LE CHATEAU
ils bondissent comme écervelés dan» la cour, et viennent d'eux-mêmes tendre un cou docile aux colliers. Tout présage une bonne chasse. Le président donne enfin Tordre du départ. Les piqueurs vont au pas^ Tun à la suite de l'autre; mais ayant franchi la porte^ ils se déploient sur une ligne de bataille. Au milieu se trouvent^ Tun à côté de l'autre^ le notaire et Tassesseur. Tout en se jetant parfois un regard d'animosité, ils s'adressent des psuroles amicales^ comme des gens d'honneur qui vont vider une querelle par un duel à mort. A les entendre , on serait loin de les croire ennemis. Le notaire tient en laisse Écourté ^ Tassesseur Faucon. A quelque distance^ viennent les dames en voiture; les jeune» gens à chev^l^ galopant aux portières, s'entretiennent avec leurs belles.
Le frère Robak se promène à pas lents dans la cour^ achevant sa prière du matin. De temps en temps il jette un regard sur Thadée, fronce le sourcil en souriant; enfin il Tappelle par un signe. Thadée fait approcherson cheval ; Robak le menace du doigt ; mais ^ malgré ses prières et ses questions > il ne veut pas s'expliquer plus clairement sur ce qu'il médite. Il ne daigne ni lui répondre ni le regarder; seulement, il relève son capuchon et s'en va fîuir ses prières. Thadée court rejoindre les chasseurs.
Ils venaienl d'arrêter leurs lévriers au moment même ; tous étaient immobiles à leurs places, s'imposant réciproquement le silence. Tous les yetix étaient dirigés vers une pierre près de laquelle se tenait le juge. Il avait découvert le gibier; et, par ses gestes, cherchait à expliquer ses ordres. On avait compris, et Ton s'était arrêté. L'assesseur et le notaire s'avancent au petit trot, par le milieu du champ. Thadée, plusrapproché, les devance, se place auprès du juge, 'et cherche des yeux de tous côtés. Il y avait longtemps qu'il n'avait été dans les champs; il lui était donc difficile d'apercevoir le lièvre à travers les sillons grisâtres , et surtout au
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16i THADÉB 9<y^LIÇÀ.
m'Hteu deipiéttrès: toais te Jage le lui montra. Le pauvre aaimal étaH accroupi ^usuh inoeliôD ^ s'aplatissant^ dressant les oreilles ; son éftîl tonge avait rencontré les regards des efaasseuis : et^ eomme fasdné par reffh>i da soil qui le menaçait, il ne pouvait Ten détacher. Il restait sous sa pieire^immobilecototaeefle. La poussière s'étend de plus en phis sur la 'plaine, Écourté toujours en laisse, près de lui Tagitc Faucon , et derrière eux Tassesseirr et le notaire , côte à côte,s'éCrtaQt : «Hare, hare!» Tous disparaissent dans un nuage de poiussièrè*.
Pendant qu'on pWirstriVait ainsi le lièvre, apparut le comte loi-^ètee i^rès du bois aliénant au château, ^n savait dans les •eiiVîrofts que ceseSgtfewr n'anvvait^jamais àlTieure. Il IV vait oubliée èi doi^mir ; aussi, était-ilde tt^s-mau vaise humeur contre ses domestiques. Ayartt aperçu les chasseurs au milieu des champs , il pr?t le trot pour les rejoindre. Il laissait flofUer dans l'espace iftte grande redîhgote à l'anglaise, blanche et kmguè. Derriè^re lui se tenaient achevai des valets , en chapeatfx^birs, pelfts 'et luisants comme des champignons*, en Jaquettes, (lu bottes à revêts, en pantalons blancs. Ain^i bffalJl6s, oncles Appelait dans son palais des jockeys.
Les chasseurs s'étaient rassemblés dans la plaine , quand le comte arrêta son cheval en face du château. C'était la première fois qu'ille voyait le matin; à peine croyait-il que ce fussent les mêm^s murs , tant la lumière matinale lui paraissait avoir avivé, embelli, tous les contours de l'édifice. Il démettra stupéfait devant cette perspective si nouvelle ; la tour lai semblait deux fois plus haute au milieu des vapeurs du matin; ie toit en feir-Wanc était doré parle soleil : à travers les grilles brillaient le peu de vitres qui n'avaient pas été brisées, sous les rayons splendides du sdleil levant, qu'elles décomposaient en mille arcs-en- ciel. L'étage inférieur était c<ytiv^rtd^an voile de brouillards qui en dissimuliait les lé-
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IB CHATifcAt). tm
zardes et les brèches. Lescrlft des chMfêdndans le lointoni venaient^ apportés par les vents ^ se répercwteir en mille échos sous les voûtes du château. On aurait juté qu'ils en "àortaient; qu'à la faveur du broufRard on avait irelevé ces murs^ on les avait peuplés de nouveaux habitants.
Le comte aimait rextraordînaire^ le neof ; il rappelait romantique^ et prétendait avoir beaucmip d'itfiagination En effets c^était un grand original. Souvent, en courant le renard ou le lièvre, il s'arrêtait brusquement et levait vers le ciel un œil mélancolique, connne un ehal qui aperçoit des moineaux au sommet d'un sapin.Souvent, sans«hien, sans fusil, il errait dans les bois comme un conscrit réfraetaire; souvent il s'asseyait au bord d'un ctair ruisseau, il restait immobile, la tète penchée Sur Tonde comme un héron qui des yeux dévore les poissdns. Telles étaient les singulières habitudes du comte. Tout)e monde disaiit qu'il lui manquait quelque chose. On le rèspeciaiit poinrUiat; il était noble de vieille souche, très*ri€hé, plein é^ bonté pour ses paysans : affable aveicses voisins, «t mette a^vec les juifs.
Son cheval, détourne de sa toute, se toit à trotter à travers champs jusqu'à la porte du chât^u. Le comte solitaire poussait de fréquents soupirs; il regarda les ruines, prit du papier, un crayon, ^et se mit à dessiner. Tout à coup il aperçut, à une vingtaine de pas, un homme, un amatemr de sites comme lui, qui, la tète en l'air, 'les mains da«s les poches, semblait compter les pierres du dièleau. Il le reconnut à Tihstant, mais il dut l'appeler plusieurs fois avant que Gervaîs l'entendît. 'C'était un gentilhomme, serviteur des anciens seigneurs du château, et le seul qui survécût à ses maîtres. Grand ^vieillard à cheveux blancs, il 'avait le visage sillonné de rides, triste, sévère, mais annonçant pourtailt U vigueur et la sarité. Sa gaieté avait passé en proverbe parmi les genliléhommes; mais depuis <le
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i64 TUAME SOPLIÇA.
combat témoin delà mort de son maître, il était tout changé^ .et depuis maintes années iln'assLstait plus ni aux fètespatronales^ ni aux noces : on n'entendait plus de ses saillies^ on ne voyait^phis de sourire sur ses lèvres. Il continuait à porter Tancienne livrée des Horeszko : un habit chamois à pans bordés d'un galon jaune, probablement d'or autrefois, maisdont il ne restait plus que les fils. Sur ce vêtement était brodée la demi-chèvre, armoiries de ses anciens maîtres; aussi toute la contréeappelait-elle le vieux gentilhomme Demi-chevreau, Quelquefois cependant on l'appelait aussi mon-petU-mciitre, son mot favori, qu'il répétait sans cesse ; d'autres fois VÉbréchéy à cause des .cicatrices ou brèches dont sa tête était couverte; mais son véritable nom était Rembaïlo : je ne connais pas ses armes. Il se donnait le titre de porte-clefs ou sommelier, parce que jadis il en avait exercé les fonctions au château, et dès lors il ne cessait de porter un trousseau deckfssuspendu à sa ceinture par un ruban à houppe d'argent, quoiqu'il n'eût rien à ouvrir ni fermer, puisqu'il n'y avait plus de portes. Cependant il en avait retrouvé deux qu'il avait fait réparer et replacer ; et tous les jours il s'amusait à les ouvrir. Il avait élu domicile dans une des chambres vides. Il aurait pu vivre chez le comte à ne rien faire, mais il ne l'avait pas voulu ; car il se sentait triste et mal à l'aise partout où il ne respirait pas l'air du château.
Dès qu'il aperçut le comte, il ôta son bonnet, et salua respectueusement le parent de ses maîtres, en inclinant sa tète chauve, luisante et sillonnée comme une râpe par de nombreux coups de sabre. Il y passa la main, s'approcha, salua encore une fois, et dit tristement :
« Mon petit maître, monseigneur, pardon si je m'exprime ainsi, très-illustre comte, c'est par une vieille habitude et non par irrévérence. Tous les Horeszko disaient : mon petit maître. Le dernier panetier, mon patron, se servait de cette ex-
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LE OHATSAcU. 165
pression. £s1ril bien vrai> mon petit maitre> que vous tous monfrez avare de soas pour le procès, et que vous eédex ce château aux SopUça? je ne l'aurais pas cru^ mais on ai parle dans tout le district, y» Aces mots, il jeta un regard sur le château, en poussant de profonds soupirs.
« Qu'y a-t-il là d'extraordinaire? demanda le comte. Les frais sont grands, Tennui l'est encore plus : je veux en finir. Le gentilhomme traîne raffaireen longueur, iLs'entâte, il a compris qu'il me ferait céder de guerre lasse. Et vraiment, je n'insisterai plus; je déposerai les armes aujourd'hui même : j'accept^ai les conditions de l'aecord telles que le jugement me les offrira. i»
— De l'accord ? s'écria Geryais, de l'accord avec les Sopliça, mon petit maître? » En parlant ainsi, il faisait une grimace, comme étonné lui-même de ce qu'il disait, (c Accord avec les Sopliça, mon petit maître? monseigneur veut rire. Le château , la résidence de^ Horeszko passer entre les mains des Sopliça! Daignez seulement descendre de cheval, monseigneur; entrons dans le château, que monseigneur le voie! Mais monseigneur ne sait pas ce qu'il fait ! Ne vous en défendez pas, descendez , . monseigneur! » Et il lui tenait l'étrierpour L'aider à descendre. Ils entrèrent. Gervais s'arrêta sur le seuil du vesti* bule.
« Ici, dit-il, ici s'asseyaient souventles anciens seigneurs, entourés de leur cour, après l'heure du dîner. Le maître accordait les différends entre les paysans; ou, dans sa bonne humeur, il racontait à ses hôtes diverses histoires curieuses : ou bien il riait de leurs propos et de leurs plaisanteries. Lajeunesses'amusait dans la cour, soit à faire des armes, soit à dompter les cheveaux turksde monsei* gneur. »
Ils entrèrent sous le vestibule, u Cet immense vestibule, reprit Gervais, n'est pas pavé d'autant de dalles.
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106 THAD^l SOPLIÇA.
iBonseigiieor^ que l'on y a vidé de ionneduit de vm dans le ftmn terapsT. Les ttmneanx étaient tirés de k cave^ à Faide de tcon eeintiireft d'or^ par les nobleà invités à la diète ou à la diéline du district^ à la chasse on la fâte de monseigneur. Pendant le repas ^ sur cette galerie, étaient des mosieiens qni JdHaiént dés orgues et de mille autres instruments! Et, quatid on portait nne santé, les trompettes tonnaient du haut dés gâteries comme au jour du jugement dernier. Les santés se siiccédaietit saiss interruption. La pmiiiière était ceHedeSa Majesté te roi; on en portait ensuite ane seconde au priÉial, puis è la reine, puis aux nobles, puis à la République I enfin, à la cinquième coupe vidée, on proposait là âatité de lotit le monde : embras* sons^Bous» C'était alors des vivat commencés avec le jour et qui 0é prolongeaient jusqu'au lendemain. Dans la cour, les équipages et leè toitures étaient tout prêts à reconduire chîSNAin che2 soi; i»
IH avaietlt déj^ !&àvièr^ piusrieur^ chambres; Gervais^ qui ne paHàit piu^, drrêtait ses regards tantôt sur la muraille, taMÔtéhr M vèûte, évoquant ici nn souvenir triste, ià ttta BouVfettlîf Jcjjfetfx. Ott«*qttelfois, comme pour dire : t< tout e^l fihi! i» il ^ècoukit tristement la tête; d'autres fois il Agitait la main. t)n voyait que ses souvenirs mêmes étaient un tourment pour lui, et qu'il aurait voulu les chasser. Ils montèrent enfin dans une grande salle de l'étage supérieur, jadis lambrissée de glaces. Klles avaient été entcvéeSi il h'ën restait plus que le^ cadres. Les croisées étaient vettvesde l^rs Vitre»; un balcon donnait sur la cour, en fàee de la porte. En entrant, le vieillard, inclinant sa tête pei^sive, se cacha le trsagedàns les mains. Quand il le découvrit, il offrait tes traées d*un profond désespoir. Quoique le comte ne sût pas ce que tout cela signifiait, il ne put se défendre d'uhe certaine émotion en apercevant le visage dti vieillard^ il lui Serfa la main. Après un moment de si-
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> |,B CHATIAIS. t67
I knce» Gerv^ifty élffswt lu main dfoile «H i'agitaiU 4«n3 to
I airs^ reprit en cos moU :
r « Mon petit m^ltre^ il n'y a pas 4'aûcoi^d poa^Ublf ^atffe Sor
pliça et HoreszKo ; ot, «'e$t k sang d«£ Hpre^zkjoqui coak en vous, monseigneur, bien que p^ir 1^ femmes. Ydusètf» parent du panetier par votre mère, U ûUe du veacur, qui était née. elle-même del^ /seconde fiUe du casteUanii lequel, comme on le ^ait, ét^it roncic de mm maître, Ëeoi^iE, monfiçigneur» Thi^toire de votre f^opr« fiimiUe, histoire qui
I se. passa dans cetiç salte mème> ^t non daii4 mA antre. « Feu mon patron, 1^ panetier, \^ jj^emi^r seigneur du
^ district, riche, de n^i^sance Ulu^trç, fuyait un «eul enCant, une fille belle comme un ^nge ; wiftii étaitreUe «ourtiaée par une fople de jaunes et n^blea aeigneuFs, Dans le nom bre il y avait ua gr^uui Ibrouill^u, un f^railleur, Jaeques
f Sopliça, surnommé Palatin par plaisanterie. U avait, en effet^ beauçpup d'inQpcince dans le palatiaat; car il avait à ses ordres la famille desSapliçii, et disputait^ son gré d« leurs trois cents vol^9 : quoiqu'U ne possédât ri«ii lui-^mèwe, à Tei^ception d'ui| peiUt cbamp> /d'uo aabf e ^% d'uBe paire de grandes moustacl^es qpi l^i allaient d'une oreiUe à l'autre. Mou^eigjQeur le p^^^etier ipvitiai^ d^c souve»! ce erâne, et rhébergeait da»» to ç^4t^^> a l'ép^ue BuufUMit des diétinés, pour se r^si^re pppuJaire parmi ses parcnt|s et«e9 parti* sans. Ce barbu s'e^QrgueiUit de cet acoueill^acidUK, au point qu'il se mit en té^ de devenir le g^ndve de monseigneur.
^ 11 se présentait de plutS er» p^us souvent lau château sans y être invité; en un mot, il s'était insitaUé chez nous conme chez lui-même. 11 allait ^e déclarer, mais^Mi s'éAait aperçu
* de ses prétentions, et on }ui servit la soMpe Aoire 7^ U serrait possible qu'il eftt dqnnéjtaoQ YfKôk de la fiUe d«.panetier,mais eUç n'en laissa ri^ ivoirà «eB.pacents. C'étattdu
y temps de Kosciuszko. Monseigneur soutenait la constitution du 3 mai ; et d^à il assemblait la noblesse pour porter secgurs
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16$ TH AOÉB S0PL1Ç k .
aux coniéûéTés, lorsqu'une nuit les Russes Tinrent subite^ ment cerner le château. A peine eut-on le temps de tirer le mortier d'alarme, de fermer les grandes portes et de placer les barres de fer. Il n*y avait dans le château que raonsei* gneur le panetier, moi, madame, avec le chef de cuisine et deux marmitons, tous trois ivres, de plus, Taumônier, un domestique, et quatre heiduques, gens pleins de courage. Aux armes ! tous aux fenêtres! Une cohue de Russes s'avançait par l'esplanade vers la porte, en criant : hourra ! Nous fîmes feu roulant de dix fusil». 11 était nuit. Les domestiques tiraient sans reiâdie des étages inférieurs; monseigneur et moi, du balcon^ Tout allait bien malgré la consternation. Vingt fusils étaient rangés sur le parquet ; aussitôt que nous en avions déchargé un, on nous en présentait un autre : c'était l'aumônier, madame, mademoiselle et les demoiselles de leur suite qui s'étaient chargés de ce soin. Il n'y avait que tarois tireurs, et cependant le feu ne discontinuait pas. Les fantassins russes nous envoyaient d'en bas une grêle de balles , mais nous les èhauffions non moins vivement d'en haut, et à coups plus sqts. Trois fois ces manants se ruërent jusqu'à la porte, trois fois trois d'entre eux firent la eulb«ite. Ils se réfugièrent donc près du vieux trésor*, et déjà le jour commençait. Monseigneur le pa* rietier, tout joyeux, alla sur le balcon avec son fusil ; et, dès qu'un Russe montrait son nez derrière le trésor, il faisait feu, et ne manquait jamais. A chaque coup un schako noir tombait sur l'herbe, et déjà on n'en apercevait plus qne rarement. Voyant ses ennemis terrifiés, le .panetier pensa à faire une sortie ; il prit son sabre, et du haut du balcon donna ses ordres à ses serviteurs. Puis, s'étant tourné vers moi : a Suis-moi, Gervais! » me dit-il. Au même instant un coup de feu partît de derrière la porte ; le panetier bégaya,
* Le Lamusy appendice obligé de loate maison seigneariale. C'étail en temps le garde-meuble, le trésor, la cave et Tarsenal.
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devint rôuge^deerinipâle^ voulut parler^ cracha du sang, et f aperçus alors la balle qu'il avait reçue en pleine poitrine. En tombant^ monseigneur m'indiqua du doigt la porte, le reoonHus ce brigand de Sopliça ! je le reconnus à sa taille^ à ses mouâtadies ! C'est de sa main que le panetier a péri ; je l'ai vu : le brigand avait encore son fusil en joue, la fumée sortait encore du canon. Je l'ajustai; 11 resta là comme une borne. Deux fois je fis feu, deux fois je le manquai! £st«ee la colère, est-ce le désespoir qui me fit mal viser? l'entendis les sanglots des femmes, je me retournai... monseigneur n'existmt plus. »
Gervais se tut, il était inondé de larmes; puis il reprit : «Les Russes avaient déjà enfoncé la porte, car après la mort de monseigneuTi je n'avais plus la tête à moi, je ne savais pkiscequise passait autour de moi. Heureusement accourut à notre secours Parafianowiez avec deux cent Miçkiewicz de Horbalowicze, dont la famille nombreuse et pleine de bravoure, du premier jusqu'au dernier, haïssait depuis tm siècle celle des Sopliça. Ainsi périt un se^neur puissant, pieux et juste, qui eoMptoit parmi ses ancêtres des chaii^s sénatoriales, des gi^nds cordbns, des bâtons de grand-heiman. Il avacit été je père de ses paysans, le frère de tous les gentilsbommes> et il ne laissait pas de fils qui jurât siir son tombeau de le venger. Ifaiis il avait des ser^ viteurs fidèles ; je teignis de son Bang tine rapière, appelée e&nij. Certainement, monseigneur> vous aurez entendu palier de mon canif; il est célèbre dans toutes les diètes, les marchés et les diétines. l'ai juré de f ébrécher sur le cou desSoplifa ; je les ai poursuivis dans les comiees, dans les expéditions ?>, dans les foires; j'en ai haché deux dans une querelle, deux autres dans un duel : j'en ai grillé un en mettant le feu à sa maison de bois, lorsque nous fumes en expédition à Koreiicze avec Rymsza. Oui, je l'ai grillé comme un lamprillon ; et je ne saurais compter ceux à qui
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t99 THADte SAPLIÇA.
j'ai eimpé I93 oraill/es. U n'&A ve^te qu'un a\iipiel josqtt'à piéae^t je n'ai pas laissé 4» aou^^ir! C-estie ij^ropre frère du bapbu; il vil enoope^ilttre vanité de ge» richesses. Ses posBessioQs touchent au ehàteau des Hoveaskd ; il est con* sidéré dans le district^ il en est un des dignitaires : il est j uge^ et c'e^t à lul^ po]iseigaeiu% que vous voulez abandonner le eh^te^u? ^s p^eds indignes effaceraient sur ce parquiet les traces du sang de. monseigneur? Oh non ! Tant qiie Gervais aura de l'àm^ pour uneobol% tant qu'il aura asse? de force dans son petit doigt pour tenir 9on canif, qui reaite jusqu'à présent suspendu à' la muraille, un ^pUça n'aura pas ce château !
-7- Qb ! s'écriale c^mte en levant les mains, quel heureux pres$entii]$entnie fitis^it aime^r ces ruines ! Je neisavais cependant pas qu'ils renferj»a$seat un tel trésor, tant de scènes dramatiques^ tant d'histoires romanesques ! Dès que jfaurai repris aux S(opUça ce chàtean de xms pères, ô Servais, je t'en ferai bi|i^[rave! Ton récit m'a beaucoup intéressé. Quel diunmaf^ ^^ ^ n^ m'aies pas conduit ici au milieu de la nuit ! Jkapé d^s mon maateau, je me serais assis sur ces ruines; et toi, ta.mi'j^ui^ raconljé ces sqèae& sanglantes. Malhe^reiuseineat tu a'^s^pa^ f0çu de la iialUTe ungiand tftr lent ppur coatep. i^ai^puvenl.eateadu ou lu de.pai^lles lépndes; çhaque|}993iioir de lardon AngMeisre ^t en Ëco»se, ehiuiue cour ide comte §n AUamagne a été ie théâtre de quelque amurjU*^* Chaque famlle Hfaci^n^e, noble, puissante, conserve }a traiition.d'^n dranp^ sang^ptut, à'^m 47ahi$oa, quilèguent la veageance en.hérijtage>à »3s descendant». C'est la parenûère foisque j'entends parler en Pologne de paceiiles choses! ie sens en mpi couler le sang valeureux des Horeszl^o; je sais cç que je do^s ji ma gloire et à ma naû»sance. Oui, il faut que|e rpmp^ loute négociation ave^è les Sopliça, dussWasrilOtts 'On venir au pistolet ou à l'épée ! L'honneur l'ordonne!... »
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M Klit, s'élolgtte d'tan pas solétin^l, et Gervais fe siiit en silence. Le ednife s'arrête devant la porte, se parle à luimême^ jeftîB encore anregàM sur le château, santé achevai, et^ tout distrait, termine ainsi son monologue ;
« C'est dommage que ce Sopliça soit vieux, et qu'il n'ait ni femme ni fîlle dont je puisse adoter les charmes ! Si je faimaià, ^ns pouvoir obtenir sa main, le drame serait plus compleie. D'ati côté l'amour, de l'autre ledevôlr; ici lavengeafiee, là de tendres sentiments ! »
TèBt eii se parlant à lui-mêmie, il donnedë fêperoii à son cheval, qui s'élance vers la maison du juge. Au inême înstatit> du côté opposé, les chasseurs sortaient de la forêt. Dès qu'il les aperçut, le comte^ qui, par amour de la chasse, avait déjà tout oublié, voulut courir les rejoindre, en franchissant la porte cochère, le jardin, tes haies ; mais, à un détour, ayant jeté les yeux de côté, il arrêta son cheval prè^ delà haie : c'était celte d'un jardin pota^r.
Dés arbres ftultiers, bien alignés, ortibrageaîetttnn vaste espace. Âu-dessouê étaient des ptates-bafides. Ifci te chou ^ntiqwe, iticlîtifint son froht chftUVe, paraît mtWRter surte s<^rt des légumes. Là, m«triant ses gouisses aUi vertes tresses dé la tiarotte, le haricWt élancé lui sourit de èesniilleyeux» Çà et là le maïs agite son aigrette d'or ; çà «t là ort aperçoit le ventru melon d'eau égaré loin de sa tacine, et rendant visité aut betteraves rougissantes.
Les planches sont séparées par de petits espaces où croissent des tiges de chanvre; ondirait des sentinelles en ligne. Ce sot^t les cyprès dés légutoés, ihonaes, droits et verts; leurs, feuilles et leur odetir servent de défense aux platesbandfes : tàt, àtraveirs tetfrs feuilles, la vipère ri'ose^it se glisser, et leur odeur est mortelle aux chenilles et aux insectes. Plus loin s'étalent des fleurs de pavots ; on croirait qu'un essaimdépàpltt^s^'estpoisé sûr elles, •eh agitant leurà aitesôù sejouenttoutéstesnuaiites de l'arc-en-ciel, ou brille
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173 THADBfi 80PUÇA.
tout l'éclat des pierres précieuses : tant le pavot éMouit les yeux par la diversité de ses vifes couleurs! Au wUeu des fleurSfComineia pleine luneau milieu des étoiles^ le rond tpurnesol suit du levertiu couclier le soleil de son large disque flamboyant.
Au-dessous de la haie étaient de petits tertres^ longs et arrondis^ sans arbres^ sans arbustes', sans fleurs ; c'était le jardin aux concombres : ils y croissaient admirable-^ ment. Leurs feuilles larges et charnues avaient couvert les planches comme avec les plis d'un tapis. Debojut au milieu se tenait une jeune fllle, vêtue de blanc, plongée jusqu'au genou dans la verdure printanière. Les pimds sur les plates-bandes, le corps penché en avant, elle paraissait ne pas marcher, mai^ nager au milieu des hautes herbes et se baigner dans. leurs ondes. Sa tète était couverte d'un chapeau de paille. Le long de ses tempes flottaient deux rubans roses, et quelques boucles blondes s'étaient échappées de ses tresses dénouées. Elle avait un panier au bras^eUe tenait les yeux baissés let la main droite levée, comme si elle eût voulu attraper quelque chose. Gomme une enfant poursuit dans son bain joyeux de petits poissons agaçantses pieds mignons, telle cette jeune iille baisse à tout moment ses mains et son papier afin de cueihir le fruit qu'elle a toudié du pied ou découvert du regard.
Le comte, ravi de cette apparition divine, restait immobile. Entendant au loin le bruit des chevaux de ses gens, il leur fit signe de ^'arrêter; ils obéirent. Curieux, il regodait, le cou tendu, comme une grue au. plumage tacheté placée en sentinelle loin de sa troupe : l'oeil aux aguets, elle se tient sur un pied, et porte une pierre de l'autre afin de ne pas s'endormir. Le comte fut tiré de sa rêverie par un bruit léger derrière lui ; c'était Rob^Uc, le frère quêteur bernardin, secouant en Pair sa ceinture noueuse :
« Ëst-ce des concombres que vous voulez ? en voici, lui
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LE GUA^IfiAU. 173
criar't-il en lui moniraDt les noeuds^ qui >v«ûeni la forme de concombres; pas d'excursion sur les terres d'autrui : les fruits de ces plates-bandes ne sont pas pour vous^ vous n'y toucherez pas !» Puis, le menaçant du doigt, il remit son capuchon et s'en alla» Le comte resta quelques instants encore à la même place, riant et pestant à la fois de ce contre-temps inattendu. Il reporta les yeux sur le jardin, mais la jeune fille n'y était plus; seulement, il entrevit de loin ses rubans roses et sa petite robe blanche. On distinguait sur les planches le chemin qu'elle avait pris; car les feuilles vertes qu'elle avait froissées dans sa course se re* levaient, se balançaient un instant et redevenaient immobiles, comme Teau effleurée par l'aile d'un oiseau. A la place où elle avait été, on ne voyait plus qu'un panier en osier renversé, le couvercle en bas ; et dont les fruits, répandus sur les feuilles, se berçaient encore dans leur ondoyante verdure. .
Un moment aprèSj, tout était muet et solitaire. Le comte avait arrêté ses regards sur la maison et tendait l'oreille ; il restait pensif, et ses chasseurs se tenaient immobiles derrière lui. Ënûn, de cette maLson silencieuse et déserte , il entendit sortir d'abord un murmure, puis un bourdonnement vague, puis des cris de joie, comme lorsqu'un essaim d'abeilles se précipite dans une ruche vide ; c'était un signe que les hôtes étaient de retour de leur chasse et que les domestiques s'occupaient à servir le déjeuner. En effet , dans toutes les chambres, régnait un mouvement insolite ; on faisait circuler des plats, des couverts, des bouteilles; les hommes vêtus comme ils l'étaient en descendant de cheval, en kourtka verte, se promenaient dans les chambres, des verres et des assiettes en main : ils mangeaient, buvaient, ou bien, appuyés contre les croisées, ils parlaient fusils, chiens et lièvres. La famille du président et le juge étaient à table ; dans un coin, les demoiselles chuchottaient entre elles. Il,
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i74 THADBE &OPL1ÇA.
ne régnait pas cet ordre qu'on aval co^tùtne d*éî>server à dhier et à souper; le tumulte é$aU une mode nouvelle dans cette àttdentie maison {)olonaCîse. Le ju^ n'approuvait pas cette innovation, mais il la tolérait malgré lui. On servait un grand nombre de mets^ différents pour les hommes et pour les fermes. Ici Ton présentait des ptafeauk avec un café complet ; dlmmenses plateaux pieiiîrts de fleurs superbes, sur lesquels futoiaiént des cafetières en fer-blanc remplies d'une liqueur odorante à côté de tasses en porcelaine de Saxe dorée : près de diacone était un petit pot de crème. On ne fait eh aucun pays d'aussi bon café qu'en Pologne; suivant une ancienne coutume^ fl y a danslesmaisoq^poionaises bien tenues une femme chargée uniquement de ce soin : on l'appelle la kawiarka. C'est eHe qui fkit venir de la ville, ou à€h bateaux àrrîvaiït de Kteriîgsberç et de Dantzick, les meilleures espèces de fèves ; die setflecôntiaît les procédés secrets pour préparer cette boisson*, qui a la couleur noire du charbon, la transparence de l'ambre, l'odeur du moka et la consistance de l'hydromel. Chacun sait ce qu'est au café là bonne crème du village ; là il n'est pas difficile de s'en procurer, car le matin la kawiarka, après avoir mis au feu ses appareils, se vëhd elle-même à la laiterie pour écrémer légèrëmëht le la(it frais : chaque tasse a son petit pot à part, afin que chacune d'elles ait son enveloppe de crème épaissie et dorée par le feu.
Les dames âgées avaient pris leur café en se levant; elles se préparaient alors un autre met^, en faisant cuire de la bière blanchie de crème , dans laquelle nageaient des cubes de fromage nouveau.
Pour les hommes, il y avait des viandes fumées à bhoisir, des oies grasses, des filets, des tranches de langue; le tout excellent, le tout préparé à la manière des bonnes maisons, c'est-à-dire fumé avec du bois de genièvre : enfin, poiir
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dernier plat, ôn servît les zraziy *. Tel était le déjcfawcfr chez le jiig«.
Deax groupes différents s'étaient formés dans denx cbambres différentes. Les, personnes âgées, rassem^bléesairtoor d'une petite tablé, parlaient de nouveant procédés d'agriculture , des oukazes du^tear Alexandre , èe plus en plus sévères. Le président discutait les notiveltés qui eircolaient Mr la guerre, et ^ déduisait les coifséf uences politiques. Mademoiselle la sénéchale, ses lunettes bleues sur le nez, atmrosafit tffadatne la {présidente en lui tirant les cartes. Dans l'autre diambre, les jeunes gens s'entretenaient sur la châsse, é'iriie voix moins élevée et plus posée qu'à l'ordinaire ; c'est que Tassesseur et le notaire, les deux grands oratenrs, les 'plus savants e^ fait de vénerife et les plusliabiles tireurs, étaient assis l^in vis-à-vis de l'autre» ne disant rien et se boudant. Tous deux avaient bien lafncé leuts ohiens, tous deofx avaient éfté sûrs de la victoire de leurs lévriers ; mais> au mfflieu de la plaine, s'était trouvé un petit «bamp de paysan encore couvert de sa récotte. Le Kèvre s'y était ré^ fugié; déjà Écourté , déjà Faucon le saisissaient, lorsque le juge avait arrêté lés chasseurs sûr la lisière. Ils avaient été obligés d'obéir, malgré leur dépit ; ies cfalens^talent revenus l'oreille basse et personne ne savait encore si le p«tuVre animal s'était sauvé ou s'il avàitété pris. I^^ersonne ne pouvait deviner s^il avait expiré sous fo, dent d'Éoofirté , sdus eellede Faucon ou des deux à la fois; chaque parti en décidaH différemment, et la solution de cette question avait été remise à d'autres temps.
Le vieux sénéchal se promenait d'une chambre à l'autre, jetâlit de tous côtés un regard distrait, et ne se mêlant ni à la conversation des chasseurs ni à celle des personnes âgées. On voyait qu'il avait d'autres soucis en tête. 41 avait en
* Tranches de boeuf hachées, éluvées, sautées dans leur jus. Mets suoculent, très-populaire eo FÔlogae.
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main un chasse-mouches en cuir; quelquefois il s'arrêtait, réfléchissait longtemps et tuait une mouche sur la muraille.
Thadée et Télimëne se tenaient debout près de la porte de communication entre les deux chambres ; Us causaient: et, comme l'espace qui les séparait du reste de la société n'était pas considératles, ils se parlaient à voix basse. Thadée venait d'apprendre que sa tante Télimène était riche, et qu'ils n'étaient pas tellement proches parents que les canons de l'Église les séparassent absolument. Iln'étaitmème pas très-certain que Télimène fût parente de son neveu quoique l'oncle l'appelât sa cousine ; leurs parents jadis les nommaient frère et sœur malgré la différence de leur ôge. Elle avait longtemps habité Saint-Pétersbourg , où elle avait rendu de grands services au juge , ce qui. faisait que celui-ci la respectait beaucoup et qu'il aimait aux yeux du monde, par vanité peut*ètre , à se faire passer pour son frère; Télimène s'y prêtait par pure amitié. Ces confidences avaient allégé le ccBur de Thadée. Ils se dirent encore beaucoup d'autres choses, et il leur suffit pour cela d'un moment.
Dans la chambre à droite, le notaire, pour provoquer l'assesseur, jeta ces mots dans la conversation :
i< Je disais bien hier que notre chasse ne réussirait pas, qu'il était beaucoup trop tôt, que le blé n'est pas encore tout moissonné, et que beaucoup de champs de paysans sont encore couverts de trémois : c'est même pour cela que le comte ne s'est pas rendu à l'invitation. Dès>on enfance , il a été élevé dans les pays étrangers ; il soutient donc que c'est une marque insigne de barbarie que de chasser, comme chez nous , sans égard aux lois et aux ordonnances, sans respect pour les limites des propriétés, traversant les terres d'autrui sans permission du propriétaire , courant les champs et les bois au printemps comme en été, tirant parfois le renard quand il perd sa fourrure , laissant nos lévriers troubler ou même déchirer une femelle pleine au moment où elle met
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h% CHAX^â.U. t77
bas ^et tout cela augra,nd préjudice du gibier; c'est ce qui fait dire au comte que la civilisation est plus avancée en Russie; car^ là au moins> il y a. des oukases de Tempereur sur la cbâsse : la police veitteà leur exécutioiKet punit de niort ceux qui les enfreignent ! »
Télimène^ se tournant vers là chambre à gauche et s*éyentaniles épaules avec son mouchoir de batiste :
« Gommej'aime maman, dit-eiley le comte a raison; je connais aussi bien que lui la Russie. Vous n'avez jamais voulu me croire quand je vous répétais combien sont dignes de louanges, sous beaucoup de rapports, la vigilance* la sévérité du gouvernement. J'ai visité Saint-Pétersbourg, pas une fois, pas deux ! Doux souvenirs ! charmante image du passé ! Quelle ville ! Personne d'entre vous, messieurs, n'a-t-il été à Saint-Pétersbourg? Peut-être désirez-vous en voir le plan?... je l'ai dans mon secrétaire. Dans cette capitale, le beau monde, en été, habite les datch^ c'est-àdire les maisons de campagne, . . datch veut dire campagne ou vill^. J'habitais donc un petit château sur les bords mêmes de la Neva, ni trop près ni trop loin de la ville, sur upe petite colline élevée tout exprès pour y construire un datch. Xh ! qu'il était joli^ mon petit datch !... j'en ai aussi le plan dans mon secrétaire. Pour mon malheur, je ne sais quel employé, chargé d'une enquête, vint s'établir dans mon voisinage. Il avait aussi des lévriers; quel désagrément d'avoir, logés si .près de soi, des chiens et des employés ! Toutes les fois que j'allais me promener, un livre en main, dans mon parc potur y jouir du clair de lune et de la fraîcheur du soir, à L'instant je voyais accourir un c|;àien qui remuait la queue et les oreilles comme s'il eût été possédé. Sauvent j'en avais peur; mon cœur, me disait qu'il m'en arriverait malheur. C'est ce qui eut lieu en effet; car un matin que j'étais allée dans mon jardin, ce lévrier déchira, à mes pieds, mon petit épagneul mes amours! Ah!
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nS THABÉX SOPLIÇà.
c'était ttîî charttiaiHpàit cWen que mdiî èpa^neul; je Tavais reçu en souvenir du prince Soukin *; il était spirituel, agile comnieun écureuil : j'ai là sôn portrait.;', mais je heveux pas me donner la peiné dé l'aller chercher. En léToyâtttétrartglé, je m'évanouis de douleur, j'eus des spasmes, des palpitations dë;cœur, peut-être née serait-il arrivé pis encore, si heureusement li'étàit arrivé au iïièriie instant le grand-veneur de la couronne, Kiryllo-Oawrylicï Kozodvsiii**. ïl slnforma de la cause de mon chagrin ; aussitôt il fit amener l'employé parles oreilles : il comparut devant nous pâle, tremblant, presque mort, k Comment osés-tu, s'écria Kiryllo d'uneVoix tonnante, comment oses-tu chasser, au prinftemps, une biche pleine sou6 lés yeux mêtaes de l'empereur? V» En vainl'employé,5tupéfait,jurâ-t-ilqulln'àvaitpaéencorecommente à chasset; qu'avec la gracieuse permission du grand-veiiéur, 'l'animal tnoi't lui semblait être un chien et non pas une.biche. « Comment; coquin ! répondit Kiryllo, tu prétends te connaître en chasse et en espèces de gibier mieux que moi, Kozbdosin, grand-veneur de Sa Majesté? Que le chef de la policé décide a l'instant entre riouâ ! » On fit venir le chef de la police; on ordonna une enquête : « Monsieur, dit Rozôdusin, je soutiens ^ue voilà une biche; ce radoteur crt)it que c'eist un chien t qui de nous deux s'entend le hiieux en fait de chasse et de gibier? décidez! » Le chef de la police comprenait lès devoirs de sa charge ; il s'étonna beaucoup de Tàrrogance de l'employé : et, l'ayant pris à part, il lui conseilla en ami d'aVouer Son erreur et de racheter ainsi sa faute. Le veneurs'humanisà, il promitd'intercéder auprès de l'empereur afin qu'il lai fît grâce d'une partie du ehâtinient. Les lévriers furent pendus, l'employé fut mis eh prison pour un mois, et tout fut dit. Cette plaisanterie
* Soukif^ fils de clriennc. Vay, I. T', Dote !5I. ** Kozodusirif étrangléur de chèvres. Les noms russes offrenl beaucoup de ces agréables dérivations.
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noH^dîTecUt iùi^e la mvée; ce fi>t Taneedoistû du knde^ main : on répéta partout que le grand-veneur avait été juge etpartie dans la cause de mon épagneul, et je sais positivem^nt que Tempercur lui-oiôine en a ri I »
Up éclat de rire unanime partit des deux chambres. Le juge et le bernardin jouaient au mariage; trèfle était atout: iapremier devtût jouer une carte importante. Le prêtre était ata abois; mais le juge, ayant entendu te commencement de cie^te anecdote, en fut tellement; occupé que, la i&U levée, la ea^teen Tair, pirât à com^i^, il re^ta. immobile, h la gfande frayeur du bernardin» tant que TéUmène parla. Enfin il jeta le vatet sur la table :
fi Vante qui voudra, s^têcrÀ^rt-il^n riant, Tordredes Russes ou la civilisation des Allemande ; que les habitants de la Grande-PotegpoftpppenpeAt d'eux à eJmHtnersurjun renard, à lancer dix i^çors pour éerouer un ehien^ courant qui est entré dans la forêt d'autrui. En lithuanie, grâce à Dieu, nouM^oiis coqservé nps. aneienfe^ coutumes; qou$ avons euiïore a9sez de gibier et poup nous et pour nos voisins» Jamais nous n'entamerons de procès sur de pareilles causes ; nous avons pardieu assezde blé : et Iqs chieq^ne nous affameront pas .s'ils tratversent un champ de seigle ou de la9;j^ne> ie ne défends ia chasse que sur les terres des papans.»
JL'écoftom^» .q^i étfiH^^i^ <lans un coin^ i^épondit :
u Ce n'est pas étonnait, i9onsetgueur> car vous payez aese^eber Qe^bierrlà. L^,pay/9anpsontravi^lQr»(u'un lévrier entrie dans leurs chiMP^ps ; il n'a qu'lt casser dix épis de blé pour que yous leur en donniez s^oixante gerbjes, et encQf^ totttne linit pas là : souyentt ils reçoivent un écu em sus. Croyez-m^i , mon maître , les paysans deviendront par trop arrogants si... » Le juge ne put entendre le reste du raisonnemcut de l'économe, car il s'éleva dans les deux groupes une dizaine de <u>nversation9^rticji^tièrçs, chacun
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racontant une anecdote , une histoire ^ et finalenient tous se disputant.
Thadée et Tétimène^ oubliés de tous^ ne s'occupaient que d'eux-mêmes. La dame était enchantée <|ae son esprit plût à ce point au jeune homme; et celui-ci^ <le son côté^ se confondait en compliments. Télimène baissait de plus en plus la voiï , et Thadée paraissait avoir de la peine à l'entendre au milieu du bruit confus des conversations. Aussi ^ en lui parlant^ s'en était-il tellement approché > qy'il «entait sur son visage Tenivrante cbaleur du sien ; respirant à peine , il buvait l'haleine de sa voisine^ et saisissait au passage tous les rayons qui jaillissaient ée ses yeux.
Tout à coup entre leurs lèvres passe une moucbe^ puis le chasse-mouches du sénéchal.
11 y a beaucoup de moucbes en Li^uanie^ entre autres une espëbe particulière que l'on appelle moucbes nobles. Elles ressemblent aux autres de couleur et de forme ; seulement elles ont la poitrine plus iarge^ l'abdomen plus gros que la mouche Commune. Leur vol est bruyant^ leur bourdonnement insupportable. Leurs ailes sont si fortes qu'elles traversent iès toiles d^aràlgnées; ou^ si quelqu'une s'y prend, elle y bourdonne trois jours de suite, car «lie peut lutter corps à corps avec son ennemie « Le sénéchal avait observé tout cela ; il affirmait aussi que de ces moucfaesnobles naissait une espèce plus petite; qu'elles étaient au ^nre mouche ce que la reine est à l'essaim d'abeilles :' qu'en les exterminant on exterminerait en même temps le reste de ces insec*tes. 11 est vrai que ni la femme décharge ni le curé du village ne partageaient son opinion > et qu^ils avaient des idées différentes sur le genre mouche. Mais le sénéchal suivait l'ancien usage; dès qu'il apercevait une pareille mouche, il la puùrchaisait. C'était précisément une de ces mouche nobles qui lui avait bourdonné à l'oreiHe. Deux fois il avait frappé, deux fois il avait manqué, h son
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grand étonnement; il venait de frapper une troisième fois, au risque de briser un carreau de vitre , quand la mouche, effrayée enfin de tout ce bruit, et voyant sur la porte deux personnes qui lui coupaient la retraite, se jeta de désespoir entre les deux visages, toujours poursuivie par le sénéchal. Le coup avait été si fort, les deux tètes se séparèrent comme les deux moitiés d'un arbre brisé parla foudre et se rejetèrent en arrière avec une telle violence que, se heurtant contre les montants, elles se firent sans doute de fortes contusions.
Heureusement personne ne s'en aperçut; car la conversation, qui jusqu'alors avait été vive , bruyante, sans être désordonnée, venait de dégénérer tout à coup en dispute. Ainsi quand des chasseurs entrent dans la forêt à la suite d'un renard, on entend de temps à autre le bruissement des branches, les coups de fusil , les cris des chiens; mais le traqueur découvre-t-il par hasard un sanglier, le signal donné, les appels des chasseurs et les aboiemepts de la meute retentissent, comme si chaque arbre avait pris une voix : telle la conversation languit jusqu'à ce qu'elle tombe sur un sujet de la taille d'un sanglier. Le sanglier de la conversation de nos chasseurs était la querelle de l'assesseur et du notaire au sujet de leurs fameux lévriers, Elle avait recommencé depuis peu, mais elle avait f^it beaucoup de chemin en un instant; car ils s'étaient renvoyé l'un à l'autre tantd'injures,*qu'ils avaient déjà épuisé les trois périodes du débat : mots piquants, outrages et provocations. Us allaient en venir aux mains.
Toutes lespersonnesquisetrouvaientdans l'autre chambre accoururent. En se précipitant par la porte, comme les nuages poussés par l'ouragan, elles entraînèrent avec elles le jeune couple, qui se tenaitdebout sur le seuil, semblable à Janus, le dieu au double visage.
Thadée et Télimène avaient ài^peine eu le temps de répa-
mÇKIEWlCZ. T. ^11. 16
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