LA BOURGADE
Sommaire. ~ Préparatife gaenien d« Texpédittoo. ~ Exploits de Taadiender Piotais. ~ Le pcétra et le juge tiennent conseil snr les affaires poliliqiies. — Suite derincnrsion malenoontrense de Protais. — Episode sar le chanvre. — La noble Iwargade de Dobrzyn. — Description de la personne et de rhabitation de Mathias DobrzynsiLL
De rhumide crépuscule sortait lentement Taurore au teint pâle^ amenant à sa suite un jour sans éclat. Depuis longtemps le jour avait commencé^ et à peine voyait-on clair. Le brouillard restait suspendu au-dessus de laterre^ comme le chaume au-dessus d'une pauvre cabane lithuanienne. Du côté de rOrienty un cercle blanchâtre annonçait que le soleil s'était levé ; c'était par là qu'il devait venir pour éclairer la terre : mais il s'avançait tristement et s'endormait en chemin.
A l'exemple des cieux^ tout était en retard sur la terre. Les bestiaux n'avaient quitté qu'après l'heure ordinaire l'étable pour les pâturages^ et ils avaient rencontré dans les champs les lièvres encore. occupés à déjeuner. Les lièvres ont coutume de retourner dans les bois aussitôt que le jour I>araît; mais alors, cachés dans les brouillards, les uns mangaient l'herbe couverte de rosée, d'autres creusaient dans la terre des gîtes pour leurs femelles : tous pensaient à jouir de l'air frais du matin, lorsque l'arrivée des bestiaux les chassa dans la forêt.
Même silence dans les bois. L'oiseau réveillé se tait encore. Il secoue ses ailes pour en faire tomber la rosée, se serre contre son arbre, cache sa tète sous son aile, referme les yeux et attend le soleil. Parfois, sur les bords de quelque marais lointain, on entend craqueter la cigogne ; sur les bornes des champs perchent des corneilles toutes mouillées.
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Le bec ouvert^ elles glapissent des commérages qui font la désolation du laboureur, auquel ils pronostiquent le mauvais temps. Depuis longtemps les travailleurs sont dans les blés.
Déjà, les moissonneuses chaataient leur chanson accoutumée;mai8 d'un ton triste, comme un j<>»r pluvieux .'d'autant phis monotone et désolée que les sons se perdaient sans écho dans les froides vapeurs. Les faucilles résonnaient dans les gerbes, la prairie avait parlé; une troupe de faucheurs, en coupant te regain^ sifflait un air plaintif : après chaque couplet, ils s'arrêtaient pour aiguiserieurgfam en cadence. On ne les apercevait pas daus te brouiUard; seutementon entendait Les faucilles, les faux et tes chansons retentir comme les sons d'une musique invisible.
L'économe, assis au milteu d'eux, sur une gerbe de blé^ détournait la tète et ne donnait aucune attention aux travailleurs. Il regardait la graud'roote, là où les chemins se séparent; car il s'y passait des choses extraordinaires.
Là, depuis Taurore, régnait un mouvement inaccoutamé. Ici roule, rapide comunete. poste, une charrette de paysans ; plus loin, une briska. de gentilhomme se croise avec une seconde, une troisième, toutes au trot. Sur le chemin à g^siuche> un messager vole comme un courrier; sur le chemin à droite, une dizaine de chevaux passent au grand galop. Tous se hâtent, tous se dirigentdedifférents côtés. Qu'est-ce donc que tout celât L'économe se lève ; il veut savoir de quoi il s'agit : il veut questionner, il s'arrèle longtemps sur le bord de la route. 11 crie en vain, personne ne s'arrête, il ne peut reconnaître personne dans le brouillard. Ces hommes à cheval passent oomine des ombres. Seulement de temps à autre on entend le bruit des fers des chevaux; et, chose plas extoordinaire, le cliquetis des sabres. Tout cela préoccuperé«mome,ltfifaitplaisiretreffraie. Car, bien que tout fut alors tranquille en Lithuanie, depuis longtemps de
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sourdes rameurs annonçaient la guerre^ le^ Françai»^ Dam* browski; N^fioléofi^ <f»e sai^je! Serait^ee trn 9f^e de guerre ^fuf ces cavaliers^ ces âmes? L'économe cotrrt rapporter au juge tout ce ^il a tu, espérant en même temps en apfvendre quelque diose .
A Sopliçov, après la querelle de la vôlle^ les habitants de la maison et les hôtes s'étaient levés tristes et mécontents d'eux-mêmes. En Tain mademoiselle la sénéchale v^tt-elle rassembler autour d'elle lesdames poorleur tirer; les cartes, en TBin offi»«tH)n aux hommesdeatables pour jouer au marij^e; pefBonne ne veut rire, personne ne veut jouer. Chacun reste taciturne dans son coin. Les hommes foment^ les dames tricotent, les moudie» même sont assoopies.
Le sénéchal, (atiguô du stiencc, jette sonchasse-«iouches et s'en Ta rejoindre les valets. 11 préfère entendre dans la cuisine les cris de la femme de charge, les menaces, les coups des chefo, le bruit des manDitons* Mais peu à peu, bercé par k^ mouvement monotone des rdtis qui tournent à la broche, il se plonge dans une agréaUe somnolence.
Dès le matin, ie juge écrivait enfermé dans sa chambre. L'huissier attendait près do la fenêtre^ assit sur un banc de gazon. Après avoir terminé la citation, la juge appelée Protais. D'une Toix forte il lui lit sa plainte contre le comte, qu'il accusud'aToidr blessé son hoaneuir par des par(^es outrageantes; contée Gecvais, qu'il aocuse do voies de fait et de coups : contre tous deux, qu'il accuse de l'avoir insulté. 11 les cite en restitution des frais du procès^ et demande que la cause soit jugée sans délai* Gettfi citation devait être remise le jour même, avant le oMiclier du soleil, être faite de vive voix, parlant auxaceusés. Dès quafliuissier l'aperçoit, il tendl'oreiUeetlamaind'uaair solenneL Debout, le maintien grave, il se sentait cependant une grande envie de sctuter dQ joie au i^afond. A Fidée seule d'un procès, il rajeunit; il se rappelle ses jeunes aoïkées, ces années où il allait remettre
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des citations qui lui i^alaient des coups et un bon salaire. Ainsi un soldat qui a passé sa vie dans les camps^ et qui^ devenu invalide^ se repose dans un hôpital^ dès qu'il entend de loin le son du cor ou du tambour, saute de son lit et crie comme en rêve : <c Mort aux Russes! » Avec sa jambe de bois, il s'élance de son hôpital si vite qu'un jeune homme peut à peine le suivre.
Protais se hâta d'endosser son costume d'huissier. Cependant il ne mit ni justaucorps ni surtout, ces habits ne servant qu'au jour solenneidu jugement; il en avait d'autres pour la route. C'étaient de larges pantalons etunekourtka dont les basques boutonnées peuvent se relever ou s'abaisser sur les genoux, un bonnet avec des oreillettes attachées sur la calotte au moyen d'un ruban ; ces oreillettes se relèvent quand il fait beau^ et s'abaissent pour la pluie. Ainsi vêtu, il prit un gros bâton et se mit en route à pied; car les huissiers avant le procès, comme les espions avant la guerre, sont obligés de se déguiser de différentes manières.
Protais avait eu raison de se hâter, car il ne se serait pas longtemps réjoui d'avoir une citation à faire. On avait changé de plan de campagne à Sopliçow. Chez le juge était entré tout à coup Robak pensif :
« Juge, dit-il, cette tante nous donne bien du fil à retordre, cette madame Télimène est par trop étourdie . Lorsque la petite Sophie perdit ses parents, comme elle était sans foi^une, Jacques lui confia son éducation, parce qu'il avait entendu dire quec'était une excellente personne et connaissant bien le monde ; mais aujourd'hui je m'aperçois qu'elle cherche à pêcher dans l'eau trouble, qu'eUe intrigue et qu'elle a l'air de vouloir attirer Thadée dans ses filets : je la surveille. Peut-être>n veut-elle au comte, peut-être à tous les deux. Cherchons donc les moyens de nous débarrasser d'elle; car de sa présence ici peuvent naître des commérages de toute espèce , de fort mauvais exemples, et finalement la
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discorde entre ces jeunes gens^ ce qui contrarierait sans doute Yos plans d'accommodement.
— D'accommodement? s'écria le juge avec une énei^ie extraordinaire ; il n'est plus question d'accommodement^ je n'en veux plus entendre parler : tout est rompu.
— Qu'est-ce à dire? interrompit Robak, ètes-vous dans votre bon sens? avez-vous bien la tête à vous? que me conte^vous là? qu'est-ce que cette houvelle lubie ?
— Ce n'est pas ma faute, reprit le juge, le procès le prouvera. Le comte est un fanfaron^ un imbécile ; c'est lui qui a donné lieu à la querelle. Gervais aussi estun bandit ;mais ce sera l'affaire d'un jugement. C'est dommage, abbé, que vous ne vous soyez pas trouvé au souper dans le château ; vous m'auriez rendu témoignée de la grave offense qui m'a été faite par le comte.
— Pourquoi vous aller fourrer dans ces ruines? s'écria Robak ; vous savez que je déteste cela. Jamais je n'y remettrai le pied ! Une nouvelle querelle ? C'est une calamité du bon Dieu! Comment cela s'est-il passé? Parlez. Il faut apaiser cette affaire. Je suis las enfin de tant de sottises. J'ai d'autres soins plus importants que de mettre d'accord des plaideurs. Cependant j'emploierai encore une fois mes bons offices.
— Vos bons offices ? Qu'entendez-vous par là? Allez-vousen au diable avec vos bons offices, s'écria le juge en frappant du pied. Voyez-vous ce moine! parce que je i'ai accueilli avec bouté, il veut me mener par le nez ! Sachez que les Sopiiça n'ont pas l'habitude d'accepter les bons offices d'étrangers. Une fois un procès entamé, il'faut qu'ils le gagnent; il y a eu plus d'une fois, dans notre famille, des procès qui n'ont été gagnés qu'à la sixième génération. Je n'ai déjà fait que trop de bévues par vos conseils ; c'est vous qui m'avez engagé à convoquer pour la troisième fois la cour de délimitation. Dès aujourd'hui plus d'accord, non.
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plucr d'accord î » En pariairt ahrti, fl marchait à grands pas, et frappait des deux piedâ \e parquet.
« De phi9, ajotita-fril, pour son impertinence d'hier, il faut qu'il me demande pardon on qn'îl se batte.
— Mais, juge, qu'en dira Jacques lorsqu'il l'apprendra? Mais il mourra de désespoir! LesSoplîça ifont-iïs donc pas commis assez de fautes dans ce château ? Mon frère, je ne veux pas rappeler on terrible forfait ; mats voms savez que la confédération de Tar^wiça a pris, en outre, une grande partie desterresr qui appartenaient aux fioreszko, pour les donner aux Sopliça. Jacques, pour racheter ses péchés, a fait vce« de les restituer; c'est à cette condition que Fabsoïution lui a été accordée î iï a donc adopté Sophie, fa pauvre hériti^e des Horeszko, I^a fait élever à ses frais dans Tîntention de la marier à son fils Thadée, de réconcilier ainsi les deux familles ennemie9, et de rendre sians honfe son bien à l'héritière légitime.
— Comment? s'écria le juge, eh quoi cela me regarde-t-il ? Je n'ai jamais connu, je n'ai même jamais vu ce Jacques. . A peine ai-je entendu parler de la tie de mauvais srujet qtfiï a menée ; car j'étais alors en rhétorique au collège des jésuites, et plus tard je suis enrtré ft la cour du palatin pour achever mon éducation. On m'a donné ces terres, je les ai acccpfées; Jacques m'a commandé de prendre Sophie, je l'ai fait, je fai élevée, et je songe mainrtenant à assurer son sort. Toute cette histoire de vieine femme ne m'a déjà causé que trop d'ennuis; et d'ai!l(3trnt qu'a donc à faire le comte daiis tout cela? que! droit a4-îl *mt le Château? Vous.saver bien, mon ami, que, sTlest parent des Horeszko, par les femmes ou autrement, c'est de la côted'Adam. Est-ce àlui de m'iiisuMer ? Est-ce à moi de faire dès démarches d'accommiodemeiïtT
— Mon frère, il y a de pressants motifs pour agir ainsi. Vous vous rappelez que Jacques a d'abord eu l'intention d'envoyer son fils à f armée, et quil s'èflt décidé ensuite à le
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laisser en Lithaaoi^* Yoyena^ quelle raison availril po4jr ceU? C'est parce qu'eu restaat k la œaison il sera jplns utile à8afkatrie\ Vous aTezcertauaement^iUeiidudé^Gequi se relate partout^ ce daat je vous ai souvent apporté des nouvelles. Le teœps est wnu de tout dire. Ce sont des choses gramsfi, moD fnère ; Ja guerre est près de nous^ une guerre pour la JV»k>gi%e : oui, noii fière^ u»e guerre imminente; aoiifi «(irons Polonais!^ IxMrsque )e suis arrivé ici, chargé d'un mystérietix messagej déjà lefi avant-postes étaient sur k Niémefi»d4jà Napoléon rassemblait une immense armée, une armée telle que jamais on n'en vit de mémoire d'homme, 4elle qiie llûstâtre n'en «cicte pas d'aossi nombreuse ! Avec les Fiaoïfaàs arrive toute l'armée polonaise^ Motre Poniatowjki, notre Domhn>?ifskij nos aigles blanches! Ils soatd^à en cetUfu .Au {Nramier st^al de Napoléon, ils &anchim>Dt le Niémen^ mott frève, i^ note saiabP patrie ressuseitera ! »
Le fuge racontait en jbrmaat lentement »$ hineites. 11 regardait fixement te ^tèite, ne disait pas «m mot; mais die profonds setipii^ s'éehapfaiMit de sa poitrioe» des larmes DCfciiaient dans Besyei»..» EnfiA^ jeilaiRt ^es htas autour du cou dn iaeimep iè rétreigml di^ toules;8as foroes :
« Mon bon Robok j ett^ce ^rai ? s'iSeria^^l ; mon cher Robak, «strce bi«ii vorai? On aotts a tDompiés ai souvent Te rappielles4u.oeia?0n nous disait : « J^iafuaJéoa amve I » Nous l'aMendions tous. On oous «disait :<« U >estd^i dan^ la C(HJh romie <l ila déjà battuiles IPrasaiieiits ! 11 ealre an Lithuame ! » l!^ lui^ quetàit-il.? La paÎK^e TUsitt! Ëst^e bien vrai cette fois? astuce que tu ne le tromfues pas toi-mênie ?
•^ Oui^ c -e^ vrhi^ aussi vrai qu'il ejûsie un Dieu I
-" Bénies soiesit^biiC'tes lèvres^qui nous annoncent une si bonne oouvdle! s'écria ie jnge en tevitfit les mains au
ftélé«Mllictt0eaMiMiiaiup#riiii4xlMttréitt^ iS&B.
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ciel. Tu ne te repentiras pas de nous avoir apporté ce message. Ton couvent ne s'en repentira pas non plus. Je donnerai deux cents moutons .à ton couvent. Mon frère, hier tu regardais d'un œil d'envie mon cheval bai, tu louais mon alezan; dès aujourd'hui ils seront attelés à ta carriole de quêteur. Aujourd'hui demande-moi tout ce que tu voudras, je ne te refuserai rien ; mais, de toute cette affaire avec le comte, qu'il n'en soit plus question ! Il m'aoffensé, je l'ai déjà fait citer; serait-il convenable de me désister? »
Le prêtre se tordit les bras, attacha ses regards sur le juge, haussa les épaules :
« C'est donc quand Napoléon apporte la liberté à la Lithuanie, s'écria-tril, quand le monde entier frémit de joie, que vous songez à des procès? Et, après tout ce que je viens de vous dire , vous resterez les bras croisés quand il faut agir ?
— Agir? qu'y a-t-il à faire ? demanda le juge.
— Tu ne l'as donc pas encore lu dans mes yeux? répondit Robak, ton coeur nef a pas encore parlé? Ah ! mon frère, si tu as une goutte du sang des Sopliça dans les veines, réfléchis ! Lhs Français attaqueront de front, qu'en dis-tu ? Si Ton faisait une insurrection par derrière, qu'en penses-tu ? Si notre cavale hennissait 9^^ si l'ours samogitien mugissait ! Ah! si seulement mille hommes, ne fût-ce même que cinq cents, attaquaient l'arrière-garde des Russes, l'insurrection s'étendrait à la ronde comme un incendie I Qu'en dis-tu ? Si, après avoir conquis sur eux des canons, des drapeaux, vainqueurs, nous allions à la rencontre de nos compatriotes qui viennent nous délivrer ! Nous avançons; Napoléon aperçoit nos lances : « Quelle est cette armée ? demaiide-t-il. — Ce sont des insurgés , illustre empereur ! des Lithuaniens , des volontaires! — Qui est leur chef? — Le juge Sopliça !» Ah ! mon frère, qui oserait alors dire un seul mot de la faute de Targov^iça ? Ah ! mon frère, tant que les montagnes de Ponary resteraient debout, tant que le Niémen coulerait, le
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nom des Sophça serait célèbre en Lithuanie ! Leurs petitsfils^ leurs arrière-petits-fils seraient encore montrés du doigt dansld capitale des Jagbelions ! On dirait : « Voilà un Sopliça, un de ces Sopliça qui^ les premiers^ ont levé Tétendard de rinsurrection polonaise ! i»
— Le dire des hommes m'importe peu, répondit le juge ; je ne me suis jamais soucié beaucoup des louanges de ce monde. Dieu m'est témoin que je ne suis pas coupable du péché de mon frère ! Je ne me suis jamais trop inquiété
' de la politique^ occupé que j'étais à cultiver mon morceau de terre. Mais je suis noble; j'aimerais à effacer la tache de ma famille 1 Je suis Polonais ; j'aimerais à faire quelque chose pour mon pays^ îùirce au prix de ma vie ! Je n'ai jamais été très-habile dans le maniement du sabre ; cependant plusieurs ont reçu de moi des horions. On sait que dans les dernières diétines p«)lonaises, j'ai provoqué et blessé les deux frères Buzwik, qui... Mais n'importe. Quel est ton avis ? Crois-tu que que nous devions entrer de suite en campagne, que nous devions rassembler nos chasseurs? Cest chose aiséel J'ai assez depoudre,ilyaquelques petits canons à la cure; je me. rappelle que Yankiel m'a dit avoir chez lui des fers de lance : quand j'en aurai besoin, je pourrai les faire prendre. Il les a rapportés secrètement de Kœnigsberg. Nous ironsleschercher ; à l'instant nous ferons faire les bois : nous ne manquerons pas de sabres. Les gentilshommes monteront à cheval, moi et mon neveu à leur tête, et . . . n'estce pas ? tout ira bien !
— sang polonais I s'écria Robak ému et en s'élançant vers le juge les bras ouverts ; ô digne fils des Sopliça ! Tu es prédestiné à laver les péchés de ton frère le vagabond. Je t'ai toigours honoré, mais dès cet instant je t'aime comme un frère. Préparons tout, mais il n'est pas encore temps de se mettre en campagne; c'est moi qui vous indiquerai le moment et le lieu. Je sais que le tzar a envoyé demander
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lapaixàNa{)oléo^.; la guerre n'/M pua déclarée, inais le prince Joseph Poniatowski a efitencUi dire à M. Bigaon, Français attaché au:con8«il4eFEtepereiiry q«e tons ces pmirparler» n'aiM)utira^eQtà rien et4}ue nous anriotts la f uerne* Le prince m'a envoyé vous portei^vC^lte nottveHe> ainsi que Tordre aux Ulibuameiis de se Aeair parèto h pfouirar à Tempereur qu'iis veulent se réunir à kwrsfiràms de Pologne» et qu'ils désirent que la Pologne aoit xéMSà», Ëo attendant» mon frère» il fauit vous réconcilier a/tac h f!f>mte« C'est ime tête 4in peu fantasque» majûs il 4^ j^eune» J^gritU b(m P^ louais. Nous avons besisiin de geotUehonunes^ el je sais par expérience que dans lee révokttionBks ongiacmx sont fort nécessaines;. Les sf^ts mim» rendent des isenrkes is'iis soo^t honnêtes «t conduits par ides gepsd'«BiHrit.Le e^mteesit «in grand seigneur» U a beai»eoup d'inflnenee dans le ^Uislriet; tous.lesvoUes se seiiVèverexit à son exemple. Chacun d'eux^ connaissant ses riche(»sies» dira qu'il laut iiiei» que ee soit une chose isérimiaes» puisque tes grwdssei^eiu» s'en mhlent, le c«urs die» lui.
^ Qu'il vieuAe d'Abord ici^ répondit le jiige» qu'il vieaae lue demaader pardon. Ne suîs*je>paB le plusjigé,? Ne m^-je pasdignitaip^ Quantau procès» lesArbitres enidécidero»t.«. »
Le hemardis tire la porte apvès lui et i^élaniDe dans la voiture qui l'attendait devant la porte, il frappe les chenaux du fouet» leur c^esse les flancs avec les nê&es; la briska vole et dispasait an milieu des hvouîMaeds; seuLement de temps en temps on aperçoit le capuchon brunducooine qui plafte lau^diessus des vapeuts comme un aigle ipanni les nusiges*
L'jhttissier étaii arrivé déjà près de la maison du eomte. Tel qu'un nenard «expéfanienlé qoi^ alléché par l'odeuir du lard» count pour s'en emparer; reojmaisaattttoudes les mises dtes^haseeurs» «1 s'approche» s'arrête.» .s'«ec]K)npit9 là»e s^a quene^^ft l'jtgiUuit camme uni^eniaU^ chaâseil'air dans ses
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aaridieâ^ pour denfandev aa veitt û le friaiid morceau n'^a point étèenpmomiéjlei Prêtais avait tpiïtlé leeb«ttin en longeant la prairie^ toumaiit autour de la lâaidon^ Inrandi»sant son bâfoa comme s'il avait toqHi chasser le bétai) du préééfendsi : tout eU manoeuvrant ainsi, il s'arrêta prudem» ment près du jatdin > se baissa, courut comme s'il eût suivi la trace d'une bécasse, etpuistout à coup sauta pap^éessus la haie, et se glissa dans le chanvre. Ces tiges vertes, odOfifé* rantes> touffaes > olfrent, tout près de ta maison, un sûr asile aœc animaux et ani hommes. Souvent an lièvre surpris stu rniheu des choux court se cak:iier dans le chanvre ; il y eslpèiss en sécmritté <{ue dans^ lesbmussailles, car le lévrier ne saurait le prendre à cause de répaisseor de9tig«es, ni le c^ien eouraot te flairer à cause de leur forte odem*. C'est dans le chanvre que se sauve le domestique qui fuit les coups de fou^ ou de poii^; il y reste tranqnitfemeiit jusqu'à ce que son maître se soit apaisé. Souveirt même des conscrits r^ractairesdemeareat cachés dans le chanvre, tandis que le gouremement fait fouiller les forêts pour les découvrir. Voilà pourquoi dans les combats ou lés expédi* tioDs, Tun et faatre parti ne négligent ri^n pour prendre position dans le ckanvre, qui, d'étendant ordinairement pat devant jusqu'aux nnrrs du logis ^ et par d<»!fière jusqu'aux champs de houblon > dérobe l'attaque et la retraite aux yeux de fennemi.
L'huni^er Prêtais^ quoique homme de cœur^ éprouva on peo d'émotion ; car l'odeur de cette plante lut remit oh d^ moire ses anciens exploits^ dont le chanvre avait été té^ moin. 11 serappelacorament un jour certain gentilhômwie de Telszé , anquel il avait porté «ne assignatioff , lui avait appuyé un pistolet sur la poitrine en lui ordonnant de s& mettre sous la tabie comme un chien, et de révoquer ainsi sa citation; en sorte qu'il avait été obligé de se réfugier dans le chanvre, il serappela comment un autre jour Woiod-
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kowicz, seigneor arrogant et fier^ qui dispersait lesdiétines^ violait le sanctuaire de la justice, ayant reçu Texploit, l'avait déchiré en mille morceaux; comment il avait placé sur la porte des heîduques avec des bâtons, avait levé sa rapière au-dessus de sa tète en lui criant : « Tu mangeras ce papier ou je te coupe le cou. » Kn homme prudent, il avait fait semblant d'obéir, jusqu'à ce qu'il fût parvenu près de la fenêtre, par laquelle il avait sauté pour se sauver dans le chanvre. Il est vrai que ce n'était plus alors l'usage en Lithuanie de se défendre contre les citations par le sabre et le fouet; à peine à cette époque un huissier entendait-il quelques injures. Mais Protais ne pouvait connaître ce changement dans les mœurs; car depuis longtemps il n'avait plus porté d'assignation. Bien que toujours prêt, bien que demandant sans cesse au juge de l'employer, il avait vu celui-ci se refuser à ses prières, par égard pour son grand &ge« S'il avait cette fois accepté ses offres, c'est que la nécessité l'y avait forcé , vu l'urgence du cas.
L'huissier regarde, écoute : partout le silence! Il glisse sa main dans le chanvre ; écartant les tiges touffues, il nage au milieu de ces plantes comme un pêcheur qui plonge entre deux eaux ; il lève la tête : partout le silence! Il s'approche avec précaution des fenêtres, le silence partout! Il interroge par les fenêtres les profondeurs du château , tout est désert ! Il entre dans l'allée, non sans crainte , tourne le bouton d'une porte. Vide comme un château enchanté ! 11 tire la citation , se met à la lire à haute voix , quand soudain il entend une voiture ; son cœur bat, il veut fuir : mais quelqu'un lui barre le chemin de la porte. Par bonheur, il le reconnaît, c'est le frère Robak. Tous deux restent ébahis. Il était évident que le comte s'était éloigné avec ses gens , et à la hâte, puisque la porte avait été laissée toute grande ouverte. On voyait qu'ils s'étaient armés; par terre étaient couchés des fusils à deux coups, des mousquetons : plus
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loin 4es baguettes , 'des chiens de fusil et des outils d'ar* quebusier avec lesquels on avait réparé les armes. De la poudre > du papier! on avait donc fait des cartouches? Le comte serait-il allé à la chasse avec toute sa maison? Mais alors 9 à quoi bon ces armes blanches ? Ici des sabres rouilles sans garde , là une épée sans ceinturon! Certainement on avait fait un choix parmi ces armes de rebut ; il paraissait même qu'on était allé fouiller dans les vieux dépôts d'armes de la cave. Robak examina avec attention les fusib et les épées ; puis^ il se rendit à la ferme^ espérant y apprendre quelque chose^ ou demander à quelque valet ce qu'était devenu le comte. Dans toute la ferme^ après bien des recherches^ il ne trouva que deux vieilles femmes qui lui dirent que le comte avait pris le chemin de Dobrzyn avec tous ses domestiques armés jusqu'aux dents.
La bourgade de Dobrzyn est célèbre dans toute la Lithuanie par la valeur de ses gentilshommes et la beauté de ses femmes. Elle était jadis puissante et peuplée; car^ lorsque le roi Jean 111 avait convoqué la pospolité 9« , le porte-enseigne du palatinat lui avait amené de Dobrzyn seul six cents gentilshommes en armes. Aujourd'hui^ la famille est moins nombreuse ^ plus pauvre. Jadis à la cour des seigneurs , à l'armée , aux expéditions , aux diétines ^ les Dobrzynski menaient une vie facile ; aujourd'hui , ils sont forcés de travailler pour vivre comme des paysans en corvée : seulement ils ne portent pas l'habit des paysans^ mais des capotes blanches à raies noires^ et des surtouts le dimanche. Le costume de leurs femmes ^ des plus pauvres même 9 diffère des jaquettes des paysannes. Ordinairement elles sont vêtues de toile de lin ou de percale ; elles gardent le bétail non pas avec des chaussures faites d'écorce de tilleul , mais avec des souliers : elles coupent le blé et filent même avec des gants.
Les Dobrzynski se distinguent de tous les autres nobles
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de te Utbuanw pa« kor ktnfpage^ leut laiUe et lears mœurs. '| Us sont du pur sang de Leoh; il» ont tous les ehev«ix noirs, le front haut > les yeuK noirs, des nez aquilins; ils tirent leur origine j qui reiaonte à des siècles, de la terre de Dobrzyn : et^ bien ({u'établis en Lithuanie depuis quatre cents ^s, ils ont conservé la prononciation et les usages de la Mazovie^ Lorsqu'un d'entre eux fait baptis<Sr son enfant, il a l'habitude d« lui donner pour patron un saint de la Couronne > saint Barthélémy ou saint Matbiaa. Ainsi le fils d'un Hathias s'appelle toujours Barthélémy, «t le fils d'un Barthélémy toujours Mathias. Toutes les filles reçoivent au baptême les noms de Catherine ou de Marie. Pour serecon* naître au milieu d'un tel mélange , ils prennent, hommes et femmes, divers surnoms tirés d'une qualité ou d'un défaut. Les hommes en ont ordinairement plusieurs, marques de respect ou de mépris de la part de leurs concitoyens. Souvent un gentilhomme est connu sous un nom à Dobrzyn, et sous un autre dans le voisinage. Les autres nobles de la contrée imitent en cela les Dobrzynski; et aujourd'bai cette coutume est à peu près généralement répandue, quoique peu sachent qu'elle vient du bourg de Dobrzyn. Les surnoms y sont nécessaires ^ tandis que dans le reste du pays ce n'est qu'une sotte imitation. Mathias Dobrzynski , le chef de la famille ^ s'appelait donc le Cog^^^Cioeher. Plus tard, en i794| il changea de sobriquet^ et prit celui de P&iag-sur4a'Hanche» Les Dobrzynski le surnommaient le Lapin ; mais les Lithuaniens ne l'appelaient que le MathûMr des'Mathias* De même qu'il dominait sur les Dobrzynski, sa maison , située entre l'église et le cabaret, s'élevait audessus de toutes les autres. On voyait qu'elle était peu fré^ quentée^qu'eUe était habitée par de pauvres diables; caria grande porte était sans battants, le jardin sans haie, inculte : de petits bouleaux croissaient déjà sur les planches. Et cependant cette ferme était le château du village, car elle était
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plus apparente qae toutes le» Mires cabanes; elle était plus vaste, et sa façade était en bîiques. A l'entonr s'élevaient un vieux lamus vide, un grenier, une grange , des étables et des écuries; tous ces bâtiments étaient à cMé l'un de Tautre, comme c'est d'ordinaire chez les petits nobles : tous étaient extrêmement vieux et pourris. Le toit de la maison brillait ccmime s'il eût été de fer-blanc moisi; et cela à cause de la mousse et des herbes qui y croissaient eh aussi grande abondance que sur une prairie* Sur le chaume des granges , comme dans des jardins suspendus, s'étendait une eourertore de diverses plantes, telles que le rouge coquelicot, ta mauve jaune, Tamaranthe panachée, les baies de différentes couleurs, entre-mèlées de nids d'oiseaux. Les faces latérales étaient percées de pigeonniers ; aux fenêtres étaient suspendus des nids d'hirondelles : il y avait sur la porte des lapins blancs, qui couraient sur le gazon ou bien y creusaient des terriers. Bn un mot, cette maison ressemblait à un dapier, sinon à une volière avec ses habitants.
Jadis elle avait été fortifiée; on y apercevait partout les traces nombreuses des grandes et fréquentes attaques qu'elle avait soutenoes» Aujourd'hui encore, sous la porte, dans l'herbe , on voit un boulet de fer aussi gros que ta tète d'un enfant , qui date du temps des Suédois. On l'employait au-» trefois en guise de pierre d'appui pour empêcher la porte de se fermer* Dans la cour, au milieu des absinthes et des orties^ sont encore debout les débris de plusieurs vieilles croix sur une terre non bénite. Elles indiquent la place où furent enterrés des guerriers frappés d'une mort inattendue et subite. Si l'on examinait avec attention le lamus, le gre^ nier et la maison, en en verrait les murs tachetés du haut en bas comme par un essaim de noirs insectes. Au milieu de chacune de ces taches est une balle, comme un taon dans un trou de la terre.
Les boutons, les clous, les crodiets de la porte de la maison,
384 THADÉE SOPUÇA.
OU bien étaient coupés^ ou portaient des marques de coups de sabre ; probablement on avait essayé sur eux la bonté de la trempe des lames appelées lames du roi Sigismond y avec lesquelles on peut^ sans y laisser de traces^ couper des clous ou des crochets. Au-dessus de la porte on voyait les armes des Dobrzynski; mais l'écusson était à moitié caché par des rayons chargés de fromage^ et par des nids d'hirondelles.
DansTintérieurdela maison^ dans l'écurie^ dansla remise, se trouvait une quantité d'armes comme dans un arsenal. Au toitétaient suspendus quatre casques énormes. Gesomemeats des enfants de Mars servaientalors de demeure aux oiseaux de Vénus : des pigeons y roucoulaient en donnant la becquée à leurs petits. Dans l'écurie^ au-dessus du râtelier^ était étendue une grande cotte de mailles; une cuirasse à anneaux servait de marche-pied au valet chargé de distribuer le fourrage aux poulains. Dans Toffice^ la cuisinière impie avait ôté la trempe à quelques rapières^ en les mettant au feu en guise de broches. D'un bountchouk musulman^ trophée rapporté devienne^ elle égrenait les meules; en un mot, Gérès^ la ménagère, avait détrôné Mars et dominait dans la maison et la grange, de concert avec Pomone, Flore et Vertumnc : mais alors la déesse allait être forcée de céder la place à Mars qui revenait dans son empire.
Grand événement à Dobrzyn. Un messager achevai y arrive , courant d'une cabane à l'autre, réveillant les habitants comme pour une corvée. Les gentilshommes se lèvent, la foule remplit les rues de la bourgade , on entend des cris dans le cabaret , on voit de la lumière dans la cure ; chacun court, questionne s'agite. Les vieillards se forment en conseil, les jeunes gens sellent leurs chevaux, les femmes tiennent la bride; les garçons se chamaillent, se préparent au combat : mais aucun ne sait ni avec qui, ni, pourquoi. Geux-ci resteront, bon gré, malgré. A la cure se tient un conseil long,
Goo^
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pressé, tumultueux; ne pouvant tomber d'accord , tous se décident à aller exposer Taffaire au père Mathias.
Mathias avait soixante-douze ans; c'était un vieillard vigoureux, de petite taille; un ancien confédéré de Bar 97. Ses amis et ses ennemis se souvenaient encore de son damas recourbé, avec lequel il coupait les piques et les épées comme de la paille, et que par plaisanterie il avait baptisé du modeste nom de petite verge! De confédéré, il était devenu partisan du roi et avait fait cause commune avec Tyzenhaus le trésorier de la Lithuanie. Mais quand le roi eut trempé dans la confédération de Tai^owiça , il l'avait de nouveau abandonné. Cette inconstance dans ses principes l'avait fait surnommer le Coq-du-Clocher, parce que , comme une girouette, il semblait tourner à toutvent. En vain chercheraiton à découvrir la cause de ces fréquents changements de drapeau . Peut^tre Mathias aimait-il trop la guerre? Peut-être, vaincu dans un partij^^herchait-il de nouveaux combats dans un autre? Peut-être, politique habile, devinait-il l'esprit du temps et embrassait-il le parti qui lui semblait vouloir le bien de la patrie? Qui peut le savoir? Ce qu'il y a de certain, c'est que ce ne fut jamais le désir d'une gloire personnelle et moins encore un sordide intérêt qui dirigèrent sa conduite. Jamais il n'aurait fait cause commune avec les adhérents de la Russie; au seul aspect d'un Russe, il écumaitde rage et son visage était en feu. Pour ne pas en rencontrer, depuis le partage de la Pologne il ne sortait pas plus de chez lui qu'un ours suçant sa patte au fond de sa tanière.
La dernière fois qu'il guerroya, ce fut dans un voyage qu'il fit à Yilno avec Oginski. Il servait sous lasinski , et fit des prodiges de valeur avec sa verge. On sait que seul il s'élança hors des tranchées de Praga pour courir au^cours de monsieur Pociey, qui était resté abandonné sur lé champ de bataille couvert de vingt-trois blessures. Longtemps on crut en Lithuanie qu'ils avaient tous les deux) succombé ;
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mai» ils repairurenl rtni et l'autee percés à jour comm^ un crible. MoBM^ur Pœiey ^ vn digie homme ^ vdolut de suite aprè» la ^lierre récompenser gén^ensemeot Dobrzynski. Il lui offrit une ferme de cinq îem. à vie , avec une rente annuelle de mUe'fiorine d'or« Maie Dobrzynski lui répondit : a Que PeeÂey 9oi4 l'obligé de Mathias et non Ifs^ias de Poeiey* * tt vefusa donc ia ferme et Targent^ De retotu* cb^ lui, il vivait du U'avaiil de ses mains ^ tressant des ruches pour les abeilLee^ préparant des remèdes pour tes bestiaux^ faisant vendre au mardié les perdrix qtf'û prenait au fîtet et cbassant W gibier dans Us forêts.
Il y avait à Dobffzyn maints boounes sages qui savaient le latin et ^ui dans leur jeunesse s'étaient e&ercés au barreau . Il y en avait d'autres plus riches; et pourtant de toute la famiULSi Blatbias^ quoique pauvre et sans instruction^ était le plus boiforé* ; non-seulement à cause de ki célébrité que lui avait^acquise sa verge > mais encojje k cause de la soti* dite et de la sagesse de ses conseiki. H connaissait l'histoire de se» pa^s^ le» traditions dee familles^ il était aussi versé dans la jurisprudence que dans réconomte domestique. Il savait tous tes secrets des chasseurs; il n'ignorait aucun médicament :on lui reconnaissait mème^ en dépit des dénégations du curéi une grande habileté dans la magie. 11 est certain que personne mieux que lui ne prévoyait les changements de temps et qu'il les prédisait plus sûrement qu'aucun almanach. U n'est àonc pas étonnant qu'on allât le consulter sur le moment opportun de faire les semailles^ de mettre les radeeux à l'eau ^ de récolter la moisaon , d'entamet un procèa, de conclure un accord; aussi rien ne se passait à Dotnrzyn sans qu'on lui demandât son avis. Mais cette influence 9 le vieillard ne la recherchait nuUe«ent; il faisAît au contraire tous ses efforts pour s'en affranchir : il brusquait ceux qui venaient lui parier de leurs affaires^ et les mettait h la porte sans vouloir Leur refondre, plus
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sonTent qu'il ne lettr disait «on opinion, fit encore ne consentait-il pas à prêter conseil à chacun ; à peine dans les cas les plus graves se d^cidait-ii à laisser tomber quelques mots. On crut qui! se chargerait de l'eipéditiôn projetée et qu'il se mettrait à la tète : il aimait tant les combats depuis son jeune âge ; il détestait avec tant d'acharnement la race moskovite !
Le vieillard se promenait précisément dans sa cour solitaire en fredonnant l'air : « Quand V aurore se iêve, la terre et les mers te sahent , » content qu'il était de voir le ciel s'éclalrcir et le brouillard tomber au lieu de monter, ce qifi aurait annoncé la pluie. Le vent caressait les vapeurs de ses mains étendues, les lissait, les couchait sur la prairie; et le soleil dardant ses rayons d'en haut, les brodait , les argentait, les dorait et les empourprait.Tels deux artistes de Sluçk tissant une ceinture préeiense : la jeune fille assise au métier étend la soie sur les cadres, tisse la trame avec la main, tandis que le tisserand lui jette d'en ttaut des fils d'or, de pourpre et d'argent, destinera former sur la chsûne' les nnances et les fleurs : c'est ainsi que le matin avait enveloppé toute la t«re de blanches vapeurs, et le jour les animait de mille dessins brïUants.
Mathias, tout en se diauffant au soleil, avait achevé sa prière matinale, et déjà il se disposait à se rendre où l'appelaient les soins de son ménage. Tl alla chercher des fougères et des feuilles, s'assit devant la maison et siffla. A ce bruit, une troupe de lapins surgit du gazon ; on eût dit des narcisses subitement éelos dans la verdure, leurs tlanches oreilles se dressent, leurs yeux scintillent comme des rubis enflammés sur le velours de la verte pelouse. Ils se lèvent sur leurs pattes de derrière, prêtent l'oreille, regardent; puis la troupe à la blanche fourrure s'élance vers le vieillard, attirée par les feuilles de choux. Les uns grinîpent sur ses pieds, d'autres.sur ses genoux, d'autres sur ses épaules ;
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288 THADBB SQPLIÇA.
lui-même blanc comme un lapin^ il se plaît à les rassembler autour de lui : il aime à caresser d'une main leur chaud duvet ^ tandis que de l'autre il puise dans son bonnet des poignées de millet qu'il jette aux moineaux^ dont la troupe criarde s'abat des toits sur le gazon.
Pendant que le vieillard s'amuse à contempler ce joyeux festin, tout à coup les lapins disparaissent sous terre et les moineaux se sauvent sur les toits, effrayés qu'ils sont de l'aspect des hôtes nouveaux qui s'avancent à pas pressés du côté de la ferme. Ce sont les députés envoyés à Mathias par le conseil de nobles qui s'était tenu à la cure. De loin ils font déjà de profondes salutations au vieillard :
c( Que Jésus-Christ soit gloriûé !
—Aux siècles des siècles,Amen^ii> répond Mathias. Après avoir appris l'importance du message, il les engage à entrer dans sa cabane. Ils entrent et s'asseyent sur les bancs. Le premier d'entre eux reste au milieu de la chambre et se met en devoir d'expliquer ce dont il s'agit.
En attendant^ le nombre desgentilshommes augmente sans cesse. On voit arriver successivement presque tous les Dpbrzynski av«c la plupart des nobles des bourgades voisines^ les uns armés^ les autres sans armes> ceux-ci sur des charettes^ ceux-là dans des briskas^ quelques uns k pied beaucoup à cheval. Ils descendent de voiture^ attachent leurs chevaux aux petits bouleaux du jardin^ et curieux de l'issue de cette délibération^ ils se pressent autour de la maison, s'entassent dans la chambre, remplissent le vestibule, tandis que d'autres écoutent, les têtes encadrées aux fenêtres.
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LB CONSBIL. 280
Sommaire. — Salutaires conseils de Barlbéleoiy dit le Prussien. — Discours marlial de Malhias-Goupillon. — Opinion poUlique de M. Buchraan. — Accommodement conseillé par le juif Yanklel et tranché par le canif de Gervaia. — MervetUenx effets de rékNfoenoe parlementaire. — Protestation du vétéran Mathias. — L'arrivée aubite de seconn Interrompt le conseil. — En avant, contre Sopliça !
A son. tour le député Barthélémy prit la parole. Souvent il se rendait par eau à Kœnigsberg; ses concitoyens^ par plaisanterie/le surnommaient le Prussien; car quoiqu'il détestât cordialement les Prussiens^ il aimait à parler d'eux. C'était un homme avancé en âge : il avait vu beaucoup de monde dans ses pérégrinations. Zélé lecteur de gazettes^ politique habile> ses lumières pouvaient donc être d'ungrand secours au conseil. 11 terminait ainsi son discours :
« Monsieur Mathias^ mon frère et notre père à tous^ ce n'est pas un appui de peu de valeur. Moi , je me fierais aux Français en temps de guerre comme à quatre as. C'est une nation guerrière; et, depuis Thadée Rosciuszko^ le monde n'a pas vu un génie militaire pareil au grand empereur Bonaparte. Je me souviens du jour où les Français passèrent la Varta; j'étais alors en pays étranger : c'était l'an de grâce i806. Je faisais précisément le commerce à Dantzick^ et j'ai beaucoup de parents en Posnanie. J'étais allé les voir. Nous chassions le menu gibier avec M. Joseph Grabowski^ qui est actuellement colonel d'un régiment, mais qui alors vivait à la campagne près d'Obiezierz. La paix régnait dans la Grande-Pologne comme aujourd'hui en Lithuanie. Tout
MIÇK1E\«ICZ. T. 11. 25
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S80 TfiiilNSS 80PL1ÇA.
à coup se répand la nouvelle d'une grande bataille^ et nous recevons un message de la part de M. Todwen. Grabowski lit la lettre : « léna ! léna ! s'écrie-i-il» les Prussiens battus à plates coutures ; une éclatante victoire ! » Je descends à l'instant de cheval et je me jette à genoux pour rendre grâce à Dieu. Nous allons en ville sous prétexte d'une affaire ; nous faisons semblant de ne rien savoir^ quand nous apercevons tous les commissaires, les hndraihs^ les hofraths, et tous ces autres raths qui nous saluent profondément; tous pâles et tremblants comme des charançons prussiens quand on les arrose d'eau chaude. Nous nous frottons les mains en riant sous cape et leur demandons poliment des nouvelles de léna. Ici la peur les gagne; ils s'étonnent que leur défaîte nous soit déjà connue. Les Allemands de crier : Ach! Herr GoU! o PTeh! Le nez baissé, Ils rentrent chez eux, et de là s'enfuient dans les champs. Oh ! c'est un tintamarre ! Toutes les routes de la grande Pologne couvertes de ftiyards. Les Allemands courent çà et là comme des fourmis ; ils s'attèlentàces voitures que le peuple là-bas appelle Wagen ; hommes, femmes, avec (eurs pipes et leurs cafetières, traînent leurs bottes , leurs matelas ; tous se sauvent comme ils peuvent. Nous,, en silence, nous nous assemblons en conseil. En avant! à chevat! troublons la retraite aux Allemands! Nous nous mettons à tordre le cou des landraths, à écorcher tout vifs les hofraths, à attraper les herr officier par le bout de leurs queues. Et voici que le général Dombro wski entre à Posen et apporte l'ordre impérial de s'insurger. Au bout de huit jours, notre peuple avait fait une telle déconfiture des Pru3siens qu'on n'aurait pu trouver un seul Allemand pour de la graine. Qu'en dite$-vous? si nous préparions un bain chaud aux Russes en Lithuanie, aussi vite et aussi bien ? Qu'en pensez-vous, Hathias? Si Bonaparte fait la guerre à la Russie, c'est qu'il ne plaisante, pas, lui le premier héros du monde, ayant des armées innombrables!
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LE CON«BIL. 29t
Voyons/ qu'en pensez-TOus, Malhîas^ notre j^e ! noire vieux lapin?*»
il dit y tous attendent la déctsiott de Itàthias. Le vieiDard ne hoche pas la tète^ ne lève pas les yeux; Seui^lient de temps à autre il se frappe sur la hanche comme sH cher* chait son sabre à son côté. Depuis le partage de la Pologne il n'en porte plus ; et cependant par habitode^ quand il entend prononcer le mot de Russe^il met la main à son c6té gauche, comme pour y chercher sa verge : ce qui Va fait nommer Poing-sur4a*HaBche. Enfin lise redisse; tous écoutent dans un profond silence. Mathias trompé pocniant Tattente générale; il fronce les sourcils et laisse retoÀber ita tète sur sa poitrine. Mais bientôt on entend sortir de ses lèvres quelques mots qu'il prononce d'une voix lente et fortement accentuée, en les accompagnant d'un moutement cadencé de la tète :
«Silence! D'où viennentces nouvelles?Où sont fes Français? Qui les commande? 0nt41s d^à commencé la guerre contre les Russes? où? pourquoi? Quelle route suivent-ils? Quelles sont leurs forces? Combien ont-ils de cavalerie? Combien d'infanterie? Que celui qui le saitle dise. »
Tous se turent en se regardant les uns liss autres.
«JeconSeîHe répondit le PruSSien/d'âttendreie beirnardin Robak^ car c'est lui qui a apporté la nouvelle. Oh peut toujours ^voyer vers la entière des espions sûrs, et armer secrètanent toute la contrée. Il faut mettre la plus grande circonspection dans tous nos préparatif^> afin de ne pas donner l'éveil aux Russes.
— Eh I attendre 1 aboyer en l'air ! bésitertoujours ! » interrompit l'autre Mathias, surnommé GaupWen^ d'une grande massue qu'il portait, et qu'il appelait ainsi, il l'avait alors
* Krolik a la doable sigDttication de lapin et de peUt roi. Nqiu avons préféré la première.
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392 TUADSS SOPIJÇA.
avec lui; il se plaça derrière, appuya ses deux liiaiiis sur le pommeau^ elle menton sur ses mains. « Attendre ! cria-^il^ hésiter, faire des diéUnes ! hem ! trem! bavarder . et puis s'enfuir ! Moi, je n'ai jamais été en Prusse; Tesprit de Kœ* nigsberg est bon pour des Prussiras : moi, j'ai celui d'un noble polonais. Je sais, moi, que celui qui veut les baptiser doit prendre son goupillon ; que celui qui veut mourir appelle un prêtre, et voilà ! Moi je veux vivre et me battre. A quoi bon le bernardin? Sommes-nous des écoliers? Que m'importe Robak! soyons tous des robak, des vers de terre, et mangeons la Russie! Bavardage que tous vos espions, tous vos pourparlers ! Savez-vous ce que tout cela veut dire ? C'est que vous êtes de vieilles femmes. Eh ! mes frères, c'est l'affaire d'un chien couchant que d'épier, c'est ceUe d'un bernardin que de quêter; la mienne, c'est d'asperger avec mon goupillon! Oui, asperger^ aspei^er! voilà mon opinion. »
A ces mots, il caressa sa massue; et puis toute la troupe de hurler après lui : « Aspei^er ! asperger ! asperger ! w
Barthélémy , surnommé Rasoir, de son sabre effilé, et Mathias, surnommé CrucAo», du tromblon qu'il portait, et de la bouche évasée duquel, comme d'un cruchon , s'échappait à la fois une douzaine de balles , prirent parti pour Goupillon :
« Vive Mathias avec son goupillon! » crièrent-ils. Le Prussien voulut parler, mais les cris et les écl%ts de rire lui coupèrent la parole.
« A bas les Prussiens! à bas les poltrons !]Que les polttt>ns se cachent dans le capuchon du bernardin ! ï>
Le vieux Mathias releva lentement la tète, le tumulte s'apaisa:
i< Ne vous moquez pas de Robak, dit-il : je le connais ; c'est un fin matois de prêtre. Il a plus d'une fois croqué des noix plus dures que vous autres; je n'ai fait que l'en-
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trevoir : à peine ai-je jeté les yeux sur lui, que j'ai reconnu Toiseau. Le prêtre détourna la tète de crainte de me faire sa confession ; mais ce n'est pas mon affaire, il y aurait beaucoup àdire là-dessus : il ne viendra pas ici. Ce serait en vain que vous appelleriez le bernardin. Si c'est lui quia répandu la nouvelle, qui sait dans quel butil l'a fait? car je vousdis qu'il est fin, ce diable de prêtre. Si vous ne savez rien de plus, pourquoi êtes-vous venus me trou ver, et que me voulez- vous?
— La guerre!
— Contre qui?
— Contre les Russes! Guerre aux Russes ! En avant, contre les Russes ! »
Le Prussien ne cessait de vociférer ; il élevait la voix de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin il réussit à obtenir un moment d'attention , qu'il devait autant à ses saints qu'à sa voix criarde et perçante.
« Et moi aussi, je veux me battre, cria-t-il en se frappant du poing la poitrine, quoique je ne porte pas de goupillon. Armé d'une simple rame, je fis un jour un terrible parti à quatre Prussiens qui voulaient profiter de mon ivresse pour me noyer dans le Pregel.
— Tu es un crâne, Barthélémy, interrompit Goupillon; oui, il faut asperger, asperger.
— Mais, mon doux Jésus, reprit le Prussien, il faut savoir auparavant à qui nous voulons faire la guerre, pourquoi; il faut le dire au monde : autrement, le peuple ne nous suivra pas. Où irait-il, quand nous ne le savons pas encore nousmêmes ? Mes nobles frères, messieurs, il faut de la raison, de l'ordre. Vous voulez la guerre? soit; faites donc une confédération. Décidons où nous la ferons ; qui nous présidera. C'est ainsi que les choses se passaient dans la Grande-Pologne. Nous voyons les Allemands battre en retraite; que faisonsnous? Nous tenons de secrets conseils, nous rassemblons
294 THADÉE SO^LIÇA.
les gentilshommes^ nous attroupons les paysans. Une fois prêts^ nous attendons les ordres de Dombrowski; et enfin : à cheval ! nous nous soulevons tous ensemble.
— Je demande la parole, » s'écria M. l'intendant deKleçk, jeune homme bien fait, vêtu à la mode allemande; il s'appelait Buchman^ mais il était Polonais de naissance. On ne savait pas bien précisément s'il descendait de parents nobles, mais on ne s'en inquiétait pas ; et tout le monde le respectait, parce qu'il était de la maison d'un grand seigneur, et de plus bon patriote et plein de savoir. Il avait appris l'agronomie dans des livres étrangers, et régissait parfaitement les terres de son patron; il raisonnait fort bien aussi sur la politique, il avait une belle main et s'énonçait avec élégance. Tous se turent dçs qu'il commença à psurler. « Je demande la parole, » répéta-t-il ; puis il toussa deux fois, salua, et ses lèvres harmonieuses firent entendre ces mots :
<( Mes préopinants, dans leurs sages discours, ont appuyé sur tous les points essentiels et capitaux. Ils ont envisagé la question sous un point de vue élevé ; il ne me reste plus qu'à rassembler dans un foyer commun les pensées et les opinions analogues. J'ai l'espoir de rapprocher de cette manière les avis opposés. J'ai reconnu deux points dans cette discussion ; la division est toute faite : je ^suivrai cette division. D'abordj pourquoivoulons-nous nous insurger? Dans quel esprit ? Voilà la première question vitale. La seconde concerne le gouvernement révolutionnaire. Cette division est bonne; seulement je désire en retourner les membres. Commençons d'abord par établir un gouvernement. Dès que nous aurons compris le gouvernement, j'en déduirai la nature, l'esprit, le but de l'insurrection. Arrivons don&>u gouvernement. Quand je promène mes regards sur Thistoire de l'humanité entière, qu'aperrois-je ? Le genre humain sauvage, dispersé dans les forêts, qui se rassemble^ se groupe, s'unit pour la défense mutuelle; il y pourvoit, et voilà la pre-
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mière société. Puis^ cbacan dépose une parcelle de sa liberté pour le bien général^ voilà la première loi^ de laquelle jaillissent^ comme d'une source > les autres lois. Nous voyons donc que le gouvernement se constitue d'un cbnsentement mutuel^ et qu'il ne provient pas^ comme on rafûrme faussement^ delà volonté divine. Donc^ lé gouvernement étant appuyé sur un contrat sœial^ la division des pouvoirs n'en est que la suite nécessaii^e... *
— Tiens, nous en voilà déjà aux contrats, interrompit le vieux Mathias; est-ce de ceux de Klow ou de cent de Minsk qu'il s'agit? est-ce du gouvernement de Babin * que vous nous parlez, monsieur Bùchmant Que ce ëdt Dieu ou le diable qui nous ait donné un tzar, je ne plaiderai pa^ avec votis pour cela , monsieur Buchman ; si vous avez envie de discourir, dites-nous piut^ ce qu'il faut faire pour renverser le tzar.
— Voilà l'affaire , s'écria Gdûpîlldû. Si je pcmvais sauter Jusqu'à son trône , et une fois seulement asperger le tzar avec mon goupillon , je vous réponds que ni les contrats de M. Buchman, ni ses popes barbus ne pourraient le ressusciter par la grâce de Dieu ou par celle de Belzébuth. ï\ n'y a de brave que celui qui asperge , monsieur Buchman; votre discours peut être très-éloquent, mais l'éloquence c'est du vent. Asperger, voilà l'essentiel.
— Cest cela, c'est cela ! criait de sa voix aigre Barthélémy Rasoir en se* frottant les mains et en courant dé Goupillon à Mathias comme une navette d'un bout à l'autre du métier. Toi, Mathias, avec ta verge, tôt, Mathias, avec ta massue , tâchez seulement de vous mettre d'^accord ; et Dieu m'est témoin que nous hacherons les Russes en petits morceaux. Rasoir se met sous les ordres de la Vet^e!
* La république de Babin était une association iasUtuée au seizième siècle, pour rallier les ridicules et les vices de Pépoqae.
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296 THÀDÉE SOPUÇA.
— Sous les ordres? interrompit Goupillon. Les ordres sont bons dans une parade ; il n'y avait qu'un seul ordre dans notre brigade de Kowno : Effrayez, sans vous laisser effrayer. Battez, sans vous laisser battre. Avancez toujours, faites aller votre sabre en moulinet , comme cela!
— Oui, oui, s'écria Rasoir, voilà une excellente tactique. A quoi bon faire des protocoles? Gâter de Tencre et du papier? Une confédération est nécessaire, c'est là toute la question; mais*n'avons-nous pas un maréchal dans Matbiaa et un bâton de commandement dans sa verge?
— Vive le Coq-du-Clocher ! s'écria Goupillon.
-* Vivent nos frères les aspergeurs ! répondirent tous les gentilshommes.
Un murmure s'éleva dans les coins de la salle en se propageant jusqu'au centre. On voyait que le conseil se divisait.
<c Moi^ je proteste contre tout accord , criait Buchman , tel est moa système; je suis pour l'opposition. - — f^eto^ » répétait un autre, et dans les coins on redisait : c( Veto ! )» Enfin une grosse voix se fit entendre , c'était celle du gentilhomme Skolouba, qui venait d'arriver.
« Eh bien! qu'y a-t-il donc, messieurs de 0obrzyn?Que veut dire tout ceci? Et nous autres^ serons-nous mis hors la loi? Quand on a invité notre boui^ade à venir ici, et c'était de la part du porte-clefs Rembalio, on nous a dit qu'il y avait d'importantes affaires à traiter ; qu'il s'agissait non-seulement des Dobrzynski, mais de tout le district, de toute la noblesse. Robaknous a répété la même chose à demi-voix, quoiqu'il ne se soit expliqué que d'une manière confuse et en bégayant. Finalement nous voilà arrivés ; nous avons convoqué nos voisins par des messages. Vous n'êtes pas seuls ici, messieurs deDobrzyn; nous sommes deux cents de différentes bourgades : délibérons donc tous ensemble. S'il faut un maréchal, votons tous, chacun avec un droit égal au scrutin. Vive l'égalité! »
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Deux Teraïewicz, trois Stypulkowski et quatre Miçkiewicz répétèrent : « Vive l'égalité ! »
De son côté^ Buchnian criait : « L'accord nous perdra. »
Goupillon : « Nous nous passerons de vous. Vive notre maréchal^ le Mathias-des-Mathias; qu'il accepte le bâton de président. »
Les Dobrzynski : « Oui, oui! »
Les gentilshommes étrangers : « Veto, veto ! »
La foule se forma en deux camps ; les deux partis^ en agitant la tète en sens contraire, ne cessaient de vociférer, l'un : «c Non, non ! «> l'autre : a Oui, oui !»
Seul assis au milieu de sa chambre, le vieux Mathias gardait le silence, et sa tète était la seule immobile. En face de lui se tenait Goupillon , les mains appuyées sur sa massue, balançant sa tète au pommeau comme une citrouille au bout d'une longue perche, tantôt en avant, tantôt en arrière, et criant de toutes ses forces : «Aspergeons! aspergeons! » Le mobile Rasoir arpentait la chambre, courant sans cesse du banc de Goupillon à celui de Mathias. Mathias-Gruchon se promenait à pas lents du haut en bas de la chambre, allant des Dobrzynski aux gentilshommes étrangers, comme pour essayer de les mettre d'accord :
« Il faut leur faire la barbe ! » criait Barthélemy-Rasoir ; « 11 faut les. faire boire! » hurlait Mathias-Gruchon. Le vieux Mathias se taisait, mais on voyait qu il allait se fâcher.
Depuis un quart d'heure bouillonnait le débat , quand au-dessus de toutes les tètes s'éleva comme un pilier étincelant. G'était une rapière longue d'une toise, large d'une main, à deux tranchants, évidemment un glaive teutonique d'acier de Nuremberg. On disait que l'aïeul des Dobrzynski l'avait arraché des mains du grand^maître de ungingen , à la bataille de Grunwald. Tous firent silence, les yeux attachés sur cette arme. Qui l'avait levée ? On ne pouvait le voir ; mais à l'instant on le devina.
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298 THADBC SOPLfÇA.
« C'est Canjf ; vive M. Canif! s'écria-t-on. Canif, le joyau de la bourgade des Rembaîlo ! Vive Rembaîlo-l^bréché ! ViveDemi-cbevreauîMon-petit maître! »
Aussitôt Gervais,car c'était lui, traversa la foule, s'avança au milieu de la chambre , brandit son sabre étincelant; puis, en abaissant la pointe pour saluer le vieux Mathias :
« Canif salue la Verge, dit-il. Mes nobles frères deDobrxyn, je ne vous donnerai aucun conseil , aucun ; je vous dirai seulement pourquoi Je vous ai fait assembler. Mais ce qu'il faut faire, comment fl faut agir, c'est ce que vous déciderez votts-mèmes. Vous le savez, la nouvelle depuis longtemps en court par les villages; dans le monde se préparent de grands événements. Le frère Robak vous en a parié, vous le savez tous.
— Nous le savons, crièrent-ils.
— C'est bon, reprit Gervais ; tête sage entend à demi-mot^ n'est-ce pas?
— Oui, c'est vrai !
— Puisque l'empereur des Français, continua le porteclefs, vient d'un côté et le tzar des Russes de l'antre, il y aura guerre. Un tzar prendra aux cheveux un tzar, un roi on roi, comme c'est l'habitude entre souverains. Et nohs, devons-nous rester tranquiUes? Quand un grand cherchera à étouffer un grand, nous autres, nous chercherons à châtier les petits; à chacun son affaire. En haut comme en "basj les grands avec les grands, les petits avec les petits, une fois que nous commencerons à tailler, toute la canaille disparaîtra; et alors refleurira le vrai bonheur avec la République. N'est-ce pas vrai?
— C'est vrai, crièrent-ils, il parle comme un livre !
— C'est vrai , répéta Goupillon ; aspergeons, aspergeons , je ne connais que ça !
— Moi aussi, ajouta Barthélemy-Rasoir, je suis toujours
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LE CONSSIL. 299
prêt à leur faire la barbe. » QHant à MatbÂa9-(>iieiion ^ il ne cessait de prêcher la concorde et de recommander de choisir «n chef. Mais Baehman l'interrompit :
« Que les niais s'accordent^ la disenssion ne nuit pas aux afSairespolitiques. Jerédamele silence. Écoutez Torateur^ la cause y gagera. Monsieur le porte-clefs a envisagé la question sous un nouveau itoint de vue...
— Att ccNdtraire! s'écria Gervais; moi Jtmite Texcmple de nois pères. S'occuper des affaires générales de l'État^ c'est k partage des grands;ily a nnempereur pour cek^^ fly aura un roi ^ un sénats des nonces. Ces efaoses4à^ mon petit maîtresse traitent à Krakofie on à Varsovie y et non pas chez nous dans la bourgade de Dobnyn. Les articles d'une confédération ne s'écrivent pas sur une cheminée avec de la craie ^ mais snr des parckemins. Ce n'est pas notre aHaire que d'écrire; ta Pologne a les grands^effiers de la Couronne et d^ la Lithuanie. Ainsi faisaient nos ancêtres. Mon affaire, à moi, c'est de tailler avec le canif.
— D'asperge avec le goupitton, j^jioutn MaMas. —Dépiquer avec ralène, » s'écria ^urthélemy^r/Miie/en
montrant sa petite épée.
Le porte-clefs continua : « Je vous prends tous ici à témoin que Robak a dit qu'avant de recevoir Napoléon dans notre nimson> il fallait en balayer les souillures. Vous l'avez tous enteaoïdu. Mais comprenez-vous qui est la souillure du district? Qui a assassiné en traître le meilleur des Polonais? Qui l'a volé ? Qu j l'a pillé ? Qui ? Dois-je vous le nommer ?
— Mais ce n'est personne d'autre que cetinfftme Sopliça^ interrompit Mathias-Cruchon.
— Oui t c'est un oppresseur, cria Rasoir.
— ^ Il faut donc l'asperger, vociféra Goupillon.
— Si c'fest un traître, il faut te pendre, observa Bnchmaa.
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300 TIUDÉB SOPUÇA.
— Marchons^ marchons contre SopHça! s'écrièrent-ils tous. »
Le Prussien osa élever la voix pour défendre le juge. Les mains tendues vers les gentilshommes, il s'écriait :
Ah , ah ! messieurs mes frères, au nom des plaies de Notrt Seigneur ,. que veut dire ceci? Monsieur le porte-clefs, êtes-vous possédé du diable? Gela s*estril jamais vu ? Parce qu'un homme avait pour frère un. fou , tin bandit, est-ce sa fauté? Punir un frère pour l'autre, estrce d'un chrétien? Il y a là-dessous quelque intrigue du comte. Le juge, un oppresseur! Cela n'est pas vrai. Dieu m'en est témoin. Cest vous qui lui intentez des procès ; lui, il chei^he à s'accorder, il cède de son bien, il veut payer: leà frais. Il a un procès avec le comte ; eh bien ! qu'estx^e à dire ? Ils sont riches tous les deux. Qu'ion seigneur en écorche un autre, cela nous regarde-t-il, mes frères? Monsieur le juge, un oppresseur ! Lui qui le premier a défendu à ses paysans de se prosterner à ses pieds pour le saluer, en disant que c'était un péché ! Je l'ai vu moi-même admettre maintes fois à sa table les paysans de ses villages. Il a souvent payé les impôts de ses paysans^ non pas eommeà Kleçk, quoique monsieur Buehman y administre les terres à l'allemande. Le juge, un traître.! Nous le connaissons depuis les bancs de l'école ; c'était un bon enfant, et aujourd'hui il n'a pas changé : il aime la Pologne par-dessus tout, il conserve les mœurs polonaises, il ne veut pas entendre parler des modes russes. Toutes les fois que je reviens de Prusse, pour me laver de mon germanisme, j'entre à Sopliço,w comme dans le véritable foyer des mœurs polonaises. On s'y abreuve de l'air de la patrie, on le respire par tous les pores. Par Dieu ! les Dobrxynski , je suis votre frère, mais je ne souffrirai pas que vous fassiez du tort au juge. Il n'en sera rien. Ce n'est pas ainsi, mes frères, que les choses se passaient dans la Grande-Pologne. Quel esprit! quelle union ! Il y a plaisir à s'en souvenir. Personne, là-
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OF
bas^ n'osait venir interrompre un conseil par de semblables futilités.
— Ce n'est pas une futilité que de pendre les infâmes! » s'écria Gervais. Le tumulte allait croissant^ quand le juif Yankiel pria qu'oQ lui accordât un instantd'audience. Debout sur un banc^ il s'élevait par*dessus toutes les tètes, que dominait comme un bouchon de cabaret sa barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture. De lamain droite il levalentement son kolpak de renard^ de la gauche il rajusta sa calotte; puis, l'ayant passée dans sa ceinture, il se mita parler, en saluant {profondément à la ronde dt son boniiet:
« £h> eh ! messieurs de Dobrzyn, je ne suis qu'un pauvre juif; le juge n'est ni mon frère ni mon compère. J'honore les Sppliça comme de très-bons seigneurs et comme mes maîtres; j'honore aussi les Barthélémy et les Mathias de Dobrzyn comme de bons voisins : mais je dis, messieurs , que si vous voulez faire violence au juge, c'est très-mal à vous. Le sang peut couler; il peut y avoir meurtre. Et que diront les assesseurs, les sprawnik et le cachot? car dans le village de Sopiiçow il y a une foule de soldats, tous chasseurs; l'assesseur est à la maison , il n'aura qu'à siffler, tous accourront : ils sont là comme exprès. Et qu'en résultera-t-il ? Vous dites que vous attendez les Français ? Mais ils sont loin encore, le chemin est long. Je suis juif ; je ne me connais pas en affaires de guerre : mais je viens de Bieliça, où jVi vu des juifs de l'extrême frontière. On dit que les Français sont sur la rivière de Lososna, et que si la guerre éclate, ce ne sera qu'au printemps. Eh bien ! croyez-moi, attendez jusque-là. La maison des Sopliça n'est pas un étalage de juif qui se démonte, se charge sur un chariot et s'emporte. Elle restera jusqu'au printemps telle qu'elle est aujourd'hui M. le juge non plus n'est pas un cabaretier juif; il ne se sauvera pas : au printemps vous le retrouverez. Quant à présent, séparez-vous ; et ne parlez pas trop haut de ce qui s'est
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302 THABÉB SOPLIÇA.
passé: c«r pftrkr est ehesetaine. Que cem d'entre tous, messieurs les gentilshommes^ qui voudront me faire cet honneur ne suivent efa«a mol. Ma Sarah a mis au monde un petit Yankiel;, c'est moi qoitra«te< aujourd'hui: if y aears grands musique. Je ferai venVr ta cornemuse, la basse et deux violons. N'esWepaSy monsieur Matitias, vou» aimez le vieux hydnomel et lesinouvelie&mazurki? J'èn^ai quelques^ unes que j^ai a^ipris à chanter gentiment à mes petild mar^ mots. Tif-
YaDkidi était généralewent; aimé. Son éAùqt^nee trouva le chemin de tous les cœ<u*$,. Un cril s'élera, de- brnyairtd applaudbaements. éelalèreni de tou» côtés et Airent répétés mésie par- ceux qui n'avaient pu pénétrer dans la maison. MaisGerraiS'ldi^ son canif sur ¥a»kiel, qui s^élânca du banc au milteu ie la fo^le, poursum par les crfe du porle-clefs :
a A bas te juif ! Ne mets pas ton doigt entre Farfire et l'éoorce; tout cela ne' te regarde pas. Et vous^ monsieur le Prussien^ eontinua-'t-it^ parce que* vdu9 ^aftqttez* avecle j ùge sur quelques mt^érabtes radeaur^ veiis'vous égefsillez à parler en sa faveur? Vous avez deneoublié, mon pet^ maître^ que voU'e përe* a été le patroiï de vingt bateaux des Horeszko ? Cest à cela que lui et sa famille doivent leur fortune. Que dis-je? vous tous tant que*vousêfea à Dobrzyn î Qui envoyaitii administrer Ses terres de Pinsfc, sice-n'est un Dobrzynski ? qui avaitr-î} pour intendiant^ pour majordome^ pour homme deconfîance ? tes Dobrzynski. Samaison était pleine des Dobrzynski. CHest lui qui poussait.vos procès devant les tribunaux. Cest lui qui vous faisait obtenir des retraites du roi. Cfest lui qui donnait par douzaines à vos enfants les bourses de plaristes. C'est lutquiles habillait, qui les nourrissait à ses frais. Devenus grands^il les lançait dans lé monde, à ses frais aussi. Et pourquoi tout cela? L'niquement parce qu'il était votre voisin. Aujourd'hui, les champs de Sopliça touchent aux vôtres; mais quel bien vous a-tril jamais fait?
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LK COirSElL. 903
-— Aucnn^ancini ! interrompit CrOchon^ear ça voasa poussé de graine de gentitiàtre. Et comme il est bouffi d'orgueil 1 Pouah ^ pouah! comme il tous porte haut le nez t Vous vous rappdezque Je l^ais inrité à la noce de ma Ôlie. Je voulais le griser; il refusa de hoire^ en disant qu^il ne buvait pas atttant que sous atitres gentilshommes : « Vous buvez comme des. cruchong. » Voyez donc le magnat ! quelle délicatesse! NediraitHsn pas quMl est fait de farine de Marimont^? 11 ne voulait pas boire; nous lui versions de vive force levio daiws le gosier: et lui de crier à la.violefv^e ! Attends un peu ! je vais t'en lener d'une autre espèce avec mon cruchon I
-^Cest un coquin, s'écria Goupillon. Oh ! je lui en donnerai pour ma paît! Mon fils était un enfant plein d'esprit ; à présent il est devenu bêle au point qu'on ne l'appelle plus que le Sac y et cela par la faute du juge. Je lui disais bien : Que vas-tu faire à Soplîcow Y Dieu ait pitié de toi si je t'y attrape encore une fois ! Mais il retourne voir Sophie. Je me couche dans le chanvre pour l'épier; je le surprends, et le prenant par les oreilles, je lui donne de mon goupillon à le faire beugler comme un enfant au berceau. « Mon père ! criaitil, tu peux me tuer, mais je ne puis résister au désir d'y Aller î « Et il se remettait à beugler. Qu'y faire ! 11 m'avoue qu'il est amoureux de Sophie. H n*a souhait que de la voir un peu. Le pauvre garçon me fait de la peine; j'en parle au juge; « Juge, donnez Sophie à mon Sac. i» Le juge me répond : « Elle est encore trop petite; attendez trois années^ elle fera alors un choix elle-même. » Le coquin ! Il mentait. Voilà qu'il la destine à un autre; je l'ai entendu dire: mais je saurai me glisser à la noce, et j'aspergerai le Ut nuptial avec mon goupillon.
— Etlingredin pareil serait le maître! dit Gervais; il ruinerait impunément des seigneurs qui valent mieux que lui? Le souvenir des Horeszko serait effacé! Où trouver de la re-
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S04 THADÉE SOPUÇA.
connaissance dans qc monde, puisqu'il n'y en a plus dans le cœur des Dobrzynski! Vous voulez commencer une guerre contre le tzar de Russie^ et vous craignez de vous mesurer avec un Sopliça! Vous craignez la prison! Mais est-ce donc à un assassinat que je vous: invite? Dieu m'en garde^ gentilshommes> mes frères, je suis dans la loi ! Le comte ri'a-t-il pas gagné son procès? N'a-t-il pas obtenu maints arrêts favorables? Il ne s'agit que de les faire eiécuter. Ainsi se payaient jadisleschoses. Le tribunal rendaitl'arrêt^etlanoblesse l'exécutait^ surtout celle de Dobrzyn. C'est de là que notre gloire en Lithuanieapris naissance. Ne sont-ce pas les Dobrzynski seuls qui ont combattu les Russes à Texpédition de Mysz? Qui avait appelé le général russe? Woynilowicz et son coquin d*ami M. Wolk. Vous souvenez-vous encore d'avoir fait Wolk prisonnier? puis, nous l'avons voulu pendre à une poutre de sa grange, parce qu'il tyrannisait ses paysans et qu'il était le partisan des Russes ! Ces imbéciles de paysans ont eu pitié de lui. Mais, je vous en réponds, je le rôtirai un jour à ce canif. Je ne vous rappellerai pas d'autres expéditions sans nombre dont vous vous êtes tirés avec profit et gloire, aux applaudissements de tout le monde, comme il convient à des nobles. Mais pourquoi vous en parlerais-je ? C'est en vain aujourd'hui que M. le comte, votre voisin, plaide, obtient des arrêts en sa faveur ; personne de vous ne veut prêter un bras secourable à ce pauvre orphelin. Le dernier successeur de ce panetier, qui faisait vivre des milliers d'hommes, n'a plus aujourd'hui d'autre ami que moi, son porte -clefs, et mon sabre fidèle !
— Et mon goupillon ! s'écria Mathias. Où tu seras, Gervais, j'y serai aussi ! tant que j'aurai ce bras, tant qu'il pourra porter ce goupillon. Deux valent toujours mieux qu'un. Par Dieu! mon cher Gervais, si tu as ton canif, moi j'ai mon goupillon. Vive Dieu! allons nous battre; laissons bavarder ces autres.
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— Vous n'exclurez pas Barthélémy^ mes frères^ dit Rasoir. Celui que vous aurez savonné^ je le raserai.
— Et moi aussi> j'aime mieux vous suivre, ajouta Cruchon^ puisqu'on ne peut pas les faire tomber d'accord sur le choix d'un maréchal. Que m'importe à moi les votes^ les boules? J'en ai ici d'autres. Bn voilà, des boules ! s'écria-i-il en tirant de sa poche une poignée de balles ; c'est pour le juge qu'elles serviront !
— Nous nous joignons à vous ! cria Skolouba.
~ Partout où vous irez, nous vous suivrons, ajouta la noblesse. Vivent les Horeszko ! vive la. demi-chêvre ! vive Hembaïio le porte-clefs! En avant, contre les Sopliça! »
C'est ainsi que l'éloquence de Gervais les entraîna tous ; car chacun d'eux avait quelque grief contre le juge, comme c'est l'ordinaire entre voisins, tantôt pour des dommages causés par les bestiaux, tantôt pour du bois, tantôt pour les limites de leurs possessions. Les uns étaient'muspar la colère, d'autres étaient jaloux des richesses du juge. La haine les réunit tous; ils se pressent autour du porte-clefs en brandissant leurs sabres et leurs massues.
Le vieux Mathias, qui jusqu'alors était resté silencieux et immobile, se leva de son banc, et s'avança à pas lents au milieu de la chambre. Les poings sur les hanches, jetant les yeux autour de lui, secouant la tète, il se mit à parler- Chaque mot sortait lentement d'entre ses lèvres, coupé, accentué avec force :
n Insensés, fous, stupides que vous êtes ! Voyons, qui payera les pots cassés ? Ainsi, tant qu'il a été question de la résurrection de la Pologne, du bien public, insensés et bavards, vous vous êtes disputés. Vous avez tant crié que jamais vous n'avez pu ni vous entendre, ni discuter avec ordre , ni choisir un chef. Et dès qu'on a réveillé des haines particulières vous êtes à l'instant tombés d'accord. Sortez! car, aussi vrai que je m'ap-
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306 TUIDÉB «OPLIÇA.
pelle Mathiaa, miUe millions de fourgons de diables!... »
Tous se turent comme frappés de la f6udre; mais un cri immense retentit au dehors : « Vive le comte ! » C'était lui qui entrait dans la ferme suivi de dix jockeys armés ainsi que lui. Il montait un cheval vigonreux ; il était vêtu de noir^ et portait par-4es9us ses habits un large manteau brun à Tespagnole sans manches , attaché au cou par une agrafe et retombant par derrière en plis nombreux, il avait un chapeau rond surmonté d'une plumcj^ et en main une épée qu'il bâtissait à droite et à gaocbe pour saluer.
« Vive le comte! vivre et mourir avec lui ! » criait-on. Les gentilshommes se précipitèrent aux fenêtres et se pressèrent à la porte sur les pas de Gervaià. Il sortit^ et avec lui toute la foule. Le vieux Mathias chassa les autres, ferma sa porte, poussa le loquet ; et, se mettaht à la croisée, il leur cria une fois encore : « insensés, insensés que vous êtes ! »
Cependant les gentilshommes s'étatentgroupés autour du comte. Ils se rendent au cabaret; Gervais fait revivre les anciennes coutumes : il se fait donner trois ceintures de gentilshommes, avec lesquelles il tire de la cave trois tonneaux, Tun d'hydromel, l'autre d^eau-de-vîe , lé troisième de bière. Il enlève les bondes; trois ruisseaux comme; trois arcs-en-ciel jaillissent en murmurant, Fun blanc comme fargent, rautre rouge comme la cornaline, le troisième jaune comme l'or : ils tombent avec bruit dans cent coupes, dans cents verres. Tous les gentilshommes s'agitent, se démènent \ les uns boivent, les autres souhaitent au comte cent années de prospérité, tous crient : <c En avant, contre les Sopliça! »
Yankîel s'était esquivé en silence sur un cheval qu'il montait à poil. Le Prussien parlait encore avec' beaucoup d'ardeur, quoiqu'on ne Técoutât plus ; irvoulut également s'en aller : mais les gentilshommes se mirent 4 sa poursuite , criant qu'il était un traître. Miçkiewîcz se tenait à l'écart ; il ne criait ni ne donnait de conseils : mais son air
indiquait qu'il tramait quelque noir projet. Les sabres se tirent et le menacent; il recule^îl pare les coups ; déjà blessé, il est acculé contre une haie : mais Zan et trots Gzeczot volent à son secours. Avant qu'on fût parvenu à séparer les combattants, deux avaient été blessés au bras, etun troisième avait eu l'oreille endommagée ; les autres montent à cheval. Le comte et Gervais marchent à leur tète, distribuant des armes et des ordres. Enfin tous s'élancent à travers la longue rue de la bourgade en criant : « En avant contre les Sopliça! »
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a08 THADÉE SOPUGÀ.
Vin.
L'EXPÉDITION (ZAIAZD).
^OMMAIBB' — Astronomie da sénéchal. — Réiksxions du prétident sur les comètes. — Scène mystérieuse dans la chambre du juge. — Thadée en voulant s*esquiver adroitement tombe dans de plus grands embarras. — La nouvelle DIdon. — L'expédition; — Dernière protestation par huissier. — Le comte conquiert Sopllçow. •— Assaut et carnage. — Gervais nommé sommelier. — Repas do l'expédition.
Un calme profond précède toujours les tempêtes. C'est alors que le nuage^ après avoir franchi la moitié des cieux^ s'arrête en nous menaçant de ses regards; enchaînant le souffle des vents 9 silencieux , immobile^ il mesure le monde avec ses yeux d'éclairs, en marquant les endroits où bientôt il va lancer foudre sur foudre. Un pareil moment de silence régnait à Sopliçow. On eût dit que le pressentiment de quelque événement extraordinaire tenait toutes les lèvres closes^ qu'il avait transporté tous les esprits dans le domaine des rêves. Après souper, le juge et ses hôtes étaient allés s'asseoir, dans la cour, sur les bancs dei gazon qui entou- ' raient la maison, afin de jouir delà beauté de la soirée. Toute la société, un peu triste et morne, regardait le ciel , qui semblait s'affaisser, se resserrer et s'approcher de plus en plus de la terre, jusqu'à ce que tous deux, s'étant enveloppés d'un voile sombre, aient commencé, comme des amants, leur mystérieux entretien, exprimant leurs pensées par ces soupirs étouffés, par ces mots à demi voix, à peine articulés, dont se compose l'admirable musique du soir.
La chouette a donné le signal en poussant sous le toit son cri lugubre; les chauves-souris l'accompagnent du bruit de leurs ailes légères : elles volent vers la maison où les vitraux et les faces humaines resplendissent aux rayons
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L'ElPéDITION. 309
du crépuscule. Les phalènes^ leurs sœurs^ attirées sans cloute par la blancheur des robes des femmes^ s'approchent en dansant; leurs essaims audacieux tourmentent surtout Sophie en frappant de leurs ailes ses joues roses et ses yeux bleus^ qu'elles prennent pour des lumières. Dans les airs se rassemble un nuage d'insectes qui résonnent en tournoyant comme la sphère en verre d'un harmonica. Parmi ces mille bruits, l'oreille de Sophie distingue les accords des moucherons et le faux demi-ton des cousins.^
Dans les champs, le concert du soir commence à peine; les musiciens finissent d'accorder leurs instruments; déjà la bécassine, premier violon des prairies, a crié par trois fois : au loin, dans les marais, la basse du butor lui répond, et la bécasse , s'élevant dans les airs, appelle et bat la mesure, comme un timbalier sur son tambourin
Gomme final de tous ces murmures d'insectes et de toute cette musique des oiseaux, se fait entendre un double chœur dans deux étangs voisins, semblables à des lacs enchantés du mont Kaukase qui se taisent le jour et qui chantent le soir; l'un, aux eaux limpides, aux rivages sablonneux, laisse échapper de son sein azuré un soupir calme et solennel : l'autre, au fond marécageux et à ia;gorge bourbeuse, lui répond par un cri tristement passionné. Dans tous deux coassent'd'innombrables hordes de grenouilles'; les deux chœurs chantent le même accord, mais l'un en majeur, l'autre en mineur; l'un fortissimo, l'autre à demi voix : l'un paraît se lamenter, l'autre seulement se plaindre. Ces étangs se parlent à travers les champs comme deux harpes éoliennes placées en face l'une de l'autre.
Le crépuscule s'épaissit; seulement, dans le bois, au bord du ruisseau , on voit luire, au milieu des roseaux , les yeux du loup comme deux chandelles : et, plus loin, au point où l'horizon s'abaisse, quelques feux de pâtre clairsemés. Enfin la lune allume son flambeau d'argent; sor-
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