‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 31 sur 36 · THADÉE S0PL1ÇA · texte numérisé non relu

THADÉE S0PL1ÇA

mis à boire y à danser^ que nous nous sommes donné une pointe de vin^ et que Plout> par hasard ^ a commandé de faire feu. De là toute la bagarre^ et le bataillon a péri on ne sait où ni comment. Quanta yous, messieurs^ graissez seulement avec de Tor les roues de Tenquète^ et je vous réponds qu'elle roulera; mus à présentée répéterai ce que je viens de dire à ce gentilhomme à la longue rapière. Le major Plout est le commandant en chef^ je ne suis que le second. Il est encore en Vie , et il peut vous faire un mauvais parti, au point que vous ne sachiez comment vous en tirer. CTest un rusé compère, il faut lui fermer la bouche avec des billets de banque. Eh bien ! monsieur le gentilhomme à la longue rapière, avez-vous vu le major ? Vous ètès-vous arrangé avec lui? »

Gervais jeta un coup d'œil autour de lui, caressa son crâne chauve, fit un geste d'indifférence comme pour dire que tout était conclu. Rykoff insista ; il voulait être sûr du silence de Plout, il voulait savoir s'il avait promis de se taire. Le porte-clefs, fatigué de ses questions, baissa gravement l'index vers la terre ; et, après avoir fait un signe de la main comme pour couper court à ses demandes, il dit :

« Je jure pa:r mon canif que Plout ne parlera pas; je vous réponds qu'il ne trahira plus personne. » €ela dit, il laissa retomber ses mains et fit claquer ses doigts comme s'il venait de lâcher tout le mystère.

Les assistants comprirent ce geste mystérieux ; ils restèrent à se r^arder les uns les autres pleins d^étonnement Chacun cherchait à pénétrer les pensées de son voisin. Un morne silence régna quelques instants. Rykoff le rompit le premier ;

« Le loup croquait les brebis, dit-il, et les chiens ont croqué le loup.

— Reqyiescat inpacel ajouta le président.

— il n'est plus, dit le juge, il faut bien que telle ait

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L'EMIGBATION. 363

été ta volonté du ciel; mais je suis pur de cç sang, je n'en veux rien savoir. »

Le moine se dressa sur son Ut^ son air était sévère; il regardait fixement dans les yeux du porte-clefs :

« C'est un crime, dit-il, que de tuer un prisonnier désarmé. Le Christ défend de se venger, même de ses ennemis. Gervais, vous aurez un compte terrible à rendre à Dieu. Vous n'êtes excusable que si le meurtre a été commis, non piar une vengeance brutale, mais propuô/ico bono. i>

Le porte-clefs secoua la tête ; et, la main étendue, il répéta les yeux à demi fermés : « pro pubUco bono .' »

11 ne fut plus question du major Plout. Le lendemain, on le chercha vainement dans le village. On promit une récompense honnête à qui retrouverait son cadavre; le major avait disparu sans laisser de traces, tout comme s'il fût tombé dans l'eau. Ce qu'il était devenu, on le rapportait différemment; le fait est que personne n'a jamais pu le savoir. En vain l'accablait-on de questions , le porte-clefs ne répondait que :pro puàUcq bono ! h& sénéchal était dans le âecrct; mais il avait donné sa parole d'honneur de se taire : il était donc"muet, comme enchaîné par un sortilège.

Le traité conclu, Rykoff sortit; ïlobak* fit appeler les belliqueux gentilshommes, auxquels le président dit avec dignité :

a Mes frères, ce matin Dieu a béni nos armes, mais je dois vous avouer sans détour que ce combat intempestif aura des suites funestes. Nous avons failli tous tant que nous sommes; personne aussi n'éludera sa peine. Le frère Robak est coupable d'avoir avec trop d'empressement répandu les nouvelles, le porte-clefs et les gentilshommes de l'avoir mal compris. La guerre contre la Russie n'éclatera pas de sitôt. En attendant , ceux qui ont pris la part la plus active à la lutte ne peuvent rester en Lithuanie ; il faut, messieurs, vous réfugier dans le grand-duché. Mais c'est surtout Mathias,sur-

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864 THADEE SOPLIÇA.

homme Goupillon^ Thadée^ Cruchon^ Rasoir, qui doivent porter leurs têtes au delà du Niémen , où les attendent les rangs de leurs frères. Nous rejetterons toute la faute sur les absents et sur Plout, et de cette manière nous sauverons les autres- Adieu, mais ce ne sera pas pour longtemps. On a des espérances certaines que Taurore de la liberté se lèvera sur nous au printemps; et la Lithuanie, qui maintenant vous dit adieu cpmme à des fugitifs, vous saluera bientôt comme vainqueurs, comme libérateurs. Le juge a préparé tout ce qui vous est nécessaire pour le voyage ; et moi, selon mes moyens, je vous donnerai de l'argent. »

Les gentilshommes sentirent que le conseil du président était sage. On savait que quiconque se brouille une fois avec le tzar ne se réconcilie sincèrement avec lui de sa vie. 11 faut ou se battre jusqu'à la dernière extrémité, ou bien aller pourrir en Sibérie. Ils se regardèrent donc en silence, en soupirant, et d'un signe de tête consentirent au départ.

Quoique le Polonais soit renommé parmi les nations pour aimier son sol natal plus que la vie, il est toujours prêt à le quitter, à passer dans les pays lointains de longues années de misère et d'outrage, en combattant les hommes et la fortune, tant qu'à travers la lutte une lueur d'espoir lui dit qu'il sert encore sa patrie '®*.

Tous déclarèrent qu'ils étaient disposés à partir ; mais cette résolution n'eut pas le bonheur déplaire à M. Buchman. En homme trop prudent il n'avait pris aucune part au combat; ' mais dès qu'il eut appris qu'on délibérait, il s'était hâté d'apporter son vote. Ce n'était pas que le projet lui semblât mauvais en lui-même ; mais il voulait l'amender, le développer avec plus de précision, l'expliquer plus clairement et surtout nommer légalement une commission qui discutât le but, les motifs, tous les moyens de l'émigration et beaucoup d'autres choses encore. Malheureusement la brièveté

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L*éMIGBATION. 365

du temps ne permit pas de suivre le conseil deMpBuchman. Les gentilshommes se dirent adieu en toute bâte et se mirent en route à l'instant. Mais le juge retint Thadée et dit au moine :

« Il est temps de vous annoncer ce que j'ai appris hier avec certitude. Notre Thadée éprouve un sincère attachement pour Sophie. Ou'il demande sa main avant que de partir; j'en ai parlé à Télimène : elle ne s'oppose plus à ce mariage^ et Sophie aussi consent à suivre la volonté de ses tuteurs. Si nous ne pouvons célébrer aujourd'hui leur union ^ ne serait-il pas bien^ mon frère ^ de les fiancer au moins avant le départ? Car, vous le savez, un jeune cœur est soumis en voyage à bien des tentations ; mais quand il jette les yeux sur l'anneau des fiançailles, il se rappelle qu'il est déjà époux, et soudain la fièvre des désirs diminue. Croyez-moi , une alliance au doigt a un pouvoir miraculeux. Moi aussi , il y a de cela trente ans, moi aussi j'éprouvai de bien tendres sentiments pour mademoiselle Marthe , dont j'avais su conquérir le cœur. Nous étions fiancés; mais Dieu ne bénit pas ces liens et rappela à lui la belle enfant du sénéchal, de mon ami Hreczecha : je restai donc veuf. Je ne gardai que le souvenir de ses vertus, de ses charmes et l'anneau d'or que voici. Toutes les fois que je le contemple, la pauvre infortunée apparaît à mes yeux. Cest ainsi que , grâce de Dieu , je restai fidèle à ma fiancée, et que j'ai vieilli veuf avant même d'être époux, bien que le sénéchal ait une autre fille aussi belle et très-ressemblante à ma Marthe chérie. » A ces mots il jeta un regard attendri sur son anneau , en essuyant ses yeux du revers de sa main.

« Mon frère , continua-t-il, qu'en pensez-vous? Célébronsnous les fiançailles? Le jeune homme aime, j'ai la parole de la tante et celle de Sophie. » Mais Thadée , s'avançant , répondit avec vivacité :

« Comment pourrai-je vous prouver ma reconnaissance ,

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aeC THÀDÉC SOPUÇA.

mon bon oncle ^ à vous qui ne cessez de vous occuper de mon bonheur? Ah! mop oncle Je serais le plus heureux des hommes si Sophie deyenait aujourd'hui ma fiancée, si j'étais assuré qu'elle sera mon épouse; mais, je vous le dis avec franchise > ces fiançailles ne peuvent se faire encore : plusieurs raisons s'y opposeijit... N'en demandez pas davantage. Si Sophie daigne attendre, peut-être me rêverra-t-elle meilleur^ plus digne d'elle; peut-être, ps^r ma constance, mériterai-je son amour! Peut-être couvrirai-je mon nom d^ quelque gloire ! Peut-être bientôt reviendrai-je dans mon pays natal ! Alors , mon oncle , je vous rappellerai votre promcs3e; alors, saluant Sophie à genoux, si elle est encore libre, je demanderai sa main* A présent, je quUtç lf\ Lithuanie sans doute pour longtemps. Dans rinteryalle, un autre peut lui plaire; je ne veux pas enchaîner sa volonté : lui demander un amour que j'ai si peu mérité^ ce serait une bassesse. » Pendant que le jeuue homme parlait ainsi avec chaleur^ deux grosses larmes s'échappèrent comme deux perles de ses grands yeux bleus et roulèrent rapidement sur ses joues colorées.

Mais la curieuse Sophie, cachée dans le fond de l'alcôve, écouts^it avidement cet entretien secret. Elle entendait Thadée parler avec franchise de son amour pour elle, et son cœur battait avec force; elle voyait ces deux grosses larmes sqspenflues h, ses yeux» mais elle ne pouvait débrouiller tous ces mystères : pourquoi l'aimait-il? pourquoi la fuyaitil? où allait-il? Ce départ l'affligeait; c'était la première fois qu'elle avait entendu de la bouche d'un jeune homme cette grande, cette abmir^ble nouvelle, qu'elle était aimée ! Elle courut donc à son prie-Pieu, et se mit à prier l'image et les reliques; l'image représentait sainte Geneviève, les reliques étaient de l'habit do saint Joseph, le fiancé de Marie et le patron des jeunes gens promis. Elle prit avec dévotion ces choses saintes, et entra dans la chambre.

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l'éhighation. ac7

« Vous partez,monsieur; vous partez, déjà! je veux vous faire un petit cadeau pour votre voyage et vous donner un conseil : portez toujours ces reliques sur vous, monsieur, ainsi que cette image, en mémoire de Sopbie. Que Dieu vous donne bonheur elj santé, monsieur, et que bientôt il vous ramène heureusement parmi nous ! » Elle ^ tut et baissa la tête. A peine a,-t-elle fernié ses yeux d'azur que des pleurs involontaires s'en échappent; elle restait là, les paupières fermées , sans dire mot et versant des larmes semblables à des diamants. T^adée prit son cadeau, lui baisa la. main, et dit :

a II faut que je vous quitte; adieu, mademoiselle, pensez à mai : daignez quelquefois me donner u ne prière . . . Sophie ! . . . n» 1,1 n'en put dire davantage. Le comte et Télimène étaient ei^trés soudain ; à ces tendres adieux des deux jeunes gens, le comte , ému , dit à sa compagne :

« Que de charmes dans une scène si simple, à cet instant suprême où le coeur d'une bçrgère doit se séparer de celui d'un guerrier, comme un canot d'un navire emporté par l'orage! Certes, riei^ n'est touchant comme de voir deux cœurs aimants se séparer avec des larmes. Le temps est comme le vent : il n'éteint que les flammes légères , mais il attise un incendie ; mon cœur aussi saurait mieux aimer de loin que de près. Monsieur Sopiiça, vous avez été mon rival; cette rivalité a été une des causes de notre querelle, et m'a contraint à tirer le sabre contre vous. Je reconnais mon erreur; car vous soupiriez pour cette bergère, tandis que je donnais mon cœur à cette belle nymphe. Noyons nos différends dans le sang ennemi; nous ne les viderons plus le fer à la main : décidons-les d'une moins rude manière. Luttons autrement ; voyons qui de^ nous deux l'emportera sur l'autre en constance. Laissant ici les objets chers à nos cœurs, courons tous deux au-devant des glaives et des dards : combattons-nous l'un l'autre parla fidélité, parnôs dou-

368 THADÉE SOPLIÇA.

leurs 9 nos tourments > mais terrassons l'ennemi par notre seule valeur ! » Il dit , jeta sur Télimène un regard triomphant ; mais elle ne répondit rien , toute plongée dans un extrême étonnement.

Cl Monsieur le comte ^ dit le juge^ pourquoi vous obstiner à partir? Croyez-moi , vous êtes plus en sûreté dans vos terres. Le gouvernement punira et plumera ces pauvres gentilshommes; mais vous, monsieur le comte, vous pouvez être certain qu'il ne vous arrivera aucun mal. Vous savez sous quel gouvernement nous vivons; vous êtes riche, et vous pourrez vous racheter au prix de la moitié de vos revenus d'une année.

— Gela ne s'accorde pas avec mon caractère, répondit le comte. Ne pouvant être amant , je deviendrai héros. En proie aux tourments de l'amour, j'appellerai la gloire pour me consoler; opprimé par le cœur, je me relèverai par le bras!

— Qui vous défend , monsieur, d'aimer etd'être heureux ? lui demanda Télimène.

— La puissance du sort, répondit-il, de sombres pressentiments qui me poussent par une force mystérieuse vers les contrées lointaines, vers les actions extraordinaires. J'avoue que dès aujourd'hui j'ai voulu allumer le flambeau de l'hyménée en l'honneur de Télimène; mais ce jeune homme

> m'a donné un trop sublime exemple en arrachant de son front la couronne nuptiale , en courant vers un avenir incertain pour éprouver son cœur dans de sanglants conibats. Une nouvelle carrière s'ouvre aujourd'hui pour moi. La Sicile a retenti des louanges de ma valeur ; puisse un jour la Pologne en retentir de même! » Il dit, et frappa fièrement sur la garde de son épée.

« On aurait tort , dit Robak, de blâmer ce désir. Allez, comte Horeszko, munissez-vous d'argent; équipez un régiment comme Vladimir Potoçki, qui étonna les Français en

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L*ÉHIOBÀTION. 369

versantun million au trésor: ou comme le prince Dominique Radzivill , qui engagea ses terres pour lever deux régiments de cavalerie. Partez donc^ partez ; mais n'oubliez pas Targent! Nous avons assez de bras; c'est IVgent qui nous manque dans le grand-duché! Partez^ monsieur^ partez; nous vous disons adieu ! » Télimène^ le regardant avec tristesse :

« Hélas ! je vois^ dit-elle^ que rien ne saurait vous retenir^ 6 mon beau chevalier. Quand vous serez parmi les cohortes guerrières jettez un regard de tendresse sur les couleurs de votre bien-aimée!i> En achevant^ elle détacha un ruban de sa robe^ en fit un nœud^ et le lui attacha sur la poitrine

« Que ces couleurs te protègent, ajouta-t-elie , sous l'éclair des canons, sous les dards d'acier, sous la pluie de feu! et 9 quand tu auras mérité la gloire par tes actions héroïques et couronné ton front de lauriers immortels ^ alors, l'armure en sang, le casque enoi^ueilli d'éclatantes victoires, jette un tendre regard sur ces couleurs, et rappelle-toi la main qui te les a données, i» Â ces mots , elle lui tendit la main. Le comte mit un genou en terre, posa ses lèvres sur la main de Télimène, qui, se couvrant un œil de son mouchoir, de l'autre regardant le comte à genoux et lui faisant d'héroïques adieux, soupirait tour à tour et levait les épaules.

a Monsieur le comte, dit le juge, hâtons-nous; il se fait tard.

— En voilà assez, s'écria Robak d'un air courroucé; dépêchez-vous, monsieur! » Ce fut ainsi que l'ordre du juge et du moine força le tendre couple à se séparer et à quitter la chambre.

Restait Tfaadée. Il embrassa son oncle en pleurant, et baisa les mains de Robak; celui-ci, pressant le front du jeune homme sur sa poitrine et posant ses mains croisées sur sa tète, leva ses regards vers le ciel :

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370 THA.DÉE SOPUÇà.

« Mon fils, dit-U>.(LUe Dieu te conduise ! v 11 pleura. ... Tb9dée était déjà sorti.

a Gomment, s'écria le juge^ vous ne lui dites rien> mon frère, même dans ce moment? ce pauvre gargpn, ne saura rien , maiutenaut qu'il nous quitte ?

— Non , répondit le moine, il ne saura rien l » Il cacba son visage dans ses mains et pleura longtemps; puia, reprenant:

« Pourquoi donc apprendrait-il, le malheureux qu'il aun père contjraint de se cacher aux yeux du monde comme, un miséraUe , (^mj9i^ uj;l j^sassin? Dieu sait .coml>ien j^ désirais me faire connaître à luil Mais cette consolation, je l'offre à Dieu en, sa£rifi.ce pour mes anciens péchés^

— Apré^^nt,ilesttempsde songer h vous, reprit lejuge; réfléchissez qu'un Mu^me de votre âge, avec une blessure pareille , ne serait pas ^en état d'émigrer avec les autres. Vous m'avez dit que vous connaissiez une obscure retraite où vpus pourriez rester en paix; dites-moi le lieu^ mais hàtez-vous, une byiska [attelée yoqs attend. Ne vaudrait-il pas mieux vous.caçji^er» daps la forêt, dans la cabane du garde? » Robak secoua la tête :

« J'ai du temps jusqu'à clciniain, dit-il; à présent, mon frère, envoyez chercher le: curé : qu'il se hâte d'apporter le saint viatique. Éloignez tout le monde , restez seul avec le port^-clefs, faites fermer la porte. »

Lejuge obéit, s'assit sur le lit; Gervais resta debout;, le coude appuyé sur le pommeau de sa rapière, le front penché sur sa main«

Robak, a^ant que de parler^ demeura louigtemps les yeux attachés sur le visage du porte-clefs; gardant un mystérieux silence et, comme unchirui^ien qui d'une main légère palpe d'abprd le corps du malade avant de l'entamer de son acier tranchant, il adoucit la vivacité de son regard, le promène longtemps sur le visage de Gervais, puis, comme s'il eût

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l'émigration. 371

voulu porter le coup à Timproviste, il sè couvre les yeux de la mam et dit à haute voix :

n Je suis Jacques Sopliça!... n

A ce nom, le porte-clefs pâlit, chancelle; comme iine pierre arrêtée au milieu de sa chute, une moitié du corps inclinée en avant, sur une seule jambe il demeure immobile. 11 ouvre de grands yeux, montre des dents menaçantes, ses moustaches se hérissent, sa rapière lui échappe; il la retient de ses genoux , en saisit la garde de la main droite, la presse convulsivement ; l'arme terrible, rejetée en arrière, agite en tous sens sa laine sinistre: Le porte-clôfs ressètnhle à un léopard blessé prêt à s'élancer du haut d'un arbre aux yeux du chasseur; il se ramasse en boule, rugit, ouvre des yeux ensanglantés, remue ses moustaches et se bat lés'flarics avec là ^ueUe.

« Monsieur Rembaîlo , dit le moine, la Colère des hommes ne saurait plus rii'émouvoir; je suis déjà sous la main de Dieu. Je vous eh supplie, au nom de celui qui a sauvé le monde, de celui qui, attaché à la croix, a béni ses meurtriers et exaucé la prière du larron, calméz-vous, et veuillez écouter avec patience ce que j'ai à vous dire. J'ai fait Tâveu moimême ; il faut , pour le soulagement de ma conscience , que j'obtienne ou du moins que je tâche d'obtenir mon pardon. Écoutez donc ma confession , vous ferez ensuite de moi tout ce que vous voudrez. » Â ces mots, il joi^ît les mains comme pour prier ; le porte-clefs , étonné, recule ett se frappant le front et en agitant les épaules.

Alors le moine se mit à raconter son ancienne liaison avec Horeszko, son amour pour sa fille, ses démêlés avec le panetier à ce sujet, mais il parlait sans ordre; souvent sa confession était interrompue par des reproches ou des cris de douleur; souvent il s'arrêtait, cbmme s'il eût tout dit, et recommençait à parler.

Le portè-cléfs, pârfaitémenf au Tait' de l'hïstbiredes ffo-

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372 TIUDBE SOPUÇA.

reszko, suppléait aisément à ce qu'il omettait et coordonnait ces aveux sans suite. Mais beaucoup de choses échappaient au juge. Tous deux écoutaient avec attention ^ la tète penchée. La voix de Jacques s'affaiblissait de plus en plus; il reprenait souvent haleine.

a Vous savez, mon Gervais, vous savez, n'est-ce pas, combien de fois le panetier m'invita à ses fêtes, combien de fois il porta ma santé! Souvent, le verre en main, il jurait qu'il n'avait pas de meilleur ami que Jacques Sopliça. Comme il m'embrassait ! Tous ceux qui en étaient témoins croyaient qu'il aurait avec moi partsi^é jusqu'à son âme... Lui, de l'amitié? Il savait bien pourtant ce qui se passait dans la mienne!

« Cependant toute la contrée se le répétait à l'oreille, et souvent on me disait à moi-même : « Monsieur Sopliça > c'est en vain que vous vous mettez sur les rangs ; le seuil de la porte d'un magnat est trop élevé pour le pied de Jacques , fils de réchanson. » J'en riais, moi, feignant de ne faire aucun cas des magnats ni de leurs filles, de ne pas me soucier des aristocrates. Si je le fréquente, répondais-je, c'est par pure amitié , je n*épouserai jamais qu'une personne de mon rang. » £t pourtant ces railleries me perçaient le cœur ! J'étais jeune, j'étais brave; le monde entier me semblait ouvert dans un pays où, comme vous le savez, tout gentilhomme, aussi bien qu'un prince, est né candidat à la couronne. Tenczynski n'a-t-il pas demandé jadis en mariage une fille de maison royale , et le roi s'est-il cru déshonoré en la lui accordant? Les Sopliça ne sont-ils pas les égaux des Tenczynski par l'ancienneté de leur nom , par leur sang, par leurs armes, par les fidèles services rendus à la République?

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l'emigbation. ,373

• « Voyez comme un homme peut sans peîne^ en un seul instant détruire le bonheur des autres ! Sa vie entière ne suffit pas pour réparer le mal qu'il a fait ! Un seul mot du panetier^ combien nous aurions été heureux! Qui sait? Peut-être vivrions-nous tous encore ! Lui aussi aurait vieilli en paix près de son enfant chérie, près de sa belle Eve , près d'un gendre reconnaissant! Peut-être bercerait-il aujourd'hui ses petits-fils ! Et maintenant! Il nous a tous perdus , et lui-même avec nous. Et ce meurtre aussi ! Et tous les crimes qui en ont été la suite ! Ma misère ! Mes erreurs! Mon exil! Je n'ai pas le droit de me plaindre, moi son assassin , je n'ai pas le droit de l'accuser, je lui pardonne de bon cœur. Cependant lui aussi...

«Ah! s'il m'avait ouvertement refusé, car il connaissait nos sentiments; s'il n'avait pas agréé mes visites, qui sait! Peut-être serais-je parti. J'aurais été piqué, j'aurais fait un éclat; j'aurais fini par abandonner mes projets. Mais lui, astucieux et vain, il s'y prit autrement. 11 fit semblant de n'avoir jamais soupçonné que j'eusse osé prétendre à une telle alliance. Je lui étais nécessaire ; j'étais aimé du voisinage. Tous les gentilshommes m'étaient dévoués; et lui, comme s'il ne s'apercevait pas de mon amour, continuait à me recevoir chez lui comme auparavant. Il insistait même pour que j'y allasse plus souvent. Mais toutes les fois que nous étions seuls, voyant mes yeux obscurcis de larmes, ma poitrine oppressée prête à éclater, l'hypocrite vieillard entamait aussitôt une conversation indifférente , me parlait de mes anciennes amours... Car il n'est que trop vrai qu'autrefois les femmes m'ont fait faire bien des folies... jeune sot que j'étais!... il en parlait devant sa fille, et me perçait le cœur de mille dards. Après de tels souvenirs, désespéré, furieux, je sentais bien que je n'oserais plus lui demander sa main. Ah ! s'il l'avait voulu, je me serais rangé, re-

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374 tHADÉE SOPLlÇA.

penti; j'aurais pu vivre heureux auprès de tnori épouse! El pourtant, c'est ma faute!... Voilà bien Torgueil, ô mon Dieu ! Ce qui est fait est fait... que Dieu reçoive son âme!...

ci Ah! plus d'une fois, lorsqu'à table en buvant il se livrait à de tels épanch^ments, lorsqu'il m^embrassait et m'assurait aildsi de son amitiéà cause du besoin qu'il avait de mon sabre ou de mon vote aut diétines , lorsqu'à mon tour f étais obligé de lui reridre ses amicales étreintes, plus d'une fois la colère bouillonna dans ma poitrine, la salive remplit ma bouche > je serrai de tna main la garde dcf mon épéC) prêt à la tirer, à cracher Sur seâ protestation^!... Mais Eve observait tafes regards, mou maititien*, ellexJevinait , je ne sais comment, ce qui se passait en moi. Suppliante, elle me regardait; Ses joues pâlissaient jet c'était Une éolombe si belle, si douce , son rfegard était si catme, si suave ,sî ahgélîque, que j'oubliais tout. Je tïTavâis pas le courage de la fâcher, de l'alairmer.- Je me taisais. Et moi, le ferrailleur le plus redouté de k Lithuariie , moi devatoiqui tretûblaîent souvent les plus grands seigneurs, moi qui ne pastis pas un jour sans' me battre , moi qui tie tne serais pas laissé offenser, non pas par le pauetier, mais ^ar le roi lui-même, moi que" la moindre dispute transportait de fureur,- moi bouleversé par ses propos et par son vin , je gardais le silence, comme si le saint ostensoir se fût ouvert devant moi !

« Combien de fols n'ai-je pas voulu lui dévoiler mon cœur m'humilier devant lui jusqu'à la prière; mais envoyant ses traits impassibles, eh rencontrant ce regard fï*oid comme la glace, j'avais honte de ma faiblesse et je me remettais à discuter froidement avec lui sur les affaires du jour, sur les diétines : j'avais môme la force de plaisanter ! Tout

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cela, il est vrai, par orgueil; pour ne pas déroger au, nom des SopHça, pour ne pa3 «l'abaisser devant un seigneur par une vaine supplication, pour ne.pas éprouver un refus : car qu'aurait dit lanohleç^ , si l'on avait su que moi... que Jacques Sopliça n'avait pu obtenir la fille des Horeszko, qu'on, m^'avait servi la $ou pe noire , à moi !

« Enfin, ne saehant quel parti prendre, je me résolus à lever un esqadjpoade gentil^oau;nes, k quitter pour jamais avec, eus le district et la patrie, à courir quelque pari, au fond de la Rqaisi^ ou du pays tatar, pour y faire.la guerre. J'allai faire n^es adieux au panetiçr, espérant qu'en voyant, fuir pour.des contrées lointaines ^on partisan fidèle, son an-< cien ami, presque un de ses proches, avec lequel il avait combattu et bu tant d'années, que peut-être ce vieillard se sentirait ému, qu'il memon^irçraitienânun peu d'âme humaine, comme un limaçon le bout de ses cornes. Ah! quiconque a dans le fond du cœur, ne fût-ce qu'une étincelle d'affection pour un ami, sent bien cette étincelle se ranimer au moment de la séparation, comme la dernière flamme de la vie s'épanche au moment de la moitl Lorsqu'on touche pour la dernière fois un front glacé, l'œil le plus sec laisse souvent échapper une larme...

« La pauvre Eve, ep apprenant mon départ, devint pâle, tomba évanouie^ presque morte. En reprenant les sens, elle ne put dire a« mot, mais un tDrrent de larmes inonda sesj^ues... Je compris alors combien j'étais aimé.

« Je m'en souviens; ce fut la première foiaque^je pleurai de rage et de bonheur. Jen'avçiis plus la tète à moi, j'étais fou ! Je voulais die nouveau me jeter aux pieds de son père, enlacer ses genoux comme un serpent, lui dire : M on père chéri, prends^moi pour, ton fils, ou doi)qe*moi la mort ! Le.

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376 THADÉR SOPLTÇA.

panetier, impassible^ froid comme un bloc de sel^ indifférent^ poli, se mit à me parler de quoi? Horreur quand j'y pense!... Des fiançailles de sa fille ! En ce moment! ô Gervais , mon ami! figurez-vous, si vous avez un cœur d*homme...

« Monsieur Sopliça, me dit-il , je viens à l'instant de recevoir un ami du fils du castellan, chargé de me faire des propositions de mariage pour ma fille. Vous qui êtes le mien, que me conseillez-vous? Vous savez, monsieur, que ma fille est belle et riche ; et la castellanie de Vitepsk, vous ne l'ignorez pas, ne donne au sénat qu'un fauteuil subalterne, et honoraire encore. Que me conseillez- vous, mon frère? » Je ne sais ce que je répondis; rien, je crois. Je sautai à cheval et je m'enfuis.

— Jacques, s'écria le porte-clefs, vous êtes habile à trouver des excuses ; mais tout cela'cbange-t-il rien à votre faute? N'cst-il pas souvent arrivé dans le monde qu'un noble soit devenu amoureux de la'fille d'un seigneur ou d'un roi, qu'il ait fait tous ses efforts pour l'obtenir, qu'il ait résolu de l'enlever ou de se venger ouvertement? Mais donner lâchement la mort à un seigneur polonais , en Pologne, de concert avec les Russes!

— Je n'ai pas été de concert avec les Russes , reprit Jacques avec douleur. L'enlever? Je l'aurais pu. Je l'aurais enlevée malgré grilles et verrous, j'aurais pu brûler ce château ; j'avais pour moi Dobrzyn et quatre autres boui> gades. Âh ! si elle avait été comme les filles de nos gentilshommes, forte et bien portante ! si l'évasion , les poursuites ne ravalent pas effrayée ! si elle avait pu entendre le bruit des armes! Mais, la pauvre enfant! ses parents l'avaient élevée avec tant de soins et de caresses, elle était si frêle, si craintive ! Comme une chrysalide de pa'pillon au printemps, l'enlever du rameau natal, c'était la tuer! Eve, je

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l'émigration. S77

le sentais^ ne pourrait survivre à ma victoire, à la malédiction paternelle! Me venger ouvertement? Prendre d'assaut le- manoir? Le réduire en poudre? C'eût été honteux, car on aurait dit que je m'étais vengé d'un refus* «( Sopliça s'est vengé de n'avoir pu obtenir la fille des Horeszko, vengé parce qu'on lui avait servi la soupe noire ! » Porte-clefs, votre cœur probe ne saurait comprendre quel enfer c'est que l'orgueil offensé!... Le démon de l'orgueil me suggéra de meilleurs plans. Il me conseilla de me venger par le sang, mais de cacher le motif de ma rancune j de cesser* de fréquenter le château, de déraciner l'amour de mon cœur, d'oublier Ëve^ d'épouser une autre femme et de trouver ensuite un prétexte pour la vengeance!... Je crus d'abord que mon c<Bur était changé. Le projet me sourit; j'épousai la première venue, une pauvre fille que je connaissais à peine. J'en ai été cruellement puni. Je ne l'ai jamais aimée. Pauvre mère de Thadée ! la femme la plus aimante, l'âme la plus pure... Mais le cœur suffoqué de rage et plein d'un ancien amour, j'étais comme insensé. Vainement je voulus me forcer à m'occuper d'agriculture et d'affaires. Tout fut inutile. Possédé du démon de la haine, inquiet, furieux, je ne prenais plaisir à plus rien au monde. Et c'est ainsi que, tombant d'un péché dans un autre, je me livrai à la boisson. Pende temps après, ma femme mourut de chagrin en me laissant cet enfant et le désespoir dans l'âme.

« Combien ne devais-je pas aimer cette infortunée ! Tant d'années se sont écoulées ! où n'ai-je pas été! et cependant je ne peux roublier. Toujours son image chérie vient se préi^enter à mes yeux comme vivante ! Je buvais, et je n'ai pu parvenir à noyer pour un seul moment mes souvenirs; je voyageais, et je n'ai pu dissiper mes chagrins. A présent, me voici serviteur de Dieu, couvert d'un froc, sur* mon lit de mort, nageant dans mon sang.. . et pourtant

378 THABÉB SOPUÇA.

je n'ai parlé que d'elle.ie n'en^i pas fiiûp»«poiirlaprejiiière et la dernière fois de ma vie^ je yo«|3 déTotle ce qui se trouvait caché dans le fond de ma conscâeBeeb.» Q«e Dieu ma . le pardonne ! Mais il faut que tous sachiez dans quel aceèa de douleur et de désespoir le criaie a été commis...

« C'étattpeu de temps après ses fiançailles. On en parlait partout. On disait qu'&ve, en recevant Tmiineau nuptial des BHiias du palatin» s'étrà évanouie^ qu'elle avait été prise d'une fièvre vicdente^ qu'elle avait ou commencement de phthisie, qu'elle ne faisait que sangloter* Oa devinait quelque amour secret. Mais le panetier» traaquiUe, joyeux comme toujours, donnait des bals^ invitait ac^ amis^eto^klé moi dontiil n'avait plus besoin. Ledésordte de ma maison, ma misère, ma lionteuaeliaJ^itttde de boire» m'avaient rendu la risée de tout le monde. Moi qui jadis avais dominé le district, moi que Radzivill avait appelé son cher ami,, moi qui ne sortais de ma bourgade qu'entouré d'une suite plus nombreuse que celle d'un prince, moi qui n'avais qu'à tirer mon sabre pour en voir des milliers briller à mon appel et menacer les châteaux des magnats, je m'étais alors tellement dégradé aux yeux des hommes quQ les enfants dans les villages me poursuivaient de leurç buée^j v^\, Jacques SopliçalAh! l'oi^eil,.. »

Le moine épuisé retomba sur sou lit. Le p^u*tç*<^lefs dit avec émotion ;

« Grande est la justice divine I Est-il vrai, bien vrai? c'est donc vous? c'est toi, Jacques §opliça, caché sous un froc? Toi, vivre en mendiant^ toi que je vois encore, beau, jeune et brillant, flatté par les grands seigneurs^ toi dont raffolaient toutes les femmes» toi le Barbu S U n'y a pas si ^ longtemps de tout ceUt ^t c^pcf^dapt la doulei^r t'4 yiçilUà

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. L'ÉMICrBAtlON. 379

ce poijil ! Comment ne t'ai-je i^ reçomiu ap coup de feu sarprenaiit(|ui a tué l'o«m? oar noU% bUlM^^ie n'a jamais eu de olia4seuv qui t'égale; carabes Jiatbi^iS, t^ étais aussi le plus.habila au sabre! Qui^ c'epttoi; c'est Ijien toidpnt les femnes. chantant jadis :

^ Quan^ le Barbu caresse sa moustache Devant sa barbe et ce nœad qu'il attache À sa cbeTeax« chacun tremble (Feffroi, FAl-H no priaœ, on RadatoUl, un loil «

Malheureux! tu y as fait un. BC)ea4 pour moaseigueuri et te voilà prêtre, dans un pareil étatl Jacques-te*Barbu , aujourd'hui pauvre moine !: grande est La justice divine t Mais à présiBnt même, tu ne saurais m'écbapper. J'ai juré que quiconque verserait une goutte du ^ng des Poreszko. . . )». Le moine se rassit sur son ht et continua :

« Je rôdais autour du château. Combien dedémonapossédai^t ma tête et mon cœur f qui poui^ait les cpmpter ? qui pourrait les nommer?!^ panetier donnait 1^ mort à sa propre fille) il m'avait déjà abattu^ ruifié. Un jour, je pénétrai jusqu'à la porte delà cour; ce fut Satau qui 91'y conduisit. Comme ils s'amusient ! Touq le^ jours fè^ au château ! Que de lumières aux fenêtres \ Gqmmç la musique résonne dans les saUesl £t ee château ne s'écroule ps^s ^wl^ son crâi^ç chauve ! Dès que l'idée de la vengeance s'emparç 4^ y^^h aussitôt le démon vous fournit de^ ^rmes. A peii^e y ayais-je spngé, que le diable envoya les Eusses. Jqi^ç faisais qn^ \^ regarder. V0U9 savez comment Us attaquèrent 1q château.

« Mais il est faux que j'aiç é^ d'açcçird avec ^ux.

« Je les regardais faire. Diverses pensées se croisaient dans ma tète ; c'était d'abord le sourire stupide d'un enfant regardant un incendie : puis une jpiçd^assiissin en pensant

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âdO THADÉB SOPLIÇA.

que le château allait bientôt être la proie des flammes et s'écrouler. Parfois l'idée me venait de me jeter dans le brasier pour sauver Eve, pour sauver même son père.

c( Il se défendait^ vous le savez^ avec assurance et courage. J'en étais moi-même étonné. Les Russes tombaient à mes côtés ; ces animaux ne savent pas viser. A la vue de leur défaite^ la rage me prit de nouveau. Le panetier vainqueur ! Tout lui réussira donc en ce monde ? Lui, sortir triomphant de ce terrible assaut? Honteux, j'allais m'éloigner. Lejour venait de se lever ; je regarde, je le reconnais : c'est lui, sur le balcon, son agrafe en diamants reluit au soleil. Il redresse sa moustache avec orgueil. Il jette des regards pleins de mépris ; je pensai qu'ils m'étaient adressés, qu'il m'avait reconnu, qu'il étendait ainsi vers moi son bras menaçant, en se moquant de moi. Je saisis le fusil d'un Russe. A peine Tai-je mis en joue, presque sans viser, le coup part.., vous savez le reste... Oh ! maudite arme à feu ! Celui qui frappe avec le glaive attaque, pare les coups de son adversaire, peut le désarmer, retenir à moitié chemin le fer qui va tuer mais cette arme, cette arme à feu ! il suffit de la prendre en main, delà toucher : un instant! une seule étincelle!...

(( Ai-je tenté de fuir lorsque vous avez tiré sur moi du haut de ce balcon ? Je regardais résolument de mes deux yeux dans les deux canons de votre fusil. Je ne sais quel désespoir, quelle atroce douleur me clouait à ma place. Ah ! pourquoi, mon cher Gervais, avez- vous cette fois manqué? Quel bienfait c'eût été pour moi de mourir ! Mais peut-être, pour châtiment dé meà péchés, fallailriK». i> <

La respiration lui manqua de nouveau.

a Dieu m'est témoin, dit Gervais, que j'ai voulu toucher. Combien de sang ce coup n'a-tril pas fait couleri Gom-

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L^ÉMIGRÂTION. 38t

bien de malheurs n'a-t-il pas attirés sur nos deux familles ! Et tout cela par votre faute^ monsieur Jacques. Mais quand aujourd'hui les chasseurs ont ajusté le comte^ le dernier des Horeszko^ bien que par les femmes^ vous l'avez couvert de votre corps ; et quand le bataillon russe a fait feu sur moi, vous m'avez jeté à terre, en nous sauvant ainsi la vie à tous les deux. S'il est vrai que vous soyez un prêtre, votre robe vous garantit de mon canif. Adieu donc. Jamais je ne repasserai le seuil de votre porte, nous sommes quittes. Laissons Dieu disposer du reste, i» Jacques lui tendit la main , Gervais recula :

« Je ne peux, dit-il, sans souiller mon nom de noble, toucher une main ensanglantée par un meurtre pareil, commis par vengeance particulière, et non pro publko bono. »

Tombé de son lit sur la terre, Jacques se tourna vers le juge. Sa pâleur devenait plus livide ; il demandait avec anxiété le curé, et, rappelant le porte-clefs :

« Je vous supplie de rester, lui dit-il, je vais finira l'instant. A peine ai-je* encore assez de force pour terminer mon récit. Monsieur le porte-clefs, je mourrai cette nuit.

— Que dites-vous, mon frère? s'écria le juge. J'ai examiné votre blessure, elle est sans gravité. Que parlez-vous d'aller chercher le curé ?... mais peut-être est-elle mal pansée ; je vais faire, ici près, chercher le chirurgien...

— Il n'est plus temps , Interrompit le moine; la blessure est à l'endroit même où j'ai reçu jadis un coup de feu k léna. La cicatrice, mal fermée, s'est rouverte aujourd'hui ; la gangrène y est déjà. Je méconnais en blessures. Voyez, le sang est aussi noir que de l'encre. Pas de médecin. Nous ne mourons qu'une fois, il m'est indifférent de rendre l'âme aujourd'hui ou demain. Monsieur le porte-clefs, pardonnezmoi, je finis

« Il y a du mérite à ne pas vouloir rester criminel en-

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8ë2 THÀDBE SOPUÇà.

vers sa palrie> qikfmà oséipe elle yo«s a proclamé tniître> surtout quMid ou a une kav^ aussi orgueiUeiise que la mienne.

« Le nom de traître s'aitadiait à moi comme la pe^te. Les citoyens ma fuyaient; tous mesanciens amis se délouiv naient de moi : les plus timides me saluaîenl de; loin et s'écartaient da ma route. Le moindre paysan^ le juif le. plus abject^, tout eu me saluant, me regardaieot avec ironie^ Le nom detrahre bourdonnait sans cesse à mes oreiller; les échos me le répétaient dans ma maison^ dans lea chan^ps. Du matin au soir il volait autour demoi^ comme des points noirs devant un œil malade ; et cependant iamais je ne fus traître à ma patrie. LaRussie a^fait tout au monde pocur me gagner. On donna une grande partie* de la fortune du défaut aux Sopliça. Les conjurés de Targowiçam'<^^rir^t des dignités. Si j'avais vonlu me fiûre Russe!... Ledéman mêle conseillait. Si j'étais devenu Russe^ j'étais riche et puissant; les premiers magnats brignaient ma faveur^ et môme ks frères gentilshommes^ et même le peuple^ qui méprise tant ceux qui servent le tazr, m'auraient pardonné . si j'avais réussi ! Je le savais^ et cependant je ne l'ai . pas» pu. .

«< Je quittai le pays« Où n'ai-je pas étéî que n'ai*je pas souffert!

« Enfin Dieu daigna m'iqdiquerus re.mède. Ce ramède était de mç corrigfTi ide réparer autant que possi^,.. .

« La fitte du panetier ^ jetée au fond de la Sibérie avec son époux le palatiii, y mourut jeune« EUe laissait dans le pays une. fille, cette petite Sophie; je l'ai fait élever.

« C'était peut^èti^e moins par amour que par un fol orgueil

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que i'àvais dommig le meurtre. H fallait donc miiurniHer. Je me suis fait moine; moi jadis si fier de ma naissance^ moi renommé ferrailleur^ je courbai ia tête, je devins quêteur^ je pris le nom de'Robtik, parce que comme nn vermisseau dans la potissière...

w Le mauvais exemple que j'avais donné à mtBS concitoyens, celulde la trahison, il fallait le racheter par nn bonexemplc, • par le sang, en me sacrifiant. . .

<c J'aidonccombatlupour ma patrie. Où? comment? Jele tairai f ce tf était pas pour acquérir une gloire terrestre que je m'élançais surleâ^aives,les canons. Et qui donc, sons un nom supposé, voudrai t>e rendre célèbre, lorsqu'il ne peut faire ses enfants, ses proches, héritiers de sa gloire? H în'est permis seulement de direqueje vivais pourmon pays ; que j'aimais surtout à remplir le^rordresde mes supérieurs qui m'offraient peu de gloire et beaucoup -de dangers. Jctairai toutes les expéditions entreprises pour la cause nationale; je me rappelle avec'plusde satisfaction que d«s faits éclatants, des actions cachées et utiles, et des souffrances que personne...

ti Souventj'ai réussi à pénétrer dans mon pays, pour y apporter les ordres des chefs; pouryTecuellllr desTcnseîgnements, et m'y concerter avec^les patriote^. Les Oalli^ciens, les habitants de là Grandé-Polognei connai«sentcetîapuchx)n. J'ai travaillé , enchahié à nne i)rouette,mne -année entière, danârtme fdrteresscrpnrssrennéi Trois fbis les verges russes ont déchiré mes -épaules. 0ne fois j^étatfe déjà en route pour la Sibérie.* Phiô tard les Autrtehiens'*m'ont enseveli dans les cachots du Spielberg , le earter&iAm'o. Et pourtant Dieu m'a sauvé par un miracle, et m'a permis de mourir parmlles miens j sanctifié par- les sacrements...

« Aujourd'hui même, qui: '^lt?peHt^re ai-jc commis un nouveau péché? Peut-être ai-je étéan delà des ordresdes chefs, en précipitant rinsurrection ? La pensée que Ja famille

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384 THABÉE SOPUÇA.

desSopliça se soulèverait la première^ que la première elle relèverait la bannière nationale en Lithuanie^ cette pensée parait pure... Mais n'est-ce pas encore de l'orgueil ?.,.

01 Vous avez voulu vous venger, vous avez réussi ; car vous avez été Tinstrument de la vengeance divine. Cest par votre glaive que Dieu a tranché tous mes plans; vous avez embrouillé les ûls du complot que j'avais mis tant d'années à ourdir: vous avez fait manquer le but de toute ma vie. La dernière pensée qui m'attachait à ce monde ^ que j'ai nourrie, caressée comme un enfant chéri, vous l'avez anéantie sous les yeux de son père, et moi, je vous pardonne ! Avons!...

— Que Dieu daigne vous pardonner comme je vous pardonne, dit le porte-clefs. Vous allez recevoir les saints sacrements, père Jacques; je ne suis ni luthérien ni schismatiqu«> je sais que quiconque afflige un mourant commet un péché. Je vou» dirai donc quelque chose qui vous consolera. Lorsque mon maître tomba mortellement blessé, je me jetai à genoux près de lui ; penché sur son corps , je teignis mon glaive du sang qui coulait de sa blessure, en lui jurant vengeance : mais monseigneur secoua la tète, étendit la main vers la porte de la cour où vous étiez, et fit une croix dans l'air. 11 ne pouvait parler, mais il me donnait à entendre qu'il pardonnait à son meurtrier. Je le compris; mais j'étais enflammé d'une telle fureur que jamais de ce signe de croix je n'ai dit un mot à personne. y>

Les souffrances du malade le formant à se taire, il s'ensuivit un long silence. On attendait le curé. Des fers de chevaux retentissent sur le pavé. On frappe à la porte. Le cabaretier juif entre essoufflé porteur d'une missive importante qu'il ne veut remettre qu'à Jacques. Le moine la passe à son frère, et lui ordonne de la lire à haute voix. C'était une lettre du général Fisher, alors chef d'état-major dans l'armée polonaise commandée par le prince Joseph

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L'iMGRATlOtf. 385

Poniatowàki. Il annonçait que la guerre avait été décidée dans le cabinet de l'empereur^ qu'il la proclamait hautement devant le monde, qu'il convoquait une grande diète à Varsovie y et que les États confédérés de Mazovie allaient décréter solennellement la réunion de la Lithuanie.

A cette nouvelle^ Jacques récite une prière à voix basse, presse sur sa poitrine un cierge bénit, lève vers le ciel des regards animés du feu de l'espérance ; son visage s'inonde des dernières larmes de joie :

« A présent. Seigneur, recevez l'àmede votre serviteuren paix! »

Tous tombentà genoux, etderrière la porté retentit la sonnette annonçant l'arrivée du curé avec le saint sacrement.

Déjà la nuit fuyait , et par le ciel étoile , rose , couraient les premiers rayons du soleil. Gomme des flèches de diamant ils pénètrent dans la chambre à travers le vitrage, illuminent la tête du moribond, et dorent sa figure et son front , en ie faisant resplendir comme un saint dans une auréole*

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886 TIIAOÉS SO^tlÇAw

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