THADÉE 60P11ÇA
tie de la forét^ elle éclaire le ciel et la terre^ qaï maintenante à demi voilés/ sooMneiUent Tun près de Tautre comme d'heurem époux. Le cid presse de ses bras sans souiilare le sein de la terre^ argentée par les rayons de.la hine.
Déjà,du c6té opposé^ on voit apparaître une étoile, pois une autre > bient<^t un millier; d^jà des millions scintillent à la voûte azurée ; à leur tête brillent Castor et PoUox, appelés Lel etPQlelpar les anciensSlaives^; anjourd'hui^ dans le zodiaque populaire, ils sont atilnement baptisés : l'Un s'appelle ia Couronne, l'autre la liâiuanie.
Plus loin, étineeUent les deux plaleaux de la Balance céleste, sur lesquels, le jour delà eréaiton, dis^t ies anciens. Dieu pesa les planètes et la terre Avant quedt^^ siispendre dans les abîmes de l'éspaâs. Pais il attacha dans les cieux la céleste balance qui a sarvi de type à nos balances et à nos plateaux. Au nord, brille le disque étoile du Crible par lequel, diiK)n, Dieu fit passer les semences du blé quand il les jeta du ciel au père Adam, chassé pour ses péchés du paradis terrestre.
Un peu plus haut est le Chariot de David prêt à rouler; son grand timon est dirigé vers l'étoile polaire. Les vieux Lithuaniens savent quece chariot est improprement appelé par le peuple le char de David, car c'est ïe ehar des Anges. C'est sur lui que jadis était monté Lucifer lorsqu'à provoqua Dieu au combat et qu'il voulut pénétrer dans les deux par ia voie lactée. Mais Michel l'en p^^éctplta, et jeta le chariot lui-même hors de la voie : aujourd'hui, vide et brisé, il se traîne parmi les étoiles : l^archange Michel ne permet i^as de le réparer.
Les anciens Lithuaniens savent anssi fort blen,.et je crois qu'ils l'ont appris des rabbins, que le Dri^on du zodiaque, ce monstre énorme qui roule sur les cieux ses anneaux d'é-
* Voyez tome I, iwge 32.
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L*SXFÉDITIOIt. 311
ttiiftes^ n'est pas un. ^erpent^ comme les astronomes le prétendeàt; maisnil poiSBOB ; o'est le Léviaihaii. Jadis hàh^ tant des fiier8> aprè& le flélsge^ l'exa s'étant reHrée^ il ereva ; et les anges ont suspendu sa careasse à la vo^e e^ste^ au* Umt eomme otfet de cncioslté que comme^ monoment. C'est ainsi que le curé de Mir a saspeadu dans mix égMse \ts eôtes et lies< tibias d'on géant fosui^w
Voilà les histoires que racontait sur les astres le séné* ckal^ (^\ lès «rait laes dan» des livres ou les avait apprises par tsodilion. Quoique sa-vue* fût afla^Mie par l'âge e« qu'il ne piU rien dibtiiigiier le soir éans 1«b oie«t^ taèftm à tra-^ vers ses lunette}^ comcae il savaU paor ecBor le nom et ki forme de chaque oonstellation^ il en hidiq«iaii d* doigt la posilioiictlarmito^
On l'écoutait peoen.e» moment^ en ne se sMtïak Ai dn Crible , ni dn Dragon >. ni de la Balance. Les yeux et lO' pensée de tous étaient attiré» par «a nourel hôte depuis pe« découvest dans les eienx; c^éladt one eotoètè de première grandecir 9». Elle éilaii apparue à Toecident^ etcofinrait vers le noid^ r^ardant de travers et'd'un^œil sanglant le Ghak*iot^ coaime si elle: eût voulu* y pveiidre laplaceivide de Lucil^. Sa longirie queue était rejetée e» arnève et embrassait la troisième paartie de. del ; ette nwMmblait comaie dans «n (iletéca^miilief»d^éteite8etksf.«llrBînaitàp(rès:elle : tandis (]fu^dle-Batee visait au noid^, dréitiBiléÉeHe polaire,
£a. proi& à df iitexpUsibles i apipréhensioaaiy le peuple de la Lithuanieregardait^chaqueiiiiit^ ce pliéaomèire .céleste^ qui lui-seaiblaitde mauvais présage, ain^i qu». ^osieurs autres signes; caroff n^enteàéait' que trep souvent le crr d^s oiseaux funèbmS'quie^àttfoiiiKaient s»r les^ebam^s désert» en aiguisante Idurs becs^ comme) sHl» s'attendûent à uii fesUfkï de.eadavnr». Souvent on* voyait lés? dnens' enfon<cer leurs museaux dans la terre ^ fouiller en flairant la mort; on les entendait pousser d'affreux hurlements: ce
312 THADÉE SOPUÇA.
qui annonçait la famine ou la guerre. Les gardes^forestiers avaient aussi aperçu la vierge fatale traversant le cimetière ; son front dépasse les arbres de Blalowiez^ et sa main gauche agite un voile sanglant "".
Appuyé contre la haie , le gardien des granges^ qui était venu rendre compte des travaux^ tirait de tout cela différentes conjectures ; ainsi que l'écrivain chuchotant à part avec réconome.
Le («ésident était as^s sur un banc de gazon^ le dos appuyé contre le mur de Thabitation. Soudain, les conversations s'interrompent; on voit qu'il va prendre la parole , car sa grande, tabatière brille aux rayons de la lune ; c'était une. tabatière toute d'or pur et garnie de diamants : au milieu, sous un cristal, était le portrait du roi Stanislas. Il la fait résonner sous ses doigts « prend une prise, et dit :
a Monsieur Thadée, ce que.voius nous racontez sur les étoiles n'est que la répétition de ce que vous avez entendu à fécole; mais touchant ce phénomène, j'aime, inieux consulter les villageois. Moi aussi, pendant deux ans, j'ai étudié l'astronomie à Vilno, où M°»* Puzyna, cette dame sage autant que riche, avait donné lesjrevenus d'un village de deux cents paysans pour l'achat de lunette» et des télescopes. Le célèbre abbé Poczobot »~> était alors chaigé de faire les observations; il était en même temps recteur de l'université : et pourtant il a planté là ses télescopes et sa chaire, est retourné . dans son couvent, et rentré dans sa paisible cellule, y est mort d'une manière exemplaire. Je cou* nais aussi Sniadeçki '"', homme très-savant, bien que laïque. Voilà pourtant les astronomes 1 ils en savent autant sur une planète, une comète, qu'un rustre sqr un carrosse qu'il a vu arriver devant le palais du roi; il sait par quelle barrière il est sorti de la ville : mais qui était dedans? que ve-
* Voyez Konrad ff^llenrùd, chaoidtt VaIdelot«, page. 27
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l'expédition. ' 313
nait-il faire? qu'a-t-il dit au roi ? était-ce un messager de paix ou de guerre? n'allez pas le lui demander^ il n'en sait rien. Je me rappelle que, de mon temps, Braneçki * partit en carrosse pour lassy; derrière lui courait une queue des confédérés de Targowiça, comme derrière une comète. Quoique le peuple ne se mêlât pas des affaires du gouvernement, il devina de suite que cette queue pronostiquait quelque grande trahison. On dit que le peuple a donné le nom de BcUaik cette comète et qu'il soutient qu*elle balayera un million d'bommes. n Le sénécfaal, en saluant^ répondit : « C'est vrai, très-illustre président; cela me rappelle précisément ce que Ton me disait quand j'étais enfant, quoique j'eusse dix ans à peine lorsque je vis chez nous feu Sapieha, alors lieutenant des cuirassiers, depuis grand-maréchal de la cour^ et qui mourut enfin chancelier de la Lithuanie, à l'âge de cent dix ans. Du temps de Jean IJI^ il servait sous les murs de Vienne dans le régiment du grand-hetman lablonowski. Il racontait donc qu'à l'instant même où Jean III monta à cheval, à l'instant où le nonce du pape lui donna la bénédiction et où l'ambassadeur d'Autriche lui baisa le pied en lui tenant l'étrier ( l'ambassadeur s'appelait le comte Wilczek), le prince s'écria : « Regardez ce qui se passe dans les deux ! » Ils lèvent la tête, et aperçoivent une comète quisuivaitlamême route que les armées de Mohammed, d'orient eh occident. Plus tard, lorsque l'abbé Bartochowski prononça le panégyrique du roi sous le titre de Orientis/tUmen, il parla, beaucoup de cette comète. J'en ai aussi lu quelque cliose dans un ouvrage intitulé lanina, où est décrite toute l'expédition du feu roi Jean, et où le grand étendard de Mohammed est gravé, ainsi qu'une comète semblable à celle que nous voyons aujourd'hui.
* Un des trois traîtres du Mmplot de Targowiça, qui a livré la Pok>gn« à Catherine II; et n'ayant rien de comman avec la patriotique famille des Branicki, aujourd'hui totalement éteinte.
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314 TIfABÉB SOTLIÇA.
— Jment dit le juge; j'en atœplé^ ITatigtire. IHea ndus envoie avec cet astre un autue lt9;n^ Sobieski ! AujiïKnrd'h»! aussi il y a dans l'oecident un héros célèbre; peut-éftre là comète doii-^Ue nousTamener: Dieu leveuÂUe! y» Le sénéchal répondit en hochant tristement la têle : (c La comète annonce «luelquefois la guem^; mais quelquefois aussi elle présagede» querelles^ 11 est- malheureux qu^eOe soit apparue précLsémeiKt aurdossus' de Sof^iç&w. Peut-être noua menace-t<^le de quek|ue cakmité donae^ tique. Nous n'avons eu hier que- trop de rises €t de dis^ putes, et pendant la chasse > et pendant le souper. Le matin, le notaire se prend do quereUe avec l'assesseur ; le soir, Thadée provoque en duel le comte. Si je ne me trompe, ces disputes provenaient de la peau de Tours ; et si monsieur le juge avait bien voulu ne pas m'interroia{«e, j'aurais^isans quitter la table, mis d'accord les deux adversaires : car je me disposais à raconter un fait auieux semblable à eelui d'hier, lequel est^ «urcivé^aux premiers ehtâseittrs de mon temps, au nonce ^ytaa et au prince de Nassau. Le voict. Le (HTince général de Podolie Gzartorj^ki trav^sait la Vo^ hynie.pour se rendre dans ses terres de ht Couronné, 6u , si je ne me trompe j^ eu la diète do Varsovie. Chemiin faisant, il s'arrêtait chesi lea gentilshommes, tant pour se distraire que pour se rendre populaire^Il arrive donc chez M. Thadée Re^tao, anjouiHâ'hui de sainte mémoire> qui fat plutard notre nonce tl« Nowogrodek et dans la maieon duquel je passai mon enfance» Reytan, pour la réception du prince général, avait in^té beaucoup de gentilshommes. Il y avait spectacle ; le prince aimait beaucoup le théâtre. M. Kaszyç^ (pi demeureàlatra^ tirait un feu d'arl^fice; M.Tyzenhaus avaitenvoyéses danseurs, M. Oginskisa musique , . ainsi que M. Soltan, qui demeure à Zdzienciol. En un mot, on donnait dans la maison une fête brillante et inattendue; tandis que dans la forêt on préparait de grandes chasses.
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L*£XPiDiTIOir« 315
Vous savez ^ messeigneiirs^ que tons les Gzartoryski, aataat qu'on en compte^ sont peu amateurs de la chasse ; ce n'est certainement pas par paresse^ mais par goât pour les usages étrangers : le prince général aussi visitait plus souvent les bibliothèques que Içs cbenils^ les boudoirs dés dames que ies forêts.
K Daas la suite du prince^ se trouvait un prince allemand de:Nass<|u^ qt)i> pendant son séjour ea Libye, avait chassé^ di^ait^KHi, avee des rois nègres et tué de sa propre main un tigrée coups de piqœ^ ce émt il ne cessaitde se vanter. Chez pous; on chassait le jMBiglier.Reytan tua d'un coup de m4»usquelon une laie énorme ; non sanseourir de grands dangers^ car ilTavait ititéede(:rè»^fès.jGtiacu9i d'admirer et de louer la juslesse du coup ; le seul Allemand de Ifaseau écoutait ces éloges ftirec indiffénenee et en se prom^ant d'unuir de dédain* « La jttsiessed'uneoup9 disait-il^ prouveuniquement la justesse de l'otil; tandis quepour manier l'arme blanche il faut un bras courageux. » Puis, il se mit à raconter de nouveau tout au long son exploit en Libye, isa chasse avec les rois nègres et la mort de son tigre. Reytan fut ému de colère ; eomme c'était un homme irstseibïe, il frappa de sa main la garde de son sabre et dit : « Jtfon prince , celui qui vise aveceocEPage combat avec courage; un sanglier vaut un tigre, mon sabre votre plque.^ L'Allemand répondit avec vivacité; et la dispute allait s'échauffer, quand heureusement le pvince général interrompit cette discussion et les réconcilia. Gomme il parlait en français, je ne sais pas ce qu'il leur dit ; mais ses paroles de paix ne furent que de la cendre jetée sur de la braise: car Reytan avait pris la chose à cœur, et il n'attendait que l'occasion de jouer quelque bon tour h l'Allemand. Ce tour faillit lui coûter la vie. Dès le lendemain il dressa ses batteries, comme je vais vous le raconter... »
Le sénéchal se tut en étendant sa main droite vers le pré-
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8t6 THÀDÉE SOPLIÇÀ.
sidentpour lui demander une prise ; il la savoura longtemps sansdaigner achever son récit, comme pour aiguiser Tattention de ses auditeurs. Il se disposait enfin à continuer, quand il se vit interrompu derechef, quelque curieuse que fut son histoire, avec quelque attention qu'on Técoutàt. En effet, quelqu'un avait fait mander le juge pour une affaire urgente. Celui-ci souhaita donc le bonsoir à la compagnie, et aussitôt chacun s'éloigna, les uns entrant dans la maison pour se coucher, les autres dans la grange pour y passer la nuit sur le foin. Le juge alla trouver celui qui l'attendait.
Les autres dormaient déjà. Thadée parcourt les corridors, se promène devant la porte de son oncle comme une sentinelle, car il veut le consulter sur une affaire de la plus haute importance, ce jour même, avant que de se coucher. Il n'ose frapper; le juge avait fermé sa porte à clef: il a un entretien secret avec quelqu'un. Thadée attend la fin de cette entrevue et prête l'oreille à ce qui se dit dans la chambre.
Il entend des sanglots; il regarde par le trou de laseritire avec précaution, de crainte de toucher le bouton de la porte : il voit^ chose étrange! le juge et Robak,à genoux, s'embrassant et versant des larmes d'attendrissement. Robak baise la main du juge; le juge, en pleurant, serre le prêtre dans ses bras. Enfin, après un silence d'un quart d'heure, Robak reprend en ces mots :
« Mon frère. Dieu m'est témoin que jusqu'à ce moment j'ai gardé religieusement le secret qui m'a été imposé à la sainte confession en rémission de mes péchés. Dévoué de corps et d'àmeà Dieu et à ma patrie, je n'ai point travaillé pour une vaine gloire, pour une gloire terrestre. J'ai vécu jusqu'à présent et j'ai voulu mourir bernardin, sans révéler mon nom, non-seulement au public, mais même à toi et à mon fils, quoique le père provincial m'ait permis de le faire à Tarticle de la mort. Qui sait si je reviendrai vivant? Qui
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L*BXPiDIT101<f. 317
sait ce qui se passera à Dobrzyn? Mon frère^ tout est en émoi. Les Français sont loin encore ; il faut attendre que Thiver soit passée mais je ne crois pas qu'oji puisse contenir jusque-là les gentilshommes. Peut-être ai-je fravaillé avec trop de zèle à l'insurrection ! Je crains qu'on ne lii'ait mal compris. Le porte-clefs a tout embrouillé. Ce fou de comte^ à ce que j'ai appris^ a couru à Dobrzyn^ je n'at pas pu l'y précéder. Il y a quelque grave motif à cette résolution. Le vieux Matfaias m'a reconnu ; et^ s'il me dénonce^ il me faudra tendre le cou au canif^ rien ne pourra fléchir le porte-c}ef«. Ma tète est la moindre des choses ; mais si Ton mè reconnaît^ le fil du complot est rompu. Et pourtant il faut que j'aille encore aujourd'hui voir ce qui s'y passe^ dussé-Je y périr ; sans moi^ les gentilshommes deviendraient frénétiques. Adieu^ mon frère^ adieu, il faut que je me hâte. Si je succombe, toi seul tu prieras pour mon âme ; et, en. caa. de guerre, tu seras maître du secret tout entier. Achève ce que j'ai commencé, souviens*toi que tu es un Sopliça. )> • A cesmots le moine essuya ses larmes, boutonna son froc, mit son capuchon, ouvrit avec précaution le volet, et sauta par la fenètrcr pour traverser le jardin. Le juge, resté seul, s'assit dans son jTauteuil et pleura. Thadée attendit un instant avant que de frapper à la -porte. On lui ouvrit; il entra à pas lents et en saluant profondément :
a Mon oncle, mon bienfaiteur, dit-il, j'ai passé quelques jours ici ; ces jours ont fui comme un éclair. Je n'ai pas eu le temps de jouir de votre présence, des agréments de votre maison, et déjà il faut que je parte. H fautque je m'en Aille à l'instant; aujourd'hui, mon onde, demain au plus tard. Vous vous rappelez que nous avons provoqué le comte. Me battre avec lui , c'est mon affaire; je lui ai envoyé un cartel. En Lithuanie les duels sont défendus, je pars pour la frontière du duché de Varsovie. Le comte est unfanf^on, c'est vrai ; mais il ne manque pas de courage , il se trouv^a certaine-
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318 THADÉE SOPLIÇA.
ment au rendez-^vous . indiqué. Nous viderons la querelle ; si Dieu est pour moi^ je le voirai et jepasserai à la nage la Lososna^sur raotre bord de laquelle les rangs de mes frères m'attendent. J'ai appris que mon père> pu* son testament, m?a ordonné de servir^et je ne sais pasqui aurait osé faire disparattre sa dernière volonté.
^ T* Mon petit Thadée, répondit Yoncle, as-tu été baigné daoB de l'eau ebaude à ta naissance^ ou bien agis-tu de ruse comme le renard poursuivi par les ehiens, quand il tourne sa queue d'un côté et fuit de Tautre ? Nous avons provoqué Je comte, c^est un fait certain, il faut se battre; mais partir aujo^rd^liui! D^où te vient cette idée? Il est d'usage, avant le duel, (Renvoyer un ami pour tàeher d'accorder le dif* iérèhd. Le comte ne peut-il pas demander pardon, faire amende honorable? Attendes, monsieur, il y a du temps en^ core pour cela. N'est-ce pas un autre démon qui vous chasse d'ici 9 Voyon'6, parlez->moi branchement. Pourquoi ces tergiversations? le suis votre oncle; et, quoique vieux, je comprend» le cœur des jeunes gens. J'ai été votre père, ajouta-t-il en lui caressant le menton; mon petit doigt m'a déjàdlt àroreille que vousavez, monsieur, des intrigues avec les dames. Par Dieu ! la jeunesse, aujourd'hui, commence de bonne heure à se faiit^ aux femme?. Eh bien ! mon petit Thadée, avoue-moi tout cela franchement.
-!-* Mais, c'est vrai, balbutia Thadée, c'est vrai, il y a d'autres motifs à mon départ, moh bon oncle. Peut-être suis-je coupable... une erreur... une faute; mais il est trop tard pour la réparer. Non, mon onde, je ne puis pas rester plus longtemps ici. Une faute de jeunesse, mon oncle... n'en demandez pas davantage. 11 faut que je quitte Sopliçow le plus tôt possible.
— Oh! fit l'oncle, ce sont certainement des bouderies d*amants. J'ai remarqué quêta te mordais hier les lèvres en regardant en dessous certaine petite fille ; je me suis aperçu
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L'BXPéDITiOl*. 319
4DS6i qu'elfe faisait la morne. Je oonitais tous ces eufantilli^es. Lorsque deux ^ant9 s'aiment^ ee sont des malheurs peureux à chaque instant. Tantôt ils sont gais^ tantôt ils se tounneiitept et 6%ffl^enl$ un jour, ils se dispàtent^ Dieu sait pourquoi^ le lendemain^ ils restent chacun dans un coin sans dire un mot, immobiles comme des statues: quelquefois mime lisse sauvent dans les ehamps. Si tu es dans un de ces pjffoxismes, prends seulement patience, il y a du remède ; je me charge de tous remettre bientôt d'aoeord. Je connais toutes ces sottises; n'ai-je pas été jeune aussi"? Dites-moi tout, monsieur ; et àmon tour je tous découvrirai peut-être quelque chose : ainsi nous resterons bons smiis.
s--» Mon oncle, répondit Thadée enroogissant et en kii baisant la main, je tous dirai la vérité. Cette jeune personne , Sophie, votre pupille, mon onde, me plaît infiniment, quoique je ne Taie vue que deux ou trois fois ; et l'on dit, mon oncle, que TOUS me destinez pour femme la belle et riche fille du président. Depuis q»e j'ai vu Sophie, je ne pourrais plus épousa mademoiselle Rose. Il est difficile de changer son cœur, et iln^est pas loyal dViMer une demoiselle et d'en épouser une autre. Le temps me guérira peut-être^ je partirai pour longtemps !
*— Mon bon Thadée, interrompit l'oncle, c'est une singulière manière d'aimer, que de fuir les personnes que l'on aime. Il est heureux <iue tu aies été &anc ; ear> vois tu bien tu ferais une sottise en partant. Eh ! que diraie-tu, si moi-même je te donnais Sophie? Eh. bien ! tu ne sautes pas de joie !»
Après un instant de silence : a Votre bonté me confond répondit Thadée, mais votre bonté, mon oncle, ne me servira de rien. Ah ! vain espoir ! madame Télimène ne me donnera jamais Sophie.
— Nous l'en prierons j dit le juge.
— Personne ne saurait la fléchir, interrompit Thadée avec vivacité; non, mon oncle, je ne puis pas attendre ; il
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33D THADEB 80PLIÇA.
faut que je parte demain. Oonnez^moi seulement votre' bénédiction^ mon oncle; tout est prêt : je pars à l'instant pour le duché. »
Le juge tortillant samoustache, fiiades yeux pleins de colère sur le jeune homme :
« C'est ainsi que vous êtes franc^ c'est ainsi que vous m'ouvrez votre cœur! Vous; me parlez d'abord de duel^ puis d'amour, et vous persistez à partir ! Il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas clair. On me l'avait bien dit. J'ai épié vos démarches^ vous êtes un vert galant^ un séduc^ teur. Vous m'avez fait des mensonges. Où êtes-vous allé avantrhiersoir? Pourquoi vous glissiez-vous comme un limier le long de la maison? Thadée ! si vous aviez séduit Sophie^ et que vous voulussiez la fuir! Jeune homme^ cela ne vous réussirait pas. Que vous l'aimiez ou que vous ne l'aimiez pas^ je vous le dis^ monsieur^ vous l'épouserez ; ou sinon^ le fouet. Oui^ demain on vous couchera sur le tapis. 11 me parie de sentiment ! il me parle de constance ! Vous êtes un menteur. Fi! je ferai examiner votre conduite, monsieur Thadée; je vous donnerai sur les oreilles. J'ai eu assez de tracasseries aujourd'hui , la tête m'en fend, et il vient encore m'empêcher de dormir tranquille. Allez vous coucher> monsieur. » A ces mots, il ouvrit la porte et appela rhuissier pour qu'il le déshabillât.
Thadée sortit lentement, la tête baissée» repassant dans sa mémoire sa conversation avec son oncle. C'était la première fois qu'il en avait été grondé aussi sévèrement. Il sentait que ses reproches étaient justes, il rougissait de luimême. Si Sophie apprenait tout cela ! Demander sa main ? Que dirait Télimène ! Non. Il comprit qu'il ne pouvait plus rester à Sopliçow.
Absorbé dans ces pensées, il avait à peine fait quelques pas qu'il se vit barrer le chemin. 11 lève les yeux et aperçoit un spectre blanc, long, élancé, qui s'avance vers lui en
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l'expédition. 321
étendant un bras argenté aux rayons tremblants de la lune. Arrivé prè&delui^ un soupir étouffé s'échappe de sa poitrine : t( ingrat lui dit-on^ tu as cherché mes regards^ et aujourd'hui tu les fuid; tu aimais ma voix^ et aujourd'hui tu te bouches les oreilles^ comme si mes regards et ma voix étaient envenimés ! Je l'ai bien mérité ; car je savais qui vous étiez : un homme ! Etrangère à la coquetterie^ je n'ai pas voiïtu te laisser languir^ je t'ai rendu heureux. Quelle reconnaissance m'as-tu témoignée? Ton triomphe sjur un cœur sensible a endurci ton âme. Parce que tu as fait trop facilement sa conquête^ tu l'as méprisé. Je l'ai bien mérité! Mais rendue sage par cette terrible expérience , crois-moi, je mé méprise plu» que tu ne me méprises toi-même.
— Télimène^ répondit Thadée^ par Dieu ! mon cœur n'est point ingrat. Ce n'est pas parméprisque je vous fuis; mais daignez réfléchir^ onnous voit^ on nous épie. Peut-on s'aimer si ouvertement! qu'en dira le monde! N'^t^îe pas inconvenant? Par Dieu ! c'est un crime.
— Un crime! répondit-elle avec un amer sourire^ pauvre innocent! Quoique femme^ je n'ai pas peur qu'on découvre mon amour; etvous^unhomme^ qu'auriez-vous à craindre^ même en avouant des liaisons avec dix femmes à la fois'? Dites vrai, vous voulez me quitter? n Elle ^ait inondée de larmes.
tt Télimène, reprit Thadée, que dirait le monde d'un homme qui, aujourd'hui, à mon âge, bien portant, passerait sa irie k la campagne à faire l'amour, tandis que tant de jeunes gens, tant d'homimes mariés quittent leurs femmes et leurs enfanta pour courir sous le drapeau national ! Lors même que je voudrais rester, en serai&-je le maître? Mon père, par son testament, m'ordonne de servir dans les rangs polonais : mon oncle, aujourd'hui, m'a réitéré cet ordre : je pars demain, j'en ai pris, la résolution, et vrai Dieu ! Télimène, je n'en changerai pas. .
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322 THADJB£ «OPUÇA.
— Je ne veux pas vous em^her de suivre le chemin delà gloire^ ni mettre obstacle à votre bonheur, reprit Téiimène Vous êtes homme, vous trouverez une amie plus digne que moi de vQtre cœur. Vous en trouverez une plus liche^ plus belle. Seulement, pour mç consoler, que je sache avant de nous séparer que votre amour pour moi était un amour vrai, et Qon pas un passe-temps, un souple caprice ! Que ^ sache que mon Thadéa m'aime! Que j'entende uae fois encore le . mot^^mouraortir i» se» lèvres, que je le g^ave dans mon cmur, quis je le garde dans ma mémoire ! Je le pardonnerai plus faâl^aaent, si tu cesse» de m'aima, en me souTonaat combien je f ai élé chère! d Elle san^otait.
En la voyant prier, pleurer ainsi, en l'entendant demander ai peu de chose, Thadée se .sentit ému. La douleur et la pitié le Misirest au emur; et^, d^ns ce moment, il a^vait voulu s'interroge, peutiitreii'amRÙt^ilpujsavoir s'il Taimait ou non. Il répondit donc avec vivacité :
« Que Dieu me frappe de sa foudre, Téiimène, s'il n'est pas vrai quejet^ai beaucoup aimée. Mous avons passé de courtsmoments ensemble; mais ils ontétépour,moi si doux, si délicieux, qu'ils seront longtemps gravés dans ma mémoire, et par le ciel, je te jure que je ne foublierai jamais. »
Téiimène s'élança sur lui en l'entourant de ses bras :
«J'en étais sûre, s'écria^relle; tu m'aimes! Je vivrai donc, car aujourd'hui même de ma propre main j'allais me donner la nmrt. M^ûs si tu m'aimes, mo» adoré , comment peux-tu me quitter? Je f ai donné mon cœur, je te donnerai ma fortune, je te «livrai partout. Un abri quelconque sur la terre me sera bien doux avec toi. Ah I crois*moi, le désert le plus aride est un paradis pour deux oœars qui s'aiment! y»
Thadée se dégagea violemment de seâ étreintes.
« Comment, s'écria-t-il, ètes-vous en délire ? Vous voulez me
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L*fiXPfiDmOX. 328
suivre? oà' donc ? à quoi bon ? vooé traîner derriëi'e nioi simple soldat? Serei^YOUs vivandière T
— Nous pouvons nous marier, répliqua Télîtnèné.
— Non, jamais, répondit Thadée; moi, me marier? Je n'en ai nulle envie à présent, je né songe plus même aux amours. Tout cela nTest qu^'nn jeu. Cestonst de nous tourmenfer. Jefen prie, ma chère, cAlme-toi, réfléchis. J'cproute pour toi de la reconnaissance, tnais f éffooser, non , c'est impossible; aimons-nous, mais restonsi séparés : je ne peux pas demeurer id. Non, non, il faut que je parte. Adieu, ma Télimèiie, je pars deihain. »
ndiit, enfonce son chapeau sur ses yeilx ; et, dé«6urnafftt la tête, il cherche à fuir: mais Télimène le fiïe àsàplaicc pétrifié par son regard comme par la tête de Mé(}use. Bien malgré lui, il est contraint à rester; il la regarde avec anxiété.EIle est pâle, sans mouvement, sans respiration, sans vie. Étendant le bras comme un glaivie vengeur, elle dirige son doigt vers ses yétix:
9. Ah! c'est ce que je voulais', s'écric-t-dfe. Ah t langue de serpent, cœur de crocodile ! c'est donc en vain que*, brûlant d'amour pour toi , j'ai méprisé l'asseësèur, le comte , le notaire! Cest donc un jeu pour toi que de m'avoir' séduite et de ra'abàndonner, pauvre orpheline! Je m'ien doutais; homme, je connaissais d'avance ta pei^fidie ; je savais que tout comme un autre tu pouvais te parjurer : mais je ne te soupçonnais pas capa!ble d'un aussi lâché mehsonge. J'ai écouté, à la porte de ton oncle; c'est donc cette enfant, cette Sophie qui a fixé tes regards : c'est elle qu'à présent tu convoites, perfide! A peine as-tu trompé une msflhcureusc, que tes yeux cherchent de nouvelles victimes ! Fuis ; ma malédiction partout saura t'att^indre. Ou plutôt reste; je publie* rai ta noirceur, tes artifices. Tu il'en' trotnpera» pliis d'autres comme tu m'as trompée. Fuis, je te méprise ; tu n'es qu'un vil menteur, un homme sains honneur. »
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324 THADEB SOPLIÇA.
A cette offense mortelle à Foreille d'an gentilhomme^ et quejamais un Sopliça n'avait entendue, Thadée frémit; il devient pâle comme un cadavre, il frappe du pied, se mord les lèvres :
« Folle! » s'écrie-t-il en fuyant; mais le mot d'homme vil se répète en mille échos dans son cœur. Le jeune homme se fait horreur à lui-même. Il sent qu'il Ta mérité ; il comprend qu'il a mortellement offensé Télimène , qu'elle a raison de se plaindre, que ses reproches sont justes ! Mais il sent aussi que depuis ces reproches ii la déteste encore davantage ; il pense à Sophie; hélas ! il ne l'ose plus. Et pourtant cette Sophie, si belle, si douce, son oncle la lui destinait ! Peut-être serait-elle devenue sa femme sans le démon qui l'avait poussé d'un péché dans un crime, d'un mensonge dan§ une trahison. Enfin il s'éloigne, grondé, méprisé de tous. Dans l'espace de quelques jours il a gâté tout son avenir, il a reçu la juste punition de sa légèreté.
Au milieu de cet orage de pensées et de sentiments, tout à coup le souvenir du duel lui revient en mémoire; il s'y attache comme aune ancre de salut. « Tuer le comte, l'infâme, s'écrie-t-il en colère-, mourir ou me venger !.,. Eh! de quoi? » il n'en sait rien. Cette fureur, qui s'était allumée en un instant, en un instant aussi s'éteint et fait place à une douleur profonde. Il se prend à penser que ce n'est peut-être pas sans raison qu'il a cru le comte d'accord avec Sophie. « Mais, se dit-il, peut-êtrel'aime-t-il vraiment, peut-être l'aime-t-elle aussi, peut-être le choisira-t-elle pour époux. Et de quel droit irais-jc empêcher ce mariage? Malheureux moi-même, ai-je le droit de faire le malheur des autres? » Il se. désespère, il ne voit de salut que dans la fuite; mais où fuir? peut-être au tombeau.
Le poing pressé contre le front, il court dans la prairie, au bout de laquelle se déroulent les deux étangs; il s'arrête sur le bord de l'étang marécageux. Il plonge ses regards in-
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L^EXPéDITlON. â!25
quiets dans les gouffres verdâtreSj il aspire avec une joie féroce les émanations qui s^en échappent. Il ouvtela bouche^ les hume avec volupté^ car le suicide est fantasque comme tous les crimes. Dans son vertige il se sent une envie irrésistible de se noyer dans la fange.
MaisTélimène areconnule désespoir du jeune homme àses allures. En le voyant courir vers les étangs^ quoique animée contre lui d'une juste colère, elle s'effraie, car 'elle a vraiment bon cœur. Elle se sent irritée queThadée osât en aimer une autre; elle voudrait le punir, mais elle ne veut pas la mort du pécheur. Elle s'éUnce donc après Inities bras levés, en criant :
« Arrête! Pas de folie! Âime-moi, ou ne m*aime pas; épouse qui tu voudras, ou pars demain : mais arrête ! » cependaift il avait couru si vite qu'il était déjà sur le bord.
Par un singulier hasard, le long du même étang allait à cheval le comte, à la tête d'une troupe de jockeys. Ravi des attraits d'une si belle nuit, de la prodigieuse harmonie de l'orchestre aquatique, de ces chœurs qui se répondaient comme des harpes éolienn es, car nulle parties grenouilles ne chantent aussi bien qu'en Pologne, il s'était arrêté, et avait oublié son expédition. L'oreille tendue vers'l'étang, il écoutait avec extase. Il promenait ses regards sur les champs, sur la voûte céleste ; il esquissait sans doute dans sa tête quelque paysage au clair de lune.
C'est qu'en effet la contrée était pittoresque. Les deux étangs, comme deux amants, penchaient leurs faces l'une vers l'autre; celui de droite avait des eaux unies et pures comme les joues d'une jeune fille : celui de gauche était plus sombre, comme la pâle figure d'un jeune homme déjà ombragée du duvet viril. Les bords du premier étaient couverts d'un sable doré qui resplendissait comme une blonde chevelure ; le front du second était hérissé de roseaux, de saules touffus : tous deux étaient ceints d'une verte draperie. mçRiEwicz. T. If. 28
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326 THADÉB 80PLIÇA.
De ces étangs sortent deux ruisseaux qui se serrent l'un contre l'autre^ comme des mains entrelacées. Une fois réunis^ ils descendent dans la prairie et tombent dans un ravin; mais ils ne.s*y perdent pas : car on peut y suivre de l'œil leurs ondes argentées par la lune. L'eau tombe en nappes^ et sur chacune de ces nappes s'épanouissent des gerbes de lumière ; les fluides rayons s'y brisent en mille fragments, que le flot fugitif saisit et entraîne dans le fond du ravin : tandis que de nouvelles gerbes lumineuses tombent du front silencieux de la lune. On dirait à les voir qu'une Willi s'est assise en jouant sur le bord de l'étang, versant d'une main le flot d'uue amphore intarissable, et de l'autre semant sur l'onde des poignées d'or enchanté puisées dans son tablier ""«
Plus loin, le ruisseau ayant quitté le ravin se déploie sur la plaine ; il se tait, mais on devine son mouvement au tremblement de sa surface liquide, où l'on voit se jouer le reflet de Tastre argenté.*
Comme un beau serpent samogitien appelé giooîtQS** , bien qu'il semble endormi, couché sur les bruyères, s'avance en rampant, reflète tour à tour l'or et l'argent^ puis enGn disparaît dans la mousse et les fougères ; ainsi le capricieux ruisseau se glisse au milieu des bouleaux qui étendent leur ligne sombre aux bords de l'horizon , en dressant leurs formes indécises et légères comme des fantômes^ le front à demi plongé dans les nuages.
Entre les deux étangs, sur le bord du fossé, est un moulin quise cache comme un vieux tuteur lorsqu'il épie des amants. Il a entendu leurs paroles; il se fâche, murmure entre ses dents, secoue la tête, agite les bras et balbutie des menaces. A peine a-t-il secoué son front couvert de mousse et fait voler^ses poings; à peine a-t-il fait claquer ses mâchoires
* Voyez tome I*', page 9, et la note W 3.
•' Vo}c'z tome !•', laje 396, d la r.ole n° 228,
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L*£ÏPÉDITtON. 327
dentelées, qu'il interrompt Tamoureuse conversation des étangs et réveille le comte.
A l'aspect de Thadée, qui s'était avancé si près de sa position, il s'écrie ; « Aux armes, arrêtez-le ^ n Les jockeys se jettent sur lui. N'ayant pas eu le temps de se reconnaître, il se trouve déjà pris. Tous se précipitent vers la maison, envahissent la cour. Les domestiques s'éveillent, les chiens aboient, les gaMes de nuit répondent; le juge, à demi vêtu, s'élance hors de la maison. Il voit toute cette troupe armée, il croit que ce sont des bandits; mais il reconnaît le comte :
« Qu'est-ce donc ? >» demande-t-il. Le comte lève son épée sur la tête du juge ; maiîs , le voyant sans arme, il réprime son ardeur.
« Sopliça, lui dit-il, toi qui depuis des siècles es l'ennemi de ma race, je viens aujourd'hui te punir de tous tes inéfaits passés et présents. Tu vas me rendre compte de la fortune que tu m'as enlevée, avant que je puisse venger l'outrage fait à mon honneur. » Mais le juge, faisant un signe de croix :
« Au nom du Père et du Fils!... Fi donc, monsieur le comte!... Étes-voUs un bandit? Au nom de Dieu, votre conduite est-elle d'accord avec votre naissance, avec l'éducation que vous avez reçue , avec votre position dans le monde? le ne souffrirai pas qu'on m'insulte! »
Les serviteurs dû jugé accourent, les uns armés de bâtons, les autres de fusils. Le sénéchal se tient à l'écart; mais il fixe attentivement les yeux du comte : il balance un couteau daïis âa manche.
Le combat va s'engager, le juge s'interpose. En vain voudrait-on se défendre, de nouveaux ennemis arrivent; on entend un coup de fusil dans le bosquet de bouleaux, le pont sur la rivière résonne sous les pieds des eh^vaax, et mille voix répètent :
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328 THADÉE SQPI4ÇA.
« En avant^ contre les Sopliça ! .» Le juge fait un mouvement d'horreur; il a reconnu le mot d'ordre de Gervaîs.
« Ce n'est rien encore^ s'écrie le comte, nous sommes bien plus nombreux. Capitulez^ monsieur le juge, ce sont mes alliés qui arrivent. » L'assesseur accourt en criant :
« Je vous arrête au nom de Sa Majesté le tzar. Rendez-moi votre épée, monsieur le comte, ou j'appellerai la force publique à mon aide; et vous savez que quiconque ose de nuit envahir à main armée une propriété, l'oukaze 1240 le déclare un vol...»
Le comte lui donne un soufflet du plat de son épée. L'assesseur, étourdi, tombe à terre et se cache parmi les orties Tous le croient blessé ou tué.
« Je vois, dit le juge, que l'affaire prend une tournure bien meurtrière. » Tous répondent par un sourd gémissement, bientôt couvert par les cris de Sophie. Elle entoure de ses bras le juge et pousse des^cris aussi perçants que ceux d'un enfant déchiré à coups d'épingle par les juifs qui ont besoin du sang chrétien pour leurs gâteaux de Pâques*.
Cependant Télimène s'était jetée parmi les chevaux; elle étendait les bras et les mains jointes vers le comte :
« Sur votre honneur, lui criait-t-elle d'une voix terrible, rejetant la tète en arriére, les cheveux épars, sur tout ce qui vous est cher, nous vous supplions à genoux; comte, oserez-vous refuser : ce sont des femmes qui vous implorent! Cruel, c'est nous qu'il faut immoler les premières! » Elle tombe évanouie. Le comte s'élance pour la secourir, étonné et quelque peu troublé de cette scène :
a Mademoiselle Sophie, madame Télimène, dit-il, jamais mon épée n'a été tachée d^un sang innocent. Quant à vous, les Sopliça, vous êtes mes prisonniers. C'est ainsi que j'ai
* Qtt*«lle aoH vraie on qod, ovUe opinion est généraleoieot «ccrédUée en Orient.
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LfiXPEDitIQN. 329
agi en ItaliB, lorsque près d'un rocher appelé par les Siciliens Rirbante^Rocca, j'ai enlevé tout un camp de bandits. Je donnai la mort à ceux qui étaient armés; je fis prisonniers ceux qui ne l'étaient pas^ et je les fis lier. Ils suivirent les chevaux et relevèrent L'éclat de mon triomphe. Puis on les fit pendre au pied de l'Etna. »
Ce fut un bonheur pour Sopliçow que le comte^ mieux monté que ses gentilshommes et avide de combattre lepre*^ mier, les eût laissés en arrière et les eût devancés d'un mille au moins avec ses jockeys. Obéissants et disciplinés^ ceuxci formaient^ pour ainsi dire^ une troupe régulière^tandis que les gentilshommes n'élaient que des miliciens turbulents et très-enclins à pendre.
L'ardeur et la colère du comte eurent le temps de se refroidir. Use mit à réfléchir aux moyens de terminer la lutte sans effusion de sang. Il ordonna donc d'enfermer dans la maison la tribu des Sopliça comme sa prisonnière, et plaça des sentinelles à la porte.
a En avant^ contre les Sopliça! » Voici les gentilshommes qui se ruent dans la cour, entourent la maison et l'emportent d'assaut avec d'autant plus de facilité que le chef des ennemis e&t prisonnier de guerre et que la garnison a fui. Mais les assaillants veulent se battre; ils cherchent l'ennemi. Gomme on leur interdit l'entrée de la maison, ils courent à la ferme, à la cuisine. Dés qu'ils y pénètrent, la vue des casseroles, le feu à peine éteint, l'odeur desmets^ le bruit des dents des chiens qui rongent les restes du souper, tout cela émeut les cœurs et donne aux pensées une autre direction. La colère s'éteint, la faim s'allume. Fatigués de la marche et du conseil qui avaient duré toute la journée, ils s'écrient comme d'une seule voix à trq^s reprises différentes : «A manger ! à manger ! v D'autres répondent : « A boire ! à boire ! » Toute la troupe se forme ea deux chœurs criant, l'un : « A manger! » l'autre : « A
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9S0 THADÉE 50PLIÇA.
hoitel » L'écho répète le6 cri9> k6 gOfftiers se èessèchent, les estomacs sofit efeuisés par la faim ; et c'est ainsi qu'après aToir pris le mol d'oi^re à la cuisine^ l'année se dts|>erse pour f<mrràgêfr«
Repoussé des appaHetnetits du juge, Gervaîs avait dû se retirer par égard pour les sentinelles ^posées par le comte. Ne pouvant encore tirer vengeance de son ennemi^ il se liVre tout entier au second but de l'expéditioh. Expert en juris^ prodence, il veut établir le comte légalement et formelle* ment dans 0a noùvene possession. 11 cherche donc Hniissier et le découvre enfin derrière le poêle. Il le saisit au coHeti l'eniraliM dans la cour ; et> lui appuyant sur la poitrine la pointe de son canif.:
« Monsieur l'huissier, dit*il> le comte vdus prfe de bien vouloir proclftoier à l'instant, en présence de tous les gentilshommes nos frères ici présents^ sa prise de possession du ehâteau, de la maion de Sopliçow, du Village, des terres tant ensemencées qu'en irich^, cumfûrèâlis^flumminUfUs, kmiêhmibim at ncukttis, en un mot emn, omnibuê rébus et fuibtiidmn Miè* Aboie tout cela comme tu Tas appris et garde^toi bien d'omettre une seule formule.
— Mortsfèbr le porte-ckfà, i^éportd Protais avec courage, les mains passées dans sa ceinture, attendez, je suis prêt à obéir «ux ordres de toutes les parties; mais Je vous préviens que cet acte n'aura nulle valeur s'il est proclamé miitamnieiit et pas* tiolence.
*- Quelle violeniBC? dît le porte-clefs; il n'y a pas ici de tiolence. Ëst*ce que je né vous en prie pas bien poliment? Si vous ne voyez pas clair, je vais vous battre te briquet avec mon canif > que vou^ en verrez mille étoiles.
— Mon petit Gervsfis, ajoute l'huisster, pourquoi vous Cachet? Je suis un simple huissier, il ne m'appartient pas de décider l'âffoite. Ne savez-vous pas que la j^artie învito t'huiâsier à répéter ce qu'elle lui dicte, et quefflniis-
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l'expédition. 331
sier ne fait que le proclamer? Un huissier n'est que le représentant de la loi, et personne n'a jamais puni un représentant. Je ne vois donc pas pourquoi on me garde ainsi à vue ; je vais écrire l'acte à l'instant : qu'on m'apporte une lanterne. En attendant Je vais faire la proclamation. Frères gentilshommes^ silence! v>
Et^ pour se faire mieux entendre, il monta sur un grand tas de poutres qu'on avait déposées près de la haie du verger pour les faire sécher^ et tout à couj;), comme s'il eût été emporté par le vent^ il disparut. On l'entendit tomber au milieu des choux^ on le vit entrer dans les chanvres, au milieu de la sombre verdure desquels on aperçut son bonnet blanc qui les traversait comme un pigeon au blanc plumage. Cruchon tira sur le bonnet, mais il le manqua. Alors on entendit écarter leséchalas. Protais était déjà dans le houblon.
« Je proteste ! » s'écria-t-il. II était sûr de se sauver, car derrière lui étaient les roseaux et les marécages de la rivière. •
Avec cette protiestation , qui retentit comme un dernier coup de canon sur les remparts d'une forteresse dé^ conquise , toute résistance cessa à Sopliçow. Les gentilshommes se mirent à fureter partout, et s'emparèrent de oe qu'ils purent. Goupillon avait pris position dans la ferme; il assomma de sa massue un bœuf et deux veaui, dans le cou desquels Rasoir plongea son arme. Alêne n'employait pas avec moins d'activité sa petite épée ; il ('enfonçait «ous l'épaule des porcs et des cochons de lait. Déjà le carnage menaçait la volaille. En vain les oies vigilantes, qui jadis sauvèrent Rome de l'attaque nocturne des Gaulois, appellent au secours par leurs cris. Au lieu d'un Manlius, c'est Cruchon qui entre dans l'étable. Il tue les unes, il attache les autres toutes vivantes à la ceinture de son surtout. En vain elles agitent leurs cous, en vain elles crient, en vain
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332 THA^DEE 80PLIÇ4.
les jars sifflent et pincent l'agresseur ; il vole couvert d'un duvet resplendissant et comme porté sur des roues par le mouvement de toutes ces ailes. On dirait un mauvais génie qui s'élève dans les airs.
Mais le carnage est plus sanglant ^ quoique moins bruyant^ parmi les poules. Le jeune Sac était entré dans le poulailler^ et attirait à lui, avec un crochet, la volaille perchée sur les échelles. Il étouffe Tun après l'autre coqs pattus et poules huppées , puis il en fait un tas. C'était de la volaille superbe ; elle avait été nourrie ff'orge perlé. Sac insensé! quelle fatale ardeur f anime ! Jamais, à compter de ce jour, tu ne sauras fléchir le cœur irrité de Sophie !
Gervais se rappelle les anciens temps. Il se fait donner trois ceintures de gentilshommes , avec lesquelles il tire de la cave des Sopliça trois tonneaux de vieille eau-de-vie , d'hydromel et de bière. Il les débonde aussitôt. Les gentilshommes, aussi nombreux que des fourmis, s'emparent joyeusement des autres et les roulent au château. C'est là que toute la troupe se rassemble pour passer la nuit; c'est là que le comte établit son quartier général.
On allume une centaine de feux; on cuit, on rôtit, on grille. Les tables ploient sous le poids des viandes, les boissons coulent à flots ; les gentilshommes veulent passer la nuit à manger, à boire, à chanter. Mais peu à peu ils comntibncent à bâiller et à s'endormir. Un œil s'éteint après l'autre, et bientôt toutes les têtes vacillent. Chacun tombe à l'endroit où il est assis, l'un tenant un plat en main, l'autre une cruche , un troisième à côté d'un quartier de bœuf. Cest ainsi que le sommeil, frère de la mort, vainquit les vainqueurs '°».
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LE C0Mfi4T. 333
Sommaire. — Dangers d'an mauvais campement. — Secours inattendu. — Triste position des gentilshommes. — Arrivée du quêteur, présage de sftlut. — Le mijor Ploat, par sou excès de galanterie, attire un orage sur sa tète. -Coop de pistok't, signal du oonil>at. — Hauts faits de Goupillon. — Exploits et dangers de Uatbias. — L'embuscade de Cruchon sauve SopHçow. — Une charge de cavalerie sur les carrés. -> Actions de Thailée. — Duel des chefs Interrompu par une trahison. — Le sénéchal par une manœuvre balHIe, décide le sort du combat. — Exploits sanglaols de Giervais. — Le président vainqueur magnanime.
Ils dormaient d'un sommeil si profond , que ni la clarté des lanternes^ ni l'entrée de quelques dizaines d'hommes ne purent les réveiller. Ce^ intrus tombèrent sur les gentilshommes comme des faucheux sur les mouches assoupies. A peine Tune d'elles a-t-elle bourdonné^ quele cruel tisserand l'enveloppe de ses longues pattes et l'étouffé. Le sommeil de tous ces nobles était plus profond encore que celui des mouches^ car aucun ne bougea. Us restaient étendus et comme morts ^ quoique saisis par des mains vigoiireuses et retournés comme des gerbes qu'on lie.
Cruchon seul , dont la tète dans les banquets était la plus (orte du district ^ Cruchon^ qui pouvait boire à lui seul deux larges brocs d'hydromel avant qu'on ne vit s'appesantir sa langue et flageoler ses jambes/ donne signe de vie^ bien qu'il fût resté longtemps à table et qu'il fût profondément endormi. Il entr'ouvre un œil et voit de véritables sp6Ctres>detjx terribles visages penchés sur lui. Chacun porte une grande paire de moustaches ; il entend leur haleine, leurs moustaches touchent ses lèvres : il sent quatre mains s'agiter autour de lui comme quatre ailes. Il a peur^ il veut faire le signe de la croix; macis c'est en vain qu'il essaie
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334 THÂDÉE SOniÇÀ.
de le^er la main droite ^ elle est comme clouée à ses côtés. Il veut remuer la gauche ; hélas ; les spectres l'ont emmaillotté plus étroitement qu'un enfant dans ses langes. Sa frayeur redouble ; il referme l'œil et reste couché sans souffler. L'effroi le glace , il est près de mourir. Goupillon veut se défendre ; mais il n'en est plus temps^ il est garrotté avec sa propre ceinture. Cependant il se replie sur luimême et bondit avec tant de force ^ qu'il va retomber sur les dormeurs. Il se roule sur leurs tètes ; il s'agite comme un brochet jeté sur le sable : il hurle comme un ours, car il a de forts poumons. Trahison! s'écrie -t-il. Et toute la troupe éveillée répond en chœur : « Trahison t meurtre ! trahison ! »
L'écho arrive jusqu'à la salle des glaces, où le comte et GezVais dormaient avec les jockeys. Gervais s^éveille. En vain il se démène, il est attaché à sa rapière. Il jette les yeux vers la fenêtre, il y voit des hommes armés , avec des shakos bas,noirs, des uniformes verts; l'un d'eux est Ceint d'une écharpe, il ttetlt une épéé dont il dirige la pointe vers sa ^oupe,à laquelle il dit tout bas : « Liez-les! iiezles bien ! d
Tout autour de lui sont étendue les jockeys, liés cdmmc des moutons. Le comte est assis; il n'est pas garrotté , înais il est désarmé. A ses côtés se tiennent deux soldats, les baïonnettes dirigées contre lui. Gervais les reconnaît. Hélas, ce sont les Russes!!!
Plus d'une fois le portc-clefs s'était trouvé dans une position tout aussi périlleuse ; plus d'une fois il avait eu les jambes et les tnaâns gàn^ittées , mais toujours il avait ^ se tirêrd'affaite, il savait comment on rompt les entraves. Il était frès-foft, et se fiait à ses forces. Il médite de se sauver par ruse ; il ferme les yeux comme s'il dormait , étend lentement les bras et les mains , retient sa respiration , fait rentrer son ventre et sa poitrine le plus possible : puis tout % eocip il se replie sur lui-même , se gonfle, se roidit comme
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un serpent qui cache sa tète et sa queue ^ntre ses anneaux. C'est ainsi que Gervais, de long qu'il était, se fait petit et gros. Les liens s'étendent , crient mêroe , mais ne se rompent pas. De honte et de colère, le porte-clefs se retourne, cache sa figure irritée contre terre, referme les yeux et reste étendu immobile comme un soliveau.
Alors des tambours se font entendre. Leur roulement, lent d'abord , devient de plus en plus vif et retentissant. A cet appel , l'officier russe ordonne d'enfermer le comte et les jockeys dans le château , de leur donner des sentinelles et de conduire les gentilshommes dans la maison^ qui ^tait occupée par la seconde compagnie. En vain Goupillon se démène, s'agite.
L'état-major était dans la maison. Il y avait aussi beaucoup de gentilshommes en armes, les Podhaïski, les Birbarz, les Hreczecha , les BLergel, tous parents ou amis du juge. Ils avaient appris l'envahissement d^ ses domaines et tous étaient accourus à son secours, car Us étaient de \ieux ennemis des Dobrzynskî.
Qui donc était allé chercher dans les villages voisins le bataillon des Russes? Qui donc avait rassemblé avec tant de promptitude les gentilshommes des bourgades d'alentour? Étaiirce l'assesseur? Était-ce Yankiel? Les opinions sont partagées, mais on n'a jamais pu le savoir avec certitude.
Déjà le soleil se levait. Son disque, d'un rouge de sang, était aplati, dépouillé de ses rayons. On n'en voyait qu'une moitié, l'autre était cachée derrière de sombres nuages; ot\ eût dit un fer à cheval rougi dans la forge d'un maréchalferrant. Le vent augmentait de violence et chassait les nuages vers l'orient; ces nuages étaient épais, déchirés comme des glaçons : parfois un d'entre eux jetait en passant une pluie fine et froide. Le vent qui lui succédait séchait bientôt la terre; mais à sa suite arrivait un notlveau nuage
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â3C THaD^E SO^LIÇA.
chargé de pluie : et la journée se passait ainsi^ alternativement froide et pluvieuse.
Cependant le major fait apporter les poutres qui séchaient sous la haie. Dans chacune d'elles il fait creuser^ à l'aide de la hache , des échancrures demi-rondes^ où il fait mettre les pieds de ses prisonniers ^ puis on les ferme avec une autre poutre. Les extrémités de ces deux solives, assujetties avec des clous, comme les mâchoires d'un mâtin se resserrent sur les jambes des gentilshommes. Quant à leurs bras, on les leur attache solidement derrière le dos. Pour mieux les molester, le major leur fait ôter leurs bonnets, leurs manteaux, leurs vestes, leurs czamaras, leurs surtouts. C'est ainsi que ces nobles, cloués dans les poutres, sont assis en ligne, claquant des dents, exposés au froid^ à la pluie, car la bourrasque augmente sans cesse. En vain Goupillon se démène, s'agite.
Le juge fait de vaines instances en faveur des gentilshommes. Télimène aussi joint ses prières aux larmes de Sophie, pour chercher à adoucir le sort des prisonniers. Le capitaine Nicolas Rykoff , brave homme , quoique Russe , se laisse enfin fléchir; mais que peut-il faire ? Il faut qu'il obéisse au major Plout.
Ce major était d'origine polonaise. Il était né dans la petite ville de Dzierznowicze *®3, et s'appelait Ploutowicz; mais il avait changé de nom. C*était un sacripant comme tous les Polonais qui se russifient au service du tzar. La pipe à la bouche , il ?e tenait devant les rangs de ses soldats, les poings appuyés sur les hanches; quand on le saluait, il relevait la tète d'un air de mépris : et, pour toute réponse, il vous envoyait, en signe de mauvaise humeur, une bouffée de fumée au visage. Il rentra dans la maison. En attendant, le juge était parvenu à apaiser Rykoff. 11 avait pris aussi à l'écart l'assesseur; et tous trois se concertaient sur les moyens de terminer cette affaire sans juge-
Le cohiSàT. âS?
ment et, qui plus est, sans que le gouvernement s'en mêlât. Rykoff disait donc au major :
« Monsieur le major, qu'avons-nous à faire de tous ces prisonniers? Si nous les livrons au tribunal, grande sera la détresse de tous les gentilshommes; mais à^vous, monsieur le major, il ne vous en reviendra rien. Savez-vous , major? il vaut mieux étouffer cette affaire, monsieur le juge vous payera de vos peines. Nous dirons que nous sommes venus ici en visite; ainsi la chèvre restera entière, et le loup sera rassasié. Up proverbe russe dit qu'on peut tout se permettre quand on sait s'y prendre ; et un autre : 11 faut rôtir pour soi à la broche du tzar; et un autre encore : L'accord vaut mieux que la dispute. Faites le nœud et jetez les bouts à l'eau. Nous ne ferons pas de rapport, personne n'en saura rien. Dieu fit les mains pour prendre , voilà un vrai proverbe russe . »
A ces mots le major entra dans une grande colère: « Es-tu fou, Rykoff? s'écria-t-il en se levant. Est-ce ainsi que tu entends le service du tzar ? Vieil imbécile de Rykoff, es-tu vraiment fou ? Moi , je donnerais la liberté à ces rebelles , et cela en temps de guerre ! Ah ! messieurs les Polonais, je vous apprendrai à vous insurger. Ah! scélérats de Dobrzynski, je vous donnerai une fière leçon! Qu'ils se mouillent, les brigands! ajouta-tril en riant à gorge déployée et en jetant un coup d'œil par la fenêtre. Mais n'est-ce pas encore un Dobrzynski qui a gardé sa capote ? Vite, qu'on la lui enlève! L'année passée, à la redoute, il m'a cherché querelle. Qui a été l'agresseur ? Ce n'est pas moi, mais lui. Pendant que je dansais, il s'est écrié : A la porte, le voleur! parce que j'étais alors sous le coup d'une enquête au sujet de la caisse du régiment qu'on avait vo* lée ! Je me trouvais, il est vrai, dans de grands embarras; mais cela le regardait-il? Je danse le mazourek, il crie derrière moi : Voleur! et tous les gentilshommes font chorus.
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3é8 THADEE SOPLIÇA.
Ils m'ont tous offensé. Je les tiens à présentdana mes ^iffes^ ces gentillâtres ! Je leur avais bien dit : Eh Iles Dobrzynski^ un jour viendra,., il est venu. 11$ auiront tous le knou^. »
A ces mots il se baissa, vçrs l'oreille du ji^e :
« Si vous voulez, jugeai dit-il^ que tovt se passe sans bruit j^ donnez-moi mille roubles comptants par tète, Oui, mille roubles, juge, c'e^t mon prix ! »
Le juge voulut; en rabattire, mais le major ^ ne Técoutait plus. Il s'était remi^ h, aiipe^nter la^ chambrç en. lançant des bouffées de fuméej on eûtdit up serpenteau ou une fusée. Les damiçs le suivaient, en le 'suppliant les larmes aux yeux:
K Major, dit le juge, que ga^erez-vQU9 à envoyer ces gentilshommes devant ù^ tribunal? Il n'y a pas eu. ici de combat sanglant, il n'y a P4s eu d^ blessés. S'ils ont mangé les poules et les salaisons , eh bien [ il^ payeront l'amende fixée par le statut pour UU: pareil délits Quant à moi, je ne porterai pas plainte con^e le cointe, je reç^?*de tout cela comme uine alten^atlon jentre voisins.
— Avez- vous lu le livre-jame,, dit le major ^®4.
^ Qu'est-ce que le livre-jaune? denaandft le juge^
— Cest un livre qui vaut tou^ vos statuts. A chaque ligne figurent 1^ corde ^ la Sibérie, le knout. C'est le code militaire aiyourd'hui en vigueur dans toute la Lithqanie. Vos tribunaux n'ont plus rien à dire, D'après les lois militçiires, une telle escapade envoie au moins creuser les mines de la Sibérie.
— J'en appelle^rai au gouverneur.
— Appelez*en à l'empereur luirmème, si cela vons pls^ît ; vous savez bien que quand il daigne faire grâce , il double souvent la peine. Appelez^en ; quant h moi, si je cherchais bien , je trouverais aussi quelque peccadille chez vous , monsieur le jnge« Yankiel n'est-il pas un émissaire? Depuis longtemps le gouvernement a les yeux sur lui* 11 demeure
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LB 60KBAT. 399
sur vos terfes ; i! y a 'afFermé une auberge : le inometit: est venu de vous atrèlèr tous d'un seul éoup.
— Moi! moi,m*aîTêtef?s*éc!*iale juge. Gomnkent ro6eriez-tous safts tJto éWi^ formel ?t»
La querelle se serait de pkrs en plus envenimée^ sans Tarrivée d'un nouvel hôte, arrivée bruyante, extraordinaire. En tète marcliait comme un courreur un bélier énorme, la tête héHsi^e de quatre<comes, dont deux se tordaient autour de ses brdUés, <)Otimë deux arcs ornés de clochettes, tandtâ qxie dcrux ànti^ de dressaient de ehaqUe côié en agitait de petites bo^fes de <^Uivt^ rondes et sonores. H était suivi de bœufs, ii'un troupeau de montons, de chèvres, derrière lesquelsonàpercôvaitdeBehariots lourdement chargés.
Tous devinèrent que Robak le frère quêteur èfiftraH dans la cour. Le Juge, qui connaissait les devoirs d'un hôte, s'avança sur le seuil d<e la porte pour saluer le nouvel arrivé. Le prêtre était sur la première briska, le vissée à demi couvert de son éapuchoti». On le reconnut néanmoins ; car, après avoir dépassé tes prisonniers , il se retourna vers eux en les menaçant du doigt. Le conducteur de i^autre voiture fut également reconnu ; c'était le vieux Mathias-la- Verge, habillé en paysan. Desquels raperçurent, les gentilshommes poussèrent un cri; mais lui : « Imbéciles ! k» leur dit-il, en leur imposant silence d'un signe. Sur le troisième chariot était le Prussien^ couvert d'une bure râpée. Zan et deux Miçkiewicz étaient dans la qnaiiiènie voitore.
èependant les Podhàïski, les Birbarz, les Btergel, les RotWicie , en voyant les gentilshommes de Dobi^yh si durement traités, avaient senti leurs anciennes haines se refroidir peu à peu ; caria noblesse polonaise , bien qu'excessivement querelleuse et prompte à se battre, n*est pourtant pas vindicative. Us courent donc vers le vieux Mathias pour lui demander conseil. Il les range autoor des churiots, et leur ordonne d'aH^idre.
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S40 T9AME SOPI.1ÇÂ.
Le bersardip eatm dans la chambre. A peine le reconnut-on ; car^ quoiqu'il n'eût pas changé de costume, son air était tout autre. Ordinairement triste, pensif, il portait alors la tète haute^ son yisage était radieux ; avant que de parler, il se mit à rire aux éclats comme un jovial frère quêteur :
« Ah, ah ! ah , ah ! Je vous salue, s'écria-tril enfin. Ah , ah ! ah , ah! C'est vraiment charmant, messieurs les officiers. D'autres chassent le jour.; mais vous, c'est la nuit. La chasse a été bonne, j'ai vu le gibier. Oh i il faut plumer ces gentilshommes, oui, il faut les plumer; il faut leur mettre un frein, car aussi bien ils sont par trop fringants. Je vous félicite , major, d'avoir attrapé le comte ; il est gras celui-là; c'est un Grésus, un seigneur de vieille roche : ne le laissez pas sortir de cage à moins de trois cents ducats. Et quand vous les aurez, donnez quelques gros sous au couvent et à moi aussi , qui ne cesserai de prier pour votre àme.Aussi vrai que je suis un bernardin, je m'occupe beaucoup de votre âme ; la mort saisit quelquefois même les officiers supérieurs. Baka a eu raison de dire : « La Mort « happe également le bourreau et le satrape. Elle frappe « sur le drap aussi bien que sur le torchon , sur le casque « aussi fort que sur le capuchon. Elle reluque ceux qui « portent perruque aussi bien que ceux qui portent l'uni- « forme. La Mort, vieille commère, vous fait pleurer « comme l'oignon, quand elle vous embrasse; elle presse u également sur son sein l'enfant braillard et le soldat « paillard '°4. » Oui, major, vivants aujourd'hui, nous sommes morts demain. Rien ne nous appartient que ce que nous venons de manger ou de boire. Monsieur le juge, n'est-il pas temps de déjeuner? Je me mets à table et je vous engage à suivre mon exemple. Monsieur le major, que diriez-vous d'^n peu de zrazy?... Monsieur le lieutenant, que pensez-vous d'un bol de punch?
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— Vous avez raison , mon père , répondent les officiers , il est grandement temps de boire à la saiité du juge. »
Tous regardaient Robak avec étonnement , et ?e demandaient d'où lui venait un air si satisfait et une telle gaieté. Le juge donna aussitôt ses ordres au cuisinier; on apporta un bol, du sucre, des bouteilles et des zrazy. Plout etRykoff se mirent à manger avec tant de voracité , à boire avec si peu de mesure, qu^en une demi-beure ils avaient dévoré vingt-trois côtelettes hachées et bu la moitié d'un énorme bol de punch.
Rassasié enfin, le major s'étendit joyeusement dans son fauteuil, tira sa pipe, l'alluma avec un billet du trésor; et, après avoir essuyé ses moustaches, il dit en tournant des yeux souriants vers les dames :
« Mesdames, vous êtes pour moi le dessert le plus doux. Je jure par mes épaulettes de major qu'après avoir déjeuné, je netrouverien de meilleur à mon goûtque la conversation des dames, quand elles sont belles comme vous l'êtes. Une idée ! Jouons aux cartes, au whist, au vingt-et-un ; ou bien dansons le mazourek. Mille tonnerres ! Ne suis-jepas le premier danseur de mazourek du régiment des chasseurs? » Et, s'inclinant avec grâce, il s'approcha des dames, lâchant alternativement des bouffées de fumée et des compliments.
« Oui, dansez, s'écria Robak. Dès que j'ai fini ma bouteille, je relève mon froc et quoique prêtre je danse aussi parfois unmazourek.Mais, major, pendant que nous nous amusons ici, ces pauvres chasseurs grelottent là-bas dans la cour. Puisque nous nous amusons, il faut que tout le monde s'amuse. Juge, faites-leur donner un tonneau d'eau-de-vie ; le major ne s'oppose pas à ce qu'on fasse boire ses braves chasseurs.
— Je vous en prie , même, répondit Plout; mais il n'y a pas (d'obligation à cela. »
Robak se pencha vers l'oreille du juge :
« Faites-leur donner un tonneau d'esprit-de-vin, » lui
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942 THADBE SOFUÇÀ.
diUI. G'e&t ainti que > pendant q«e Tétalnnajor buvait dans la maisoni au dehors commença rorgio do la soldatesque.
La capitaine Rykoff vidmt en silence son verre ; mus le major buvait et faisait la cour à la toîs. Son envie de danser devenait de plus en plus irrésistible. Il jette isa pipe^ saisit la main de Télimène, et veut s'élancer avec elle ; mais elle lui échappe. Il se tourne donc vers Sophie^ et, par un salut ^ rinvite à danser avec lui le mazourdc :
« Eh ! Rykoff^ cesse donc de souffler dans ta pipe. A bas la pipe! s'écriart*>il. N'est-ce pas, tu sais jouer de la balabaïka? J'ai vu par là une guitare ; preiids4a et joue^iioas un mazourek.Je vais ouvrir la danse. »
Le capitaine décroche la guitare^ l'accorde; et Plout engage de nouveau Télimène à danser :
« Parole de roajor, mademoiselle^ lui dil-il, je ne suis pas un Russe. Je veuiL qu'on m'appelle fils de chienne si je mens. Demandez à tous lesofficiers, à toute l'armée; ils vous certifieront que dans la seconde armée» dans le nenvièmecorps^ dans la seconde division d'infanterie» da^s le cinquième régiment de chasseurs à pied» il n'y a pas de meilleur danseur de roazourek que le niajor PlouL Venez» mademoiselle ; ne soyez pas si récalcitrante» autrenient je vous punirai» mademoiselle» à la manière des officiers. »
A ces mots» il s'approdie de Télimène» lui prend la main» et an sonore baiser retentit sur sa blancheépaule. Au même instant . Thadée s'élance et lui donne un soufflet. Is baiser et le soufflet résonnent l'un après l'autre cop>me deux paroles qui se suivent.
Le major reste un moment stupéfait. Il se frotte les yeux ; furieux de colère% il s'écrie :
« Rébellion ! révolte ! » Et» tirant son sabre» il court pour en percer Thadée. Aussitôt Robak sort 4e sa manche un pistolet de poche ;
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« Tire^ Tliadée^s^écrte-Vil, tireo«4attie sâr «ine poupéel »
Thadée Misit U pistolet^ âjtiste^ tine <6t ôiAn^e ; riiais il assourdit «t brûle le major. Rykeftfte lèVè^ là gtiltâ)^ à la m^m :
« Béifbltei crie^t«-H^ irébelHoA ! >} 11 è'élance ^r lliadée^ mais derrière la lable le sénéchal avance le iMras^ ua couteau siffle dans Taireotre les ièteè et frappe atanit qiie d'être aperçu, il s'enfotiee dans la caisse de la guilare, la petx^î ; Rykeff se penche de côté el évite ainsi la teort. Mais plein d'ef&oi> il s'écrie ;
«c A mol^ chasseurs! une révolte! » 11 tite don épée f et> tout en se défendant^ reeule vers le senil dé là portei
En même temps^ à l'autre extrémité de la chànlbre^ en* trént par la fenêtre Une foule de genttldhoBimed, leurs t'apières à la main ; Malhias-ia^-Yerge est à leur tête. Plout s'est Hitiré dans le vestibule , Rykoff le suit; ils appettent les soldats. D^jà trois d'entre eux qui se tfoi:^vaient le plus près de la maison, aeeourent ; déjà par la pofte s'avancetit trois baïonnettes luisantes, et derrière elles trois shakos noirs inclinés* Mathias était près de là^ sa verge levée^ appuyé contre le uHir» aux aguets comme un dbat guettant des souris. Enfin il porte un coup terrible qui aurait dû abattre les trois têtes; mais peut-être la vue du vieillard était-elle affaiblie^ peut-être la eolèrel'avait*elle aveuglé> ealr ils n'avaient pas encore montré leurs collets : la verge frappe sur les shakoS) les enlève et retombe avec turtiit sur les baïonnettes* Les Russes se sauvent^ Malhias tes poursuit dans la cour.
Là^ le tumulte est plus grand eftcore. Les partisans des Sopliça y travaillent à qui mieut mieux à mettre en liberté les Dobrzynski. Ils séparent les poutres ; les chasseurs s'en aperçoivent, saisissent leurs armes et courent dur eux. Le sergent s'élance sur Podhaïski, le perce de sa baïonnette, blesse deux autres gentilâhammes^et tire sur un tcoisièdie.
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344 THADBB SOPUÇA.
C'était auprès des poutres où Goupitton était attaché. Déjà il avait les mains libres toutes prêtes au combat; il se dresse^ lève la main, ferme son poing énorme, et du haut des poutres en porte un coup si violent dans le dos du Moskovite que son front va ficapp^ sur le chien de sa carabine. Le coup part, mais la poudre humide de sang ne prend pas feu; le sergent tombe mort sur son fusil, aux pieds de Goupillon. Celui-ci se baisse, saisit le fusil par le canon et le faisant voltiger autour de lui comme une massue, il renverse à l'instant deux soldats en leur rompant les bras ; il casse la tète du caporal, les autres effrayés battent en retraite.C'est ainsi que Goupillon protège ses frères comme par un dab mobile.
Les poutres sont séparées, les cordes sont coupées, les gentilshommes, devenus libres, se jettent sur les voitures amenées par le quêteur ; ils en tirent des rapières, des sabres, des fauf , des fusils. Cruchon y trouve deux gros trom • blons à bouche évasée avec i)ne carnassière de balles. Il en remplit son arme et donne l'autre chaînée au jeune Sac.
Les chasseurs arrivent en foule, les rangs se mêlent, se frappent an hasard ; pressés contre leurs ennemis les Polonais ne peuvent combattre à coups de sabre, les Russes ne peuvent tirer : ils luttent corpsà corps. L'acier frappe l'acier et se brise ; la. baïonnette sur l'épée, la faux sur la garde ; poing contre poing, bras contre bras.
Mais Rykoff avec une partie des chasseurs se retire vers l'endroit où les granges touchent à l'enclos. Il s'y poste e< crie aux soldats de cesser un combat sans ordre, dans lequel ils ne peuvent faire usagede leurs armes et succombent sous les coups pressés de leurs ennemis. Irrité dn n'oser faire feu, car dans la mêlée il ne peut distinguer les Polonais des Russes, il commande : « Formez vos rangs ! » mais le tumulte couvre sa voix.
• Le vieux Mathias, incapable de lutter de vive force, se re-
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tire du combat eii s'ouvrant an chemin à droite et à gauche avec son épée. Ici, il coupe une baïonnette comme il moocberait une chandelle ;là^ il blesse ou perce un ennemi. C'est ainsi que le prudent Mathias gagne le large.
Mais c'est surtout un vieux caporal^ instructeur dans le régiment^ qui s'attache àlui avec le plus d'obstination. C'était un maître d'escrime à la baïonnette, lise ramasse^ se baisse, saisit son fusil des deux mains y la droite à la batterie, la gauche au milieu du canon ; il tourne, s'élance, quelquefois s'accroupit; iUàche son fusil de la main gauche et de la droite le pouss en avant comme le dard d'un serpent : puis il le retire, l'appuie sur son genou, tourne autour de Mathias, avance, recule et l'assaille de tous côtés.
Le vieux confédéré reconnut à l'instant à quel habile adversaire il avait affaire. De la main gauche il pose ses lunettes sur son nez, de la droite il se couvre la potrine avec la garde de sa rapière. H bat en retraite, surveille tous les mouvements du caporal; il chancelle sur ses pieds comme s'il était ivre, le caporal le presse : et, déjà certain de vaincre, pour atteindre plus sûrement le fuyard, il se cambre, jette le bras droit en avant avec tant de force que tout son corps suit le même mouvement. Mathias présente la garde de sa verge à l'endroit où la baïonnette est fixée au canon, relève le fusil et, abaissant aussitôt sa rapière, il en porte un coup sur la main du Russe; au même instant d'un revers il lui fend la mâchoire. Ainsi tomba le premier maître d'armes des Moskovites, décoré de trois croix et de quatre médailles.
Cependant. près des poutres l'aile gauche des gentilshommes est déjà victorieuse. Là combat Goupillon , de loin visible à ses coups ; là s'agite Rasoir tout au milieu des Russes : celui-ci les frappant par le milieu du corps, celui-là leur fracassant la tête. Telle cette machine inventée par les Allemands et qu'on appelle machine à
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346 THADn SOPUÇA.
battre 4e bié» £tte est oomposée 4e fléaui et de cottleauK qui battent Le blé et coupeoi la paiUe tout à la fois. Ainsi travaiik&t de ooncert Goupillon et Rasoir, Tun (aillant les ennemis par en haut, Tautre par en bas.
MjûsGoupillon abandonae une viotoire certaine et eoart à Tailedroiteoù un nouveau danger menaçait le vieui Malbias. Le sous-lieutenaat voulait venger sur lui la mort du caporal* et TattaquaU avecson espoiitoa(feeponton eetàla fois pique et hache; on ne s'en sert plus aiyourd'hni que d»is la marine^ maisalors l'infanterie en (Visait aussi usage). Le jeune homme combattait avec adresse. Toutes les fois que son adversaire éoartaitsonarmei ilreoulait;Mapth ios^nepouvantl'atteindre ni le blesseri était obligé de se tenir sur la défensive. Déjàlesoas-Uentenaatluiavaitfaituae blessure légère ; déjà, levant son esponton^ il menaçait sa tète. Goupillon ne pouvait arriver à temps ^ il s'arràte donc k mi-chemin, et jette son fusil entre les jambes de l'officier. Ses os se brisent^ il lâche sa pique» s'affai3se; Goupillon s'élance sur lui suivi d'une troupe de gentilshommes. Derrière eux accourent en désordre les Russes de l'aile gauche^ et le combat se rétablit autour de Goupillon.
Celui-ci, qui avait perdu son arme en défendant Maihias, manqua payer de sa vie le service qu'il lui avait rendu. Deux Russes robustes tombent sur lui par derrière etde leurs quatre mains le saisissent aux cheveux. Pleins de vigueur, canapés sur leurs talons, ils les tirentcomme des câbles «attachés aux mâts d'un radeau; en vain Goupillon se débat, jette des coups perdus en arrière : déjà chancelant^ il aperçoit Gervais qui combat près de lui :
« Jésus Mariai lui crie-4-ily Canif, à mon secours! v
Le porte-cleÊs voit le danger de Goupillon ; il se retourne, son fer tranchant s'abat entre la tète et les mains des Russes. Ils fuient en jetant des cris aigus; mais une de leurs mains, plus fortement attachée aux cheveux, y reste suspendue
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tB COMBAT. d47
en vottissaBt le saiH^. Tel un aiglon saisi! un HèTre dans une de sesserte»» et s'aAtâjche de Tautre à un arbre pour ne paslàehef sa pr<»a; le liàvre boadit, Tai^n se déch4re en deux. Sa serre dreile reste clonée à l'arbre dans lar forêt; le lièvre fugitif eniMirte l'autre toute sanglante* dans les ehamps.
Hors dd dang^y GouplUon regarde de tous côtés, cher* chant et demandanl;d«S; armes. Avant d'en tronver, il fait fageaTecaes potuga^ mats siap s^cioignerde Gervals Jusqu'à ce qu'il aperçoive son fils Sac dans la mêlée. Saefàit feu de lajnaia droite^ tawiis que de lagaathft* il tive après lui un épieulûBgdemnq ptfids/nousux-etioutinenMité dé pier^ res à fu^il. Personne que son père ne pourrait seulement le soulever* Dès qu'il reconnaU soa arme chérie, son gou* piUon '^^9 il le saisit, l'embrasse, santé de joie, le brandit au-dessvs de^ têtes, et à Finstant même le teint de sang.
Ce qu'il fit ensnile, par quels exploits il se distingua> il serait inutile de le efaaiiler^ personne n'j aiouterallfoi. On me croirait aussi : peu que cette pauvre femme de Vilno , qui, du haut de la porte Qstsa, vit un boui^e^^is appelé Czarnobaçki -«^fi tuer le général russe Deïoff, lovsqo'à la tète de seskosaks iL forçait déjà les portes delà viHe, et vaincre à lui seul to»t un régi^nenft.
11 suffira de savobr f|pe Hs choses se passèrent comme Kykoflf If avait prévu. Les^lMuseurs dispersés dans la mêlée durent céder à la. supériorité tiidlnridueliede leurs- ennemis; vingt» trois restèrent SUD le champ de bataille, une trentaine furent blessés, bei^ucoupise sauvèrent et se cachèrent dans le verger, dans le houblon, dans les marécages de la rivière ? qiselque»tuns se réCugièrentdans la maison et se mirent sons la protection des dames«
Les gentilshommes, vainqueurs, poussent des erts d'allégresse; les uns courent aux tonneaux, les antres aux ennemis, qu'ils dépouillent. Robak seul ne partage pas leur
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348 TllÀDÉB ^PLIÇA.
joie triomphale. Il n'avait pas combattu^ les canons défendant à un prêtre l'effusioii du sang ; mais en homme expert il avait donné des conseils^ il avait parcouru en tous sens le champ de bataille^ avait encouragé les combattants du regard et du geste : dans ce moment il les rassemble autour de lui^ leur recommande de tomber sur Rykoff et d'achever ainsi la victoire. En attendant, il envoie un parlementaire au capitaine pour lui dire que s'il dépose les armes^ il aura la vie sauve; que sinon> il le fera entourer et exterminer.
Rykoff était loin de songer à se rendre; il avait autour de lui la moitié du bataillon. « Portez armes ! » Les soldats saisissent leurs fusils, qui retentissent contre leurs épaules; ils étaient tout chargés. « Enjoué! n crie Rykoff. One longue ligne de canons luisants s'abaisse. « Feu de file ! i» commande le capitaine. Les coups piartent l'un après l'autre. L'un tire, l'autre charge, l'autre amorce son fusil. On entend le sifOement des balles, le craquement des chiens, te son des baguettes; tout ce rang de soldats ressemble à un reptile monstre qui agiterait à la fois des milliers de jambes flamboyantes.
11 est vrai que les chasseurs, étourdis par la force de la liqueur, visaient mal et manquaient souvent. Rarement ils blessaient, à peine tuaientrils quelqu*un. Cependant deux Mathias sont déjà hors de combat, un Barthélémy est mort. Les gentilshomtiies ayant peu d'armes à feu, ripostent à ôe longs intervalles; ils veulent se précipiter le sabre à la main sur l'ennemi : mais les plus âgés les retiennent. Les balles sifflent àchaque instant, elles blessent, forcent à battre en retraite; bientôt la cour sera balayée. Déjà par les fenêtres elles commencent à pénétrer dans la maison. Thadée qui, par ordre du juge, était resté jusque-là près des dames pour veiller à leur défense, entend le combat de - plus en plus animé ; ne pouvant plus y tenir, il s'élance dehors.
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tt COMBAT. U9
suivi du président, auquel on avait enfin apporté son sabre. Il court rejoindre la noblesse, et se met à sa tète. L'arme haute, ils avance ; les gentilshommes marchent sur ses pas : lés chasseurs les laissent approcher^et leur envoient une grêle de balles. Isaîewicz tombe ; Wilbik, Rasoir sont blessés. Les gentilshommes^ retenus par Robak d'un côté et pas Mathias de l'auto, sentent se refroidir leur ardeur; ils reculent. Les Russes les voient reculer ; Rykoff veut porter un coup décisif, balajer la cour et cerner la maison.
« Formez vos rangs! à la baïonnette, marche! » A ce commandement, le rang s'ébranle, les baïonnettes en avant comme des perches; et, la tète baissée, s'élance an pas de charge. £n vain les gentilshommes veulent les arrêter par-devant, en vain ils tirent sur leurs flancs; déjà les Russes ont parcouru la moitié de la cour. Le capitaine, l'épée dirigée vers la porte de la maison, s'écrie :
ft Juge, rends-toi, ou je fais incendier ta maison.
— Incendie, répond le juge ; et moi je te ferai rôtir à ce feu. »
maison de Sopjiçow ! Si aujourd'hui encore tes blanches murailles brillent au soleil a travers les tilleuls, si aujourd'hui encore la noblesse du voisinage s'assied à la table hospitalière du juge, certes, on doit y porter de fréquents toasts à la santé de Cruchon! Sans lui, c'en serait fait de la maison de Sopliçow et de ses habitants !
Cruchon jusqu'alors avait donné peu de preuves de sa valeur, bien qu'il fût sorti le premier des poutres, bien qu'il eût trouvé de suite dans la voiture son cruchon chéri, son tromblon à bouche évasée, et avec lui un sac de balles. Il voulait bien se battre, «mais, disait-il, il n'était pas sûr de lui à jeun.)) Aussi, s'était-il hâté de courir au tonneau d'esprit-de-vin, dont il puisait la liqueur avec sa main comme avec une cuiller. Ce ne fut qu'après s'être ainsi réchauffé et avoir réparé ses forces, qu'il plaça son bonnet
350 THADtE SOI^LIÇA.
sur l'oreille^ prit sur ses ^notn son mousqueton , sonda la charge avec la baguette, met d^ la pondre frakhe dans le bassinet, jeta un coup d'cnl sur le. champ de balaiUe, aperçut une nuée de baïonnettes massacrer; et disperser les gentUsliommes. Il court au-devant du carnage, se^ baisse, rampe entre les liantes herbes qui couvraient la cour, et se. met en embuscade au lieu où croissaient les orties. Il lait signe à Sao de venir le Joindre.
Sac s'était posté avec sa carabine snr la porte^de la malsan pour la défendre, car c'était là qu'habitait sa chère Sophie. Elle avait dédaigné son amour, mais II f adorait toujours et serait volontiers mort pour eHe.
Déjà les chasseurs, poursuivant leur route, entrent dans les orties. Groehon presse la détente, et la large gueule de son mousqueton vomit sur les Russe» une douaalne de balles hachéesw Sac leur en envoie une autre douzaine. Ledésordre se met dans leurs rangs. Effrayés de cette embuscade, ils se serrent en^ peloton et battent en retraite, abandonnant leurs blessés. Armé de sa massue. Goupillon les achève.
La grange est déjà loin. Redoutant les dangers d'une longue retraite, Rykoff s'élance vers la haie dn jardin. 11 arrête ses soldats fugitif^, leur fait reprendre leurs rangs , mais change leur ordre de bataille. H forme un triangle dont la pointe s'avance dans la cour, tandis que la base s'appuie sur la haie du jardin. Ce parti était sage, car une troupe de cavaliers accourant du château allait l'attaquer.
Le comte était resté au château sous la garde des Russes. Ses sentinelles ayant fui d'^é pouvante, il avait fait monter ses gens achevai; et lui-même, le fer haut, il les menait au feu.
« Feu de peloton! » crie Rykoff. Un cordon de flamme parcourt les bassinets, et des canons noircis s'échappent trois cents balles. Trois cavaliers sont blessés, un est tué. Le cheval du comte s'abat, il tombe lui-même. Le porte-clefs pousse un cri et vole à son seconrs , car il voit les chasseurs
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LE COMBAT* 3âl
diriger leura eoups sur le dernier des Horeesko^ bien que par les femmes. Robak était plus rapproché. Il couvre de son corps le comte, reçoUua coup de fea gui lui «taiK destiné y le tire de dessous son clieval ^ fentraîne , ordonne aux gentilshommes de développer leur ligne d'aUaque , de mieui vis«r, de me pas perdre une cartouche^ de se caeher derrière tes haies ^ derrière la citerne ^ derrière la grange.^ et engage le comte à attendre un moment pUis propice avec sa cavalerie.
Le plande.Robakfut AdmirahtementeomprisBt suivi par Tbadée. Il s'embusqua derrière le puits en bois; £i, comme il était de sang- froid et très-habile au tir, car il touchait AU vol une jHèce d'un florin , il faisait un terrible ravage parmi les Russes. Il choisit de préférence les officiers. Du premier coup il abat le fourrier; puis» lâchant presqu-à la fois les deux détentes, il tue deia sergents. Tantôt il vise les galons de laine, tantôt Tétat-major posté au milieu du triangle. R^koff, furieux, tempête, frappe du pied, mord la garde de s<hi épée :
« M^or Plout^ s'écrie-tril, qu'arrivera-i-il de iout cela? Bientôt il ne restera plus personne pour commander*
— Monsieur le Polonais! crie le major hors de lui; ayez honte, monsieur, de vous cacher ainsi! Si vous n'êtes pas un lâche , avancez., combattez comme un homme d'hoir neur, comme un soldat !
-*- Si vous êtes un si valeureux paladin, répond Thadée, pourquoi vous tenez-vous derrière vos chasseurs? Ge jL'est pas vous qui me ferez peur. Passez la haie; vous avez reçu tantôt .un soufflet, mais je n'en suis pas moins prêt à me battre avec vous. Pourquoi verser lesa^g des autres? La querelle est entre nous deux; vidons-la au pistolet ou au sabre : je vous laisse le choix àes armes, depuis le canon jusqu'à l'épingle. Si vous refusez, je vous exterminerai comme des loups dans leurs tanières* » A ces mots il- tire ,
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362 THAOBB BOPLIÇA.
et si juste 9 que sa balle va frapper le lieutenant aux côtés de RykofT.
« Major, lui dit Rykoffà Foreille, acceptez le défi; Vengez Taffrônt qu'il vous a fait ce matin. Voyez-vous , major^ si ce gentilhomme périt de la main d'un autre , jamais vous ne laverez la tache qu'il a imprimée sur votre honneur. Il faut l'attirer en plein champ , puisque le fusil ne peut Tatteindre, et s'en débarrasser par l'épée. « Ce qui fait du bruit n'est pas ce qui nuit; en fait de bataille^ mieux vaut ce qui taille, n disait le vieux Souviraroff. Allez-y, major, autrement il nous tuera tous. R^ardez, le voilà qui nous vise.
— Mon cher RykofT, répond le major, mon cher ami, tu es très-fort à l'épée; va donc, frère Rykoff. Ou bien, qu'en dis-tu, si nous envoyions un de nos officiers? Comme major, je ne puis quitter la troupe ; c'est à moi qu'appartient le commandement du bataillon. » A ces mots Rykoff lève son épée et s'avance plein de rage. Il fait cesser le feu, agite un mouchoir blanc et demande à Thadée quelles sont ses armes. Après quelques pourparlers, ils s'accordent à choisir l'épée. Thadée n'en avait point. Pendant qu'on va lui en chercher une, le comte parait en armes et trouble la négociation :
« Monsieur Sopliça, s'écrie-t-il, avec votre permission , vous avez provoqué le major; moi, j'ai une offense plus ancienne à venger sur le capitaine. C'est lui qui, dans mon château...
— Dites notre château , monsieur, interrompit Protais.
— S'est introduit à la tête de ces barrons, continna-t-il ; oui, je l'ai reconnu, c'était Rykoff, c'est lui qui faisait garrotter mes jockeys ! Je le punirai, ainsi que j'ai puni les bandits près du rocher que les Siciliens appellent Birbante- Rocca! »
Tous se turent soudain. Le feu cesse des deux parts. La troupe regarde avec curiosité la lutte des chefs. Le comte et Rykoff s'approchent en se présentant le flanc; ils se mesu-
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rent des yeux , se menacent du geste. Arrivés l'un près de Tautre^ ils se découvrent de la main gauche et se saluent poliment. G^est l'usage entre gens d'honneur de se saluer avant que de se couper la gorge. Déjà leurs épées se sont croisées y elle se choquent. Les deux champions , ^tendant le pied gauche , mettent le genou droit en terre , attaquent^ ripostent^ sautent tantôt en avant ^ tantôt en arrière.
Mais Wôut, apercevant Thadée vis-à-vis du front de sa troupe y parle bas au sergent Gont^qui passait pour le meilleur tireur de la compagnie :
« Gont, lui dit-il, tu vois là-bas cet échappé du gibet? Si tu lui mets une balle sous la cinquième côte y tu recevras de moi quatre roubles d'argent, v) Gont arme son fusil, se penche sur la batterie; ses camarades le masquent, il vise, non la cinquième côte, mais la tête de Thadée : tire , et lui loge une balle au milieu du chapeau. Thadée fait une pirouette. Goupillon , à la tête des gentilshommes, se précipite sur Rykoff en criant : k Trahison ! )» Thadée le couvre de son corps; c'est à peine s'il peut se retirer et rentrer au milieu des rangs.
Les Dobrzynski, secondés par les gentilshommes des autres boui^ades, recommencent le combat avec une nouvelle ardeur. Malgré leur vieille haine, ils combattent ensemble commodes frères; l'un encourage l'autre. Les Dobrzynski, voyant devant les chasseurs un Podhaïski terrassant avec sa faux les Russes comme des épis, répondent avec .joie : « Vivent les Podhaïski! En avant, les frères lithuaniens! Vive la Lithuanie! » Les Skolouba, voyant Rasoir s'élancer le sabre haut, quoique blessé, s'écrient : « Vive les Mathias, vivent la Mazovie! » G'est ainsi qu'en s'animant les uns les autres , ils tombent sur les Russes . En vain. Robak et le vieux Mathias veulent les retenir.
Pendant cette attaque contre le front des chasseurs, le sénéchal quitte le champ de bataille; il se rend dans le jar^
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364 TH4DÉB 80PUÇA.
diii' A se6 côtés marehe le prudent Protais^ auquel il donne seQ ordres.
Il y avait dans le Jardin > presque attenante h la haie où Rykoff avait appuyé son triangle/ une vaste ft vénérable fromagerie faite de solivjes et de lattes croisées^ et ressemblant à une cage. On y voyait briller de nombreuses rangées de fromages; tout autour se balançaient de nombreux bouquets de sauge ^ de menthe , de carde , de marjolaine , mis à sécher^ toute la pharmacie domestique de mademoiselle Hreczecha. Par le sommet^ le bâtiment était large de quinze pieds environ ; par la bas^ il reposait sur un unique pilier: on eût dit un nid de cigogne. Le vieux pilier en chêne menaçait ruine, car il était déjà à demi vermoulu. Plus d'upe fois on avait conseillé au juge d'abattre tout l'édifice ^ qui tombait de vétusté; mais il répondait constammept qu'il aimait mieux réparer que détruire. Il remettait à un temps plus propice la construction d'une autre fromagerie; et, en attendant, il avait fait étayer ,1e pilier avec deux poutrelles. Ce bâtiment ainsi restauré , mais peu solide, s'élevait au-dessus du triangle appuyé contre la haie.
C'est vers cette fromagerie que le sénéchal et l'huissier se glissent avec précaution. Chacun est armé d'une longue perche comme d'une pique. Derrière eux se hâtent la femme de charge et le marmiton , petit jeune homme extrêmement robuste. Arrivés près du monument, ils appuient leurs perches contre le sommet du pilier à moitié pourri, et poussent par Tautre bout de toutes leurs forces, comme des bateliers qui veulent remettre à flot un radeau engravé dans les sables du rivage,
Le pilier craque, la fromagerie s'écroule et tombe sur le triangle russe, de toute la pesanteur de ses poutres et de ses fromages. Elle écrase, blesse, tue. Là même où les soldats étaient en ordrç de bataille , sont étendus des bois, des cadavres, des fromages blancs comme la neige, souillés de cer-
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velleetde sang. Le triangle est disloqué; déjà tout au milieu tonne le goupillon, étincelle Je rasoir, frappe la verge. Une foule de gentilshommes accourt du côté de la maison; et le comte, de la porte de renceinle, lance sa cavalerie sur les fuyards.
Seuls survivants^ huit chasseurs et un sergent se défendent. Gervais marche sur eux. Ils restent inébranlables; neuf canons de fusil se dirigent contre sa tète : mais lui s'élance au-devant des balles en brandissant sa rapière. Le moine l'aperçoit. II se jette sur le chemin du porteclefs^ tombe etTentraîne dans sa chute. Au même instant le peloton fait feu. A peine le plomb a-t-il sifflé que Gerva'rs se relève ; debout déjà au milieu de la fumée , il abat la tète à deux chasseurs^ les autres se dispersent frappés de terreur. Le porte-clefs les poursuit, les atteint. Ils fuient à travers la cour^ Gervais est sur leurs pas. Ils se jettent dans la grange dont la porte était ouverte ; Gervais y entre sur leurs talons. Il disparaît dans Tobscurité y mais il ne cesse de combattre; car on entend sortir de la grange des cris, des gémissements, des coups répétés. Bientôt le bruit cesse; Gervais en sort seul^ le canif tout sanglant.
Les gentilshommes sont maîtres du champ de bataille; ils poursuivent à coups de sabre les chasseurs dispersés. Rykoff, abandonné, s'écrie qu'il ne déposera pas les armes. 11 combat ; mais le président s'avance vers lui, et, levant son épée, il lui dit d'une voix solennelle :
« Capitaine, vous ne vous déshonorez pas en demandant quartier. Vous avez donné maintes preuves de valeur, mais la fortune vous a trahi. Cessez une résistance inutile, déposez les armes avant que nous vous désarmions. Ainsi vous conservez la vie avec l'honneur. Vous êtes mon prisonnier. »
Vaincu par la dignité du président^ Rykoff le salue et lui remet son épée, rouge jusqu'à la garde : '
« Léckites, dit le soldat, malheur à moi de n'avoir pas eu
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du canon! Souwaroff disait bien: « ^uvins-toi, camarade^ qu'avec les Polonais il faut la canonnade ! » Oh ! les chasseurs étaient ivres^ le major leur avait permis de boire. Oh! ce major Plout> il a fait de bonne besogne aujourd'hui ! Mais il en répondra devant le tzar^ car il était le tîhef. Moi^ monsieur le président^ je resterai votre ami. Un proverbe russe d it : « Ceux qui s'aiment bien se battent bien. » Vous autres^ vous êtes braves au combat comme à table; mais, croyez-moi^ faites cesser le massacre des chasseurs, i»
A ces mots, le président lève son sabre et fait proclamer par Thuissier une amnistie générale ; il donne ordre de panser les blessés, d'enlever les cadavres de la cour, et fait prisonniers le reste des chasseurs désarmés. Longtemps on chercha Plout. Il s'était enfoncé dans les touffes d'orties, et faisait le mort. Il reparut enûn lorsqu'il vit que le combat cessa faute de combattants.
Ainsi se termina la dernière expédition judiciaire en Lithuanie.
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l'émighation. 357
L'ÉMIGRATION. (JACQUES SOPLIÇA),
Sommaire. - Conseil teaa sar tes moyens d*as8urer Tavenir des vainqueurs. — IVégociations avec le capitaine Rykoff. — Les adieux. — Découverte importante. — Espoir.
Les nuages dispersés ce matin^ à présent^ comme de noirs oiseaux qui planent aux régions supérieures des cieux^ s'amoncèlent de plus en plus. A peine ie soleil a t-il dépassé le méridien y que déjà leur troupeau couvre la moitié du ciel d'un immense suaire. Poussé par le vent avec une rapidité toujours croissante , il se condense , s'abaisse à demi vers la terre; et, déployé comme une grande voile, tous les vents rassemblés sous son aile, il vole à travers le ciel du midi vers le couchant, lise fait un moment de silence; l'air est morne, silencieux, comme si la frayeur l'avait rendu muet. Les moissons de blé qui tout à l'heure se couchaient à terre, et l'instant d'après, relevant leurs épis dorés, s'agitaient comme une mer houleuse, demeurent immobiles , en dressant vers le ciel leurs tiges hérissées. Les peupliers et les saules verts sur le bord des chemins, qui peu de temps auparavant comme des pleureuses sur le bord d'une fosse, frappaient du front le sol et laissaient flotter dans les airs leurs tresses d'argent, semblent inanimés, exprimant le deuil et la tristesse, comme des statues de la Niobé sipyléenne. Le tremble seul agite ses feuilles grisâtres.
Le bétail qui d'ordinaire retourne nonchalamment à retable , s'attroupe avec précipitation ; sans attendre les pâtres, il quitte les pâturages et s'enfuit au logis. Le taureau creuse la terre du pied , la laboure de ses cornes, effraye le trou-
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368 THADBE SOPLIÇA.
peau de ses fatidiques mugissemente, La vache lève vers le ciel ses yeux arrondis , entr'ouvre ses lèvres étonnées et pousse de profonds soupirs. Ia cochon maraudeur grogne à Tarrière-garde , il court çà et là en grinçant- des dents et volant des gerbes pour ses provisions.
Les oiseaux se cachent dans les forêts^ sous le chaume des toits, dans la profondeur de la verdure. Les corneilles seitles se rassemblent en troupes sur le bord des étangs , s'y promènent gravement^ dirigent leurs yeux noirs vers les noirs nuages, laissent pendre les langues de leurs larges gosiers altérés; et, battant d«s ailes, attendent la pluie qui va les baigper. Mais bientôt, |>révoyant une averse trop gr£^nde, ^Ue^ s^ retirent dans les bois, semblables à un nuage qui monte. L'hirondelle, gère de son agilité s^ns égale, est la derpière à percer le sornbre nuage comme une flèche ; elle s>bat enfin comme une balle.
Dans ce moment même les gentilshommes terminaient leur terrible combat contre Içs Russes. Ils se réfugient en foule dans 1a maison et Les granges, abandonnant le champ de batwlle aux éléments qui vont y commencer leur lutte.
A Foccident, la terre encore dorée par le soleil, brille d'unelugubre teinte rougeâtre ; déjà le nuage, déroulant ses ombres comme un filet , pêche les dernières clartés et court après le. soleil comme pour l'atteindre avant qu'il ne se couche. Plusieurs veats rapides ont sifflé terre à terre ; ils se poursuivent l'un l'autre en se jetant des gouttes rondes, larges et brillantes comme des grêlons fi^phériques.
Soudain les vents opposés se heurtent^ se prennent corps à corps, s'enlacent, roulent, combattent, tournoient sur les étalas en colo;ines bruyantes, bouleversent les ondes jusque dans leurs prçfondeurs, s'abattent sur les prairies, sifflent dans les herbes et les roseaux,. Les tiges se cassent, les brius d'Uerbe çoufCRt dans Jes airs comme des
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l'émtgbation. 3.59
cheyetïx atrachés à pleine main, mêlés aux épîs des gerbes; les vents tourbillonnent, mugissent, tombent sur les champs labourés, se terrassent, creusent 1à terre, dédiirent les sillons : ils ouvrent le {passage à un troisième lutteur qui s'élève du sol noir, géant fùriem, comme «me pyramide mobile. De sa tète il perce la terre , de' ses pieds il lance le. sable jusqu'aux étoiles. A chaque tour il s'^étefid davantage; il s'ouvre à son sommet et de sa' Iràsibe Immense il annonce l'approche de l'orage. Enfin entraînant avec eux tout ce déluge d'eau , de poussière , de paille , de feuilles, de branches, de gazon, les vents se jettent dans la forêt et rugissent cotnme des onrs du fond de letïrs tanières.
Déjà la pluie sonore ne cesse de tomber à lar^s gouttes, comme à travers un crible. Tout à coup le tonnerre gronde; les gouttes se confondent et semblent- lier le ciel à la terre comme par de longues écharpes : oo bien' elles descendent par nappes comme une cataracte; Déjà ciel et terre sont enveloppés par la nuit, et l'orage plus sombre que la nuit. Parfois l'horizon- éclate du levant au couchant, et l'ange de la tempête dévoile s;i face pareille à un soleilimmense; puis, couvert d'un linceul, il s'enfuît dans les cieux, en fermant d*un' cot>p de foudre fe portail* des nuages. La tempête redouble , l'averse gronde, l'ombre s'épaissit, profonde, opaque, presque palpable. Puis la pluie tombe moins abondante , la fbudre s'endort un instant, se réveille, tonne': l'eau jaillit à torrents, et enfin tout s'apaise. On n'entend plus que le bruissement des arbres près de la maison et le murmure de la pluie sur les toits.
En un pareil Jour, un aussi violent orage venait à souhait; car il avait couvert de ses. ombres le champ de bataille, rendu les chemins impraticables, emporte les pouls sur la rivière et fait de Sopliçow une forteresse inaccessible. La nouvelle de ce qui s'y était passé ne put donc se répan-
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dfiO TttABSB SOPLlÇk.
dre dans le voisinage, et c'était surtout du secret que dé* pendait le sort des gentilshommes.
Dans la chambre du juge s'agitent d'importants conseils. Le bernardin est couché sur un lit^ harassé, pâle , ensanglanté; mais son esprit conserve toute ^ force : il donne des ordres que le juge exécute à la lettre. Il engage le président à se rendre auprès de lui, appelle le porte-clefs, fait amener Rykoff, et ordonne de fermer la porte. Cette conférence secrète dure depuis une heure; lorsqu'enfin le capitaine, en rejetant sur la table une bourse lourde de ducats, l'interrompt par ces mots :
« Messieurs les Polonais , c'est parmi vous chose reçue de regarder tout Russe comme un voleur. Vous pourrez dire à présent, à qui vous le demandera, que vous avez connu un vrai Russe, appelé Nicolas-Nicolaïewicz Rykoff, capitaine, décoré de huit médailles et de trois croix ; celle-ci, je vous prie de vous en souvenir, gagnée àOczakoff, celle-là àlsmalloff, cette autre à la bataille de Novi, cette quatrième à la fameuse retraite de Zurich, opérée parKorsakoff : lequel eut en outre un sabre d'honneur, trois témoignages de satisfaction du feld-maréchal, deux louauges du tzar et quatre mentions honorables, le tout sur preuves écrites...
— Mais, capitaine,MitRobak, que deviendrons-nous? De quoi cela nous sert-il, si vousne voulez pas traiter avec nous? N'avez-vous pas donné votre parole d'étouffer cette affaire?
— C'est vrai, reprit Rykoff; je vous réitère mes promesses, foi de Russe. Pourquoi vous perdrais-je? Je suis un honnête homme, je vous aime, messieurs les Polonais, car vous êtes de bons vivants , intrépides à table comme sur le champ de bataille; et nous autres Russes, nous avons pour proverbe, que «celui qui est sur la voiture peut tomber sous la roue. Celui qui est en avant aujourd'hui, demain peut être en arrière. Aujourd'hui vous battez , demain vous serez battu. » Pourquoi se mettre en colère? Un homme serait-il assez mé-
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L*éMIGBATION. ' 361
chant pour garder rancune après le combat? La journée d'Oczakoff a été sanglante; à Zurich^ notre infanterie a été taillée en pièces; à Austerlitz^j'ai perdu toute ma compagnie^ et auparavant déjà J'étais alors sergent^ votre Ro3ciQszko a détruit avec des faux^ k Raçlawicé^ tout mon peloton. £h bien! qu'importe, après tout? En revanche, n'ai-je.pas tué de ma propre baïonnette deux braves gentilshommes à Maciétowicé; entre autres Mokronowski, qui marchait à la tète de sa troupe une faux à la main, et qui avait coupé à un canonnier le bras avec le boute-feu qu'il tenait? Oh! à vous autres. Polonais, voilà votre premier mot, la patrie ! Je comprends bien tout cela. Mais moi, Rykoff, je fais ce que le tzar ordonne; je ne vous en plains pas moins : car, après tout, qu'avons-nous à faire en Pologne ? La Russie est pour les Russes, la Pologne pour les Polonais; mais, que voulez-vous? il paraît que le tzar ne l'entend pas ainsi. » Le juge lui répond :
« Monsieur le capitaine, que vous êtes un honnête homme, personne ne l'ignore dans ce pays, où vous êtes cantonne depuis plusieurs années. Que ce présent ne vous offense pas, mon ami, nous n'avons pas voulu vous blesser. Nous avons pris la liberté de vous offrir cette bourse, parce que nous savons que vous n'êtes pas riche.
— Oh! ces chasseurs! s'écria Rykoff; toute une compagnie hachée, et c'était ma compagnie ! Et tout cela par la faute de Plout; il était le chef, il en répondra devant le tzar. Quant à vous, messieurs, gardez cet argent ••; il est vrai que ma paye de capitaine est modique, mais elle suffit pour mon punch et mon tabac: car, puisque je vous aime, je mange, je bois, je cause avec vous, et c'est ainsi que se passe ma vie. Voilà pourquoi je veux venir à votre secours; et, quand l'enquête se fera, je vous donne ma parole de déposer en votre faveur. Nous dirons que nous sommes venus chez vous en visite, que nous nous sommes
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