‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 26 sur 36 · LA QUERELLE · texte numérisé non relu

LA QUERELLE

S0VII4IRE. — Plans de conqaéte de Télimène. — La belle jardinière se furépare à Idre son entrée dans le monde, et reçoit les derniers conseils de sa tatrioe. — Retoar des chasseurs. ^ Grande surprise de Thadée. — Seconde rencontre au temple de la Mélancolie, et récooeiliation facilitée par les fourmis. — Conversation sur la chasse à table. — Histoire du sénéchal sur Reytan et le prince de Nassau interrompue. — Préliminaires de paix entre les parties, également interrompus. — l,e revenant à la def. ~ Querelle. — Le comte et Gervals tiennent conseil de guerre.

Tandis que le sénéchal revenait de la chasse qu'il avait conduite avec honneur, Télimène^ restée seule à la maison^com mençait sa chasse à elle. 11 est vrai qu'elle se tenait immobile, les bras croisés sur sa poitrine ; mais sa pensée n'en était que plus active. Elle suit à la piste deux têtes de gibier ; elle cherche les moyens de les faire tomber dans ses filets et de les y prendre toutes deux ; c'est le comte et Thadée. Le comte, jeune seigneur, héritier d'une puissante famille, , d'un extérieur agréable, et déjà quelque peu épris. Mais ne pourrait-il pas changer? Aime-t-il d'ailleurs vraiment? Voudra-t-il épouser une femme de quelques années plus âgée que lui, sans grande fortune? Ses parents y consentiront-ils? Que dira le monde?

Tout en faisant ces réflexions, Télimène se lève du sofas, se dresse sur la' pointe des pieds ; ctn eût dit qu'elle avait grandi ; elle se découvre un peu la gorge, se penche, s'examine d'un œil attentif, consulte sa glace, puis un instant après elle baisse les yeux, soupire et se rassied.

Lecomte|estun millionaire ; les gens riches sont inconstants dans leurs goûts. Le comte est blond ; les blonds sont d'un tempérament peu amoureux. Et Thadée, un vilageois, bon

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garçon, presque enfant, c'est la'première fois qu'il aime ; bien gardé, il ne romprait pas facilement ses chaînes. En outre, il a déjà des obligations à Télimène. Tant que les hommes sont jeunes, quelle que soitla mobilité de leur ima • gination, ils sont plus constants que les vieillards, parce qu'ils sont plus sincères. Le cœur vierge d'un ieu^ae homme probe garde longtemps une vive reconiial^sance à celle qui lui a accordé les premières laveurs de l'amour! La jeunesse dit adieu au plaisir a\ec autant de joie qu'elle sort du modeste repas qu'elle a partagé avec un ami ; il n'y a que les vieux buveurs , dont les intestins ont été bràlés par les liqueurs, qui soient dégoûtés des boissons dont ils ont abusé. Télimène savait tout cela parfaitement ; car qye était femme d'esprit et d'une grande expérience.

Mais que dira le monde ? On peut se soustraire à ses regards ; on peut aller dans d'autres contrées ; on peut se retirer dans la solitude, ou mieux encore quitter tout à fait le pays. On peut faire, par exemple, un voyage dans la capitale, introduire Je jeune homme dans le grand monde, diriger ses pas , être son guide, son conseil, former son cœur, avoir en lui un ami, un frère î enfin, jouir de la vie pendant qu^l en est temps.

Occupée de ces pensées, elle se promène gaiement dans sa chambre, et baisse de nouveau les yeux.

Certes , le comte mérite bien aussi qu'elle songe à son avenir. Ne réussirait-elle pas à lui faire épouser Sophie? Elle n'est pas riche, mais en revanche elle est son égale par la naissance ; elle est d'une famille sénatoriale, elle est issue de grands dignitaires. Si ce mariage réussissait, Télimène aurait dans leur maison un asile. Parente de Sophie, elle aurait fait le bonheur du comte; elle serait donc une mère pour le jeune couple.

Après ce conseil de guerre tenu avec elle-même, elle appelle par la fenêtre Sophie, qui jouait dans le jardin.

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So^e^ en déshabillé du^matinylatëte nue, tenait en main un mble. A ses pieds Irottinaient les voktiles. D'un côté la suivaient des poules huppées en roulant Gomme des pelottes ; de l^autre^ des poulets panachiés^ agitant leurs casques deGaisûl^ couraient à travers les raies et les herl^ages^ battant des ailes et allongeant leurs pattes éperonnées. Derrière ev& s'avançait graveiiient un dindon boursouflé qui murmurait eontre l'étourderie de sa oria^ie femelle. Plus loin des paons traversaient la prairie comme des radeaux une rivière^ et de temps en temps un pigeon au phimage argonté s'abatiatt m milieu d'eux oomme un flocon de neige.

Tous ces oiseaux se rassemblent à grands cris sur le cercle de verdure^ où ils se tiennent immobiles^ entourés d'un cordon de pigeons comme d'un ruban blanc. Le centre de l'orbite estdiapré detaohes^ de points^ de panaches; ici, des becs couleur d'amlnre; là, des^huppeâde corail aunieseusdes ioulfesde plumes : on dirait despoissonsd'or dans une onde ligitée. Leurs cous nu^ikment balancés se meuvent continuellement oomme 4es nénuphars, et leurs mille yeux, oonune des étoiles, se dirigent tous vers Sophie.

Elle est debout au milieu d'eux; toute blanche, elle ressenxhle à un jet d'eau jaillissant entré des fleurs. Elle puise dans le crible et leur jette sur la tôte, sur les ailes» une grêk de ^ries moins blanches que sa main. Cette orge, digne delà table seigneuriale, sert à apprêter les soupes li* thuaniennes. Sophie l'avait dérobée dans le garde-manger pDiti" aa TolaiUe, au guand détriment du ménage.

Elle eniend appeler : Sophie ! Elle reooimait la voix de sa tante. Elle jette aux oiseaux le reste de la graine friande, tourne le crible oomine une danseuse son tambour de basque, le frappe en cadence, et saute, espiègle enfant, par* dessus les paons, les pigeons elles poules. La volaille, effarouchée, s'envole. Sophie touche à peine la terre de ses pieds; elle

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semble voler plus hautque les oiseaux qui fuient devant elle : de blanes pigeons qu'elle effraie dans sa course la devancent comme la déesse des amours.

Elle entre à grand bruit par le support delà fenêtre^ et, haletante^ court s'asseoir sur les genoux de sa tante. Télimène l'embrasse^ lui caresse le menton et contemple avec plaisir la vivacité et lés attraits delà jeupe fiUè; car elle aimait véritablement sa pupille. Mais^ reprenant un air sérieux, elle se lève, se promène le doigt sur les lèvres, et dit enfin :

« Chère Sophie, fu oublies tout à fait et ton rang et ton âge. C'est aujourd'hui que tu commences ta quatorzième année. H est temps de quitter les dindons et les poules. Fi ! sont-ce là des amusements dignes de la fille d'un grand dignitaire? Tu n'as que trop caressé les sales marmots du village. Sophie, tu me fais de la peine. Tu as le teint hàlé comme une vraie bohémienne, et ta démarche, tous tes mouvements sont ceux d*une paysanne. A l'avenir. Je metr traibon ordre à tout cela; je commencerai dès aujourd'hui* Je veux te présenter dans le monde, au salon, aux hôtes ; nous avons, beaucoup d'hôtes. Tàchedonc de nepasme faire rougir. »

Sophie était déjà debout; elle frappait dans ses mains^ se suspendait au cou de sa tante, pleurait, riait de joie : « Ah, ma tante ! il y a longtemps que je n'ai pas vu d'hôtes ; depuis que je vis ici. parmi les. poules et les dindons, je n'en ai aperçu qu'un seul, un ramier. Je commençais à m'ennuyer de rester toujours seule dans cette chambre. M. le juge lui-même dit que cela ne vaut rien pour la santé.

— Le juge ! interrompit la tante, il ne cesse de me tour^ menter au sujet de ta présentation dans le monde. Il est toujours à murmurerdanssa barbe que tu es grande ; il ne sait ce qu^il dit, il radote. Pauvre homme ! jamais il n'a vu le grand monde; je sais assurément mieux que lui le temps

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qu'il faut aune jeune fille pour se préparer à faire de l'effet au moment venu. Sais-tu^ Sophie^ que la demoiselle qui grandit sous les yeux des hommes^ bien que jolie^ bien que spirituelle/ éveille rarement de tendres sentiments? car tous sont accoutumés à la voir depuis son enfance. Mais quand une jeune personne tombe, déjà formée^ au milieu du monde, on ne sait d'où ni comment, tous se pressent autour d'elle ; on admire le moindre de ses mouvements, le moindre de ses regards; on saisit au vol et avec avidité toutes ses paroles ; on se les répète : et si une demoiselle devient une fois à la mode, chacun est obligé de lui apporter son tribut d'éloges, ne fût-elle même pas de son goût. Je crois que tu sauras te tirer d'affaiire; car tu as été élevée dans la capitale ; et quoique, depuis deux ans^ tu sois dans ces^ contrées, tu ne peux pas avoir entièrement oublié Saint- Pétersbourg. Allons, Sophie, fais ta toilette, tu trouveras tout préparé. Dépêche-toi, car à chaque instant ils peuvent revenir de lâchasse. »

On appela la femme de chambre et la servante ; on versa un seau d'eau dans une cuvette d'argent: Sophie, comme un moineau qui se baigne dans le sable, se lava les mains, le visage et le cou avec le secours de ces deux femmes. Télimène ouvrit la toilette où étaient renfermées toutes ses provisions de Saint-Pétersbourg ; elle en tira des flacons d'essences, des pots de pommade; elle versa sur Sophie des parfums exquis : l'odeur en remplissait la chambre ; elle lui oignit les cheveux d'huiles précieuses,tandis que Sophie, de son côté, mettait des bas de soie blancs à jour, et des souliers de Varsovie en satin blanc. La femme de chambre lui laça le corset; puis, jetant sur ses épaules un peignoir, elle commença à lui ôter ses papillotes, après les avoir passées au fer auparavant : et, comme ses cheveux étaient trop courts, elle en fit deux nattes' sur les côtés, les laissant lisses surle front et les tempes. Enfin elle tressa une couronne de

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24G ^ THADÉR SOPLIÇA.

biuetâ fraîchement cueiliis, el U présorUa à Télîtnène^ qui rattacha artistement sur la tète de sa nièce^ en la plaçant un peu sur le côté gauche. Ces ileurs rossoriaient sur sa blonde chevelure comme sur des épis de blé. Oiwlui ôta le pei^noir^ la toilette était achevée. Sophie passa une robe blanche^ prit un mpuchoir de batiste dans sa main : elte ressemblait à un blanclis-.

Après avoir mis la dernière main à sa coiffui'e et à sa loileUe> salante lui ordonna de se promei^r en long et an large daos la chambre; elle Tobserviait avec des yeux de connaisseur tout en lui faisant faire ceit exercice ; souvent elle se fâchait^ gron<}ait> et enfin^ lui ayant fait faire une révérence^ elle s'écria avecdéseipoir :

tt Malheureuse que je suis ! tu vois, Sictphie^ ce que c'est que d'avoir vécu avec les oies e,t les pâtres. Tu poses les pieds comme un garçon! tu regardes à droite et à gauche comme une divorcée ! Salue. Vois comme tu es gauche !

— Ah^ ma tante ! s'écria tristement la jeuhe fiUe^ est-ce ma faute si vous m'avez tenue ainsi enfermée? Je n'avais personne avec qui danser; par ennui Je m'amusais à nourrir la volaille et à soigner les enfantsdu vill£^. Mais prenez patiencej ma tante^ laissez-moi seulement vivre un pen avec les hommes, et vous verrez comme je me corrigerai.

— De deux mauxil faut choisir le moindre, reprit la tante. J'aime encore mieux que tu aies passé ton temps avec la yolaiiUe qu'avec les rustres qui jusqu'à présent ont fréquenté cette maison. Hais rappeUe>toi donequi venait ici. Le curé du village, qui marmottait des prières ou jouait aux dames, et des gens de robe qui fumaient î Tels étaient nos chevaliers I Avec eux tu aur^ûs vraiment pris de jolies manières! Aujourd'hui on peut au moins se donner la peine de se montrer. Nous avons enân une société comme il faut. Ecoute bien, Sophie. Tu verras un jeune comte, un seigneur bien élevé, un parent du palatin : souviens-toi d'être aimable avec lui. n»

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