‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 24 sur 36 · LES AMOURETTES · texte numérisé non relu

LES AMOURETTES

Sommaire. ^ Expédilion da comte dans le verger. — La nymphe myslérieuse paissant 1^ oies. — Reseemblaooe des chercheurs de champignons avec les ombres des Champs-Elysées. — Tétimène dans le temple de la Mélancolie. — Discassion sur l^établissement de Thadée. — Le comte paysagiste. — Réflexions artistiques de Thadée sur les arbres et les nuages. — Idées du comte sur Tart. — La cloche. — Le billet. — Un ours, messelgnearal

Lé comte s'en revenait chez lui, mais il arrêtait de temps en temps son cheval, tournait souvent la tête, regardait le verger. Tout à coup il crut apercevoir de nouveau la mystérieuse robe blanche s'envolant de la fenêtre comme quelque sylphe aérien. En un clin d'œil elle avait traversé tout le jardin, et brillait déjà au milieu des concombres verts, telle qu'un rayon de soleil échappé du sein d'un nuage quand il se reflète sur un cristal de roche ou sur un filet d'eau au milieu d'un pré fleuri.

Le comte descendit de cheval, renvoya ses gens ; et, seul, en tapinois, se dirigea vers le jardin. Il atteignit bientôt la haie, y trouva des ouvertures, et s'y glissa avec précaution comme un loup dans une bergerie. Heureusement il frôla des buissons secs de groseilliers à maquereau. La jardinière, comme effrayée par le bruit, regarda de tous côtés; et, quoiqu'elle ne découvrît rien, se mit à fuir à l'autre extrémité du verger. Le comte caché par des feuilles de bardane, d'oseilles monstres, s'avançait en sautillant comme une grenouille, en rampant à quatre pattes; puis, tendant le cou , il vit une merveilleuse apparition.

Dans cette partie du jardin croissaient ça et là quelques cerisiers; et entre eux différentes espèces de graines, comme

186 THA0SE SOPLtÇA.

à dessein semées pèle-mèle : du froment^ du blé de Tui^ quie^ des fèves^ de Torge çlMYelue^ du millet, des petits pois, et même des fleurs et des arbrisseaux. C'était pour les volatiles de basse-cour que la femme de charge avait imaginé ce petit jardin. Cette précieuse ménagère s'appelait Kokoszniçka, née lendykowicz. Son invention a fait époque daQs les ménages ; aujourd'hui elle est généralement connue, mais alors c'était encore une nouveauté confiée sous le sceau du secret à un petit nombre de personnes. Ce fut l'almanach qui dévoila le mystère dans un article intitulé: Moyen de garantir la volaille des attaques des milans et des autoursy ou nouvelle méthode de rélever. L'application dn systèine était le petit jardin.

Aussi, à peine le coq placé en sentinelle, immobile et le bec au vent, la tète penchée de cAté afin de mieux voir dans les airs,aperceYaiVil un milan planant au milieu des nues, à peine avaif^il jeté le cri d'alarme^ qu'à l'instant poules, oies, paons, tout se eachait dans le jardin. Les pigeons eilx-mèmes y cberchaie»! un refuge si, dans leur frayeur subite, ib n'avaient pa» eu le temps de se sauver sous le toit.

On ne voyait en oe moment aucun eniiemidans les airs; seulement le soleil d'été dardait ses brûlants rayoïM sur la terre. Devant lui seul avaient fui dans la petite forêt de blé tous les volatiles ; ils s'étaient couchés sur le gazon ou se baignaient dans le sable.

Au-dessus de ces tètes d'oiseaux s'élevaient de petites tètes humaines, nues^ à cheveux blancs comme le lin, le cou découvert jusqu'aux épaules; et parmi elles une ienne fille plus grande d'une tète, avec des cheveux plus longs. Tout prèB, derrière ces enfants , un paon étalait le disque de ses plumes et déployait son arc-eh-ciel de mille couleurs, sur le bleu foncé duquel seinbiaiunt peintes ces petites tètes blondes comme sur le fond d'une image. Biles reflétaient Té-

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LJ» AMOUftEXTSS. 187

clat de cette auréole d'yeux^ qui les entourait comme une côoronne d'étoiles et brillaient comme dans un transparent^ au milieu des tiges d'or du blé de Turquie, des gramens touffus lisérés d'argent, des baies de corail» des mauves venloyântes. Leurs formes et leurs couleurs mélangées imitaient un U*eiUage tissé d'ai^ent et d'or, en se balançant comme un voile nacré aux ondulations de la briae.

Au-dessus de ces touffes bigarrées de tiges et d'épis flottait comme un badalquin un nuage de papillons blancs et jaunes, dont les quatre iiilea, légères comme une toile d'araignée, transparentes comme du mica, à peine visibles quand elles étaient suspendues dans les airs, semblaient immobiles, quoique leur bourdonnement trahit leur continuelle agitation >

La jeune -fille balançât dans les airs un panache grisâtre qui ressemblait à un bouquet de plumes d'autruche. Elle paraissait s'en servir pour écarter des tètes des enfants cette pluie de papillons d'or qui tombait autour d'elles. De l'autrQ main elle tenait une espèce de corne qui resplendissait comme de l'or mat; c'était peut-être un vase pour nourrir les enfants, car elle l'approchait alternativement des lèvres de chacun d'eux : il avait d'ailleurs la forme de la corne d'or d'Amalthée.

Ainsi o€cupée, elle ne cessait pourtant pas de tourner la tète du côté où elle se souvenait avoir entendu le frôle^ ment des buissons de groseilliers; elle ne se doutait pas de l'approche de l'ennemi, qui était arrivé tout près d'elle par un autre chemin, en se glissant comme un serpentspr les plates-bandes, et qui se dressa soudain au milice des bsfrdanés touffues. Elle le vit enfin presque à ses eôtéa» à quatre plates-bandes de distance; il la saluait profondément. Déj^ elle s'était relevée, déjà elle avait pris son élan pour s'envoler comme un geai effrayé, déjà ses pieds légers gUs* saient au-dessus de la verdure , lorsque les enfants , cpou-

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188 THADBE SOPLIÇA.

vantés de l'apparition de Tinconnu et de la fuite de la jeune fiUe^ se mirent à pousser des cris perçants. En les entendant, elle sentit qull était imprudent de laisser ainsi seulscespetitsètres effarés ; elle revint donc sur ses pas, non sanshésiter, mjtisil le fallait bien.Tel qu'un esprit rétif évoqué par les paroles magiques d'un nécromant, elle accourut pour jouer avec le plus criard des enfants, s'assit auprès de lui parterre, le prit sur ses genoux, caressa les autres de la main et de la voix, et parvint à les apaiser. Tous se groupèrent autour d'elle , embrassant ses genoux de leurs petites mains et cachant dans son sein leurs petites tètes; on eût dit des poussins sous l'aile de leur mère^. « Est-ce joli de crier ainsi? leur diV-eUe. Est-ce poli? Ce monsieur aura peur de vous. Ce monsieur n'est pas venu pour vous effrayer ; ce n'est pas un vilain mendiant, c'est un hôte , un beau monsieur. Voyez comme il est gentil ! »

Elle leva les yeux sur lui; le comte sourit agréablement. 11 était facile de voir combien il était reconnaissant de ces éloges. Elle s'en aperçut, baissa les yeux, et rougit comme un bouton de rose.

C'était en effet un beau monsieur que le comte. 11 était grand de taille; il avait le visage allongé, les joues pâles, mais fraîches cependant, les yeux bleus et doux , la chevelure longue et blonde. Il avait encore à ses cheveux des feuilles d'arbres et des brins d'herbe qu'il avait ramassés en se glissant à travers les plates-bandes ; on aurait dit une couronne de fleurs.

« toi! 8*écria-t-il, sous quelque nom que je doive t'honorer,que tu sois nymphe ou déesse, fée ou génie, parle; est-ce ta propre volonté qui t'a conduite sur la terre? estce un pouvoir ennemi qui t'enchaîne dans cette vallée de larmes? Âh! je comprends; c'est certainement un amant méprisé, quelque seigneur puissant ou bien un tuteur jaloux qui te garde dans le parc de son château comme une âme en-

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LES ÀM0UBBTTB8. 1^

chantée^ digne que les palatins combattent pour tes charmes^ digne de devenirrhéroïnedesromanschevàleresques ! belle captive^ apprends-moi les mystères de ta destinée ; en moi tu trouveras un libérateur. Dès ce moment^ sois maîtresse de mon bras comme tu Tes déjà de mon cœur! » Et il étendait le bras pour la protéger.

La jeune fille Técoutait, le visage couvert d'une rougeur virginale^ mais le sourire sur les lèvres; comme un enfant aime à voir des images enluminées et s'amuse avec des jetons de métal luisant avant que d'en connaître la valeur, telle la jeune fille sentait son oreille caressée par des mots sonores dont elle ne comprenait pas le sens. Enfin elle lui demanda :

a D'où venez-vous , monsieur? Que cherchez-vous sur ces plates-bandes? »

Le comte ouvrit de grands ^eux étonnés ; il resta confondu. Enfin, changeant de ton :

« Pardonnez-moi, mademoiselle, dit-il, si j'ai osé interrompre vos jeux. Oh! daignez m'excuser; j'allais déjeuner au château, il est déjà tard, et je voulais arriver à temps. Mademoiselle sait que la route fait un circuit, et je crois qu'on abrège en passant par le jardin.

— Voilà votre chemin , monsieur, répliqua la jeune fille; seulement prenez garde de gâter les planches, il^ y a un sentier sur le gazon.

— A gauche ou à droite? » demanda le comte.

La jardinière leva ses yeux bleus comme pour l'interroger; elle était toute surprise, car à mille pas la maison était parfaitement visible, et le comte lui en demandait le chemin. C'est qu'il voulait à toute force causer avec elle et trouver un sujet de conversation.

« Mademoiselle demeure ici , près de ce jardin? ou bien est-ce au village? Gomment se fait-il que je n'aie jamais aperçu mademoiselle à la maison ? N'y a-t-il pas longtemps qu'elle est ici? Est-elle seulement en visite? i>

190 THABBB 80PLIÇÀ.

La jeane fille secoua la téte«

« Pardon y cnaâenoiaelle , n^eit^e pas là votre chambre^ à cetle petite fenêtre? »

Il pensait en lui-même : Si ce n'est pas une héroïne de roman, c'est du moins une charmante et toute jeune fille ; trop souvent une grande âme^ une noble pensée vit dans l'isolement, comme laroseépanouieaa fonddesforèls : il suffit ée Ut transporter à la lumière, de l'exposer au soleil, pour qu'elle étonne par le charme et l'éclat ée ses couleurs.

fin attendant, la jardinière se leva sans lui rèpofidre, mit un enfant sur son bras, le pencha sur son épaule, en prit un second par la main; et, diaseant les autres devant elle comme une troupe d'oiee, elle se dirigea vers fenelos^

c( Ne pourriez-vous pas, monsieur, dit-elle en se retournant, faire rentrer dans le blé mes oiseaux dispersés?

— Moi, faire rentrer vos oiseaux ! s'écria le comte étonné. » La jeune fille avait déjà disparu sons l'ombrage des arbres^ Un moment encore le comte vit luire entre les verts tniivans 4e6 c^alters quelque c^se comme deux yeux d'azur souriants. Resté seul, il demenralonglempsencore dans lejardin. Son âme, comme la terre après le coaeher du soleil, se refroidissait peu à peu et prenait des teintes plus sombres. Il se mit % rêver; mais ses rêveries étaient loin d'être agréables. Il s'éveilla ne sachant lui-même s'il devait se fàeher. Hélas ! il avait peu trouvé parce qu'il avait trop espéré; car lorsqu'il s'approchait de la bergère en rampant comme un reptile sur lesfdate»«bande», sa tête brâlait, son cœur bondissait, tant il voyait d'attraits dans cette nymphe mystérieuse, tant il l'avait douée de tharmes/tant il devinait de merveilles ! Mais que la réalité était différente 1 A la vérité, elle avait une jolie figure, une taille élancée ; mais qu'elle avait peu d'élégance dans les manières I Et cette fraîcheur de visage, cette vivacité de couleurs, n'annonfaient^Ues pas un excès de santé, une complexion vulgaire? C'était un

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LX8 ÀWMJKmiS. 191

signe évident que ion tmagMiatloiitlorioaUcnooire^fiieson eœfir était -eneorc iiâsott|H. Gt jos réfiottses si vilki^eoises ! si triviides! a; P«iiM[iioiiBe ùxre illusion t ft'é€ri«Ht41, je de* Yîne après coup que ma nymphe mystérieuse garde probablemeiiMesoiesl »

Avec la nymphe , tout renchantement du paysage dîepa* nil. Celer, oet éelait de plerves précieuses redevint pailk el mantabes lierbes.

Le comte , les mains crelaéea , regardait mue touffe d^^ Tfaie^qui, entre lesd«igls de la jeone Êtte, lui avait sem* falé an booqfuetdeptemead'autrache* il n'avait pas oaiblié te vase ; ce vase d'or, oelte eorne d'AmkaHliée , n'était qu'une carotte, il avait tu l'un des enfants la dévorer avee avW dilé : rilkision, le chaMne» le mivaga, tout s'^était donc éva» Houi!

Tel un enfant aperçoit m pissenlit dont la houpfie soyeuse appelle sa^ietiie main ; il veut fouer avee «Me^ s'ap* proche^ souffle, et son haleine Imt évanouir la Aenr daos les airs : Reniant, frop curienx, «e voit pkis dans sa main qu'une méchante tige d'herbe, une et dÀBOlovée.

Le comte enfonça son chapeau sur ses yeus, et sortit du vei^r par où il y était entvé; seulement il abrégea k ehe* min eo marchant sur les légumes, les fleurs et les buissons de groseilliers* Api^s avoir sauté la haie, enfin il respira» 11 se rappela qu'il avait parlé de déjeuner à laieuoii fille ; peut-être tout te monde connaissail-ii d^à son aveur* twre, peulréU'e l'enverra-t-o» <çherçber^ |>euMtï6 s'eston aj^rçu qu'il se sauvait ; qui sait ce. qu'on en pens^a ? 11 vaudrait mi^x peut^tr^ revenir im ses p^* H a« baisse derrière la haie, se glisse entre les herbes; et, aprto miUe détours, il se sent tout joyen?^ d'avoir enfin regagné lagrand'route qui conduit 4ûreetei}cient dans la coiur de la maison. Il suivait la hâte sans jeter un regard dans te jaidiiB^ tel un voteux» pour no pas se trahie, détourne lea

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103 tbainIb sopliça.

yeux de la grange qu'il veut visiter ou qu'il a visitée déjà. C'est ainsi que le comte prenait ses précautions 5 bien que personne ne l'observât ; il regardait à droite, du câté opposé au jardin.

11 y avait là un bois peu épais y semé de gazon; et partout, sur ces tapis de verdure, entre les troncs de blancs bouleaux, sous la tente formée par les branches qui s'inclinaient vers la terre, passaient, à la file les unes des autre^ une quantité de figures dont les mouvements bizarres ressemblaient à des danses, dont les habillements étaient singuliers : on eût dit des spectres errant au clair de lune. Les unes étaient couvertes de vêtements étroits et noirs, les autres de robes flottantes, blanches comme la neige; celle-ci avait une coifure aussi large qu'un cerceau, celle-là était nu-tète; d'autres enfin, comme enveloppées d'un nuage, laissaient flotter derrière elles, dans les airs, des voiles qu'on eût pris pour des queues de comètes. Toutes avaient une posture différente; l'une paraissait avoir pris racine en terre, ses yeux seuls semblaientchereher quelque chose sur le gazon : l'autre, regardant &cement devant elle, marchait comme un somnambule,. le corps aussi droit que sur la corde tendue , sans se détourner ni à droite ni à gauche. Souvent toutes se baissaient jusqu'à terre de divers côtés, comme pour faire des révérences. Lorsqu'elles s'approchaient l'une de l'autre, lorsqu'elles se rencontraient, elles ne se parlaient ni ne se saluaient; elles paraissaient profondément pensives, absorbées en elles-mêmes. Le comte croyait voir les ombres dans les Champs-Elysées; quoique inaccessibles aux souffrances, aux chagrins, elles y errent paisibles, silencieuses, mais^ tristes.

Qui devinerait que ces figures, si peu remuantes, si taciturnes, ne sont autres que nos vieilles connaissances, les hôtes du juge? Ils avaient quitté leur bruyant déjeuner pour la récolte solennelle des cliampignons. Bn gens bien avi-

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LB8 AMOUBirrtB. * 193

sés^ ils savent approprier leurs discours, leurs mouveineflits, à roccasion y à l'endroit, au temps ; voilà pourquoi, avant que de suivre le juge dans le bois, ils avaient changé de maintien et de costumes et en avaient pris d'autres pour la promenade ; c'étaient des surtouts en toile qu'ils avaient passés parnlessus leurs habits, et des chapeaux de paille dont ils s*étaient couvert la tête, ce qui les faisait paraître blancs et diaphanes comme des âmes du purgatoire : les jeunes gens aussi avaient pris d'autres vêtements, excepté TéKmène et quelques uns habillés à la française.

Le comte ne comprenait rien à tout cela; il ne comiuis» sait pas les usages de la campagne : aussi, au comble de rétonnement , il courut vers le bois.

il y avait dans ce bois force champignons. Les jeunes gens ne cueillaient que les plus beaux, les mousserons, si célèbres dans les chants lithuaniens ; ils sont l'emblème de la virginité, car jamais la rouille ne les ronge : et, chose étrange , jamais un insecte ne les pique de son aiguillon. Les demoiselles courent après le ceps élancé, que les poètes appellent le capitaine des champignons 7*. Chacun tâche de trouver Toronge, qui, d'une taille plus modeste, est aussi moins chantée, mais n'en est pas moins la meilleure à manger, fraîche ou salée, en automne ou en hiver. Le sénéchal ne ramasse que le champignon vénéneux nommé tuemouches.

L'autre famille de champignons, quoique méprisée comme nuisible ou mauvaise au goût, n'est pas cependant sans utilité ; elle sert de nourriture au gibier, de nid auï insectes et d'ornement aux forêts. Sur la verte nappe des prairies, comme des vases rangés sur une table, suivissent, ici, les girolles aux rebords arrondis, à la couleur dorée, argentée et rouge, semblables à de petites tasses pleines de vin de diverses couleurs; là, la coquetaelle,-qui ressemble au fond d'une coupe renversée ; plus loin, l'entonnoir rouge-bord ,

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éUncé comme un ver?e à beka le ehiMnf«igi«; pbis loin anfK)re ijds «^aric», ronds , blanes^ toi^^ et plate C4HHme des taase» d« porcelaine de Sax£ rempUesde lait; et U s^riquis ve«6e-de-loup> qBi> avec k poussière noire ^'eile ^ contieot, r^gâemttjte à mie salière pleine de poi¥^. O^aot i

aux autres espèces, les nemsea sont cooniis dans la laBgiie des lièvres et des leups ; les hoBHnes wt les ont poii^ baptisés : le Mmbre ea est infini, Pers^ane ne daignait toueb^ à cewK^qui sont de ceUe catégorie ; et ai quelqu'un se bais* ^ sait par lu^avde, dès qu'il reconnaissait son erreur il iNrir j saitk ery#Éogaioe atee c^Uère ou lui donnait m coup de i pied, aasM sesoueier de flé^ir rberhe, 4e ternir l'éelat de la '

verdure. Télimène ne cueillait ni ee»» des loups ni ceux |

des liomiBas. âtstaiite , ai^nuyée , eUe levait la tète et promenait sas regards asitour d'ette; aussi l'itaaeible notaive éisaiMi qu'ette cberehait des ebamtègmoni sur les arbres : tandis qui3 l'assesseur, phis méK^bsftt, ia eompamut à une ^ fcnelie qui tftche de troi»vser dam» les «eumiroiis un endroit propre à y (aire son nid.

Ëfttvraimeat elle pamsaajltcliereher l'isolem^, le papas We se sépara lentementde la co«i|pagniejet s'avan$a se«de à travers le l)oisversieii»n(sbantd'une ooliûie omt»ragée d'ar* brespfaia toa flus^ Au nnUieu du beequet s'éievait unc^ande ! pierre grise» sous laquelle nuinmirait uu ruiwe«i, A peine échappées de la source, ses ondes, comme fuyant latomière^ ^counûent ae ca^er dans une bantQ et épaisse verdure qui I leur devait la richesse de sa végétation. SmxxiaiUotté dans 1 ks, fleurs» couché sw le gaxon,lB ruisseau cjiq)tsf ,, sans I mouveubent, sansbrutf, invisiUe^ à peûie entendu, ^ plaint comme un enbnt dans son berceau lorsque sa mè^re a noiué \ les rideaux au-<k«sns de sa téAe et mis des feniUes de pa^ i vot sous ^a oreiller. I/endroit est calme et beau ; souvent I Télimène s'y réfugie : eUe Tai^pelle le Tempk de la Mé^ kmooUe.

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EHes'artéfa prè§ du ttiisâeau^ ét^dft sor to gazon son cbàle léger, r^ige comme l'agatlie ; et, pareille à la baigneuse qai se penebe but une source avant qnt d'oser s'y

t^, ptofiger, êUe se unit à genoux et s'itfelhia lefiten>eiit sur le

I eôté« Enfin, comme entraînée par des lots de pourpre, elle

' tomba 8ar le châte et s'étendit de tout son long, les coudes

sur llierbe, la tète dairs les maiiM H tournée vers la terre ; sous ses yeux, brillait le vélin d'un livre français , sur les

> pâ^es d'albâtre duquel desceudAkift de» boueles noires, des

^ rubans iroses*

I " A la voir couchée sur l'émeraude d'une luxuriante ver-

( dure» sur ^(yn cbâle couleur de oomalfn«), enveloppée dans

une longue robe, comme dans une draperie rouge, aux extrémités de laquelle brillaient en haut ses cheveux d'é-

^ bène, en bas ses souliers vernis»; tandis que, de chaque

cèté, tranchait la blancheur de se» bas, de son .nio«-

^ V choir, de ses mains, de son visage, on l'eût prise pour une chrysalide bariolée reposant sur la verte fouille d'un platane*

; Hélas! ce tableau si séduisant, si plein de charmes, at-

tendait vainement un connaisseur! Personne n'y prenaitgarde, unt on était occupé de la récolte de» champignons! Thadée cependant la regardait du coin de l'œil ; mats n'osant pas aller droH à elle, il prenait cent détours : tel qu'un

^-« chasseur couvert de sa ramée mobile, et assis au milieu des deux roues, s'avMice vers les outardes ou s'approche des pluviers dotée. Il se cache derrière le cheval, appuie son fusil sur la selle eo sur le cou ; et, tout en faisant semblant de tirer la herse, de tracer le sillon, il s'approche dé plus en plusdes oiseaux. Ainsi s'avançait ringénîeux Thadée.

^ Le Juge fit échouer son plan en lui coupant le chemin

et en allant droit au ruisseau ; les basques de son surtout de

f toile blanche flottaient dans les airs, ainsi que son mouchoir

attaché par un bout à sa ceinture : son chapeau de paille,

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196 THAtDJSB sopliça.

qu'il avait noué sous le menton ^ agité par le vent dans sa marche rapide comme une feuille de bardane^ tantôt lui tombait sur les épaules^ tantôt sur les yeux. Il tenait en main une canne énorme. Ainsi procédait 'le juge. Après ^à s'être lavé les mains dans le ruisseau , il s'assit sur la grande pierre^ vis-à-vis de Télimène^ s'appuya des deux mains sur la pomme en ivoire de son jonc , et parla en ces termes :

a Voyez-vous^ cousine depuis que Thadée est chez nous, j'ai bien des soucis. Je suis vieux, sans enfants; ce bon garçon n'est-il pas ma seule consolation dans le monde, l'héritier futur de ma petite fortune? Grâce sxh ciel, je lui laisserai un morceau de pain assez respectable ! Il est temps aussi de penser à l'établir ; mais concevez-vous mon chagrin, cousine? Vous savez que M. Jacques, mon frère le père de Thadée, est un singulier homme; il est si difficile de comprendre quelque chose à ses projets! 11 ne veut j pas revenir dans le pays, et Dieu sait où il se cache ! Il ne veut même pas faire savoir à son fils qu'il vit encore, et cependant il en dispose à tout instant. 11 a d'abord songé à l'envoyer dans les légions; ce dont je fus très-peiné : puis il a consenti à ce qu'il restât à la maison et s'y mariât. Il trouvera à se marier, c'est évident; j'ai un parti en vue. Pér^ sonne d'entre nos concitoyens n'égale le président quant au nom et aux alliances de famille. Sa fille aînée, Anna, ^*

est en âge d'être mariée; c'est une belle demoiselle, i

et qui aura une bonne dot. Je veux entamer la négociation. )» Aces mots Télimène pâlit, ferma son livre, se souleva et s'assit.

a Gomme j'aime maman, répondit-elle,, y a-t-il du boa sens dansée que vous me ditesjlà, monsieur mon cousin ? Pour . l'amour de Dieu, vous croyez donc devenir le bienfaiteur de j

Thadée en faisant de ce jeune homme un paysan? ^ Lui fermer '

* Utténlement : grykotUyy ua semeur de sarrasio.

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>. LBS AMOUBBTTES. 197

^ le inonde ! Croyez-moi^ il vous maudira quelque jour. Enfouir

un tel trésor au milieu de ces forêts et de ces champs ! \> Croyez-moi, autant que j'ai pu m'en apercevoir, c'est un

[ jeune homme de mérite, il vaut la peine qu'on l'envoie se

I ^ dérouiller dans le grand monde. Vous ferez hien » jmn

^ cousin, de l'envoyer dans la capitale , par exemple à Varso-

vie. Ou bien savez-vous , mon cousin, ce qui me vient en idée? Si on l'envoyait à SaintrPétersbourg? J'y retournerai certainement cet hiver pour les soins du procès; nous nous concerterons sur ce qu'il y aura à faire de Thadée. J'y connais ^ > beaucoup de monde, j'y ai des influences; c'est le meilleur

moyen de parvenir. Par mon entremise, il sera reçu dans les premières maisons ; et, une fois connu de quelques personnages puissants, il obtiendra des places, des décorations. Alors, s'il le veut, il n'aura qu'à quitter le service, à revenir ^ chez lui ; il aura acquis de l'importance et connaîtra le

monde. Eh ! qu'en pensez-vous , mon cousin ?

— Mais sans doute, il est bon que pendant ses jeunes années un homme respire l'air du grand monde , qu'il apprenne à le connaître, qu'il se frotte aux autres hommes. Quand j'étais jeune , j'ai aussi beaucoup voyagé ; j'ai bien été à Pétrikau , à Dubno, tantôt à la suite du tribunal dont j'étais niembre, tantôt pour mes propres affaires : j'ai même visité Varsovie. Votre serviteur n'a pas peu profité ! ^ Je voudrais bien envoyer aussi mon neveu courir le monde,

comme un apprenti qui voyage soit pour se perfectionner ' dans son métier, soit pour acquérir la connaissance des hommes et des choses. Ce ne serait pas pour qu'il obtînt des emplois, des ordres ; car, grand merci des emplois russes : triste distinction qu'un ordre russe! Qui de nos anciens seigneurs , et même des seigneurs d'aujourd'hui , pour peu ^ qu'il soit considéré parmi la noblesse du district , ferait cas de pareilles futilités? Et cependant ils sont estimes ; car nous honorons en eux une naissance illustre, un nom in^

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198 TMàBÉE SOM.IÇA.

tact OU quelque dignité r mais une dignité, bien entc.ndu, dont ils ont été revêtus par les suffrages de leurs concitoyens , et non pas un grade que leur a donné la faveur d'un tzar moskovite. r» ^

Télimène llnterrompit : « Si tels sont vos sentiments, mon |

cousin, tantmieui ; envoyez-le dans les pays étrangers l'omme simple voyageur.

— Voyez-vous, ma cousine, reprit le juge en se grattant tristement la tète, je le désirerais; mais il y a de nouvelles difficultés. M. Jacques ne veut pas le laisser sortir de sa tutelle ; et il vient précisément de m'envoyer ce bernardin Robak , qui me tombe sur les bras de l'autre côté de la Vistule. Ami de mon frère, il connaît tons ses projets; et tous deux ont déjà décidé du sort de Thadée. ils veulent qu'il se marie, qu'il épouse Sophie, notre pupille , cousine. Outre ma fortune, ils recevront une jolie dot en argent, de la part de Jacques. Vous savez , ma cousine, qu'il a des capitaux; TOUS savez que sa générosité m'a laissé toute la fortune de nos parents : Il a le droit d'en disposer. Pensez à cela, cousine, que tout s'arrange avec le moins de difficultés possible; il faut leur faire faire connaissance. U est vrai qu'ils sont bien jeunes ; Sophie surtout est encore une petite fille , mais cela ne fait rien. D'ailleurs il serait temps de tirer Sophie de sa réclusion; car, n'est-ce pas? ce n'est plus une enfant... »

Télimène, étonnée et comme effirayée,se soulevait de plus en plus. A genoux sur son chàle, eHe écouta d'abord attentivement; puis, agitant vivement les mains devant ses oreilles comme pour élotgner des insectes, elle semblait vouloir rechasser dans la bouche du juge ses paroles désa- ^

gréables:

« Ah, ah I voilà du nouveau. Si cela conviest ou non à Thadée, s'écria-t-elle en colère, c'est à vous d'en juger, monsieur. Que m'importe votre Thadée? C'est à vous autres

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LfiS ASOUBBTTES. 199

de totis occuper de lui. Faltes-eâ un économe^ fAiU»-^â un aubei^iste^ qu'il verse à boire , ou qu'il «oit chaîné de fouf^ nir votre table de gibier^ que m'impforte T Faite«-eii tout ce que voos voudrez ; mais^ quant à Sophie^ ea quoi vous touche^'elle? C&X à moi de disposer de sa main, à moi seule ! Que M. lacques ait fourni de l'argent pour Téducar tion de Sophie , qu'il lui donne une petite pension annuelle^ qu'il ait même promis de Taugmenter^ il ne l'a pas achetée pour autant I Au reste vous le savez^ messieurs^ et per$onne ne l'ignore > vous n'êtes pas généreux sans de graves motifs. Oui 9 messieurs , iesSopÛça ont des devoirs à remplir envers la famille des Horeszko. « Le juge écoutait avec un trouble eitrème; sa tristesse^ sa répugnance étaient visibles. Gomme s'il eût craint la suite de ce discours , il baissait la tôte> approuvait du geste, le visage couvert d'une vive rougeur. Télrmène continua :

« le l'ai portée dans mes btaa, je suis sa parente^ sa seule tutrice ; personne que moi n'est chargé de sou bonheur.

— Mais â elle trouvait )e bonheur dans cette union ? observa le juge en levant la tête ; si Thadée lui plaisait?

^- S'il lui plaisait? Ce sont des si ; qu'il lui plaise ou non ^ c'est tâen là ce dont je me sonete! Sophie n'est certainement pas un riche parti y mais aussi , elle n'est pas née dans le premier village venu ; elle n'est pas d'une famille de gentillAtres^ elle est de souche illustre : c'est la^petite fille d'un pal^in , c'est une Horeszko. Allez , elle trouvera un mari; nous avons donné tous nos soins à son éducation : à moins qu'en restant ici^ elle ne devienne tout àfait sauvage. » Le juge l'écoutait attentivement^ en la regardant dans les ^eux^ eomn.e pour pénétrer sa pensée. Il parut enfin avoir pris son parti; car il lui dit avec assez de gaielé:

« Ëhbien! que voulez-vous? Dieu m'est témoin que j'ai

300 TilADBE SOPLIGA.

voulu meuer à bien cette affaire ; mais ne vous fâchez pas, vous avez le droit de vous y opposer, cousine : c'est triste, mais ce n'est pas une raison pour nous garder rancune. Je vous en ai parlé par ordre de mon frère, personne ne peut vous y forcer; puisque vous refusez Thadée, je répondrai à Jacques que ce n'est pas ma faute si ses fiançailles avec Sophie ne se font pas. Je lui conseillerai dès à présent, et je crois que cela vaudra mieux, d'entrer en poun>arlers avec le président. Désormais ces soins ne regarderont que moi seul ; nous présenterons lesjeunesgens et réglerons tout. »

Cependant rémotion de Télimène s'était calmée :

« Je ne refuse pas Thadée , mon cousin ; n'allons pas si vite. N'avez-vous pas dit vous-même* qu'il est encore trop tôt , qu'ils sont encore trop jeunes ? Réfléchissons, attendons ; nous n'y pouvons rien perdre. Faisons faire connaissance aux jeunes gens, nous observerons; on ne peut pas ainsi li* vrer au hasard le bonheur des autres. Je vous avertis seulement de ne point influencer Thadée, de ne point le forcer à devenir amoureux de Sophie ; car le cœur n'est pas un esclave, il ne connaît pas de maître, et ne se laisse pas enchaîner 7«. )»

Avant que lejuge, tout pensif, se fûtlevé pour s'éloigner, Thadée s'était approché du côté opposé, feignant d'être amené par la recherche des champignons. Dans la même direction s'acheminait lentement le comte.

Pendant la discussion du juge avec Télimène, te comte était resté derrière les arbres» fort occupé de cette scène. Il tira de sa poche du piaipier, un crayon, objets qu'il portait toujours sur lui; penché sur le tronc d'un arbre, il déploya* sa feuille et se mit à dessiner, tout en se parlant à lui-même : « C'est comme si on les avait groupés à dessein ; l'un sur une pierre , l'autre sur le gazon ! quel eni> semble pittoresque! quelles têtes caractéristiques! que contraste de physionomies! »

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LES AMOUBETTES. 301

11 approchait^ s'arrêtait^ essayait les verres de son lorgnon, s'éventait avec son monchoir, et de temps à autre levait la tête pour contempler ses personnages : « Ce charmant, ce divin tableau s'évanouira-t»il ou se métamorphosera-tri) si j'approche ? Ce gazon velouté ne serait-il encore que betteraves et haricots? Verrai-je encore cette nymphe se transformer en femme de charge? »

Quoiqu'il eût déjà vu Télimène chez le juge, qu'il visitait assez souvent, le comte avait peu fait attention à elle. Il fut fort étonné d'abord en reconnaissant le modèle de son esquisse. La^eauté du site, la grâce de sa pose, le goût de sa toilette avaient opéré en elle de tels changements, qu'à peine pouvait-il la reconnaître. Ses yeux brillaient encore d'une colère mal éteinte; sa figure, animée par le grand air, par sa dispute avec le juge et par l'arrivée subite des deux jeunes gens, avait pris des couleurs plus vivpsqu'à l'ordinaire.

« Madame, dit le comte, daignez excuser ma hardiesse; je viens vous remercier et vous demander pardon à la fois. Vous demander pardon d'avoir épié vos démarches, vous remercier de m'avoir rendu témoin de vos rêveries. Je vous ai tant offensée, je vous dois tant! J'ai interrompu vos méditations, je vous dois un moment d'inspiration, un moment de bonheur; condamnez l'homme, mais pardonnez à l'artiste. J'ai beaucoup osé, j'oserai plus encore ; jugez! )» A ces mots il mit un genou en terre et lui présenta . son dessin.

Télimène jugea ce croquis du ton d'une personne bien élevée, et qui se connaissait en fait ,de beaux-arts. Avare d'éloges, elle ne ménagea pas les encouragements.

« Bravo , dit-elle , je vous en félicite, il y a là du talent; mais ne le négligez pas, monsieur, et surtout cherchez la belle nature. ciel heureux du pays d'Italie, ô bosquets de roses des Césars! Vous, cascades classiques de Tibur, vous.

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992 TH4JMSE SOPLIÇA.

ofaemiiii roealUeiaénBdmbfePauttisp^! Voilà , monsieur le coBiie^ des contrée» pUtoresqnes! Gbez nous^ c'est à faire pitié. Un enfont des Moses nûs en notfrrice à Sopliçow y périrait eertaineneirt. Mon eber comte, je ferai encadrer cela ; ou bien je le placerai dans mon album, dans ma collection de dessias: j'en ai recueiUidang tous mes voyages... j'en ai beaucoup dans mon secrétain^- »

Us se mirent à converser sur l'azur des cieux^ le mugissement des mersi les zéirin^ parfumés, les pointes des giaciersjsemantkuretttreliendesarcasmeset de paroles méprisantes pour leur pays natal ^ selon la coutume de certains voyageurs.

Et cependant autour d'eux se déroulaient ces forêts de la Lithuanie, si msyestueuses, si belles l Le nerprun enlacé des guirlandes du houblon sauvage, le sorbier aux fruits rouges comme les joues d'un bei^er, le noisetier semblable à une ménade, avec ses grappes de noisettes pendues à des tfayrses verts; à leurs pieds les enfants des forêts, l'aubépine dans les bras du sureau sauvage , enfin la mûre pressant la framboise de ses lèvres : noires arbres et arbrisseaux se prennent par la main^ comme les jeunes garçons et les jeunes filles formant une ronde autour des fiancés. Au milieu s'élèvent^ par-dessus tous les autres habitants des forêts, dont les distinguent la hauteur de leur taille , l'éclat de leurs couleurs, un bouleau blanc et un charme entrelacés comme deux amants. Et plus loin, semblât blés à des vieillards veillant sur leurs enfants et leurs petits- ^ enfants, siègent sil^cieux d'antiques hêtres, à l'ombre d'un vieux chêne, à la barbe de mousse, portant cinq siècles sur son dos voûté, et s'appuyant sur les troncs pétrifiés de ses ancêtres comme sur les colonnes brisées d'un tombeau.

Thadée se tournait en tous sens, ennuyé qu'il était de ces longs entretiens auxquels il ne pouvait prendre part On en vint enfin à admirer les bosquets des pays étrai^ers; à

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LM AHOUHBTTIS. 368

enénwBérer Ymne après Tautne tontes les espèces (f arbns : f oranger^ k cyprès^ l'oliviery t'âmaiidier, le eactus^ l'aloès» Tacajou^ le «ntai^ le citroainer^ ie iaarier^ le po^fer, voire même le figuier, en s'^xtaaiaiil sur leurs formes, ienra fleurs, leurs écorcee. Thadée, de plus en plus impatienté, ne put maîtriser plus k>BgtfiDps aa colère*.

C'était un jeune homme sans art, mais son cœur sentait vinement les benotés do ia natore. Regardant avec amourses fotèta natales, H s'écria d'un ton plein d'émotion :

« J'ai 'm, dans k janBn ivetasiique^e Vilno, ces arinea si eéièbves de l'Orient, du Midi, du heau fagfs d'Halle. Le-^ quel d'entre eut peut se comparer à nos arbres ? vayons, se*» rait^^e l^aloès, aTOC ses massts en forme âe paretonnerres ? Serait*oe leieitiDnnkr nmn, av«c BeabQQkid'ior,seBfeqilk8 vernies, lecsbronnieroaurtet trapu comme «m pctitefemme laide, mais driehefOu bien saraitrioelei^riprèa tant vanlé^ long, mince etgrête, qui me «embk, non pas l'arbre de la douleur, mais eehii derenntti? On dit quiil pamîtlovt mé** kneollque aur ira tambean. Pkwr mai^ je lui tnauve l'air d^mi laquais allemand en livrée de deuil, gniA^oae ni kv«r lamainni iiaisBerla tète>de peur de Bnmquer à l'éAii|«eftte. Tout cela vaut-il notre bouleau lâsttc, qui,8emblaUeàune mère lorsqn'ene pkure sen fils, à una v««v* sur k rerps de son mari, se^tord )ks JeHPas, laisse 4Dmher iiisqu'à tane le long de ses épai^eskaruisseanK de ses itvessesy éloquent fanr sa pose quoiqiiM m«et de dookur? Pourquoi aumsleor kt ceoitc^ s'il aime tant à dessiner^ ne peént^il pas ks arinrea de nos forètst Vraiment, nos vetsifls se liront de vous, omms* sieur, s'ils s'aperçoivent qu'au milien des plaines fertiles de klithuanie, vous «e peignez que des roobers et des déserts aride».

'— Mon ami, répandit k oMKfce, la nature est belle» mais ce n'estquetiaimie,caimiina>jnatiàrB:;'Geqniea.est|'Âme,e'ast caHeûiispinxtiQaqnîinausankiveaurkaailes delHmagtnar

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204 TÉADBE SOPLIÇA.

tion, qui se perfectionne pat le goût et s'appuie sur des principes. La nature ne suffit pas^ l'enthousiasme ne suffit pas, il faut que l'artiste vole jusqu'aux sphères de l'idéal. Tout ce qui est beau n'est pas beau en peinture; les livres vous l'apprendront plus tard. Quant au choix du sujets il faut d'abord pour un tableau un point de vue^ des groupes, un ensemble, un ciel, un ciel d'Italie! Et voilà pourquoi, dans le paysage, l'itahe a été, et sera toujours la patrie des peintres. Aussi, si l'on excepte Breûghel, non pas Van der Hcelle, . mais le paysagiste, car il y a deux Breûghel, et Ruysdael, où y a-t-il, dans tout le Nord, un peintre de paysages de première force? Ce qu'il faut d'abord, c'est un beau ciel.

-^ Notre Orlovirski ??, interrompit Télimène, avait le goât tel qu'on peut l'avoir à Sopliçow. (11 faut savoir que c'est une maladie commune aux Sopliça de ne rien trouver de beau que leur pays. ) Orlowski passa sa vie à Saint-Pétersbourg... j'ai quelques esquisses de ce peintre célèbre dans mon secrétaire. Il vivait près de l'empereur, à sa cour, comme dans un paradis; et vous ne sauriez croire, monsieur le comte, combien il avait le mal du pays. Il aimait tant à se rappeler ses souvenirsde jeunesse, qu'il prenait tout eh Pologne, terre, eiel, forêts...

— Ilavait bien raison, s'écria Thadée avec force. Votre ciel d'Itaiie, à ce que j'ai entendu dire, est bleu, sans nuages ; mais c'est comme de l'eau glacée ! Les tempêtes, les orages, ne S0Bt41s pas mille fois plus beaux? Chez nous, il suffit de lever la tète; que de phénomènes, que de drames, que de tableaux dans le jeu des nuages ! car chaque nuage est autre. Gehii d'automne, gros d'une averse, rampe comme une tortue paresseuse, et laisse tomber du^haut des cieux sur la terre de longs sillons semblables à des tresses de cheveux en désordre; ce sont des ruisseaux de pluie. Le nuage de grêle vole surl'atle des vents comme un ballon arrondi ; bleu-foncé sur les bords, ilbhlle au. centre d'unelusurlivide: tout

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LES AMOVBBTTBB.' 205

autour se fait entendre un grand mugissement. Et même les nuages ordinaires! Voyez ces petits nuages blancs; quelle diversité de formes ! D'abord ils ressemblent à une troupe de grues ou de cygnes sauvages ; 1^ vent comme un vautour les réunit en masse^ les pousse épouvantés; ils se pressent^ grossissent^ s'amoncèlent; nouveau miracle : leurs encolures se courbent^ leurs plumes se hérissent en crinières, on aperçoit de longues files de pieds, ils s'élancent sous la voûte des cieux comme une troupe de chevaux dans les steppes. Blancs comme l'argent, tout à coup ils se mêlent ; leurs cous deviennent des mâts> leurs crinières de larges voiles : ce sont des vaisseaux qui glissent dans un majestueux silence sur la plaine azurée des cieux ! y>

Le comte et Télimène levèrent la tète; Thadée, d'une main, leur montrait les nuages, tandis que de l'autre il pressait légèrement celle de Télimène. Cette scène muette durait depuis quelques instants; déjà le comte avait déployé une feuille de papier sur son chapeau et tiré un crayon, quand la cloche delà maison fit entendre sa voix perçante : à ce signal, la forêt silencieuse retentit de voix et. de clameurs. Le comte secoua la tête et dit avec emphase :

« Oui, c'est ainsi que tout finit dans ce mondes par le son d'une cloche; les calculs d'une haute pensée, les projets de l'imagination, les plaisirs de l'innocence, les joies de l'amitié, l'expansion de deux âmes sensibles ! Quand l'airain gronde, tout s'émeut, finit, s'évanouit, s'anéantit! » Puis., tournant vers Télimène un regard plein de sensibilité : « Que nous en reste-t^-il? ^

— Le souvenir! » répondit-elle. Et, pour dissiper un peu la tristesse du comte, elle cueillit dans le gazon une pensée, la lui offrit ; le comte la baisa et l'attacha sur sa poitrine, tandis que Thadée, du côté opposé, écartait les branches d'un buisson où l'on apercevait quelque chose de blanc qui s'avançait ver» lui : c'était une petite main aussi blanche

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2m THADÉB MmUÇA^

qu'un ils. 11 la saisit^ la baisa, y plongea ses lërtes cemim une abeille son dard dans le ealiee d'une fleur. U reneonlm quelqae chose de froid ; c'était une defy -et «n papi^ sa* tiné plié : c'était un petit^illet. U ti'en empara^ les ni^t dan« sa poehe, ne sachantèneore ce apste signifiait la def , mats espérantque le billet leM appreniraH.

La cloche sonnait toujours ; et^ du mitteude la fétH si^ lencieuse, répondaient mMle bruite, inHle elauifeiM^ : ^Uà^ la voix de eeux qui se cherdiaieivt^ qui f^appektietit. La récolte des champignons étant terminée^ été son»^ non pa» funèbres^ comfQieil semblait au coaAle^ maieun signal ^iffem ^ippelaità dîner. Du haut du toit, èhaque |o«ria doche renouvelait à midi la même inf itatlott «aux hôtes et a»f sepirileurs,€etteancie&ile oo«tn»edies grandes maisoiis s'était conserréft dans «celle du juge. Du bols sortait éone loute ta ' troupe portant des corbeilles, des paniets, des moudioirs noués et ipleins de ehiàmpi^ons. Les demoiselles tenaient d'une main le champignon en éventail, de f autre des aga^ ries «t'de9 bolets de diverses oevrlourB attadiés Ynvk à f au»tie ; OB eAt diitun bouquet de llears diœnpèCipea. Le séftéclMd portait sontilianpignon vénéneui. Télimène ^'avançait le» ■ainevtd^s^ ainsi que les deuK jeunes gens qui la suivaient Les JM)ftes entrèrent en bon oindre et se placèrent en rond. Le président aUas'aseeoir au haut bout de latatflei cet honneur était dû il son âge et à sa dignité. Il .saluait en mar^ chant, lesdantee, les vieillairds'et lee Jeunes gens. A aescMés était le frère quêteur de l'ordre de Saint-^rnard , et plus loin le juge. Le bernardin récita un court bénédicité en latin ; on pprésenta les liqueurs auf hommes : alore tous s'assirent en silence, et se anrent à manger rapidement le eholodzief lithuanien.

Le dîner était moine bruyant qu'à fordinaire. Personne ne voiriait parler^ quoique le juge se mit en fra»s pour animer la conversation. Lee fîirïilea intéresséei^ à la fameuse

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LES AlEOUJIXTXlft. 307

(fderste^ ée» dneiis ptemaèent à la lutte du lendteiDdia et ao pari; mie grande pansée ibrce ôrdinairemeat le& lèvres au silence. Télimène, qui s'entretenait lan^ cesse avec ThadéeySe croyait obligée de se reteioiifter de teokps à antre vers le comte^ et même de jeter parfois Un coup d'œil à fasstssenri Ainsi Totseieùr regarde les filets où il veut attirer les linottes, et en même temps lesnoetads coulants qn^il a disposés pour les moineaux* Tbadée et leeomte^ tous deux satiafutsd'euxHnèmes^ tous deux keureux^i tous deux f^ins d'espérance» étaient pareonséquent taciturnes. Lecoitate Jetait desiregards mélancoliques à sa fletir;Thadée tâtait furtivement la olef dans sapodiepour s'assurer qu'cile y était toajours : de Tautre main^ il froissait le biUet qu'il n'avait pas encore lu. Le juge versait k plein bord an président les vins de Hongrie et de Champagne, le servait avec attenti<m, lui pressait le genou ; mais de causer avec lui, il n'en avait nulle envie : on voyait qu'il avait des soucis secrets^ Les services se succédaient sans qu'on rompît le silence ; enfin la monotottiede et dïnu fut interrompue par un bôtequ'on n'eSp^ait gnère. C'était le garde^hasse, qui entra précipitamment, sans S'inquiéterque ce fut l'heure du dîner ^11 courut droit au seigneur, et il était fâcik de lire sur ses traits, dans ses gestes, qu'il était porteur d'une nouvelle importante^ »traordinaire« Tous les yeux se diri^èl^nt vers lui; après avoir repris baleÊne ; «Un ours, monse4« gneur! v s'écria^ML On devina tout le re<lte; que l'ours avait quitté sa tanière, qu'il se dirigeait vers les forêts an delà du Niémen : qu'il fallait à l'instant se mettee à sa poursuite. Tout te monde s'accOrda là-dessus, quoiqu'on ne se fut pas concerté, quoiqu'on ne se fntpascommuiliquétes pensées* On reconnaît en tous la même idée ant mots entrecoupés, à la vivacité des gestes, aux ordres muliipUés qui leur échappent; et qui, sortant tumultueusement de tant de bouches différentes» n'en vont pa^ moins au môme but.

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a08 THADBS SOPLIÇA.

a Courez au village^ s'écria le juge ; à chevallecenturion?* ! Demain^ à la pointe du jour^ les traqneurs ; mais des hommes de bonne volonté : quiconque viendra avec une pique, sera dispensé de deux journées de travail avec ses bètes, ou de cinq journées de travail à lui seul !

— Qu'à l'instant on selle ma jument grise^ s'écria le président ; qu'à l'instant on aille à mon château prendre mes deux bouledogues, célèbres dans toute la contrée. Le chien s'appelle Sprawnik, et la chienne Strapczyna 79. Qu'on les musèle^ qu'on les enferme dans un sac et qu'on les apporte à cheval pour plus de célérité !

— Wanka^cria en russe l'assesseur à son domestique^ repasse mon couteau de chasse; tu sais, celui dont m'a fait cadeau le prince Sanguszko. Visite ma ceinture ; vois s'ily a une balle dans chaque cartouche !

— Qu'on prépare nos fusils, s'écrièrentrils tous à la fois.

— Du plomb, du plomb ! ne cessait de répéter l'assesseur; le moule est dans ma carnassière*

— Qu'on fasse savoir au curé, ajouta le juge, qu'il aura à dire demain matin la messe basse dans la chapelle de la forêt; un service bien court, pour les chasseuifs, la messe ordinaire de saint Hubert ! »

Tous ces ordres donnés, le silence se rétablit; chacun ré^ fléchit et promène ses regards autour de soi, comme pour chercher un des assistants. Peu à peu tous les yeux se fixent sur la respectable figure du sénéchal ; c'est lin signe qu'on demande un chef pour l'expédition projetée, et que c'est à lui qu'on donne le bâton de commandement. Le sénéchal se lève ; il a compris le vœu général, et, frappant avec dignité sur la table, il tire de son sein une chaîne d'or, à laquelle est suspendue une montre de la grosseur d'une poire :

« Demain , dit-*il , à quatre heures et demie , près de la chapelle de la forêt, se réuniront nos frères les chasseurs et les traqueurs. »

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LES AMOUIIBITBS. 209

U dit; et se lève de table. Le garde-chasse le suit pour ordonner les préparatifs de la chasse.

Ainsi; quand le général a décidé que le lendemain on livrera la bataille, les soldats, dans le camp, mangent et nettoient leurs armes ; ou bien, couchés sur leurs selles et leurs manteaux, ils dorment libres de soucis : tandis que leur chef médite dans la solitude de sa tente.

Le diner fut interrompu. La journée se passa à ferrer les chevaux, à donner la pâtée aiix chiens, à rassembler ou à nettoyer les armes ; à peine parut-il quelques personnes au souper. Les partisans mêmes d'Écourté et ceux de Faucon cessèrent de s'occuper de leur grave dispute. Le notaire et l'assesseur, bras dessus, bras dessous, allèrent chercher du plomb. Le reste de la société, fatigué, se retira de bonne heure, afin de pouvoirse lever le lendemain de grand matin.

Thadée entra dans sa chambre. Le cœur lui bat, les mains .lui tremblent; il parcourt avidement le billet, y colle ses. lèvres avec transport, baise la clef, met la lumière dans la cheminée, place auprès un paravent de peur qu'on ne l'aperçoive, baise une fois encore le billet, et s'élance par la fe-, nêtre. Les voiles épais d'une nuit d'automne ont couvert de mystère la trace de ses pas.

is.

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ItO THANB iOffUÇA.

LA DiPLOMATlB ET LK CHASSE.

SoNNAiBE. -« Um âppsffiUon ço papUlotei éveille Thadée. - Aeoon- DAlflsaooe tardive d'âne errear. — H<)tellerie Juive. — L'émissaire. — La tal»Uère employée à propos ramène la dlscotsioii à son véritable olifet - Le panîdii des anlmèMs. ^ L^Qtttt» *^ taigar de Tbadée rt da o«M& -- Tfoii floupi de AaiiL - rmis dB flaril Sé0da» m^ Sanguasko décidé eo tovevr de la caral>ioe Hoi«sgfco> — Las dioox gras- — Histoire racontée par le sénéchal sur le duel de Doweyko et de Oomeyko, Interrompue par un lièvre. — Pin de rhistoire de Doweyko et pOiBeyko.

Contemporains des grands-ducs de la Lithuanien arbres de BiaiowieZj de Switez^ de Ponary^ de Kuszelew^ vous dont Kesbre se projetait jadis sur les tètes couronnées d« terrible Witenes , du grand Mendog et de Gédymin, lorsque, sor les montagnes de Ponary^ coocfoé sur une peau d'ours , près du feu des chasseurs, prêtant foreilie aux chants du sage Letdeyko'o, bercé par iesrâveries que lui inspiraient la vue de la Vilîa et le murmure de la Vileyka ; il pensait au loup de fer apparu dans ses songes ^S^t qu'à son réreil, par Tordre exprès des dieux, il bâtit la ville de Vilno, assise au milieu des fotèts comme un loup au milieu des bisons, des ours et des sangliers. C'est de Vilno que sortirent, comme des flancs de la louve romaine, Keystout, Olgbierd et ses fils; aussi habiles chasseurs que grands guerrier^, ils terrassaient avec autant de gloire Tennemi que les bêtes fé* roces. C'est le songe d'un chasseur quiitous a révélé le mystérieux avenir de la Lithuanie; c'est lui qui nous a appris qu'avec du fer et des forêts, là Lithuanie ne périra jamais.

Forêts ! vo*isqui vîtes chasser le dernier de nos rois qui porta le kolpak de Vitold^', le dernier des Jaghellons heureux à la guerre, le dernier souverain chasseur de la Li-

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f LA DIPLOUATIB ST LA CHASSE. 211

ihuanie t Arbres de mon pays^ êi le ciel permet que je re*

tourne à vous^ mes vieux amU, vous retrouveraH^ encore ?

^ Étes-vous encore vivants^ ô vous autour desqudë*, enfant,

1 j'essajaie mes premieife pas? Le vieux Baôblit*^ esUl en*

j core debout, lui dont le tronc, creusé par les siècles, puu-

i vait contenir, comme une salle spacieuse, douze personnes

assises autour d'un banquet? Le bosquet de Mendog fleunt**!!

encore auprès de l^église paroissiale? Et là-bas, en Ukraine,

sur les bords du Ross^^, e'élève-tril encore, devant la

maison des Holowinski, ce HUeul si vaste que cent jeunes

^^ gens et cent jeunes filles ont dansé sous son ombrage ?

Paternels monuments ! combien d'entre voustomèentchtque année sous la hacbe du marcband ou celle du gouvernement moskovite, qui ne laisse d'abri ni aux chantres des forêts ni aux poètes, auxquels votre ombre est aussi eftièro qu'aux oiseaux? N'estnse pas le tilleul de Czarnolas ^^ qui, ^ attentif à la voix de Jean> lui inspira tant de beaux vers? N'est*ce pas ce chêne babillard qui raconta tant de mi?aoles au ménestrel kosaque ^ ?

Et moi«-même, que ne vous dois-je pas, i^lHres de ma patrie ! Médiocre chasseur, fuyant les railleries de mes camarades, combien n'ai'^je pas atteint de pensées, sinon degibier, lorsque, assis au milieu de quelque clairière bien sauvage, sur une moite de terre, je voyais, ooblieQx de la chasse^ ^ s'étendre autour de moi, ici la mousse à barbe grise, bleuie du sang des myrtilles écrasées; là des tertres tout rouges d'airelles, qui les paraient comme d'un collier de corail ! Tout à fentour règne un moïne silence* Les branches suspendues sur ma tète ressemblent à des nuages bas, sombres, verdoyants. Au^lessi^ de cette voûte gronde et mugit l'ouragan. 11 se plaint, il gémit, il tonne, il éclate... Sons pleins de prodiges et de mystères! 11 me semble entendre au-dessus de ma tète rouki* une mer en fureur« Plus bas on dirait les ruines d'une vilie. ici un bras de

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212 THABÉB SOPLIÇA

chêne rentersé s'élève de terre^ comme un pilier immense soutenant des pans de murailles écroulées et des fûts de colonnes. Là^ des troncs branchus; plusloin^ des socles vermoulus, entourés d'un rempart de ronces. On ne peut sans frémir porter ses regards dans les profondeurs de l'enceinte ; c'est laque s'abritent les hôtes des forêts : les loups, les sangliers, les. ours. L'entrée est jonchée des os à moitié rongés de quelque visiteur imprudent. Quelquefois par-dessus les hautes herbes s'élèvent les deux bois d'un cerf comme deux jets d'eau ; et vous apercevez entre les arbres une ligne jaunâtre comme un rayon de soleil qui brille et s'efface dans les touffes de verdure : c'est un daim qui passe et s'enfuit.

Tout rentre dans le silence. Le pivert, sur un mélèze, frappe légèrement l'écorce, s'envole plus loin, et disparaît. Invisible, il ne cesse de frapper de son bec, comme un enfant qui se cache et qui appelle pour qu'on l'aille trouver. Plus près est assis un écureuil; il tient une noisette dans ses pattes, et la ronge: il a relevé sa queue au-dessus de sa tète comme un panache sur le casque d'un cuirassier. Quoique ainsi protégé, il regarde de tous côtés ; il a aperçu l'étranger. A l'instant ce voltigeur des forêts s'élance d'une branche à l'autre, et tombe comme un éclair dans le trou invisible d'un arbre. Telle une dryade retourne dans le tronc qui lui sert de demeure. Et puis tout rentre dans le silence.

Tout à coup, une branche s'agite; les grappes du sorbier s'écartent,et livrent passage à une figure plus vermeille que ses fruits. C'est une jeune fille qui cueille des fraises ou des noisettes; elle vous offre, dans un panier d'écorcede bouleau, des airelles à peine cueillies et aussi rouges que ses lèvres. A ses côtés marche un jeune homme ; jl abaisse les branches des noisetiers. La jeune fille attrape au vol les noisettes auxouelles elle peut atteindre en sautant.

Mais voici qu'ils entendent les sons du cor, les clameurs des . chiens. Us devinent que la chasse approche ; et , pleins de

f LA DIPLOM ATIB BT LA CHASSB 3t3

t frayeur^ ils disparaissent dans les broussailles, oomme des

[ , divinités de la forêt.

Tout était en mouvement à Sopliçow ; mais ni les aboie-

^ mentsdes chiens, ni les hennissements des chevaiu, ni le bruit des voitures , ni les sons du cor des chasseurs qui se mettent en route, n'avaient pu tirer Thadéede son sommeil. 11 s'était jeté sur son lit tout habillé ; il dormait comme une marmotte dans son terrier. Peréionne ne songeait à Taller appeler ; chacun , occupé de soi , se hâtait d'arriver au rendez-vous. Tous avaient oublié leur compagnon assoupi.

^ Il dormait. Le soleil étiUt entré dans sa chambre par l'ouver-

ture en forme de cœur du volet , et tombait en colonne de feu sur son front. Voulant dormir encore, il se tournait et se retournait afin d'éviter la lumière ; lorsque tout à coup il en tendit frapper : il se réveilla. Ce réveil était agréable comme ses songes. 11 se sentait léger comme un oiseau, il respirait avec facilité , il était heureux , il se souriait à lui-même en pensant à tout ce qui lui était arrivé la veille, il rougissait, il soupirait, le cœur lui battait de plaisir.

11 tourna ses regards vers la fenêtre. miracle ! Au milieu des rayons en cœurqui seglissaient dans sa chambre luisaient deux yeux tout grands ouverts, comme ceux d'une personne qui^ d'un endroit éclairé, cherche à voir dans un réduit obscur. 11 aperçut aussi une petite main déployée en éventail y^ pour garantir les yeux de la lumière. Les doigts, exposés au soleil , étaient roses comme s'ils eussent été de rubis; il vit une bouche curieusement entr'ouverte, des dents qui brillaient comme des perles dans un collier de corail, et des joues qui elles-mêmes, ombragées par la main vermeille, avaient le vif éclat de la rose.

Thadée reposait sous la fenêtre, entièrement caché dans

-f l'ombre. Étendu de tout son corps, il admirait cette merveilleuse apparition. Elle était précisément au-dessus de lui, presque sur sa figure ; à peine savait-il si c'était rêve ou réalité

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314 THADéE 80PMÇÂ#

KéM^(» pas «1 ée ces jèUMS et beaux irieage» d'enfante qu'on se rappelle avoir vus quelquefois^ 6ii flongfe^ dans ses «DnéesdTliinoceiicet Cette tête de baissa. Tremblantde peur étdejoie^ ill'apBXfj^iit^ hélas! il Fapei«çot distinetement^ il se la roppeès: iirtcoiaiatleiolieveux toatt», d'un blond clair^ tanèés ma petil» ^lUoted blaaches eoamie la nei(^> fni ressemfalaîeht à prèasnt k dm gausses «rgemées^ et qui kiiaaiettt au soteil oomne Fanréôle d'une sainte image*

D^on bond il s^asaliaur son lit ; maia l'apparition s'était envolée y effnrfée par le brait, il aMendit , eile ne revint pal; sentement il evtottd^ frapper trois eoitps et criev : « Que monsicttr se lète> il eitt temps de paitiar pouf la diasse. MonsieoifBi'eBt oublié! » 11 ssota dolit^ et des deux mains poussa le volet aveo tant ée viôlenee que les gonds en trembléreiMi et qu'il i^a heuner des deui eôtés dontre le mur. il s*ékut$a l^oi« de sa chambre y regarda tout autour de lui. Étonné^ eonfond^i^ Une vit rien et n'aperçut les traces de personne». Prèe dé la fenêtre était la haie du jardin, sur laquene se balançaient ded feuilles de houblon aux couronne» ileutki6s Ëiaien^^ des mMns légères, étaii^ le vent qui les «valent ainei agitées? Thadéeehé^eha longtemps; il n'osa pénémt dans le jardin. Seulement il s'appujf a eontré la haie, leva les yeuï , s'Imposent silence à lui^^nèmè, le doigt sur lus lfcvres,depeurqucqttelqoepapoleinvolontalre ne vînt rompre la chaîne de ses idées , et se frappant le front comme pour y réveiller d'anciens souvenirs. Enfin il se mordit les doigts à en faire jaillir le sang, et s'écria avec fbrce : n Cest bien fait$ j'ai mérité mon sort! )*

Dans la maison, si bruyante un instant auparavant, régnait alors le silence d'un désert, la solitude d'un cimetière. Tout lemondeétalt parles champs. Thadéeprèta Toreille, y appliqua la main en guise de cornet, peur mieux entendre les sons du cor et tes cris des chasseurs, que te vent apportait du côté delà forêt. Son cheval l'attendait àrécurie tout sellé. Il prit

^ LA DIPIAMâTIB BT t.à CHA8SB. 315

' dono BM fiMiU» flMita«n selte et vola ooaune un poMédé ten i ^ lesdeui aubergres» pi^ de la ehatpelie où devaienise raMem»

blar leuMqueurBi.

f c^ CesdeaKaubeDseee'îQeliMîeiititHreliaqaAeAtede lavoaie; on eût dit qo^dOe» semenaçiîeDtde lean finètrei» ecHMie deux campe ennemie. La plue TksiUe à droite • appartenait de ptoia droit an poeseMeurdn eUteau ; l'antre^ Sopiiçafa* ¥ait bâlia par «eprii d'boetiiîté» fierrais doanahie ton dans la première comme dans eon béntagpa ; Pf^iUât oeeppait la pteoe d'iioaMar daoe la seconda.

Celle^iK'étaitpeed'iuiextérieurMnar^naUe ;i'antreavait été conelmite eur an aiodtte aptiiitte inveaié jadis par les charpentiem de Tyr^ et lépaada plue tard parles Juifs dans lemeode eotier.C'estvngeimd'aiiiiiileetnretotakmantiBcomM e»» étrangers; noas en soaunes redevables aux Ms disraël. L'auberge est composée de deui corps différenls (laoîfue iMté^és parle même ekaïune ;e0aMne «me double cofwitte deoDix. Par devant, eUereeeemUei une areba; parderri^,àiiAiemfile* L'aepeatcfteatton^aembkbleà Teiwhe de lioé ; c'est une caisse carrée, cennoa asgonnllmi aaae le no» viUgaiie degrange. Il y a là des aniaianx de dîfférentesaapèces » des obevanx, des vai&es, des bcsoffs, des chèyres à longnes banboBf et» sous k toit, des troupes d'aiaeaax et des reptiles ^ , a«i moins une paire de efaafiie : il y aaussi des insectes. Le derrière de la aulsen a une fsrme buinve^ qui rappelle par sea extérieur cet édifiœde Salomoa que tes habiles jCbarpenitiem de Jiiram éleaèeent sur le mont Moriab» Las Juife t'imitent enoora asgound'lmi dans randûteotnre de lears ^fnagogue^, et le pkm de 4m synagogaesserej^rodiiitdans lenrsaubeifes et kun écuries. Le toit estenbmleaux et an diaune^ pobitu, retroussé êomme un kolpafc juif déchiré» Autour des faces ^térales règne un balcoia appuyé sur une sn^afbrausa «angée 4c no^ lomea de l»ois. Ces colaaoes, au gia»d étanoement de tous

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216 THADÉE SOPLIÇA.

les architecte»^ sont solides, quoique à militié vefmdiïlues et inclinées comme la tour de Pise; elles n'appartiennent à aucun ordre grec, car elles n'ont ni socle ni chapiteau, Elles supportent des arcs^boiitasts également en bois, empruntés à Farchitecture go^iifoe. L'extérieur est couvert d'ornements sculptés, non pas avec le ciseau ou le poinçon, mais avec la.haehe» et tordus comme les branches des chandeliers du sabbat; enfin, tout autour sont suspendues des boules qui ont quelque ressemblance avec les phylactères que les Juifs placent sur leurs fronts en récitant leurs prières , et quHls appellent dans leur langue c^cés. En un mot, de loin l'auberge, balancée parle vent, ressemble à un Juif en oraison. Le loit> c'est son bonnet ; le chaume échevelé, c'est sa barbe; les murs enfumés et sales, c'est sa robe notre : et les sculptures-, c'est le cycès qu'il porte sur le front.

Dans l'intérieur du bâtiment se trouve une cloison comme dans une synagogue. Un côté est divisé en plusieurs cellules étroites et longues , qui servent exclusivement aux nobles dameset voyageurs; l'autre, forme une salle immense, le long \ des murs de laquelle est placée une grande table à plusieurs.piedsavec deschaises qui, bien que plus basses, lui res semblent comme des enfants à leur mère.

Tout autour de la4able étaient assis des paysans et des paysannes, ainsi que la petite noblesse, tous en bon ordre ; l'économe seul àl'écart.Après la mes8edumatin> comme c'était un dimanche, on était allé s'amuser et boire chez le juif Yankiel. Devant chacun d^à moussait un gobelet plein d'une eau-de-vie grisâtre ; la cabaretière , debout, courait çà et là remplissant les coupes, tandis que son mari Yankiel se tenait au milieu de ses hôtes, vêtu d'une longue tunique tombant jusqu'à terre et retenue par des agrafes d'argent. Une nain passée dans sa ceinture en soie noire, de l'autre caressant avec dignité sa barbe grise y il promenait ses regards

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LA DIPLOMATIS Bt LA CH488B. 317

autoar de lui, donnait des ordres, saluait les nouTeaax venus parlant aux uns, accordant les autres; mais il ne servait personne, il ne faisait qu'aller et venir. C'était un vieillard, quoique juif, généralement connu par sa probité. Depuis bien des années il avait affermé l'auberge, et pas un villageois, pas un noble n'avait encore porté plainte contre lui à son seigneur. Et pourquoi s'en plaindrait-on ? Il avait de bonnes boissons au choix; il comptait avec soin, mais ne trompait jamais ; il ne défendait pas de s'amuser, mais il ne souffrait pas qu'on s'enivrât. Grand amateur de fêtes , c'était chez lui que se célélnraient toutes les noces, tous les baptêmes; chaque dimanche il faisait venir du village la musique, composée d'un violon, d'une basse et d'unecornemuse. Il cultivait la musique, ilétait;même renommé pour son talent. Jadis il avait parcouru les châteaux avec un tympanon, instrument desa nation; et il avait étonné par son jeu et son chant> car il chantait et jouait avec goût. Quoique juif, il avait une prononciation polonaise assez pure ; il aimait surtout les airs nationaux, et de chacun de ses voyages au delà du Niémen il rapportait une foule de Kolomyiki **de Halicz, de Mazurki de Varsovie. On disait dans les environs , je ne sais si c'était à tort ou à raison, que lui le premier avait fait conn^tre et rendu populaire dans le district ce chant célèbre aujourd'hui dans le monde entier, et joué pour la première fois aux Italiens sur la terre d'Ausonie par les trompettes des légions polonaises ^9. Le talent du chant est fort estimé en Lithuanie, il gagne l'affection et rapporte honneur et profit. Yankiel avait fait fortune. Rassasié de gloire, devenu riche, il avait suspendu à la paroi son tympanon, et s'était établi avec ses enfants dans Faobërge où il donnait à boire. Il était en outre sous-rabbin dans une ville voisine. Aussi le voyait*on toujours avec plaisir, et le consultait-on souvent. Il connaissait parfaitement le commerce des grains et s'entendait fort bien à les expédier par eau ; cette con-

MIÇKIEWICZ. T. II. 19

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218 THADBS SOPUÇA. ^

naissance est indispensable à iacan^p^^e. il avait aussi k |

renom de bon Polonais.

C'était lui qui le premier axait aj^aisé les disputes quel* ^

quefois sanglantesentre les d^ux auberges, en lesaffermant ^ toutes les deux. Il était également respecté des partisans des comtes Hareszko et des serviteurs du juge Sqpliça. Lui seul '

savait en imposer au terrible porte-cleCs Gf rvai3> au criard huissier Protais. En préseipce de YaDli.\el, oes deux anta* gonistes faisaient taire leur vieille baine^ Gervais redoutable v

par son bras^ Protais par sa langue,. Geirvai^ était absent alors; il était allé à la. chasse» parce qu'ijl n'avait pas ^| voulu que le.comte Jeune et iaexpérifli^Qnté» courût seol les |

ehanc^^ d'une ex;pédition aussii difficile et aussi ipiportante. Il l'avait donc accompagné p^w l'aider de. sesconaeils^et pour veiller snr lui»

C'était le frère Robak qyi ocpupait alors la^plaoeda Ger* j

vais entre deux bancs à l'extrémité du cabaret faisant face à la portiç* Yankiel l'y avait conduit. On vo|!ait qu'il éprouvait un profond respect pour RobaJ^ ; cardes qu'il remarquait que son verrç.éta^t vide^ il s'eoipr0ssa,itd'accottrir et ordon*^ >

nait de lut vcHrser de l'b^drpm^l. Qn.disaJit qu'i^. s'étaient '

connus dajos leur jeunesse, je ne sais où, dana quelque pays étranger. Lç b^rnaj*din se re.Qdait souvent de nuit à l'auberge^ et tous deux avaient de mystérieux entretiens sur d'importantes matières. Le bruit courait que le prêtre faisait la contrebande^ mais c'est une calomnie indigne de foi. Robaky accoudé sur la ta^le^ parlait à demi-voix ; une nuée de gentilshopiimes l'entourait, prêtant l'oreUie à ses paroles et penchant le nez sur la tabatière sacerdotale^ où ils pui* salent de temps en temps une prise qui les faisait éternuer comme des obuaiers.

« Révérendissime , dit Slu>loubA apirèSt avoir étemué , voilà du tabac qui nous monte joliment à la tète. Depuis que je porte un ne;^ ajouta-t-^il en caressant sonnez circon*

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LA DIPLOMAtfE ET LA CHASSE. 219

flcïe, je n'en al jamais pris de pareil (nouvel étemument ). Vrai tabac de bernardin ; il vient certainement de Kowno^ ville célèbre dans le monde entier par son tabac et son hydromel. J^ ai.été, il y a de ça.,. i»Robak l'interrompit :

« A la santé de tous touâ, messieurs mes amis et frères. Quant au tab^c^ lié^ hé ! il vient de pluis loin, qu'on ne le croît, monsieur Skolouba. Il vient de la Sainte-montagne ; ce sont tes frères de Tordrede SlMPàUt qui le préparent dans la vifle de Gzenstoeholva, où se ^ouve cette iAiage, célèbre par tant de miracles, de la sainte mère de Dieu, reine ^e la*c<>uronne de Pologne , et jusqu'à ]^résent reconnue duchesse de Lituanie. Bn effet, elle pdrte encore ta couronhe du ro^au«»e; mais le duehé de Litbuanie est aojourdliùi sous la domination du schisme.

— De daenstdchowaî s'écria Wilbik, j'y suis allé me confesser le jour du jubilé, il y a de ça trente ans. Est-il vrai que le Français occupe la ville, qu'il veut démolir l'église et s'emparer des trésors de Notre-Dame? Tout cela est écrit dans k Courrier de la Lithuanie,

— C'est ftiUfx, répondit le bernardin. Non, Sa Majesté l'empereur Napoléon est le catholique le plus exemplaire; le pape ne l'a-t-il pas sacré ? Ils vivent en paix et ramènent de concerta la folle peuple français, qcis'était un peu fourvoyé. 11 est vrai que Czenstochowaa versé dans le trésor national une grande partie de ses ornements d'argent; mais c'est pour la patrie, pour la Pologne : et Dieu veut que ses autels soient toujours le trésor de la patrie. N'avons-nous pas dans le duché de Vai^soviecent mille hommes de troupes polonaises? Peut-être avant peu, y en aura-t-il encore davantage. Qui payera cette armée? Sera-ce vous autres Lithuaniens, vous qui n'avez d'argent que pour les coffres des Moskovites ?

— Le diable leur en donnerait, mais non pas nous,s'6ôria Wilbik; vu qu'ils le prennent de force \

— O noire bon père, observa humblement un paysan en

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T20 THUDiS, SOFLIÇA.

se levant et en se grattant la tète^ les gentilshommes ne souffrent encore qa'àdemi; mais c'est nous autres qu'on écorche !

— Fils de Gham^ répondit Skolouba^ que tu es bête ! toi, paysan, tu^s habitué comme une anguille à ce qu'on t'écorche; •maisnous autres bien nés, nous antres nobles, nous sommes accoutumés à vivre eu liberté. Oh ! mes frères, dans le bon temps un noble dans son village...

— Oui, oui, s'écrièrent-ils tous à la fois, marchait l'^al d'un palatin.

— Aujourd'hui, on nous conteste notre noblesse, repritSkolouba, on nousoblige àailer fouiller dans de vieux grimoires! afin de prouver par des chiffons de papier, que nous sommes gentilshommes !

— Passe pour vous, mon frère, s'écria luraba; vos ancêtres, à vous, furent des paysans anoblis ; mais à moi qui suis issu du sang des kniaz, me demander des titres qui établissent quand Dieu m'a fait noble \ Lui seul se le rappelle. Que le Russe aille donc s'informer auprès de ces vieux chênes qui leur a donné le droit de s'élancer au-dessus de tous ces buissons!

— Vous, issu des kniaz ? répondit Jaghiel, faites-en accroire à d'autres ! Dans ma famille vous trouverez des couronnes de princes. I

•— Vous avez une croix dans vos armes, s'écria Podhaiski ; « ,

c'est une allusion cachée àvotredescendancedejuifs baptisés*

— C'est un mensonge , interrompit Birbarz ; moi qui descends des comtes tatares, n'ai-je pas une croix et un vaisseau

dans mes armes? ^

— Le poraï, une mitre dans un champ d'or, voilà mes '| armes, à moi» s'écria Miçkiewicz;ce sontdes armoiries de i prince : Stryikowski en parle souvent. » I

Alors un grand tumulte s'éleva dans le cabaret; le f^ère i

Bobakeut recours à sa tabatière. Itla présenta à tous les ora-

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leurs successivement; le bruit s'apaisa à l'instant: chacun . prisa , étemua plusieurs fois, par égard pour le prêtre. Le bernardin, profitant du moment, reprit ainsi :

« Oh ! de grands hommes ont déjà éternué après avoir pris de ce tabac. Groiriez-vous, messieurs, que les doigts du général Dombrowski se sont plongés quatre foilS dans cette tabatière ^

— Dombrowski ! s'écrièrent-ils tous.

— Oui, ce général en personne ! J'étais dans son armée pendant qu'il reprenait Dantzick aux Allemands; il avait à écrire et, craignant de s'endormir, il prisa, éternua, me frappa deux fois sur l'épaule : « Frère Robak, me dit-il, frère bernardin, nous nous reverrons ec Lithuanie encore avant la fin de Tannée. Dites aux Lithuaniens qu'ils m'attendent avec du tabac de Czenstochowa , je n'en prends jamais d'autre. »

Les paroles du prêtre avaient excité un tel étonnement une telle joie, qu'un instant de silence régna dans la tumultueuse assemblée. Puis on entendit répéter à demi-voix :

« Du tabac de Pologne ! de Czenstochowa ! Dombrowski arriverait d'Italie ! a Enfin, comme du choc de toutes les pensées, de toutes les paroles indiYiduelles, s'éleva un cri général, spontané : u L'air de Dombrowski! » Et tousTentonnèrent à la fois en s'embrassant; le paysan et le comte tatare, la couronne de prince et la croix de juif baptisé, le poraï et le griffon : tout le reste fut oublié, même le bernardin. On n'entendait plus que des chants et des cris : « DeTeau-de vie! de l'hydromel! du vin! »

Robak écouta longtemps Tair national, enfin il voulut l'interrompre ; il prit donc à deux mains sa tabatière géante, et en éternuant, troubla la mélodie. Sans laisser aux chanteurs le temps de recommencer, il s'empressa de continuer :

a Vous vantez mon tabac, mes frères; mais voyez ce qu'il y a dans Tintérieur de ma tabatière ! « Après en avoir

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222 THADBE SOPLIÇA.

essvtjé la surface avec son mouchoir^ ii lear montra sur le couvercle toute une armée -peinte ^ petite comme un essaim de mouches^ et au milieu^ un homme à cheval de la grandeur d'un hanneton^ probablement le général ; sou coursier se cabrait comme s'il eut voulu escalader les deux: d'une mairi il tenait les rênes, l'autre, illa portait à son nezaquilin.

(( Regardez bien, dit Robak, cette figure menaçante. Devinez qui c'est ? » Tous regardèrent pleins de curiosité.

« €'ei5t un grand homme , c'est l'empereur, le vrai ! non pas celui desMoskovites, les tzars et leurs alliés ne prennent jamais de tabac.

— Un grand homme, s'écria Cydzik , en simple capote? J'avais toujours cru que les grands hommes étaient habillés d'or; car chez les Russes, le premier général venu est tout resplendissant de faux galons, comme un brochet à la sauce de safran.

— Bah ! interrompit Rymska, n'ai-je pas vu dans ma jeunesse Kosciuszko, le chef de laotre nation, un grand homme pourtant, habillé en paysan krakovien > c'est-à-dire en czamara?

— Comment! en czàrtara? répliqua Wilblk, c'était une taratatka.

— La czamara a des brandebourgs, l'antre n'en a pas, ctia Miçkiewicz. » De là grande dispute «ur la coupe de la taratatka et de la czamara.

L'habile Robak voyant la conversation s'éparpiller de nouveau, essaya de la concentrer sur sa tabatière, comme des rayons dans un foyer; il offtrit du tabac, on éternua, on se dit : « A vos souhaits! «et le prêtre continuia ainsi :

« Quand l'empereur Napoléon prend prise sur prise pendant une bataille, c'e^t un signe certain qu'il là gagnera, A Austerlitz, par exemple, ks Français avaient pris position avec leur artillerie. Une nuée de Moskovites vient fondre sur

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L4 DIPLOBtATIE ET LÀ CHASSE. 223

eux. L'empereur regarde et se tait. Dès que les Français tirent , les Moskovites tombent par régiments sur la glace. Un escadron charge après l'autre ettombe noyé dansle lac. A chaque régiment détruit, l'empereur prend une prise. Enfin Alexandre avec son aimable frère Constantin et l'empereur allemand François prennent la clef des champs , et l'èJôpereur, voyant la bataille gagnée, les regarde fuir, prend une prise et fait claquer ses doigts. Votfs tous, messieurs qui êtes ici présents, si utt jour vous faites partie de l'armée del'empereur, rappeleîe-voùs ce ^ue je viens de vous dire.

«,Ah ! s'écria Skôlouba, mon cher frère quêteur, quand ce moment arrivera-lril? Pour chaque fête, et cpla autant qu'il y eu a dans l'almanach, on nous promet les Français ; nous les attendons, nous regardons que les yeux nous en sortent de la tête, et le damné Moskovite nous tient par leçon comme auparavant ! Je crains qu'avant que le soleil se lève, les frimas ne nous fassent perdre la vue.

—Mon frère, répondit le bernardin, c'est aux vieilles femmes à se plaindre, c'est au Juif à attendre les bras croisés que quelqu'un arrivedanssonaubei^e et frappe àsa porte. Battre lés Moskovites avec Napoléon, ce n'est pas metveille. N'a-t-il pas tanné trois fois le cuir aux Allemands ? N*a-t-îl pas écrasé sous son pied cette vermine de Prussiens ? N'a-l-il pas rejeté les Anglais au delà des mers ? Certes, il viendra aussi à bout des Moskovites; mais saVez-voûs, mes frères, ce qui en résultera ? C'est que là noblesse lithuanienne iie montera à cheval et ne tirera le feàbre que îo'rs^u'il h'y aura plus personne à combattre, f^apôléon, après avoir vaincu tout seul, lui dira : « ïe ine passerai de vous , qui que vous soyez! » îl ne suffit pas d'attendre son hôte , il ne suffit pas de l'inviter; il faut encore assermbîer ses serviteurs, préparet les tables, et, avant le festin, balayer toutes les ordures de là maison : je le répète, ba-

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224 XHADBE SOPUÇA.

Uyer la maison. Oui , mes enfants , il faut la balayer! m Ces paroles furent suivies d'un silence ; puis une clameur générale retentit : « Qu'entendez-vous, mon frère , par « balayer la maison»? Nous nousehargeons de tout, nous sommes prêts à tout ; seulement, expLiquez-vous plus clairement, mon frère ! »

Le prêtre s'était approché de la croisée; quelque. chose, le frappa : il avança la tête hors de la fenêtre. Après un moment de réflexion , il répondit avec dignité :

« Aujourd'hui, je n'en ai pas le temps; plus tard, nous en parlerons plus longuement. J'irai demain à la ville du district pour un procès; et, afin devenir quêter chez vous, mes frères, je ferai un détour.

— Tachez donc, mon frère, de venir passer la nuit à Niéhrymow, » lui dit l'économe. Le porte-étendard aura tant de plaisir à vous voir! Ua ancien proverbe lithuanien ne dit-il pas : « Cet homme est heureux comme un frère quêteur à Niéhrymow ? » '

-r Visitez-nous aussi , s'il vous plaît, ajouta Zubkowski ; il se trouvera bien une demi-pièce de toile, une demi-tonne de beurre, un mouton ou une vache. Rappelez-vous, mon frère, ces paroles : « 11 y arrivera aussi heureusement qu'un prêtre à Zubkow. »

— Et chez nous donc , s'écria Skolouba.

— Et chez nous, dit Teraïewicz ; jamais bernardin n'est sorti avec la faim de Pucewicze.» C'est avec de telles prières et de telles promesses que ces gentilshommes suivaient le prêtre. Robak était déjà parti.

11 avait aperçu parla fenêtre Thadée, qui galopait sur la grand'route, sans chapeau, la tête baissée, le visage triste et pâle. Il ne cessait d'aiguillonner son cheval de l'éperon et du fouet. A cet aspect le bernardin fut tout consterné. Il s'empressa de suivre à grands pas le jeune homme dans la direction de la forêt, dont la ligne noire bor-

Djgiti

nait rhorizon aussi loin que la vue' pouvait s'étendre.

Qui serait en état de scruter les profondeurs infinies des forêts lithuaniennes? Qui oserait pénétrer jusqu'à leur centre, jusqu'à leur noyau? Le pêcheur entrevoit à peine le fond de la mer de ses rivages; le chasseur parcourant la lisière des forêts de la Lithuanie, à peine connaîi-il leur extérieur, leur forme, leur physionomie. Quant à leur cœur, c'est encore pour tous un mystère impénétrable; on ne sait ce qui s'y passe que par des contes, des traditions. Car s'il osait s'engager dans ces forêts séculaires, dans ces bois touffus, le voyageur trouverait dans leurs méandres [des remparts de troncs, de branches, de racines, défendus par des marais, par mille ruisseaux , par des palissades de plantes entrelacées, par des fourmilières, des nids de guêpes et de taons, des monceaux de serpents. Et quand, par un courage surhumain, il serait parvenu à vaincre tous ces obstacles, il rencontrerait plus loin de plus grands dangers. A chaque pas, comme des fosses à loups, de petits lacs tendent leurs pièges sous les pieds de l'imprudent visiteur. Couverts jusqu'à moitié de verdure, si profonds qu'on n'en a jamais pu les sonder (il y a même grande apparence- que c'est la demeure des diables), ces puits sont comme rouilles de sang. Sans cesse il s'en exhale une odeur fétide qui dépouille de leur feuilles etde leurécorce les arbres d'alentour. Chauves, rabougris, vermoulus, malades, baissant jusqu'à terre leurs branches couvertes de mousses comme de pliques chevelues, et leurs dos chargés de champignons moisis, ces arbres sont accroupis autour de ces marais comme une bande de sorcières se chauffant autour de la chaudière où bouillirait un cadavre.

En vain voudrait-on pénétrer, même du regard, au delà de ces lacs; car tout y est noyé d'un épais brouillard qui s'élève éternellement de ces abîmes sans fond. Enfin, derrière ces vapeurs, une tradition populaire le raconte , s'é-

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326 THADBË SOPUÇA.

tend une contrée belle et ferttte, !a capitale du règne végétal et animal. Là sont déposée^ les semences de toutes les plantes, de tous les arbres; c'est de là que leufs rejetons émigrent dans le monde entier. Là, comme dans farche de Noé, est abritée une paire au moins de tous les animaux, pour la conservation de Tespèfce. Au milieu, dit-on, s'élèvent les palais du vieil aurochs, du bison et de Fours, les empereurs des forêts. Autour d'eux, sur les arbres, se tiennent Tagile léopard, le vorace glouton, comme des ministres vigilants. Plus loin, semblables à de nobles vassaux soumis, habitent les sangliers, leslonps, les élans aux larges cornes. Au-dessus d'eux nichent les faucons et les aigles, gui vivent de la table du maître, comme les courtisans. Toutes ces espèces principales cKanîmatïx mènent une vie patriarcale , cachée dans le noyau des forêts. Invisibles an monde, ils envoient leurs petits, comme des colons, au delà des frontières, tandis qu'ils restent eux-mêmes dans la métropole à jouir de leur bien^tre. Ils ne périssent jamais ni par l'arme à feu ni par l'arme blanche ; ils meurent de» leur mort naturelle. Ils ont aussi leur cimetière. Lorsqu'ils sentent la mort approcher, les oiseaux déposent leurs plumes, les quadrupèdes leur poil. L'ours, quand il a usé ses dents; le cerf, quand il est cassé de vieil lesse, et qu'il peut à peine remuer les pieds ; le lièvre infirme, quand son sang se fige dans ses veines ; le corbeau, quand il commence à grisonner ; le feucon , quand sa vue s'affaiblit; Taigle, quand son bec se recourbe et se croise de manière qu'il lui soit impossible de l'ouvrir pour avaler 9» : tous vont au cimetière coniûiun. Et même le menu gibier, quand il est blessé ou malade, court mourir dans son pays natal. Voilà pourquoi, dans les endroits de la forêt où l'homme peut pénétrer, on ne trouve les ossements d'aucun animal 9«. On dit que dans cette république, les bonnes mœurs régnent parmi les animaux, car ils se gou-

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veinent eui-mêmes; ils. ne sont past encore corroia{>4tô par la civilisation humaine : ib ne connaissent pas le droit de propriété, qui divise le mendie ^ ils ne ss^vent pas oeque c'est quelle duel ni l'art de la guerre. Les fils mènent dans ce. paradis le même genre de vie que leurs pères ; privés ou sauvages^ ils vivent en comaion^ ils s'aiment^ ils sont unis. Jamais Tun ne donne à l'autre ni. eoup de dents ni coup de corses, £t même si quelque homme émigrait dans leur em* pire, n'eûtrilpas d'armes> il pourrait le traverser sans qu'il lui arrivât le moindre mal. Tous c^s animaux le regarderaient de ce regio'd éton&é qu'an sixième jour de la création leurs premiers, .pères^ dans le paradis terrestre dureot jeter sur Âdam^ ayant qu'ils se prissent de querelle aveclui. Mais jamais personne n'entrera dapsjcette enceinte; ca^ la fatigue^ la crainte et la mort en défendent les. approches.

Quelquefois seulement des chiens courants s'aventurent imprudemment au milieu de ces marais» de ees mousses et de ces ronces. ££&ayés à l'aspect terrihk de l'intérieur des forêts, ils se hâtent de fuir en hurlant, les yeux égarés, et longtemps après, quoique caressés par la main du maître, ils tremblent encore à ses pieds comme possédés du démon de la crainte. Cette mystérieuse capitale des forêts, in-^ connue aux hommes, le Lithuanien l'appelle, dans son langage de chasse, le matecznik, ouïe paradis des animaux»

ours imbécile ! si tu étais resté dans ton paradis, jamais le sénéchal n'aurait entendu parler de toi! Mais, soit que l'odeur des ruches t'eût alléché, soit que l'appétit te soit venu pour l'avoine déjà mûre, tu as paru sur la lisière de la forêt, ou le taillis est moins épais, et aussitôt le garde-chasse a découvert ta présence. Astucieux comme un chef d'espion, il est allé reconnaître à l'instant les lieux où tu manges, où tu couches; et. voilà le sénéchal avec ses traqueurs qui t'entourent et te coupent la retraite du paradis natali

Qoogle

238 THABiE SOPUÇA.

Thadée avait appris que dépuis longtemps les chiens avaient été lancés dans le gouffre des forêts.

Le silence règne. En vain le chasseur tend l'oreille^ en vain il écoute le silence comme le discours le plus éloquent. Immobile à sa place^ il n'entend que la bruyante musique des chiens dans le lointain. Ceux-ci plongent dans la forêt comme des plongeurs dans la mer^ et les chasseurs^ leurs fusils dirigés vers le bois^ fixent les yeux sur le sénéchal. Il est à genoux, l'oreille collée à la terre. Tels que des neveux qui cherchent à lire sur la figure du médecin la sentence de vieou de mort d'un oncle opulent, les chasseurs, pleins de confiance dans l'habileté du sénéchal, attachent sur lui des regards pleins de convoitise et de crainte. « Il est là, il est là ! » s'êcrie-t-il à demi-voix. Il se relève, ilatoutentendu;lesautres écoutent encore. ()nfin ils entendent un chien pousser un cri strident; puis deux, puis vingt après Tous, dispersés en ban« des, ils s'appellent, ils aboient; les voilà sur la piste, ils la suivent en hurlant. €e nesont pas les cris de chiens qui poursuivent un lièvre, un renard ou un chevreuil; ce sont des cris continus, brefs, fréquents, secs, acharnés. Ils ne sont pas tombés sur une trace, éloignée, ils poursuivent à vue. Tout à coup les cris cessent; ils ont atteint l'animal. Nouveaux cris, nouveaux hurlements. L'animal se défend et probablement, blesse. De la meute s'élèvent de plus en plus souvent les voix des^chiens à l'agonie.

Les chasseurs sont à l'affût; chacun a son fusil en main et s'incline en avant, comme un arc, |la tète tendue vers la forêt. Ils ne peuvent plus attendre. Ils quittent leur poste l'un après l'autre et s'engagent dans le bois; tous veulent être les premiers à rencontrer l'animal, malgré les exhortations du sénéchal, qui parcourt les postes à cheval, menaçant de coups de laisse sur les épaules quiconque abandonnera sa place, noble ou paysan. Vains efforts ! Tous sont déjà dans la forêt en dépit de la défense. Trois coups de

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fusil partent à la fois puis cent. L'ours mugit^ on n'entend que lui seul^ et la forêt entière lui répond ; c'est un cri terrible dedouleur^ derage^ de désespoir. Ace cri succèdent ceux des chiens; les appels des chasseurs^ les sons du cor du piqueur roulent comme un tonnerre dans les taillis.

Les uns courent dans la forêt» ks autres arment leurs fasiis^ tous se réjouissent. Le sénéchal seul est triste : « Il est manqué^ » s'écrie-t-il. Et l'ours, effrayé du combat, rebrousse chemin et se dirige vers des endroits moins bien gardés, versleschamps,où,de tous les chasseurs, absents de leurs postes il ne restait plus que le sénéchal, Thadée et le comte, avec quelques traqueurs.

Ici, la forêt devient moins épaisse. De ses profondeurs on entend sortir les mugissements de l'animal furieux, le bruit des branches qu'il casse dans sa course, et tout à coup on le voit s'en précipiter lui-même avec la rapidité de la foudre. Les chiens, autour de lui, le harcèlent, le mordent. Il se dresse sur ses pattes de derrière, ses cris effraient ses ennemis; et tantôt il déracine un arbre, tantôt il arrache une pierre qu'il leur lance. Armé d'un tronc d'arbre, qu'il brandit comme une massue à droite et à gauche, il se jette sur les traqueurs, le comte et Thadée. Intrépides, ils l'attendent, dirigent sur lui leurs deux fusils comme deux paratonnerres contre un noir nuage, les arment à la fois. Jeunes imprudents ! Les coups partent; ils ont manqué tous deux. L'ours bondit; ils arrachent de leurs quatre mains une pique plantée en terre auprès d'eux, se la disputent, regardent l'immense gueule rouge, où brillent deux rangées de dents blanches comme les griffes qui s'abaissent sur leurs têtes, pâlissent, sautent en arrière et se sauvent à travers les champs. L'animal se précipite derrière eux. Déjà il étend la patte, mais sans les atteindre; il les poursuit avec plus d'ardeur, se dresse sur ses pieds , et de sa patte noire touche la blonde chevelure du comte. 11 allait lui enlever le crâne comme on cn-

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230 THADBE SOPUÇA.

lève un chapeau de dessus use tèt^> quand Tafisesaeur et ie notaire parurent de chaque côté^ et Garyats. aveo Robaik^à cent pas en face du monstre. Robak seul sans armes. Led trois armes font feu à la fois^ comme à Tordre du capitaine. L'ours bondit tel qu'un lièvre devant les lévriers, tombe sur la tète,, fait la culbute les quatre pattes en l'air; couvert de sang^ilrouLe aux pieds du comte, et le renverse. Il mugissait encore, il essayait de se relever, quand, sur lui s'élancent la féroce Strapczyna et le furieux Sprafvnik*

Alors le sénéchal saisit la corne de buffle suspendue à son cou par un ruban. C'était un cor ^ong, tacheté, recourbé comme un boa. Des deux mains il l'appuie contre ses lèvres, enfle ses joues comme une citrouille, ferme à demi ses paupières sur ses yeux rouges de sang; et, de son ventre comprimé , envoyant dans ses poumons toute sa provision d'air, il sonne TbaJOiali* La^ aam, s'échappant du cor en spirale, multipliés par l'écho, retentissent dans la forêt comme un ouragan. Le3 ckasseurs se taisent, les traqueurs restent immobiles, étanné3 qu'il$;sûntde la forcé, d la pureté, de l'ineffable harmonie de Tair. Le vieillard déploie encore une fois devant eux tout le talent q^i l'avait jadis rendu célèbre dans les forêts, 11 remplit bientôt de sa mélodie, il anime les bois etles plaines , comme s'il y avait lâché tout une meute et recommencé la chasse; car dans cet air il y avait tout une histoire abrégée de la chasse. C'étaient d'abord des sons vifs et joyeux comme le. réveil» puis . des gémissements plaintifs et répétaéa comme les cris des chiens; de temps à autre un ton plus dur retentissait comme le tonnerre : c'étaient les coups de &u,

11 s'arrêta, mais.il tenait son cor; tous croyaient que lésé* néchal en sonnait toujours : c'était l'écho qui lui népondait.

Il souffle de nouveau dans son cor. On eût dit.que le cor changeait de forme sous les lèvres du sénéchal, qui tantôt l'amincissaient, tantôt le grossissaient, en.imitantles voiji

des animaux. S'allongeant en gosier de loup^ il harla longtemps^ bruyamment. S'ouvrant de toute sa largeur comme la gueule d'un ours, il mugit sourdement. Puis, le beuglement du bison déchira les airs...

Il s'arrêta, mais il tenait son cor; tous croyaient que le sénéchal en sonnait toujours : c'était Técho qui lui répondait. Les chênes répétaient aux chênes, les hêtres renvoyaient aux hêtres le suprême chef-d'œuvre de l'art du cor de diasse.

Il souffle de nouveau dans son cor. On eût dit que dans ce cor il y avait cent cors différents. On entendait les cris confus du combat, la colère ou l'effroi des chasseurs, des chiens et des animaux; lorsqu'enfin, le sénéchal, levant son cor, entonna l'hymne de victoire.

H s'arrêta, mais il tenait son cor ; tous croyaient que le sénéchal en sonnait toujours : c'était l'écho qui lui répondait. Autant d'arbres, autant de cors dans la forêt. L'un renvoyait l'air à l'autre, un chœur le redisait à l'autre.

Et la musique allait toujours s'étendant^ s'éloignant, s'affaiblissant, mais toujours plus pure, plus parfaite, jusqu'à ce qu'elle se perdît dans le lointain, aux portes mêmes des cieux.

Le sénéchal lâcha le cor qu'il tenait à deux mains ; il étendit les bras : le cor tomba et se balança sur sa ceinture de cuir; Le sénéchal, la face gonflée, rayonnante, les yeux levés anj ciel, était là comme un inspiré, tâchant de ressaisir les derniers sons, qui fuyaient à travei^s la forêt, tandis qu'un tonnerre d'applaudissements, mêlé de mille félicitations, célébrait son triomphe.

I*eu à peu on se tut, *et les yeux de toute la troupe se reportèrent sur le cadavre de Tours immense , qui gisait fumant à leurs pieds. 11 était souillé de sang, percé de balles ; sa poitrine était enfoncée dans l'herbe , qui s'enlaçait à ses poils. Les pattes de devant en croix, étendues ; il respi-

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232 THADÉR SOPLIÇA.

rait encore. Le sang coulait de ses naseaux ^ il ouvrait encore les yeux^ mais il ne remuait plus la tête. Les bouledogues du président s'étaient attachés à lui ; ils Tavaient saisi au-dessous des oreilles , Strapczyna à gauche , Sprawnik à droite, avalant le sang noir de sa gorge qu'ils étouffaient. Le sénéchal ordonna de leur passer une barre de fer entre les dents, afin de leur séparer les mâchoires et de leur faire lâcher prise. On tourna sur le dos Tanimal mort avec les crosses des fusils, et un triple vivat retentit vers les nuages.

«^ Eh bien ! s'écria Tassesseur en faisant tourner son fusil, eh bieh ! mon fusil tire trop haut , n'est-ce pas? Il n'est pas grand, mais comme il a travaillé ! Ce n'est pas nouveau pour lui ; jamais il ne jette une cartouche en l'air. C'est le prince Sanguszko qui m'en a fait présent, d £t il montrait un fusil d'un admirable travail, quoique petit; puis il se mit à en énumérer les qualités.

« Moi, je courais, interrompit le notaire en essuyant la sueur de son front, je courais derrière l'ojurs, à courte distance. Le sénéchal me crie : « Restez à votre poste! » Moi , rester à mon poste, quand l'ours se dirige vers la campagne d'une course de plus en plus rapide , comme un lièvre î Toujours à sa poursuite, je cours ^ perdre haleine ; j'avais à peine l'espoir de l'atteindre , mais je regarde adroite, je le vois de plus près, le taillis étant moins épais, je le vise : a Attends, mon vieux, » me dis-je en moi-même; et le voilà tué, devant vous. Excellent fusil ! un vraiSégalas! Lisez l'inscription : SégcdaSy London, à Balabanawka. (Un célèbre arquebusier polonais y demeurait; il faisait des fusils polonais, mais il les ornait d'inscriptions anglaises.)

— Gomment ! s'écria l'assesseur, mille ours ! c'est donc vous qui l'avez tué? Que nous chantez-vous là?

— Écoutez, reprit le notaire, il ne s'agit pas ici d'une enquête; là, vous avez toujours raison. C'est une chasse. Prenons pour juges tous ces messieurs! »

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hk DIPLOMATIE ST LA CHASSE. 283

Une terrible dispute s'élevailans toute la troupe des chasseurs^ les uns prenaiit parti pour Fassesseur^ les autres pour le notaire. Personne ne parlait de Gervais^ parce que tous étant arrivés de part et d'autre , on n'avait pas vu ce qui s'était passé en face. Le sénéchal prit la parole :

« A présent, du moins, il y a sujet de discuter; car messieurs , il ne s'agit plus d'un lièvre^ il est question d'un ours: et cela vaut bien la peine de prouver son bon droit, le sabre ou le pistolet au poing. Il n'est pas facile de décider l'affaire; nous consentons donc au duel, d'après les anciennes coutumes. De mon temps , je m'en souviens , vivaient deux voisins, braves gens et nobles de vieille souche ; ils habitaient les deux rives de la Yileyka : l'un s'appelait Domeyko , l'autre Dovireyko. Ils avaient tiré à la fois une ourse. Qui l'avait tuée? C'était difficile à savoir ; ils eurent ensemble une grave dispute , et convinrent de se battre à la distance d'une peau d'ourse. Voilà qui est noble, c'est presque à bout portant. Ce duel fit beaucoup de bruit ; on composa même des chansons là-dessus dans le temps. Je servais de second, et je vais vous raconter dès le commencement comment l'affaire se passa... p

Avant que le sénéchal eût achevé son récit, Gervais avait mis fin à la querelle. Après avoir fait plusieurs fois le tour de l'ours en l'examinant avec attention, il avait tiré son couteau de chasse, lui avait partagé la tète en deux, et, ayant ouvert le cervelet, il en avait retiré une balle. Il l'essuya sur son habit, l'adapta à la cartouche, l'ajusta au canon du fusil; puis, l'élevant sur sa main :

a Messieurs, dit-il, cette balle n'est pas sortie de vos fusils, mais de cette carabine des Horeszko. » Il fit voir un vieux fusil affermi avec des ficelles.

m Mais ce n'est pas moi qui ai tiré. Il fallait pour cela un grand coursée ; c'est à frémir, rien que d'y penser ! J'a i ou un éblouissement , car droit vers moi couraient les deux jeunes

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