la porte de la grange s'est ouverte avec fracas, et le frère Robak ^itre en criant : Surge^ pmr! et en agitant au-dessus de ses épaules les nœuds de sa ceinture. Déjà l'on entend dans la cour les appels des chasseurs; on amène les chevaux, on sort les voitures , à peine la foule peut-elle tenir dans la cour :les^ cors résonnent, on ouvre le chenil, une troupe «'de lévriers s'en précipite en aboyant joyeusement. En apercevant les chevaux des piqueurs, les meutes des traqueurs.

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