L.4 QUERELLE
En fait d'hommes il n'y avait pas de perte ; mais tous les bancs avaient les pieds disloqués. La table boitait aussi : veuve de sa nappe^ elle s'était renversée sur des assiettes pleines de vin^ telle qu'un chevalier sur des boucliers ensanglantés^ au milieu des cadavres de poulardes et de dindons^ dont les poitrines étaient encore percées de fourchettes.
Uninstantaprès^ tout était rentré dans le silence accoutumé au manoir désert des Horeszko. Le crépuscule est devenu plus sombre ; les restes du splendide repas jonchent la terre^ comme lorsque les morts évo((ués de leurs tombes vont se réunir au banquet des Aïeux. Déjà sous le toit les hibous ont crié trois fois ; comme des magiciens^ ils semblent saluer le lever de la lune^ dont l'image tombe parla fenêtre sur la table^ tremblante comme une âme du purgatoire : tandis que des rats sortent de dessous terre comme les réprouvés. Us rongent^ ils boivent; de temps à autre part dans un coin le bouchon d'une bouteille de Champagne oubliée^ comme un toast porté à des esprits *.
A l'étage supérieur^ dans la salle qu'on appelait le salon des glaces, quoiqu'il n'y eût plus de glaces, le comte était au balcon donnant sur la cour. Il prenait l'air pour se rafraîchir. 11 avait un bras passé dans l'une des manches d& son surtout, tandis que l'autre manche et les pans étaient ramenés sur son cou ; il s'était drapé de sa redingote comme d'un manteau. Gervais marchait à grands pas dans la salle. Pensifs tous les deux, ils se parlaient à eux-mêmes.
« Au pistolet! disait le comte, ou au sabre, s'ils aiment mieux!
— Le château, disait Gervais, et le village avec lui ; tous les deux nous appartiennent.
— L'oncle,- le neveu, toute la famille, provoquez-les! —Le château, le village, toutes les terres, reprenez-les, mon-
* Voyei la première parUe des Aïeux (tome I, page 173).
Digiti
266 THADÉB &OPLIÇA.
seigneur. » A ces mois le porte-clefs se tourna vers le comte. « Si vous voulez avoir la paix, monseigneur^ commencez par vous emparer du tout. A quoi bon le pracèf , mon petit maître? L'affaire est claire comme le jour* Le château appartient aux Horeszko depuis quatre cents ans ; du temps de la confédération de Targoviça on en détacha une partie des terres : et^ comme vous le savez, monseigneur, on en donna la gestion aux Sopliça. U faut leur reprendre non-seulement la partie, mais le tout ; ouï, le tout, pour frais de procès et châtiment de leur usurpation. Je vous ai toujours dit^ mon* seigneur^ pasde procès^ pas de procès ! mais une bonne expédition à main armée *, C'était ainsi anciennement Celui qui avait une fois pris possession d'une terre^ en devenait le propriétaire. Soyez le plusfoBt et vous gagnerez le procès. Quant ànos anciens différends avec le^SopUça^ ily a pour les vider mon canif, qui vaut mieux qu'un precès; et si ^datbias me prête le secours de sa petite vergep h nous deuv nous les ha* cherons comme chair à pâté.
— Bravo ! s'écria le comte^ ton plan gothico-sarmate me va mieux que la plaidoirie d'un avocat. Mais sai^tu que nous ferons du bruit dans toute la lithuanie, par une expédition telle qu'on n'en a pas vu depuis bien longtemps ! Quant à nous^ cela nous divertira. Yoilà deux ans que je végète ici ; et quels combats ai-je vus, si ce n'est entre des paysans pour un sillon de blé? Notrô expédition au moins promet du sang à répandre. J'en ai fait une pareille dans mes voyages. J'étais en Sicile , chez un certain prince dont le gendre avait été enlevé et transporté dans les montagnes par des bandits qui exigeaient audacieusement une rançon. Ayant rassemblé à la hâte les domestiques et les vassaux^ nous tombâmes sur eux. De ma propre main j'en tuai deux,, et J'entrai le premier dans la caverne, ou je délivrai le captif* Ah ! mon
* Zafazd, expédition iuOictaiJie A oAis année, est le tttre mène évL poème polonais. Voyez la note 72.
Digiti
LA QtJBBELLE. 267
chef Gervaisf qiTcl triomphe ! Oull fut beau, mon retour chevaleresqtie et féodal ! Le peuple vint à notre rencontre avec des guirlandes de fleurs. La filîe du prince, entraînée par la reconnaissance, se jeta tout en larmes dans mes bras. Lorsque je revins 1i Palerme, les journaux avaient déjà publié mes exploits, et les femmes me montraient du doigt. On fît même à ce sujet un roman dans lequel je suis désigné par mon propre nom. Il est intitulé ; Le Comte;' ou les mystères da château de Sirbante-Rocca. Y a-t-il aussi des mystères dans ce château t
—Oui, certes,il yen a,répondit Gervais! iïy ad'immenses caves, malheureusement vides, les Sopliça ayant bu tous le vin.
— Il faut armer lesjockèys, ajouta le comte, et rassembler tous mes vassaux 9^».
— Des laquais? Dieu nous en préserve î interrompit Gervais. Est-ce qu'une expédition judiciaire est une vile esclandre t Quï donc a jamais vu faire une expédition avec des paysans et des laquais? Monseigneur ne comprend rien aux expéditions. Il nous faut des moustaches, de vieilîs moustaches, c'est bien différent ; mais ce n'est pas dans les villages qu'il faut tes aller chercher : c'est dans les bourgades de Dobrïyn, de Rzezikow, Clentycze, Rombanki. Cestlàque vivent des gentilshommes nobles depuis des siècles, dans les veines desquels coule un sang guerrier ; tous sont attachés à la famille des Horeszko, tous sont ennemis mortels des Sopliça. Je puis y rassembler jusqu'à trois cents nobles; c'est mon affaire. Vous, monseigneur, retournez chez vous; reposez-votrs, car demain nous aurons de la besogne. Monseigneur aime à dormir : il est tard, déjà fe coq a chanté pour la seconde fois. Quant à moi , je veillerai au château jusqu'au jour; et avec le soleil levant j'arriverai à Dobrzyn. )> Le comte quitta le balcon ; mais , avant de s'éloigner, il jeta un regard par une meurtrière, et, voyant
Digiti
268 THADÉE SOPLIÇA.
un grand nombre de lumières dans la demeure desSopUça : «(Illuminez^ s'écria-t-il; demain^ à pareille heure^ il y aura des feux de joie dans ce château et des ténèbres dans votre maison ! i» Gervais s'assit par terre^ le dos appuyé contre le mur et le front penché sur sa poitrine. La clarté de la lune donnait en plein sur sa tête chauve. 11 traçait dessus^ avec son doigt, diverses figures. On voyait qu'il rappelait les souvenirs de ses anciennes expéditions^ et qu'il méditait son plan de campagne. Ses paupières s'appesantissent de plus en plus^ son cou vacille sans vigueur^ il sent que le sommeil va le vaincre ; et^ selon sa coutume^ il récite la prière du soir. Mais entre le Pater noster et YÂve Maria, son esprit est assailli de singulières hallucinations. Le porte-clefs des Horeszko revoit ses anciens maîtres ; les uns portent des glaives^ d'autres des bâtons de commandement : mais tous ont les regards menaçants et se tordent la moustache. Ils menacent de leurs armes^ ils agitent leurs bâtons. Â leur suite paraît une ombre triste^ une plaie sanglante à la poitrine. Gervais tressaille^ il a reconnu le panetier ! Il se signe trois fois pour s'assurer si c'est un rêve ou la réalité ; il récite la litanie pour les âmes du purgatoire. Ses paupières se ferment. Un bruit retentit à ses oreilles ; il voit une foule de nobles à cheval Leurs sabres luisent ; c'est une expédition^ c'est celle de Korelicze ! Rymsza est à leur tête, et il se voit lui-même sur un grand cheval blanc, sa terrible rapière levée au-dessus de son front ; il court, les basques de sa czamara déboutonnée flottent dans les airs, son bonnet est tombé sur l'oreille gauche; il court encore, renverse sur sa route fantassins et cavaliers : il met enfin le feu à la grange où Sopliça s'est retranché. Sa tête appesantie tombe alors sur sa poitrine. Ainsi s'endormit le dernier porte-clefs des Horeszko.
Digiti