‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 32 sur 36 · L'ANNÉE · texte numérisé non relu

L'ANNÉE

SomiAiiiE. '- PwmocUcft 4a printemps. •*• Entrée des trovpes. — Service diviD» ^ Réli9l>UiilMloQ .publique d^ feu J«eqQe$.$^lçft. -* (;Qiiveniallop de Gervaifi et de PjroVkis annoosaiit. la Hq proqtiaiDe du prgeès^ — Un lancier aux petits soins aaprès d'une Jeune lille. » Dispute au sm*et d*Ëeourlé et de Faucon décidée. -^ Avant, pendant et après le banquet. «- Présentation des fiancés aux généraax.

grande, aj|iiéeMiaur^ttxcel|ai.;i9ui t'a s^^tuée ^ans notre pi^s I Xte peuple t'appelle eucQre aujourd'hui l'année d'abondauce ;.ie gueorrier^ Taonée deis^^nibats. i^es vieiltods aiment too^iu» à parler de iu>i;. les poètes rêvent de ton souvenir. Depuis loi^iemps ta nous étais annoncée par un phénomène céleste i par de sourdes rumeurs. %ui couraient parmi le peuple. A l'approche du soleil printani^^r^ le cœur des Lithuaniens se remplissait de pressentUDOQts étranges^ de je ne'sais quelle attente joyeuse et triste comme avant la fin du monde.

Lorsque pour la première fois on chassait le bétail hors de rétable, quoique maigre et affamé , on ne le voyait point se jeter sur la toison précoce verdissant déjà la terre dure et glacée ; il se couchait en travers des sillons : et, la tête penchée, il mugissait en ruminant sa nourriture d'hiver.

Les paysans aussi, conduisant leurs charrues au labour, ne se réjouissaient pas, comme de coutume, de la fin d'un hiver prolongé. Ils ne fredonnaient point leurs chansons; ils travaillaient avec indolence comme si semence et récolte , tout leur eût été indifférent. Souvent ils arrêtaient les chevaux et les bœufs attelés à la herse, et jetaient vers l'occident des regards inquiets, comme si quelque miracle devait

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l'année latâ. 387

s'actonplir de ce côlé ; on bîed ils tegaidaient avec anxiété le retoar 4e$ oifieaux. Car d^à la «ctgoiniie était rcTenue à soilpin natal; déjà elle aVait étendu ses blasehes ailes, étendards du printemps : à sasutter s'aya«faieni en eseadroDS bruyatt^ les hirondiBlles amantes des eaux , qui déjà prenaieBl labooeglacéd des étangs pour en pétrîr leuts maisoftilettes. Le soir^ les broussailles retentissaient du cri des bécasses îiiui reTenaient; au-dessus des forêts volaieut des troupe» d^otessautagés, qui, fatiguées du voyage> tombaieatà tén^savecbrui^ poui y reprendre baleine : et,.danst les pMondeufs des eieux absents^ on iffitendaitles gémis* senieuls eootîuuels' des grties. A ce tunuHe iaaoeoutuœé, les gantes de nuit s'iuformaîettt avec effroi d'où tenait tout ce trottbki dans le reyaiàme ailé des oiseaux > et que) orage les cbasjiait de si bonne heure vers nos contrées^

D'autres bandes arrivaient; eoflimedes troupes de rouges-^rgc8, de pluvier^, de sansonnets:^ auiUsit de piaiiauhes> de bannières éclatantes d<»eendaàeDt les coteaux. C'est la cavalerie ! Partout de singuliers costumes, ides armes iftoon^ nues ; un escadton suit l'autre, et au œatre j eomme un ruisseau grossi par la fonte des neiges, courent sur les cbemine des chars de fer et de broute. A travers les forêts on voiit de noirs^akos , des rangs entiers de -baïonnettes étinèejanlés; c'est l'iofasiterie qui s'approcbô innombrable, ainsi qu'une fourmilière ^

Tdus se dirigent vers le nord. On dirait qu'aveo le prin* tempe non-^eulcment les o&seaux, quittant d'autre» dtmats mai» toutes les nations CRvahissent nolris- pays> poussées' par la force d'un mystérieux instinct Des chevaux, deft hommes des canosâ^ défr afigles; jour et ntt«t se succèdent. Çàet là le ciel se roij^t à la lueur des flammes^ la terre tremble , au loin la foudre gronde.

« Guerre! guerre! i» Il n'y a pas un coin de terre en Lithuanie qui ne retentisse deson fracas. Au fond de ses som-

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388 THADI^ SOPtIÇA.

bres forêts^ le paysan, dont les parents, les aïeux, étaient morts sans en franchir les limites, et qui lui-même n'avait jamais entendu d'autre son que le bruit du vent dans les airs, le mugissement des botes fauves sur la terre, ni vu d'autres hôtes que les habitants des bois ses pareils, aperçoit aiyourd'hui dans les cieux la clarté des flammes, entend dans ses forêts des bruits nouveaux pour lui. Cest un boulet dévié du ehamp de bataille qui cherche à se frayer un chemin en brisant sur son passive les troncs et les branches. Le vieux bison frémit sur son lit de mousse. Il hérisse sa longue crinière, se lève à demi, s'appuie sur les pieds de devant; et, secouant sa barbe, il regarde constamé l'éclair soudain qui luit entre les arbres. C'est un obus égaré; il ricoche, il. tournoie dans les airs , il siffle, il éclate avec fracas comme un tonnerre. Pour la première fois, le bison effrayé court se cacher dans des taillis plus épais.

« Bataille! bataille! » Où? de quel côté? demande le jeune homme. 11 saisit sea armes, les femmes lèvent leurs mains au ciel. Tous sont certains de vaincre; tous s'écrient, les larmes aux yeux : « IMeu est avec Napoléon ! Napoléon avec nous ! »

Printemps de 1812 1 heureux celui qui t'a vu naître dans notre pays ! Mémorable printemps de guerre , printemps d'abondance; ô printemps, riche en b&é et en verdure , brillant de soldats! Que d'événements, que d'espérances germaient dans ton sein fécond! Je te vois encore aujourd'hui comme un songe splendide. Né dans l'esclavs^e, enchaîné dès le berceau, je n'ai vu qu'un seul printemps comme toi dans ma vie.

Sopliçow se trouvait tout près de la grand'route par laquelle arrivaient des bords du Niémen notre prince Joseph et le roi de Westphalie Jérôme. Déjà ils avaient occupé une partie de la Lithuanie depuis Grodno jusqu'à Slonim , quand le roi fit donner aux troupes trois jours de repos. Mais les

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L'knnÉÉ 1819. 389

soldats polonais^ malgré lears fatigues > étaient mécontents que' Jérôme les empêchât d'aller en avant ^ tant ils brûlaient du désir d'atteindre les Russes au plus t^t !

Le quartier-général du prince s'établit dans la ville voisine. Quarante mille hommes étaient campés autour de Sopliçovr avecTétat-majoret les généraux Dombrowski, Kniaziewtcz^ Malachowski^ Ghiédroiç et Orabowski.

Il était tard quand ils arrivèrent; aussi chacun s'arrangea comme il put dans le vieux château et dans la maison du juge. Les ordres donnés^ les sentinelles placées^ tous rendus de fatigue se retirent dans leurs chambres pour se reposer. Avec la nuit tout devient silence, dans le carnp^ la maison et les champs. On ne voit plus que les patrouilles errantes comme des ombres^ et çà et là les feux de bivouacs. On entend par intervalles le qui-vive que se renvoient les sen< tinelles.

Tout dort^ habitants, généraux et soldats. Le seul sénéchal ne peut s'abandonner aux douceurs du sommeil ^ car il pré* pare pour le lendemain un banquet qui doit illustrer à jamais la maison de Sopliçow. Ce banquet sera digne d'hôtes si chers à tout cœur polonais^ et doit répondre à la grande solennité du jour^ à la fois fête de l'église et fête de famille; car le lendemain doivent se célébrer les fiançailles de trois couples : et le général Dombrowski a témoigné le soir mêopie le désir de manger un dîner polonais

Bien que le temps soit court, le sénéchal rassemble à li^ h^te tous les cuisiniers du voisinage, au nombre de cinq. Tous obéissent, seul il dirige. Gomme chef, il a mis un tablier blanc, un bonnet de coton, et retroussé ses manehes jusqu'au coude. D'une main il tient son chasse-mouches et poursuit les insectes qui se précipitent avec avidité sur l«s sucreries; de l'autre il essuie ses lunettes et les pose sur son nez : puis il tire un livre de son sein, et l'ouvre.

Ce livre a pour titre : Le Parfait CuUini^, l,à se trou-

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vent indiqués tons les mets reeherehés de la cuisine polonaise. C'était d'après lui que le comte Tenezynski «vait ordonné le banquet qu'il donna sur la terre d'Italie^ et dont le saint-père Urbain VIU fut émerveillé ; e'éta»td'aiM%s lui que plus terd le prince Cbarles RadziviU^ surnommé Mm^ cher-àmiy avait donné ce fameut repas dont parlent eiie<»re les traditions populaires en Lithuanie, le jour o^à il reçut à Ntéswieje le roi Stanislas.

Tout ce que le séâéchal décide et commande après l'avoir lu, les habilescuistniersrexéctttettt à l'instant L'œuvre bout; cinquante coate^n< frappent lea tables, des marmitons noirs comme des latins content de tous côtés, les uns portant du bois, les au^és des brocs i^ins de lait et de vin, qu'ils versent dans les chaudières, dans les marmites^ dans les casse* rôles. La fumée jaillit; deux marmitons sont wm& près du four avec des soufflets. Pour donner plus d'activité à la flamme , le sénéchal ordonne de répandjre Stir les bâches du beurre fondu, luxe permis dans une maison fort riche. Ceuxci jettent dans le feu des fagots de bifanches âècties, ceuxlà fixent sur les broiches d'immenses quartiers de bœuf et de chevreuil, dès filets de sanglier et de cerf; d'autres plumeiit des dionceaux de volaille dont le diivet s'élève comme un nuage, des coqs de bois, des coqs d$ brujère,dés poules. Mais il l'estait peu de poules, depuis l'assaut du sanguinaire Sac Dobrzynski contre le poulailler, le soir de l'expédition. 11 avait tout détruit dans la basse-HX>ur de Sophie ; il n'en avait pas laissé une seule en vie pour la couvée. Dès Ions, jamais SopHçdw ne put recouvrer son ancienne réputation de nourrir la meilleure volaille. Du reste, il y atait profusiota d'autres viandes. Tout cîr qu'il avait été possible de se procurer dans la maison, à la boucherie , dans les forêts, dans le voisinage, de près et de loin, tout était amoncelé dans la cuisine ; il n'y manquait que du lait d'oiseau, comme dit le proverbe. Ainsi les deux choses qu'un hôte généreux recherche sur-

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L'AIfWâB 1813. 391

tout dans ua fepti}» Tabondanee etletaieBi cuUiiairej. se trotuvaienl aàors réu»ies« SopUçaw.

D^ le soleil kuant aniioaçait h jour soienBeli eoasa- Clé à Botv6 sainte Viesga des* fteufs. Le tasAps étaU sAipe?be ^ un cieà saaa taeto sa voûtait au-dassua de la tevrey oannae. ^ une mer calme et transparente. Quelques étoiles scintillaient encore dans se» profood^ra^i commandes perles briUant sous les eaux. Au bord de l'horizon un seul petit nuage blanc voHigeait. dans les airs» plongeant ses ailes dans l'azur ; tel qu'un ange gardien au {Aumage légaT^qui,reteiiu trop long^ temps sur la terre par les pri^Tos'des mortdSt se bâte d'aller rejoindre ses frères dans les> deux.

Déjà lesdemières étoiles perlées ayantjeté leurs feux s'é-> taientv^aouies. Le front du cielpâUssmt» un nàtéi de la face encore posé sur l'oreiHer des ombres> tandis que l'autre devenait de pins en plus éclatant* Plus loin apparaît eomme un grand œil ouvert^ au milieu duquel on aperçoit Un Uanc^, l'iris et la prunelle. Unrayon en jaillit; et> comme une Oèche d'or, traversant la courbe du eiel^ il va s'enfoncei: dans le petit nuage. A ce signal du jour, une gerbe de feu s'élance^ des milliers d<& fusées se croisent en tout sens dans les airs, et r<eil du soleil apparaît tout oiUier; mais cmcore clignotant, incertain, fermant à demi sea ciis de rayons enflammés, comme à peine éveUlé. 11 brille tout à la fois de sept couleurs; bleu comme le saphir, sanglant comme le rubis , jaune comme la topaze« Enfin, il devient clair et lumineux comme un cristal diaphane, resplendissant comme an diamant de flamme, radieux comme l'éclair, grand comme la lune , scintillant comme une étoile* C'est ainsi qu'il s^avance solitaire à travers l'immensité descieux.

Ce jour-là le peuple lithuanien était accouru de tous les environs autour de la chapelle, avantle lever du soleil. On dirait qu'il attend 1 annonce de quelque nouveau miracle. Ce rassemblement avait pour cause en partie la dévotion, en

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^3 THÂD&E SOPLIÇA.

partie la curiosité; car à l'office dlTin de Sopliçow devaient assister les chefs célèbres de nos légions^ les généraux dont le peuplesavait les noms glorieux^ et qu'il révérait commede saints patrons. Leurs courses à travers le monde^ leurs campagnes^ leurs combals^ tout cela était un Évangile national pour les Lithuaniens.

Déjà quelques officiers étaient arrivés avec une foube de soldats. Le peuple les entoure^ les regarde; à peine en croitil ses yeux en voyant des compatriotes en uniforme^ en ar« mes^ libres^ et parlant la langue polonaise !

La messe commence. La petite chapelle ne peut contenir toute l'assemblée. La plupart s'agenouillent sur le gazon^ les yeux fixés sur la porte et la tête découverte. La chevelure des Lithuaniens est d'un blond de lin pâle et brillant au soleil comme un champ de blé mûr. Çà et là rougissent de jolies petites têtes de jeunes filles, couronnées de fleurs matinales ou de plumes de paon ; et, sous leurs tresses enlacées de rubans, toutes pareilles, au milieu de'ees tètes viriles, à des bluets et des coquelicots sur un sillon de seigle. Autour de la chapelle se presse sur la plaine une foule bariolée. Auson de la dochette les têtes s'inciinent, comme des épis devant la brise. Ce jour-là, les jeunes villageoises portent à l'autel de la mère du Sauveur les prémices du printemps, des gerbes de fleurs nouvelles. Tout est décoré de guirlandes et de bouquets: l'autel, la sainte image, le clocher même et les avenues de la chapelle. Parfois une bouffée du vent matinal venue de l'orient dérange les couronnes et les jette sur les fronts des soldat agenouillés, ou disperse parfums et fleurs comme un saint encensoir »®9.

Après la messe et le sermon, le président sort du millieu de rassemblée. Il venait d'être élu à l'unanimité maréchal de la confédération par les États du district* 11 était revêtu de l'uniforme du palatinat; du justaucorps à broderies d'or, du s^rt^^^çit en gros dç Tours, orné de franges, d'une ceinture

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l'ahiibe 1812. 309

de brocart^ à laquelle pendait un sabre à poifgnéede cha^n. A son cou iffillait une agrafe en diamants. Son bonnet earré blane était surmonté d'un panache précieux, composé d'ai* grettes de héron. Ce n'est que dans les grandes Cètes qu'on met un si riche bouquet, dont chaque plume coûte un ducat. Ainsi vêtu, il se place sur la colfoe devant l'église; les villageois et les soldats se rangent en cercle lautour de lui. Alors> prenant la parole :

« Mes frères, dit-il, le prêtre, du haut de la chaife> Vient de vous annoncer que Tempereur et roi a rendu la liberté à la Couronne et qu'il la rend aujourd'hui même au duché de Lithuanie. Dès ce jour, toute la Pologne est libre. Vous avez entendu les ordonnance» du gouvernement et la convocation de la grande diète; je n'ai plus q^i'à vous dire quelques mots sur une affaire qui concerne la famille des Sopliça, les seigiieurs de ce pays. . -

« Toute la contrée se rappelle encore les faits et les gestes de feu Jean-Jacques Sopliça. Mais puisque tout le monde connaît ses erreurs, il est temps de proclamer aussi ses mérites. Je tiens tout ce que je vais vous dire des généraux ici présents. Jacques n'est pas mort à Rome, comme on vous l'a dit ; mais ayant changé de vie, d'état> de nom, toutes ses fautes envers Dieu et sa patrie, il les a expiées par une vie sainte et par des actions éclatantes. C'est lut qui, dorant Ilo.henlinden ' "*, lorsque le général Richepanse, à demi vaincu, commençait à opérer sa retraite, ne voyant pas Kniaziewicz arrivera son secours, c'est lui, Jacques, dit le frère Robak, qui, bravant le fer et le feu, vintlannonoer à R'u^epanse que Kniaziewic% prenait l'ennemi à. dos. C'est lui qui, plus tard, en Espagne, quand nos lanciers emportaient le sommet fortifié de Somo-Sianra, a été blessé deux fois aux côtés de Kozietulski. Cest lui encore qui, avec des ordres .secrets, parcourut en émissaire les diverses parties de la Pologne pour sonder l'esprit public, pour y former des socié*

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S94 THA1MBB 80VLIÇA.

tés secrètes et les y i^opager. Cest liti enlhi qui soeeomba à Soplifow^ soir lien nstal, en y préparant Finsnrreelion. La nouvel de 3a mortanivait à Varsovie au moment même où S. M. Tempeieér daignait la! accorder la croii^ de la Légion d'honnèar^.en récompense de ses action» héroïques.

M Ayant prisr tontes ces choses en considération^ noms, reptésentant desantorîlésdu palatinat , proclamons devant tons que Jacques , par les serrtees rendus à son pays et par la grAce de rempérëur^ a lavé la tache d'Infamie dont il avait soniM son tfom , qu'il a réhabilité son hemneur et repris sa place parmi les vrais patriotes. Quiconque oserait donc reprocher à la faiÀilfe de feu Jacques ses anciennes fautes ; serait passible/ en raison' d^in délit de ce genre, grûoU notm macnùB^ selon ia teneur du statut qoi réprouve tout citoyen , soldat otr noble , lequel jetterait Tinfamie sur un autre; et comme aujourdiini nous sommes tous égaux ^ cet article 3 que je viens de citer est obligatoire pour les boui^eois comme pour les paysans. Ce décret du maréchal de la confédération sera inscrit par Bf» le greffier dans les actes de la Généralité y et promu^ué par huissier.

« Quant à la décoration de la Légion d^onneur^ qu'elle soit arrivée trop tard^ cela ne nuit en rien à là gloire du défunt. Si elle n'a pu orner la pfoitrine de Jacques , qu'^e serve du moins à glorifier sa mort; je l^attache à sa tombé. Bile y restera trois jours, aprëslesquels on la déposera dans la'chapelle, en ex-voto à la Mère de Dieu, v A ces mots il tira de son étui la croix, qu'il suspendit àla modeste crmx du tombeau > tani le ruban rouge noué en cocarde, 4ne rétcnle blanche surmontée d^ine couronné d'or. Tournés vers le soleil, les raydns dé l'étoile resplendirent comme un dernier reflet de la gloire terrestre de Jacques. Cependant le peuple agenonitté châritiit i^Jn^éim, prianl pour le repos éternel du pécheur» Le juge parcourut les ran^ et invita.tôùs les assistants aa banquet dé Soplioow^

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Str on bcne de gasQD , près de la< demeore , étaient assis deot vieillards^ ayant à leurs genoux deox grandspotsd'hydrorael. Ils regardaient le verger, où, parmi des tonffes de pavots aux conteurs variées, se tenait debout un lancier pareil à un tournesol. La plaque dorée de 9on tchapka resplendissait au soleil, une aigrefte de plumes de coq si'agitait sur ,satête. Prèsde.lui était une jeunefille en robe verte comme dn romarin ; elle levait vers le jeune homme ses yeux aussi bleus que le myosotis. Plus loin d'autres jeunes fifies cueillaient des fleur» dans le jardin , détournant à dessein les yenx Min de ne pas gêner le tete<-à-tète des deux amants.

Les vieillards buvaient, aspiraient avec délices le tabac qu'ils paisaient dans nne tabatière d'écoroe de bouleau quils se présentaient r^iproqoement, et causaient.

« Voilà! mon cher Protais, disait le port&»clefs Gefvus.

^ Voilà ! mon cher Gervais, répondait l^huiaster Protais.

-^ Oui! voilà, » répétèrenl^tls de concert plusieurs fois toutenhoefaantleurs tètes encadence. Enfin Thuissier ajouta :

« Que notre, procès doiviB se terminer d'une mani^ inusitée > je ne le conteste pas ; mais on a vu pourtant de pareils exemptes. Je me rappelle des procès où l'on avait commis des^bus phis grands que dans le nôtre , et où Tacte de mariage 4 tout concilié. Tel a été celui de Lopotavec les Borzdobohaty, de Krepsztulavee tesKupsç, de Pu trament avec les Piktuma, de Maçkiewicz avec les Odynieç, enfin oehii de Turno avec les Kwiteçki ; quedis^je 2 les Polonais n'ont-iis pas eu des contestations avec les Lithuaniens , contestations pires que c^les de Sopliça avec les floreszko? Et cependant dès que la reine Ëdvige voulut entendre raison, ce procès finit sans juge "'.. 11 est bon que l'une des parties ait des demoiselles ou dos veuves à marier ; un compromis ne se fait pas attendre. Les pfocès qui tirent le plus en longueur sont ordinairement ceux qu'on a soit avec le -clergé, soit avec" de

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très- proches parents; {wrce qu'alors il est impossible de les terminer par un mariage. Voilà pourquoi la lutte entre les PodonaLet et les Russes dure indéfi niment, car ils descendent de detai frères^ Lech et Russ '". Voilà pourquoi les nombreux procès que nous eûmes avec les moines de TCkdre teutonique ne cessèrent que lorsque Jaghellon les eut gagnés le fer en main. Voilà pourquoi aussi le procès de Rymsa contre les dominicains , après bien des disputes, ne se termina que lorsque Tabbé Dymsza, syndic du couvent, eut obtenu gain de cause; d'où vient le proverbe : « Notre Seigneur est plus puissant que monseigneur Rymsza« » Et moi j'ajoute : « L'hydromel vaut mieux que le canif. » Â ces mots, il but à la santé du porte-clefs.

« Oui, oui! c'est vrail c'est vrai, répondit Gervais avec émotion. Lestiestinées de notre Couronne et de notre duché de Lithuanie ont été bien bizarres. N'ont-ils pas été unis en Dieu comme deux époux, et le diable ne cberche-t-il pas toujours à les désunir? Dieu dit i>lanc, le diable dit noir. Ah ! mon frère Protais, que nous sommes heureux de voir nos frères de la Couronné arriver parmi nous! Jadis j'ai servi de longues années avec eux ; je m'en souviens, c'étaient de vaillants confédérés! Si feu. mon maître le panetier avait vécu jusqu'à «e moment ! ô Jacques, Jacques t Mais pourqu()i nous attendrir, puisqu'acgourd'hui la lithuanie se trouve de nouveau mariée à la Couronne ? Par ce fait seul tout est accordé, tout est oublié.

-^ Ce qu'il y a de plus merveilleux encore, reprit Protals, c'est que nous avons eu un omen, un avertissement du ciel au sujet de cette petits Sophie dont Thadée recherche aujouri'hui la main. 11 y a juste un an de cela.

—C'est mademoiselle Sophie qu*il faut l'appeler, observa le porte-clefs; c'est une grande demoiselle, ce n'est plus une enfant : et d'ailleurs elle est du sang d'un dignitaire^ la petite-fille du panetier.

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l'année 1812. 397

— C'était donc un présage de son sort, continua Protais; je l'ai vu, de mes propres yeux vu. Il y a un an à pareil jour, j'étais assis à cette même place. Les gens de la maison étaient rangés autour de moi, buvant de l'hydromel, lorsque tout à coup deux moineaux qui se battaient sur le toit tombent à nos pieds. C'étaient deux vieux mâles ; l'un , un peu plus jeune, avait la gorge grise, l'autre l'avait noire. Leur combat continue . dans la cour; ils tournent comme des balles, se roulent dans la poussière. Nous les regardions. Les domestiques se disent à l'oreille que le noir est un Hdreszko, l'autre un Sopliça. Toutes les fois que le gris a le dessus, ils s'écrient : « Vive Sopliça! Fi, Horeszko le lâche ! » Quand il a le dessous, ils l'encouragent : « Allons, Sopliça, ne le cède pas au magnat! ce serait honteux pour un gentilhomme! » Nous attendions ainsi, en riant, lequel vaincrait l'autre; lorsque Sophie, émue de* compassion... — Mademoiselle Sophie! s'écria le porte-clefs.

•^Soit; mademoiselle Sophie accourut et couvrit de sa petite main les deux combattants. Dans sa main même ils continuaient leur lutte; leurs plumes tombaient de tous côtés, tant était grand l'acharnement de ces petits drôles. Les vieilles femmes se disaient à l'oreille, en voyant tout cela, que certainement cette jeune fille était destinée à ramener l'accord et l'union entre les deux familles si longtemps ennemies. Je vois aujourd'hui que leur prédiction s'est accomplie; il est vrai qu'on pensait alors au comte et non pas à Thadée.

— Les destinées de ce monde sont merveilleuses ! répondit le porte^lefs; qui pourrait tout prévoir? Moi, je vous dirai à mon tour, compère, une chose qui n'est pas aussi étonnante que ce présage , mais qui n'en est pas moins très-difficile à comprendre. Vous le savez, jadis j'aurais voulu noyer dans un verre d'eau toute la famille des Sopliça; mais ce petit Thadée, je l'ai toujours beaucoup aimé. J'avais remarqué que quand il se battait avec les enfants du

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village, U était toujours vainqueur. Toutes les fois qu'il venait au château y je le poussais donc à faire les tours de force les plus difficiles; tout lui réussissait. S'agissaitril I d'aller dénicher des pigeons au haut de la tour, s'agissait-il

d'aller cueillir le gui au sommet des chênes, s'agissait-il d'aller dévaster le nid d'une corneille sur le pin le plus élevé , il savait tout faire. Je me disais : « U est né sous une étoile heureuse^ ce garçon. Quel dommage que ce soit unSopliça! «Qui aurait alors deviné qu'un jour je le saluerais comme le propriétaire du château > comme l'q^ux de mademoiselle Sophie, mon illustre maîtresse 1 »

A ces mots ils se turent, et se remirent à hoke tout pensifs. Seulement de temps à autre on les entendait répéter : « Voilà, monsieur Gervaisl — Voilà, monsieur Protai^! )» Le bianc de gazon toudbait â la cuisine, dojit les fenêtres ouvertes laissaient échapper une fumée aussi épaisse qu^ celle d'un incendie. Toutàcoup, au milieu de ces tourbillons appâtait, comme une blanche colombe» le casque de coton du gèaéral en chef de lacuisine. Le cou tendu par La fenêtre au-dessus des têtes des deux vieillards» le sénéchal écoutait en silence leurs propos; puis il leur présenta une saucoupe pleine de biscuits, en leur disant :

<i Arroser cela de votre b|jfdromel.Ët moi aussi, j'ai à vous raconter une histoire curieuse d'une,dispute qui devait se terminer par un combat sanglant. C'était lorsque Reytan, en {Chassant dans les forêts de Naliboki, joua au prince de Nassau un tour qui faillit lui coûter la vie. C'est moi qui ai réconcilié ces messieurs ; je vais vous dire comment... n Mais il fut interrompu par les cuisiniers, qui lui demandèrent à qui il ordonnait de couvrir la table.

Le sénéchal s'éloigna. Les vieillards burent un coup d'hydromel, et, toi\jours pensifs, reportèrentleurs regards suu: le jardin. Le beau lancier y causait encore avec la jeune flUe; il lui tenait alors les mains dans sa main gauche (la droite.

v'aniiÉE 1813. 899

il l'avait en écbarpe; sans doute il était blessé), et lui disait :

« Sophie^ il faut que tous me fassiez tout connaître avant d'échanger pos alliances^ il faut que je le sache ! 11 est vrai que, l'hiver dernier, vous étiez prête à me donner votre foi ; je n'y ai pas consenti alors, car quel prix pouvaisje atta* cher à un consentement forcé? J'étais depuis trop peu de temps à Sopliçovr, et je n'avais pas assez de vanité pour croire que d'un seul regard je vous eusse inspiré de la tendresse. Je ne suis pas un fat; c'est à mon mérite seul que j'ai voulu devoir ce bonheur, quand même il me faudrait attendre bien longtemps. Aujourd'hui vous êtes assez bonne pour me renouveler votre promesse ; comment ai»je pu méritertant de faveur? Peut-être consentez-vous à m'épouser moins par attachement |)our moi que par soumission envers mon oncle et votre tante? Mais, Sophie, le mariage est une chose grave; consultez votre cœur : en cela n'écoutez l'in* fluence de personne, ni les menaces de l'oncle, ni les suggestions de la tante. Si vous ne vous sentez pour moi que de la bienveillance, nous pourrons remettre à un autro temps les fiançailles; je ne veux pas enchaîner votre vo^ louté : nous attendrons, Sophie. Rien ne nous presse d'ailleurs; puisque, hier soir, j'ai reçu l'ordre de rester en Lithuanie comme instructeur d'un régiment qu'on forme ici, et cela jMsqu'à laguértson de mes blessures. Qu'en ditesvous, chère Sophie? »

Soi^e releva la tête; et, fixant sur ses yeux des regÉrds pleins de trouble» elle répondit :

« Je ne me rappelle pasj>i6n ce qui s'est passé alors, le sais seulement que tout le monde me répétait que je devais vous épouser; et moi, je me soumets toujours à la volonté de Dieu et de mes parents. y>

Puis, baissant les yeux, elle ajouta :

«Avant votre départ, si vous vous en souvenez, monsieur.

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400 THADBB SOPUÇA.

lanuii où mourut le frère Robak, pendant cette nuitd'orage^ j'ai vu que vous étiez bien triste de nous quitter ; vous aviez les larmes aux yeux. Ces larmes ^ je vous l'avouerai monsieur^ sont tombées sur mon cœur. Depuis ^ce temps^ je vous crois quand vous dites que vous m'aimez. Toutes les fois que je priais Dieu de veiller sur vous, vous étiez là^ devant moi, avec ces grosses larmes brillantes.Plus tard, madame la présidente allant à Vilno, me prit avec eUe poury passer l'hiver; maismoi, je regrettais Sopliçow, et cette petite chambre où je vous ai rencontré pour la première fois, où je vous ai dit adieu. Je ne sais comment votre souvenir, pareil à une graine de réséda semée en automne, a germé pendant toutl'hiver. C'est comme je vous l'ai dit, monsieur ; je soupirais sans cesse après c^tte petite chambre : il y avait quelque chose qui me disait que c'était là que je vous retrouverais, et il en a été ainsi. Pleine de votre pensée, j'avais aussi votre nom sur les lèvres... C'était à Vilno, pendant le carnaval. Mes compagnes me disaient que j'étais amoureuse; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que si j'aime, ce ne peut être que vous, monsieur... >» Thadée, ravi de ce premier aveu, lui prit le bras et le serra contre son cœur. Ils sortirent du jardin pour se rendre dans cette petite chambre que Thadée avait occupée dix ans auparavant.

Le notaire s'y trouvait alors en merveilleuse toilette. 11 servait une dame, sa fiancée, courait lui présenter des bagues, des chaînes, des pots de pommadé, des flacons, des poudres et des mouches. Ivre de joie, il jetait des regards de triomphe sur sa future. Celle-ci terminait sa toilette; elle était assise devant un miroir et consultait souvent le conseiller des grâces. Les femmes de chambre étaient toutes occupées après elle ; les unes, des fers en main , réparaient le désordre de ses cheveux: les autres, agenouillées, travaillaient aux falbalas de sa robe.

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I^'ANinÉE 1812. 401

Pendant que le notaire prodiguait ses soins à sa belle^ un marmiton vint frapper à la fenêtre en lui faisant un signe; on avait aperçu un lièvre: il était parti des joncs du rivage^ avait traversé la prairie et sauté dans le jai*din, où il s'était caché parmi les légumes qui commençaient à pousser. 11 était facile de l'en déloger et de le prendre^ en plaçant les lévriers sur le sentier qu'il devait suivre* Déjà l'assesseur accourt en tirant Faucon par son collier; le notaire le suit de près en appelant Ëcourté. Le sénéchal leur assigne à tous deux leurs postes près de la haie ; et> son chasse-mouches enmain,il entre dans le verger, marchant lourdement > sifflant^ frappant des mains pour effrayer le lièvre. Los chasseurs^ tenant chacun son lévrier en laisse, leur mon« trent du doigt l'endroit d'où ils supposent qu'il prendra son élan. Les chiens, l'oreille tendue, le nez au vent, trem* blent d'impatience, comme deux flèches posées sur la même corde. Le sénéchal s'écrie : m Taïaut î » Le lièvre s'élance de dessous la haie dans la prairie; les lévriers le poursuivent, et en un instant tous deux tombent aux deux côtés du pauvre animal, pareils à deux ailes aux flancs d'un oiseau, et lui enfoncent leurs dents dans l'échiné comme des serres. Le lièvre ne pousse qu'un seul gémissement, mais douloureux comme le cri d'un enfant qui vient au monde. Les chasseurs accourent; déjà il est étendu sans vie, et les lévriers lui arrachent les poils blancs du ventre.

Les chasseurs caressent leurs chiens ; le sénéchal cepen« dant prend le couteau de chasse qui pend à sa ceinture, coirpe les pattes du lièvre, et dit :

a Aujourd'hui les chiens recevront égale curée ; car leur gloire, leur agilité, leurs efforts*, tout est égal entre eux. Paç est digne de son palais, le palais est digne de Paç "< ; les chiens sont dignes des chasseurs, les clifisseurs sont dignes des chiens. Ainsi devait finir votre longue querelle. Moi, que vous avez choisi pour arbitre, je prononce

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402 TUAras S9PL1ÇA.

esûn mon arrêt; tous a¥ez gagné 4ous les deux. Je rends à chacun «oneajeu^ el¥aa»,aignez-i»oi raco<Nfd.» Cédant anx désirs du vieiUard, les cbasseurs tournent Tun vers l'autre leurs visages radieux et se serrent la main^ ee^ine leur était pas arrivé depuis «rop longtemps

« J'«vais mis au jeu, dit le notaire, un cheval enharnaché ; j'ai aussi fait inscrire dans les actes de Sopliçow que j'offrirais ma bague au juge du différend, pour prix de ses peines. Une fois l'enjeu déposé, je ne puis le reprendre. Que monsieur le sénéchal accepte la bague en mon souvenir, et qu'il y fasse graver son nom , ou, s'il l'aime mieux, les armes des Hreczecha; la pierre en est une belle cornaline, l'or en est à onze carats. Quant au cheval» je l'ai donné pour monter un lancier; k harnais seul m'est resté. Tout connaisseur en admire la commodité, la solidité et la beauté; c'est un bijou en vérité. La selk est étroite, à la m^ôe turque ; le devant est orné de pierres précieuses, le siège est d'une riche étoffe. Et quand vous enjambée eet édredon, vous vous trouvez entre les pommeaux aussi tûeti que dans voitru lit. Et quand vous mettes votre cheval au galop (à ces mots k notaire Bolesta, qui, comme vous k savez, atmait beaDC(Hip à gesticuler, kva la jambe coBUM pour sauter à (dieval et se mit à courir en se balançant coflime s'il galopait^, et quand vous mettez votre cheval au galop, la housse scintille comme si l'or ruisselait de vetps lûonture. Cet les étrivièies sont richement incrustées d'or. Les larges étriers sont de vermeil; sur les rênes brillent des boutons de nacre : au poitrail pend un croissant d'argent. Ge harnais magnifique a été conquis, dit-on, à la bataille de Podhaïcé, sur un gentilhomme turk trèspuissant''. Accsplez-k, cher assesseur, comme un gage de mon e^ime. >» L'assesseur, ravi du cadeau, répondit :

* AaMH gagDfc ta tse?., pw If Jnii leaa aobiedU.

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l'année 1813. 403

« Moi^ j'avais mis au jeu deux beaui calUers de chien dont le fMTuice Sanguszko m'a fait présent; ife sont en chagrin noir orné de pointes d'or : la laisse est en soie et d'un travail aussi précieux que l'agrafe qui la ferme. Je voulais les léguer en succession à mes enfants; j'en aurai probablement, vous savez que je me marie aujourd'hui : «Aals^ monsieur le notaire^ je tous prie de les accepter comme une preuve de ma reconnaissance pour votre riche harnais^ en souvenir du débsU qui a duré pendant de si longues années^ et qui vient enfin de se terminer è l'honneur de tous deux. Que désormais la paix fleurisse parmi nous! » fis retournent au logis pour annoncer la fin de la querelle entre ficourté et Faucon.

On se disait à l'oreille que le sénéchal avait élevé ce lièvre à la maison^ et qu'il l'avait lâché en cachette dans le jardin afin ée faciliter l'accord deschasseurs. Ce bon vieillard aurait agi avec tant de mystère qu'il aurait réussi à tromper tout Sopliçow. Plusieurs années après ^ le marmiton eh laissa transpirer quelque ehosé dans le dessein de brouiller de nouveau l'assesseur et le notaire; mais ce f()t en vain qu'il cherchait àdiffaoner les deux lévriers : le sénéchal nia tout et personne ne crut au dire du marmiton.

Déjà les hôtes étaient rassemblés dans la grande salle dtt château en attendant le diner; rangés autour de la table ils causaient entre eux : lorsque te juge, en uniforme du palatinat, entra avec Sophie et Thadée. Thadée fit à ses chefs un salut militaire en portant la main gauche à son tchapka; Sophie, les yeux baissés, rougissant de pudeur,, leur fit une révérence. Télimène lui en avait appris plusieurs. Comme fiancée , elle portait une couronne fleurie sur la tête ; du reste, elle avait le même costume que le matin, dans la chapelle, lorsqu'elle offrait à la sainte Vierge la gerbe de fleurs nouvelles. Elle en avait fait une autre en l'honneur des hôtes; d'une mijn elle leur en présentait quelques touf-

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404 THADSE SOPLIÇA.

fes à la ronde ^ tandis que de l'autre elle tenait au-dessus de son front la faucille brillante qui les avait coupées. Les généraui acceptaient en lui baisant là main ; Sophie faisait à chacun une autre révérence et rougissait.

Tout à coup le générai Kniaziewicz^ la prenant par les épaules et lui donnant un baiser paternel sur le front , Tenlève dans ses bras^ et la pose sur la table aux acclamations de tous les assistants^ enchantés de la grâce et de la beauté de la jeune fille autant que de son costume populaire ; car^ pour ces braves qui dans leur vie agitée avaient erré si longtemps par les pays étrangers^ le costume national avait un charme indicible : il leur rappelait leur jeune âge et leurs premières amours. Attendris jusqu'aux larmes^ ils se pressent autour de la table en examinant Sophie avec curiosité. Les uns lui demandent de relever la tête^ pour qu'ils puissent voit ses yeux ; d'autres la prient de se retourner. Sophie ;^ toute honteuse y obéit; mais elle se couvre les yeux de ses mains. Thadée , enchanté ^ se frotte les mains de joie.

Quelqu'un avait-il donné à Sophie le conseil de paraître ainsi vêtue ^ ou l'avait-elle deviné par instinct ( une jeune QUe a un instinct sûr pour fait ce qui lui va bien ) ? Quoi qu'il en soit^ pour la première fois de sa vie, Sophie avait été grondée par Télimène à cause de son obstination à refuser une toilette à la mode. Elle avait enfin obtenu par ses larmes qu'on la laissât paraître dans son costume villageois.

Elle avait une longue jupe blanche ; une petite robe courte^ de camelot vert, aivec une bordure rose. Son corsage était également vert, lacé sur la poitrine avec des rubans roses ; sa gorge se cachait dessous comme un camélia sous son feuillage. Les manches de sa chemise , d'une vive blancheur, très-amples sur les bras, ressemblaient aux ailes d'un papillon; elles étaient plissées au poignet et retenues par un ruban. Lagorgerette était serrée autour du cou par un

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l'année 1813. 406

ruban rose; un autre était passé dans le collet. Les boucles d'oreilles^ en noyaux de cerise , artistement travaillées^ étaient un chef-d'œuvre dont s'enorgueillissait Sac Dobrzynski; elles représentaient deux cœurs avec une flèche et une flamme^ et avaient été données àSophie par le jeune Sac lorsqu'il cherchait à s'en faire aimer. A sa collerette pendaient deux colliers d'ambre. Snr sa tête^ était posée une verte couronne de romarin ; ses|tresses enrubannées étaientrejetées en arrière sur ses épaules. Enfin y au-dessus de son front elle tenait^ à la mode des moissonneuses^ une faucille re* courbée qui luisait encore de la rosée des herbes qu'elle venait de coiuper^ et qui resplendissait comme le croissant sur le front de Diane.

Tous admirent^ tousapplaudissent. Un des officiers sort de sa poche un portefeuille avec une quantité de papiers; il les déploie ^ taille son crayon ^ le mouille à ses lèvres^ lève ses yeux sur Sophie* et dessine. A peiné le juge a*t*il aperçu le papier et le crayon qu'il reconnaît le peintre y "bien que runiforme de colonel l'ait beaucoup changé ; il avait de riches épaulettes^ l'air d'un vrai lancier^ des moustaches noircies et une barbe taillée à l'espagnole. Néanmoins le juge le reconnut :

« Eh! comment vous portez-vous^ très-illustre comte? Comment^ vous gardez dans votre giberne tout l'appareil d'un peintre en voyage ! » C'était en effet le jeune comte. 11 était soldat depuis peu; mais^ comme il était riche et qu'il avait levé à ses frais an régiment de cavalerie , comme il s'était d'ailleurs parfaitement conduit dès la première affaire, l'empereur, le jour même, l'avait nommé colonel. Le juge lui souhaita donc la bienvenue, et le félicita sur son avancement ; mais le comte ne l'écoutait pas , tout absorbé par son dessin.

Cependant le second couple entra. ^L'assesseur, fidèle serviteur, jadis du tzar, alors de Napoléon, avait sous ses or-

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406 TBàDÉE S0PL1ÇA.

ères uti détachemeot de geiid«rmeiie; et, quoiquUl ne fût entré en foncUoM que depuis vingt-quatre heures^ il avait déjà ruoiforme bleu avec tes revers auxcouteurs nationales : il traînait après lui un long sabre recourbé et faisait sonner ses éperons. A seseôtés marchait gravement sa fiancée, extraordinairement parée. C'était TeklaHreczecha; car depuis longtemps l'assesseur avait brisé les fers de Télimène : et, pour mortifier davantage sa coquetterie, il avait reporté ses v<BUK sur mademoiselle Tekla. Elle n'était plus trèsjeune {on la disait même chargée d'un demi*siècle); mais e'étatiune bonnt ménagère^ une personne d'une conduite eiiemplaîre, et de plus» munie d'une grosse dot^* car^ outre le village que lui avaient laissé ses parents^ le juge avait d'une forte aomme d'argent augmenté son apport»

Mais en vain <m attend le troisième couple. Le juge s'impatiente, envoie des domestiques le chercher. Us reviennent annoncer que le troisième fiancé, M. le notaire, a perdu son anneau de mariage en chassant le lièvre > et qu'il le cherche dans la prairie. Quant à sa future > elle est encore à sa toilette ; malgré son empressement à la. finir, malgré l'assistance de toutes ies femmes de chambre, eUe n'a pu parvenir à s'habiller : à peine sera-trelle prête pour qaatre heurea.

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EMMIASSONS-NOUS. 407

EMBBASSONS-NOUS.

SoMMAiiiB. — Le dernier repas à la polonaise..— teMrfioe i Explication des figures. ~ Les métamorphoses, — Joie de Dombr&wskL — Encore le canif. — Joie de Kniaziewiez. — Premier acte public de Thadée, seigneur du château. — Réflexions die Gervals. -^ Le concert des oowserts. -- La RotoaaiaeL — £BibraiHNi»>iio«B!

Enfin les deux battanUde la porte s'ouvrent avec (îra^as. Le sénéchal entre gravement^ en bonnet^ la. tète haute ; U ne salue personne 9 ne prend point place à table, car il se pré* sente eh qualité de surintendant de la maison. En maiaila une canne ^ signe de sa nouvelle dignité» et il s'ea sert^ comme maître des cérémonies^ poux indiquer à chae^a sa place. Premier magistrat du palatinat^ le président occupe le haut bout de la table. Il s'assied 4ans un fauteuil de ve^ lours à bras d'ivoire. A sa droite il a Dombrowski ; ^ sa gauche , Kniaziewicst, Paçet MaLacho\vBki. Entre eus , madame la présidente; plus loin, les aiUres dainesi,. les oflir ciers, les demoiselles, les gentilshommes et les voisins. Hommes et femmes se placent l'un à côté de l'autre^ dans l'ordre prescrit par le sénéchal*

Le juge s'incline, quitte la salle, et va dans la.cour faire les honneursdu repas aux villageois. Tous sont assis autour d'une table longue de cent pas; il se place à l'un des bouts^ le curé à l'autre. Thadée et Sophie restent debout pour servir les paysans, et mangent tout en marchant L'ancienne coutume l'exige ainsi^ dans le premier repas qu'un seigneur donne aux habitante de ses viUag)es ^^K

Cependant les hôtes de la. salle, en attendant les plats„ s'amusaient à regarder un magni^que servicse dont le travail , ainsi que le métal, était d'un prix, énorme. Une tradi-

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406 THADÉB 80PUÇA.

tion rapportait que le prince Radziviil^ surnommé TOrpheUn "^, l'avait commandé à Venise^ et l'avait fait exécuter d'après ses propres dessins, li représentait des sujets polonais. 11 avait disparu pendant les guerres contre les Suédois^ et avait passé, on ne sait comment, dans la famille des Sopliça. Tiré ce jour-là du trésor, il ornait le milieu de la table, sur laquelle il formait un cercle aussi grand que la roue d'un carrosse.

U était entièrement couvert de conserves et de sucreries blanches comme la neige, imitant à la perfection un paysage d'hiver. Au milieu s'élevait une immense forêt de confitures; sur les côtés, des boni^ades, des villages couverts de sucreries glacées, en guise de frimas. Les bords étaient garnis de divers personnages en porcelaine, 'dans le costume polonais ; en eût dit des acteurs sur un théâtre. Ils avaient Fair de représenter quelque grave événement; les gestes étaient habilement rendus, les couleurs éclatantes : il ne leur manquait que la parole , du reste ils semblaient vivants.

u Qu'est-ce que cela figure? » demandèrent les hôtes avec curiosité. Le sénéchal leva sa canne; et, pendant qu'on servait les liqueurs, il se mit à parler ainsi :

« Avec la gracieuse permission de mes illustres seigneurs, les personnages que vous voyez devant vous en si grand nombre représentent l'histoire d'une diétine polonaise, ses conférences, ses votes , le triomphe d'un parti et ses querelles intestines. Cest moi qui ai interprété toute cette scène, et je vais vous l'expliquer.

(c A droite, voyez une nombreuse asseinblée de nobles, invités probablement au banquet qui- précède la diétine. Une table servie les attend, personne ne place les hôtes; ils forment des groupeis, chaque groupe délibère. Remarquez qu'au milieu de chacun d'eux est un homme que l'on reconnaît pour un orateur à ses lèvres entr'ouvertes, à ses

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BHBSA8S0N$-lf01»; 409

paupières relevées^ à ses gestes fréquents. Il explique avec son doigt en faisant des signes sur la paume de sa main. Chaque orateur recommande ses candidats avec un succès différent^ à en juger par l'attitude des frères gentilshommes.

« Or y voyez ià-bas cet autre groupe ! I^es gentilshommes écoutent avec attention; celuM^i; les mains à sa ceinture, penche la tête pour mieux entendre; celui-là porte la main à son oreille en guise de cornet > et tortille en silence ses moustaches.. Il a l'air de saisir les mots au vol^ pour les graver dans sa mémoire. L'orateur paraît ravi; il voit qu'il a convaincu son auditoire : il frappe avec joie sur sa poche> dans laquelle il sent déjà les votes favorables.

n Mais^ en revanche^ les choses se passent autrement dans le troisième groupe. Là , l'orateur est obligé de retenir par leurs ceintures ses auditeurs^ qui cherchent à s'en débarrasser de force et détournent la tète. Voyez celuiHïi^ écumant de colère; il; lève le bras^ il menace .l'orateur^ il lui ferme la bouche: certainement il l'a entendu faire l'éloge de son adversaire. Cet autre , le front baissé comme un taureau^ semble vouloir le percer de ses cornes. Les uns tirent leurs sabres, les autres prennent la fuite.

« Au milieu de ces groupes, un gentilhomme reste silencieux et à l'écart. On voit que c'est un homme impartial ; il hésite , il craint de se décider pour l'un ou l'autre candidat, il balance y il lutte avec lui-même : il consulte le sort, lève les mains, étend les pouces , ferme les yeux , approche les ongles l'un de l'autre. On voit qu'il s'en rapportera, pour son vote, à la cabale. Si ses doigts se rencontrent, il votera pour; s'ils ne se touchent pas , il votera contre.

(K A gauche se passe une autre scène ; c'est le réfectoire d'un couvent changé en salle d'élection. Les plus âgés sont assis sûr des bancs, les jeunes se tiennent debout;^, curieux, ils regardent par les têtes ce qu'on^ fait au milieu.

410 THibDÈS S«PLtf A.

Le maréehal est placé tm eev^ate, il tient une unte^ il <*ompte les boules; les ^entUsIionnnes les déveireivt des jeux ; la dernière vient de sortir : les kuissieTB', éievafit la main , pro* dament les noms des dignitaires élus.

« Un gentilhomme proteste. Voyez^ la tète à la fenêtre de la cuisine do réfeeloire, il ourre de grand^yeux^ il rt9garde BiVéc audace^ la beuelie béafirte^ eenyme s^l Touiart manger toute rassemiilée. Il est faeile dedenner qn'ft a erié : « VetO'! » Voyez eomme^ à ee brandon de discorde jeté dan» la foule> efie ^t précipite ver» fa portift'; certes, tb' renient entrer dams laemsme ; ils tiretit leurs siabre»! «m c^mbatsanglantTas^etigagetî

« Mais là-bae^ au bout du eurridbry.remiffqffe2^ BleB»ieurs, ce Tiens prêtm en chasnWe; c'est le prieur- du couvent. I! a l'ostensoir en main ; vm enfant êe chœnv sonne la doehetle et demanda de faire place. A IHnstant, tes* gentilsIionHiies rengolneaft leiir»«al)res>.9'«geiio«iReiit, et font le signe de la% croix. Le' prêtra se tourne dit côté oà réssofims^enoerelecliqiwtisdesiarmesuûèaqali pataittai, toatrentvemdansie silence, et la» pan «e rétablira pami les combattants^

a Mil' mes jeunes seîgneoc9> voua ne tous smtvenui plus de ces temps e^i, avunlienide notre noblesse si bontihinite, si peu ^goipiinéey toujontn en sraes^ il Be< fallait pas d'autre police qa» ceèlcHlàl T4mtquela foiaiemn^onanespeeté les lois, etron a tu obes noneordre et liberté,, gloire etricbesses. Dans d'aaitrei^paysiy à ceque j'entends dire, le. gouvernement est obtigi d'anreir àsa. disposition des sbwes, des agents de police, diss gendarmes^ des con«tables de toute sorte; mats là oÀ la sàraté publique ne repose qva sue le glaive , je ne croirai jamai^qw'il puisse y a^ir de vraie liberté. »

A œ» nH>ts,.le président fit résonner sa tabatière':

ulloiisieuc le sénéchal ,^dii*i), reoMttea àd'aintresrtemps ces histoh»sc La diélsne^^ciuieu^e^ c'est vvai, nais ncms avens fiaim ; faites donc servir> e'ii ram fUHiL *

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SMBB4«SK>lia^H0<l8. 411

M Faiteft-myla^âae^très^itiiiBlrede^netiFyd'éeoutertiton explicatiun ; dans un instant j'aurai fini. Voilà le nouireau maréchal i^orté fi«r les bras 4fi ses partisans. Voyez eomme les frères gentilshommes jettent en Tair lenrs bonnets, ouvrent la bouebe; «e sont des vivats! Et là*bas^, dii eôté opposé^ est le vaincu, tout seul, pensif j son bonnet enfoncé sur les yeux. Sa femme Tattend dev«3t la maison ; elle devine ce qui s'est passé : infortunée ! La voilà fui s'évanouit ei^reles brasdeses servantes ! Maijbeureuse ! £Ue s'attendait à recevoir le titre deson exceâlenc^j et se voU obligée de se contenter de cekU de madame tout court, etpourirois ans encore! j>

Le sénéchal, ayant ainsi terminé son expHoation» Utsigne de sa canne « et les domestiques parurent deux à deux en apportant les plats , la soupe aigre aux betteraves appelée royale, et l'antique consommé polonais^ apprêté avec art et dans lequel le sénéohal, instruit de tous les secrets culinaires, avait jeté quelques perlés et une pièce de monnaie. Un pareil potage puriiie le sa ng et fortifie la santé. A leur sqite arrivent d'autres plats ^ mais quelle plume si féconde pourrait les décrire? Qui saurait énumérer ces contus^ ces arcas^ ces blema* avec leurs ingrédients et leurs épiceries , leurs coulis et leurs pâtes^ leurs civets et leurs bouquets ^ leursgraUi» et leurs condiments? £t ces poissons ! ees saumons du Danube^ ces Uions marines, ces caviars de Venise et die Turquie 9 ces brochets et ces brochetons longs d'une aune; ces morues et ces carpes nobles «t communes z et enfince grandœnvre culinaireycepoissomentiernon découpé dont la tête est frite, le milieu rôti, et la quene à la aance!

Les hôt£s ne demandèrent pas les noms de to»s cas plats. Peu surpris de ce prodigegastronomiqùe» ils mangent de tout avec i'appétit de soldats, et remplissent insqii'aux bords leurs verres de vin de Hongrie.

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412 THÀDBE 80PUÇA.

Cependant le grand service avait changé de couleur. La neige avait disparu, déjà le fond commençait]! verdir ; car la crème glacée par-dessus répandue s'étant liquéfiée à la chaleur delasalle^ avait mis à découvert la couche inférieure encore invisible aux regards. Le paysage avait donc pris la couleur d'une autre saison^ et resplendissaitdes brillantes teintes du printemps. Des blés de différentes espèces poussent comme sur du levain^ les ^pis d'un froment de safran doré s'élèvent, voici le seigle couvert de feuilles d'arçent, et le sarrazin en chocolat croissant à vue d'œil. Peu à peu la blanche fleur des arbres s'est fondue; on voit les fruits mûrs de l'été : les pommes d'or, les reinettes, les apis, les vertes beurées, et les espaliers tachetés de framboises.

A peine les hôtes ont-ils le temps de jouir des dons de l'été. En vain ils demandent au sénéchal de retarder l'arrivée de l'automne. Déjà le service, semblable à notre planète, par une rotation forcée, change de saison; déjà les fruits dorés se fondent, déjà la verdure jaunit, déjà les feuilles rougissent, tombent comme emportées par le vent de l'automne. Enfin ces arbres, ornés de fruits et de feuilles un instant auparavant, à présent dépouillés par la bise et les frimas, sont nus comme des squelettes. C'étaient des bâtons de cannelle ou des branches de laurier, imitant des pins dont les feuilles étaient faites de graine de cumin.

Tout en buvant, les hôtes se mirent à briser les troncs et les racines pour les manger. Mais à l'extrémité du service on voyait une maison en porcelaine, ou plutôt un palais dans le style italien d'une architecture exquise, semblable à ces châteaux que la famille des Paç faisait construire en Lithuanie. Soudain le portail s'ouvre , et l'on en voit sortir une foule de cavaliers et d'amazones, sur dies coursiers de pain d'épice, tenant en laisse des lévriers de massepain. Un cortège de chasseurs les suit , avec des fusils , des dards, conduisant des meutes; plus loin des rangées de chars por-

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BMBBAMOlIft-HOl». 413

tentles filets de pèche. Le sénéchal toimiait autour du service^ jetant sur les conTives des regards triomphants. Henri Dombrowski joua un grand étonnement :

« Mon cher sénéchal^ lui demanda-t-il , ne sont-ce pas là des ombres chinoises? Pinetti|a-t-il missesgéniesà^os ordres "^ ? Y a4-il encore eii Lithuanie des services pareils ? Les gentilshommes y donnent-ils des banquets semblables? Dites^le-moi^ car j'ai passé ma vie sur la terre étrangère. » Le sénédiai répondit en s'inchnant :

« Non, très-illustre général, il n'y a là aucun art infernal; ce n'est qu'un échantillon de ces banquets mémorables qu'on donnait chez nos anciens seigneurs, dans le temps où la Pologne était heureuse et puissante. Ce que j'ai fait, j'ai appris à le faire dans ee livre. Vous me demandez si, dans toute la Lithuanie, se sont conservées de pareilles coutumes? hélas ! nous aussi nous sommes riches de modes nouvelles,! Plus d*un jeune seigneur crie bien haut qu'il n'aime pas le liixe; avare comme un jnif^ mangeant seul, lorsqu'il a des hdtes à traiter, il épargiîe le vin de Hongrie, et boit cet infernal vin de Champagne falsifié par les Russes. Puis , le soir, il met sur une seule carte assez d'or pour donner un banquet à cent gentilshommes! Et même, tout ce que j'ai sur le cœur, je veux le dire aujourd'hui franchement, que M. le président daigne ne pas le prendre en mauvaise part; et même, quand je tirai du trésor ce merveilleux service, M. le président aussi s'est moqué de moi en l'appelant une machine ennuyeuse, surannée, qui ressemblait à un joujou d'enfant, et qu'il n'était plus convenable de présenter à des hôtes pareils. Le juge, lui aussi, disait que cela fatiguerait les convives; néanmoins, autant que je puis en juger par votre étonnement, messieurs, je vois que ce chef-d'œuvre était digne de vous. Je ne sais si l'occasion se représentera de traiter à Sopliçow de si hauts personnages. Je vois que le général se connaît en banquets; quHl daigne

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il 4 TSABiB MPIilIÇA.

Iccefler C6 Uxte, ii poovra kd «errâ tptBBd un jour il traitera des monarqiKBOu Napc^éeH liii»mèiBe* Mais permettezmoi^ avant que de vous l'offrir, de tous raconter par quel baaard il est toniié entre mes mains. Ce tivre^ m'assurait Barthélnny Dolir^nski^ fut d'abord la propriété an seigneur PonnslLiàe la <»raiid&iPok)gBe. Mon pas ce Poninski de honteuse mémoire, qui après avoir trahi ia Pologne à Maeiélovieé; mouratsofus un haned'auberçe, mais Poninski le staroste. Ceiui4à, viva«t80ttiptueusement,doaiiait d'après ce livre ses bals et ses festins^ Il en fit cession par testament à son voisin. Ai. Skonev^, demeurant à Kopazrew^; la veuve de eelui*d en fit présent à Barthélémy Dobn^nski , dit le Prussieui» pendant son voyage à Posen. Le gentilhoBimë rapporta chez lui comme un précieux monument des antiques usages; mais, ayant une cuisine modeste, en rapport avec sa fortune, il k mit éans wê/ëb mains. Puisse^t-il vous servir, iUastni général ! »

Unbruit sourd se fât entendrederrière la porte. Des cris retenti ssent tout à coup: « Vive £k)q-du-Clocher! » La foule se presse dans la salle, Matinas à la tète. Le juge le conduit pat- la main et la place au haut bout de la table parmi ies généraux, en disant :

A Moniteur Mathias, vous êtes un mauvais voisin ; vous nous arrivez tard, presque après le repas.

*- le dine de bonne hêtre, répond Dofarzynski; ce n'est pas pour mang^ que je suis veHu , mais j'étais curieux de voir notre armée nationale. IL y aurait beaucoup à redire; ce n'est ni ebair ai poisson. Lès gentllsbooimes m^ont aperçu et m'ont amené de force ; et vous me placez à votre table : je vous remercie, mon voisin, s A ces mots, retournant son assiette corame pour indiquer qu'il ne mangera pi£> il reste sombre et silencieux.

a Monsieur Dobrzynski, lui demande le général Dombrowski,èti^votts ce célèbre sabreurdutràfwdeKoaciuszko,

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ce Mathias surttoouné la VeigtB? Je vous^dimaw de réputa* lion; et vojjrez^ ooanne vous étea eiicûre rei^ ei vigoureux I Qoeil'aosées aa aoat éoouléesl Quanta moi, j'ai vieilli ;re* gardes les ctieveux de Kniaxiewics : ils gmement égale* meot^ et voim^ va«s peunies, lutter encore «vea les plus jeu* nés ! Si je ne me trompe^ votre verge mêiae est l^t^ufs aussi redoutable, l'ai eatettta dire que , deroièreetteat , elle a refleuri sur le dos des Ausaes» Mais où aoal vos frères? Je d& sirerais t^eauooup voir vos CaoifSt vos Rasoirs, derniers exemplaires de Ta&tique Utbuanie»

— Général, dit le juge^ a(n^s le combat dont vous pariez, presque totts les DolH^ynski ont émigré dans le duché , saa$ doute ils font partie de quelque l^ioa.

-r EdecUvemûnt» répondit no jeune cbel d'escadron; j'ai dans ma seooâde compagnie une espèce de monstre barbu, un founier qui s'appelle Dobrzynslû, surnommé Goupillon. Les gens delà Maaovie ne le nomment que l'Ours lilàuanien. Si le général rordottne, no|is le ferons veiûr.

•--^ 11 j a encore d'autres Lithuaniens dans nos rangs, ob* serva le lieutenant ; entre autres ua soldat connusous le nom de RascHr, avec un autre qui perle «n tromblon etquiùût le service des tirailleurs. Il ya aussi deiux^enadiers Dobr^ynski dans le régiment des chasseurs*

— Mats je voudrais surtout avoir des renseignements sur leur chef^ répondit le général; sur ce fameux Canif dont monsieur le sénéchal m'a conté des prodiges dtgae» d'un géant des temps antiques.

^Clatiii; répondit le sénéchal, n^a pas émigré comme les autnes; maiscomoie il tedoutait l'enquête, il s'est caché de* vaut les Russes. Le pauvre homme a passé tout l'hiver dans les forêts^etil vient seulement d'en sortir. Dans ces temps de guerre y il pourrait rendre des services, car il est plein de ^ bravoure; mais malheureusement il est un peu affaibli par

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416 THADBI 80PUÇÀ.

rage. Du re8te> le Toilà. ..)» En parlant ainsi^ ilindiquada doigt le péristyle où se tenaient les paysans et les serviteurs de la maison. Au-dessus de toutes les tètes luisait, comme la pleine lune^ le crâne chauve de Gervais. Use montre et disparaît à trois reprises dans la nuée des tètes. Ainsi le porte^lels s'avance en saluant :

« Très-illustre hetman de la Couronne^ ou général, peu importe le titre ^ me voici» dit-il, moi, Gervais Remballo; je suis tout à vos ordres, ainsi que ce canif, qui s'est acquis timt de gloire, non par la beauté de sa monture , non par ses inscriptions, mais par sa solidité, que son renom est parvenu jusqu'à vous, très-fllustre seigneur. S'il savait parler, peutêtre diraitril aussi quelque chose à la louange de ce vieux bras qui, grâce à Dieu, a longtemps servi sa patrie ei la famille des Horeszko,ses seigneurs; ce dont la mémoire vit encore parmi les hommes. Mon petit maître, il est rare qu'un greffier taille ses plumes aussi lestement que ce canif taille les tètes ! 11 serait long d'énumërer celles qu'il a coupées; et des nez ! des oreilles! un chiure incalculable. Et cependant on n'y voit pas une seule brèche, il ne s'est jamais souillé d'un meurtre ; il n'est sorti du fourreau que pour une guerre ouverte ou dans un duel. Une seule fois, Dieu accorde un étemel repos à son âme! une seule fois nous nous sommes débarrassés d'un pauvre homme sans armes; mus dans ce cas aussi le Seigneur m'est témoin que nous avons 9gi pro pubUco bono,

-~ Montrez donc ce canif; demanda Dombrowski en souriant. Un canif? Mais vraiment c'est un glaive d'exécuteur des hautes œuvres ! » Et il se mit à examiner plein d'étonnement la longue rapière; puis il la fit passer à la ronde à tous les officiers* Chacun essaya de la manier, mais peu parvinrent seulement à la soulever. On dit que Dembinski, connu par la vigueur de son bras, aurait pu s'en servir; mais il n'assistait pas au banquet. De tous ceux qui étaient

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E1I9AÀ8S01I8*1I0|I8. 417

présents, le chef d'escadron Dwemiçki et le lieuteniatit Ro* zyçki furent les seuls qui pussent manier cette barre de fer. C'est ainsi que la rapière passait de main en main;

Mais le général Kniaziewicz, le plus grand de taille , se montra aussi le plus robuste. Saisissant la rapière, il la leva aussi légèrement qu'une épée y la fît tournoyer et scintiller auHlessus des têtes, en imitant les passes de Tescrime polonaise. Il faille moulinet, pousse une tierce, une contrepointe, une quarte; puis des feintes, des temps redoublés, des coups de tète et de poignet : il savait tout cela> car il avait été élevé à l'école des cadets "".

Tandis qu'il fait ainsi des armes en riant, Rembailo tombe à ses pieds, lui embrasse les genoux, pleure, sanglote; à chaque passe, il s'écrie :

« Ah! c'est bien, général; étiez-vous un des confédérés? C'est fort bien, c'est parfait. Voilà le coup de Pulawski. C'est ainsi que parait Dzierzanowski. Cest une pointe de Sawa Qui donc a ainsi exercé votre bras? Ce ne peut être que Matbias Dobrzynski. Quant à ce coup-là, général, c'est le mien; c'est moi qui Tai trouvé, j'en prends Dieu à témoin. Ce n'est pas pour me vanter, mais ce coup n'est connu que dans la bourgade des Dobrzynski. On l'appelle de mon nom, le coup de Mon*petit-maître. Qui peut vous l'avoir appris? C'est moi qui l'ai inventé, il n'appartient qu'à moi seul. »

11 se relève, et saisissant le général dans ses bras :

« A présent je mourrai content, puisqu'enfin il y a dans le monde un homme qui peut acTopter mon enfant. Depuis longtemps nuit et jour je m'affligeais, en pensant que ma rapière se rouillerait après ma mort. Non, elle ne se rouillera pas! Mon très-illustre général, pardonnez-moi, mais jetez ces tourne-broches, ces petites épées allemandes; un fils

* L'école des cadets de Varsovie, fondée soas le dernier régne» a produit presque toas les généraux de notre époque insurrectionnelle : Kosciuszko, Kniazietvicz, DombrowsKi , elc.

418 TRADÉE «OrUÇA.

de nolile devrait rougir de porter pareffle baguette. Prenons des Mibires qui conviennent à des geatitehoinmes. Je dépose à vos pieds mon canif, c'est ce que j*ai de pins cher au monde. Je n'ai jamais eu ni femme ni enfant; il était ma femme, il était mon enfant! Jamais il n'a quitté mon bras; du malin au soir je le caressais, et la ftuît l! reposait à mes côtés. Depuis que j*ai vieilli, je le suspends au mur, au-dessus de mon chevet, eomme les juifs lés dix commandements. Je voulais l'emporter avec moi dans ma tombe ; mais je lui ai trouvé un maître, un héritier : «-est vwisl » Le général, moitié riant , moitié attendri :

« Camarade , d%-il, puisque t» me tèdes femme et enfant, tu vas demeurer seul le reste de tes jours, vieux, veuf et orphelin. Dis-moi ce queje puis te donner en édiange de ton présent; dis-moi comment je puis adoucir ton veuvage et ta solitude?

— Suis-je un Cybulski qui a perdu sa femme en jouant au mariage avec un Russe , h ce que oit la chanson ? s'écria le porte-defs avec douleur. H me suffit que mon canif brille encore dans le inonde entre vos mains. Rappdez-vous seulement, général, que le ceinturon doit être long, car il e^ long, mon canif. Souvenez-vous de le prendre à deux maitts, de viser à l'oreille gauche, et vous fendrez votre homme jusqu'au ventre. »

Le général prit le canif, mais com'ifte il était trop long, il ne put le porter. On le mît dans son Iburgon. Ce qull devint, on le raconte diversement, mais on n'a jamais pu le savoir avec certitude. Dombrowskl sf adressant à Mathias :

« Que ,penscz*vous , camarade? vous n'avez pas l'air d'être conterrt de notre arrivée. Vous vous taisez plein de mauvaise humeur. €omment votre cœur ne bondit-il pas de joie en voyant les aigles d'or, les aigles d'argent^ en entendant les trompettes sonner à vos oreilles le réveil de Kosciuszko? Mathias, je vous croyais plus ardent. Si vous

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£MBftiâa01lSHM^IIS% 419

ne voulez pft3 prendre yotre sabre et monter à dieval, ne boire^voii» paa au noinft jo^peniemeatavee voa camarades à la santé de Nap(4éoB> à l'espoir de la. Pelogae ?

— Ah ! répottdil Matm«a> j'ai, entendu > j'ai v« ee i^i se passe; maia^ seigneur, jamais àem aigtesoe fontlear aire sur le même clochet* La faveur des graada sstcbangeante^ hetmiaa, L'empeneur» un h«*0» & U y i^urait besMCou^ à dire pour et osatre. ie mn rappelle queldsPuLawski ,. mesamiS'» disaient en voyant Dumoatiet^ ^'il faUait k la Pologne un héros potioBais; non pas^un FcançaiSriM>n pa3 uaUaUen^ mai» un Piast» un Jean,. un Joseph <àm un Matbiasi. fiastf rarQiée>,on la; dit polonaise;, mais tstua ces fusiiiesa^oes sapeurs, .eeagreaadiera,. ees o«ioaiHevsr<iMk'«0(>^^q*^ tout cela voudrail ûgniôerl On entend beturdonner danaceite cohue plus de titres alleniaiite:^^- polooaiSb. Qui diable pourrait le» comprendre 9 Et ees ^bxea , ho^ Dw^ \ e'eak. à faire pitiés 0». ne pouirait paa m couper ^hez* nous, une iranehe de pnn» Ufaut «usak qu'il j ail* aset vous des Turks^deiTatai» oii.defthéiiititi»eaq«i n'ont ni foi ni loi» Je lésai vus roohmftme;;. ils ag^cMutlea femmes du. villagie, ih dévalifieni tes passant&^ilsiiUUatleSki^Useak LV^mpereur est tombé flur laXithuani» eomnesur unelsrreenneiMeb U aeread. àMosluiitlfLfr chemin loi paraalrarJong^si Sa Ma* jesté s'est mise ennmte ^ns l'asaistaoee de Dietu J'ai en* tendu dire %ifil. a'était.44i^'atliié L'e>ei»mmwcation de l'É^isft* Tout oeU ne vaut*.. » U tr^mfMi son pain dans la soupe et se. mit à le.ma^geff saDs aebeversa pbiasew ^ Le Aiseiiwrs de Itolhiaa ne fut pa&go«té pas te pcéaident| 'les jeunes gens rnâmes coiaii»soçsÂeiit à murmwief^.Slais Le juge em^^èeba yeEploftion.du:mfi^nteKtemettt^ ^» aiinoii** çantL'aatriv^ du tserisiômecMAple^ C'étai&Mf»leno4iiire* lU'értait nommé lui-même^, eaf parsMuie ne L'avait i^ogoiumi. Jusqu'^alois il avait p«tté le coiAmo^ pelMUiis.; mais TéJimène, sa future, avait exigé pai; unacdause du oootrat de maiage

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490 T0Âl>éB 80PLIÇA.

qu'il quittât le justaucorps. Le notaire^ bon gré mal gré, s'est donc habillé à la française. On voit bien que le frac lui ravit la moitié de son assurance. Il se tient roide comme s'il eût avalé un bâton ; il est guindé^ gauche comme une grue^ il n'ose regarder ni à gauche ni à droite : il s'efforce de faire bonne contenance , mais on s'aperçoit qu'il est à la torture. Une sait comment s'y prendre pour saluer^ ni que faire de ses mains. Lui qui aimait tant à gesticuler^ il les porte à sa ceinture.... héiasl il n'en a plus. Ëllesglissent sur son ventre. Il reconnaîison erreur, rougit de confusion^ et les fourre toutes deux dans une poche de son frac. Tout honteux de son frac comme d'une mauvaise action^ il passe à travers les chuchotements^ les plaisanteries comme à travers les verges; quand soudain il rencontre le regard de Mathias : il tressaille d% crainte.

Jusqu'alors Mathias avait vécu en grande intimité avec le notaire; mais dans ce moment» ses yeux sont si sévères , expriment tant decourroux>que le notaire pâlit, il boutonne son habit comme s'il crai^ait que Mathias ne le lui enlevât par son regard. Dobrzynski se contente de dire à haute voix et à deux reprises : <& Imbécile ! » Cependant il est tellement scandalisé du travestissement de son ancien ami» qu'il se lève aussitôt de table» et» s'esquivant saiis prendre congé» remonte à cheval pour retourner à' sa bourgade.

Cependant Télimène » la belle fiancée du notaire » déployait toutes ses grâces. Sa toilette irréprochable de la tète aux pieds était à lademière mode. Quelle robe » quelle coiffure ! En vain essaierait-on de la dépeindre. La plume ne saurait en donner une Idée; il faudrait des pinceaux pour mettre sous les yeux cette profusion de tulles» de mousselines» de blondes» de cachemires» de perles» de pierres précieuses : et ces joues rosées» et ces yeux animés <■? !

Le comte la reconnaît aussitôt. Pâle d'étonnement» il se lève de table et portera main à son épée :

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BMBEA8I0IIS*N01IS. 421

« Est-ce bien toi ? dit*il. Mes yeux ne lae trompent-ils pas ? Est-ce toi qui mêuie en ma présence presses la main d'un autre? Créature perfide! âme faible et chjuigeante ! Et tu ne caches pas ta honte dans le sein de la terre? Est-ce ainsi que Ton oublie des serments si récents? Crédule que j'étais! Devais-je porter ces couleurs? Malheur à mon rival ! Malheur à qui m'offense! 11 n'ira vers l'autel qu'en passant sur moû corps ! »

Les hôtes se lèvent. Le notaire est consterné. Le préisident fait son possible pour réconcilier les deux rivaux ; mais Téiimène ayant pris le comte à part^ lui dit à l'oreille :

« Le notaire n'est pas encore mon époux ; si vous vous opposez à ce qu'il le devienne» déclarez-vous^ mais que ce soit vite et positivement Si vous m'aimez^ si votre cœur n'a pas changé ^ si vous êtes prêt à m'épouser à l'instant> aujourd'hui mème^ dites un mot^ je quitte le notaire.

— femme incompréhensible, répond le comte, jadis tes sentiments étaient tout poétiques, aujourd'hui tu me parais toute prose. Qu'est-ce que le mariage, sinon une chaîne qui pèse sur les mains sans réunir les âmes? Croismoi , il y a des déclarations même sans aveu » il y a des devoirs même sans engagement. Deux cœurs qui brûlent l'un pour l'autre aux deux extrémités de la terre s'entendent aussi bien que les étoiles parleurs rayons tremblants. Qui sait ? peut-être la terre n'est-elle ainsi éprise du soleil , elle-même toujours adorée de la lune, que parce que ces trois astres, se contemplant sans cesse, se poursuivent à travers l'étendue et ne peuvent s'atteindre !

—C'en est assez, ^monsieur, interrompt Téiimène ; je ne suis pas un astre, grâce à Dieu. Je suis femme, et je sais d'avance ce que vous allez me dire. Trêve à ce radotage. Monsieur le comte, écoutez-moi bien ; si vous vous permettez un seul motqui puisse faire rompre mon mariage, aussi vrai

422 TBADÉB S09UÇA.

que Dieu nous entend, je vous sauterai aux yeux, je vous le» arracherai avec mes angles : et..«

-^ Je ne troublerai paa votre bonheur^ madame! » dkt le comte en détournant ses yeux pleins de mépris et de douleur. EX pour punir Tiuconstance de sa belle, il reporta ses assiduités sur la fiHe du président.

Ls séoéohal voulut essayer de raccommoder les jeunes gens par de sages exemples. Il se mit donc à raconter Fln&toire du sanglier èes forêts de Nalibaki^.et la. querelle de Reytan avee le prince de Nassau ; mais les botes ayant pris les glaces q^uittèrcnt le ch&teau jS^hit aller jouir du frais dans la. cour. Là^déjà les paysan» finissaient leur repas. Les cruches d'hydroiuel ciroulaient, les musiciens aeeor* datent leurs instruments et invitaient à la daose^ On cherchait Thadée, qui s'était retiré à Técart ei- disait quelque chose d'intime à Torieille de sa femme :

a Sophie , il faut que je vous consulte sur une affaire Ixés^ grave; j'ai demandé Vavis de mon mide, il ne s^y oppose pas. Vous savej^ qu'une grande partie éea viUagés* que je vais posséder vous reviennent de droit* Lss paysan» sont vos sujets et non les aiiena;j&ne saurais ea disposer sans votre volonté. Aujourd'hui que bous avons retrouvé notre chère pat|:ie, nos paysans nis se ressentiront-ils pas aussi de cet heureux événement'? Ne ferontrils que changer de maîtres? 11 est vrai que jusqu'à présent on lea a traités avec douceur; mai»^ apvès ma mort» Dieu sait à quelles mains lis pourront appartenir! Je suis soldat, nons^ sommes tous deux mortels; je suis homme, je me méfie de mes propres caprices. J'agirai^ BiiéUK en renonçant à mon autorité sur eux , en remettant leur sort fu4itr à la garde des lois. Libres nous-mêmes,, lionnons-leur aussi la^ Uberlé; donnoBS-leiir en héritage la terre sur laquelle ils seot nés,, qu'ils ont en quelque avorte conquise paf leur travail et kurs sueurs, et dont ils ont tiré notre propre entretien et nos richesses.

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SMBllàSSOMS^llOUS. 42Z

Maiâ je dois vous avertir que cette donation diminuera nos revenus; il fandra réglear notre dépense. Moi, je sois fait dès le berceau à une viefrugak; mais vons^ Sophie^ vous êtes d'une naissance illustre. Vous avez passé vos 'premières années dans la capitale; saurez-vons vous résoudre à vivre désormais à la campagne^ loin du grand monde , enfin comme une villageoise? » Sophie répondit avec modestie :

« Je sais femme ^ Fautorité ne m'appartient pas; n'êtes^ vous pas mon époux? le suis trop jeune pour vous donner des coBSeib. Ce que vous aurez décidé^ je l'accepte avec joie. Sî^ en donnant ki liberté à nos pa;fsans^ vous devenez moins riche , Thadée y vous n'en serez que plus cher à mon cœor. Je connais peu ma naissance^ j'en fais peu de cas. Je me rappdle seulement que j'ai été pauvre, orpheline, que les Sopliça m*ont accueitlie comme leur propre fille, que j'ai été élevée chez eux , que ce sont eux qui vous donnent ma main. Je ne crains pas de vivre à la campagne; si j'ai habité la capitale, il y a longtemps, je n« nr'ea sou» viens f^lus: j'ai toujours aimé les champs. Groye^^oi, m«s poulelset mes pigeons m'ont toujours plus intéressée que les •cercles de Saint-Pétersbourg. Si j'ai quelquefois regretté lemonde et ses plaisirs , c'était pur enfantillage. Aujourd'hui que jt me connais mieux, je sens que la capitale m'ennuie-^ rait le «m suis convaincue l'hiver dçmier, pendant mon séjour à Vihno, que je suis née pemr vivre^à k campagne ; $iu mtiiflu des fêtes, je regrettais Sopltçow. le ne crains pas son phis le travail, car je suis jeune et bien portante. Je sais in'oecnpefr dos soina domestiques, poitar les clefis; voiffs verrez comme je deviendrai bonne ménagère. »

AuimoBent où Sk)plite achevait ces deraières paroles. Gavais s'approche d'elle étonné, mécontent :

ic le sais tout, dit-il, le juge m'a déjà parlé de ces projets d'affranchissement; mais je ne conçois pas quel avantage tout ceci peut avoir pour les paysans, le crains que ce

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434 THADBE 80PLIÇA.

ne soit eneote quelque Innovation allemande. Ëstrce que la liberté n'est pas l'attribut exclusif des noUes? Il est vrai qu'Adam est notre père à tous; mais j'ai toujours entendu^ dire que les paysans descendaientde Gham^ les juifs de Sem^ et nous autres nobles de Japhet. Et Toilà pourquoi nous dominons les autres en qualité d'aînés. Je conçois que le curé enseigne autre chose du haut de sa chaire ; il dit que les 4ïboses se passaient ainsi sous la loi de l'Ancien Testament : mais que du jour où Notre-Seigneur Jésus-Christ^ bien que lui-même issu d'un sang royal, est venu au monde parmi les Juifs, dans une étable, il a apporté sur la terré te niveau de l'égalité. D'accord , si Ton ne peut rien y changer^ et surtout puisque, à ce que j'apprends, ma trè&*illustre suzeraine Sophie y donne son consentement ; à elle d'ordonner, à moi d'obéir : elle a le pouvoir en main. Je lui conseille seulement de ne pas accorder une liberté vaine et toute en promesses, comme les Russes l'ont fait lorsque feu monsieur Karp émancipa ses paysans, et que le tzàr les affama par un triple impôt "». Je vous conseille donc d'anoblir les paysans selon l'ancienne coutume , et de proclamer que nous leur permettons de porter nos propres armoiries. Madame donnera aux uns la demi-chèvre, monsieur SopUça donnera aux autres sa demi-lune ; et alors Rembaïlo lui-même croira un paysan son égal, dès qu'il lui verra des armes, des titres confirmés par la diète. Et que monsieur votre époux ne craigne pas que la donation des terres vous appauvrisse, mes maîtres! Dieu né permettra pas que je voie les mains de la fille d'un gra:nd dignitaire duriildnnées par les travaux du ménage. 11 y a remède à cela. Je connais dans le château certain coffre où se trouve la vaisselle des Horeszko, ainsi que des bagues de prix, des médailles , des bijoux, des panaches précieux, des harnais, des sabres admirables. J'ai enfoui le trésor du panetier, pour le soustraire à la rapacité moskovite. Il est à mademoiselle Sophie,

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EMfiBASSONS^NOUS. 425

son héritière. Je l'ai gardé dans le château précieusement comme les yeux de ma tête^ pour le sauver des Russes et de vous aussi messieurs de Sopliçow. Je possède de plus une bourse assez lourde^ fruit de mes épargnes sur mes gages et sur les dons de monseigneur. Je me proposais d'employer cet argent à la réparation des murs du château qui sécroulent, après en avoir repris possession; votre nouveau ménage pourrait en avoir besoin aujourd'hui. Ainsi ^ monsieur Sopliça^ je vivrai auprès de vons^ je mangerai chez ma suzeraine un pain de grâce en berçant la troisième génération des Horeszko , 'j'exercerai Tenfant de ma chère dame au maniement du canif ^ si c'est un fils; et c'en sera un assurément, car la guerre approche : et en temps de guerre il naît toujours des garçons !»

A peine Gervais a-t-il prononcé ces derniers mots, que Protais s'avance à pas lents ^ s'incline et tire de son surtout un immense panégyrique de trois feuilles et demie. C'était une pièce de vers d'un jeune sous-officier qui jadis avait fait dans la capitale des odes célèbres^ et qui plus tard avait endossé l'uniforme; mais après comme avant il était resté littérateur et faiseur de vers. L'huissier en avait déjà lu trois cents^lorsqu'il arriva à ce passage :

« O Jeune eqchanterease! ô beauté ! dont les charmes « Nous font d*amers plaisirs et de douces alarmes, « Sur les rangs de Bellone ouvrant (es bleus regards, « Tu romps les boucliers et tu brises les dards; « Que Mars cède à THymen, et que tes mains prospères « Do front de la Discorde arraehent set vipères. »

Thadée et Sophie battaient des mains sans discontinuer, Qomme pleins d'admiration; mais dans la réalité^ pour ne pas en entendre davantage. Déjà par l'ordre du juge, le curé^ étant monté sur la table, annonçait aux villageois la volonté du seigneur. A peine les paysans apprirent-ils cette grande

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426 XHAi»ÉB BOPLlÇi.

nouvelle 9 qu'ils s'étoeèrent vears Tbadée; et, tombant aux piecU de ieur suzeraine :

« ViT/BDi noft mattroi»! maient-iU avec des larmes.

-« Vivent nos «oncitoyen^ polooaitf égaux et libres! ré* pondit Tbadée*

r* Ala liberté du païqple l w s'écria Doaiin'ow8k.i. A ce toast le peuple répondit :

a Vivent nos chefs ! vive Tarmée ! vivent tons les États ! m Mille toasts retentissent, sans cesse répétés par mille voix.

M. I^ucbman «eul ne daigna pas partager la joie générale. Ce n'était pa^ que le projet lui déplût en lu^même^ mais il voulait l'amender, et surtout faire noimmer d'office une commission qui^.. U temps ne permit pas de suivre te eonseil de M. Bucbman; car déjà dans la cour les officiers et les dames, les soldais et les villageoises avaient pris place deuf h deux poiir danser, k Une polonaise! » s'écnèrent^ ils tous de concert. Les officiers amènent la musiqne miiiaii^ ; mais le ju^^a dit 4 Toreille du génà*al :

n Ordonne^i à la musique d^attendre encere. Vous savez qu'aujourd'hui se ceinturent les fiançailles de mon neveu , et il y a une ancienne coutume dans notre famille de se fiancer et de se marier aux sons de la musique du village. Voici le joueur de lympanon, le violon et les musettes, d'honnêtes virtuoses; voyez, déjà le violon s'impatiente et le joueur de musette, en nous saluant, paraît mendier du regard un moment de silence. Si je renvoie ces pauvres gens, ils en seront désolés; les paysans aussi ne sauraient danser à d'autres accords. Permettez-leur de commencer; que les villageois se réjouissent d'abord, nous écouterons ensuite votre excellente musique. )» H fait un signe.

Le violon retrousse les marches de sa casaque ; il serre fortement 8<m violon, appuie son menton sur la caisse, et lance l'archet comme un cheval fougueux. Ace signal, les deux joueurs de musette placés à ses côtés agitent les épaules

BMBAASSONS-NOUS. 427

comme s'ils basUalent des ailes, soufflent dans àeurs outres de cuir> et de leur joues gonflées les remplissent de vent. Semblables awi joufflus enfants de Bonée , od erokait qu'ils vont s'envoler. On n'entend pas encore le ijrmpanon.

Ce n'est pas qu'il manque de joueurs , ils sont méiae en grand nombre; mais aucun n'ose jouer en présence de YanUeL Pendant tout l'hiver^ Yankiels'étaitcaeliéon ne sait où ; «acûs ce jour même il avait subitement reparu à la suite de l'état-major» Tous savent qu'il est sans égal parmi les musiciens pour le talent, l'habileté et le goût *<9. Os le prie donc déjouer, on lui présente rinstrument; ii s'en défend sous prétexte que ses mains 6e aont engourdies , quil a perdu l'habitude de jouer, qu'il n'oserait le faire en présence de tant d'illustres seigneurs. Il salue et veut s'esquiver. Mais Sophie l'aperçoit, court à lui, et lui présente sur la blanche paume de sa main les baguettes dont l'artiste se s&ri pour frapper les cordes; de l'autre elle caresse sa barbe blandie et lui dit, en lui faisant une révérence :

a Yankiel, mon ami, je vous en prie, ce sont mes fian* cailles ; jouez , mon bon Yankiei. Ne m'avez-vous pas maintes fois promis de jouer à mes noces? »

Yankiei aimait beaucoup Sophie. Il JETincline en signe de consentement; on le place donc a« milieu de l'assemblée, on lui pfrésente une chaise , il s'assied. On apporte le tympanon , il le place sur ses genoux, et jette autour de lui des regards pleins de satisfaction et d'orgueil , comme un vétéran rappelé sous les drapeaux, quand ses petits-flls décrochent de la muraille son glaive trop pesant. Le vieillard sourit, quoique depuis longtemps II n'ait plus manié ses armes; mais ii sent que son bras ne le trahira pas.

Cependantdeuïélèvess'agenouillentauprèsdutympanon. Ils accordent l'instrument, qui grince sous leurs doigts. Yankiei, les yeux à demi fermés , se tait et tient les baguettes immobiles.

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428 THADSE SOPLIÇA.

H les abaisse. Ce sont d'abord des accents de triomphe. Il frappe les cordes coup sur côup^ comme avec une pluie d'orage. Tous s'étonnent. Mais ce n'était qu'un prélude; car bientôt il s'interrompt et relève ses deux baguettes.

11 recommence. Les cordes frémissantes sous des coups légers comme si elles avaient été frôlées par les ailes d'un insecte, rendent des sons voilés, à peine perceptibles. Yankiël, les yeux levés au ciel, semble attendre l'inspiration, il baisse la tête, mesure l'instrument d'un fier regard, étend les mains; elles retombent: les deux baguettes frappent les cordes, les auditeurs sont remplis d'admiration.

Tout à coup l'instrument jette un accord pareil |i ceux d'une musique turque avec ses clocbeties, ses triangles et ses tambours de basque. C'est la polonaise du 3 mai. Les sons vifs et joyeux respirent le plaisir, réjouissent l'oreille. Les jeunes filles veulent danser, les jeunes gens ne peuvent tenir en place. Mais ces sons reportent les pensées des vieillards vers le temps passé, vers ce temps heureux où le sénat et les nonces, après la journée du 3 mai , fétaieiit dans la salle de l'hôtel de ville le roi réconcilié avec la nation ; vers ce temps où parmi les danses on chantait : a Vive notre roi chéri ! vive la^iète ! vive la nation ! vivent tous les États !»

Le maître à chaque instant renforce les accords et presse les mesures; puis il jette soudain une note fausse, semblable au sifflement du serpent ou bien au grincement de l'acier sur le verre : un frisson glacial court dans les veines des'audileurs, et trouble tous les coeurs par un pressentiment fatidique. Attristée, consternée, l'assemblée ne sait si l'instrument est faux ou si le musicien se trompe. Mais un maître si habile pourrait-il se tromper! Cest à dessein qu'il fait résonner cette corde perfide, c'est à dessein qu'il trouble la mélodie, en faisant vibrer toujours plus bruyamment cette note discordante. Le porte-clers comprit la pensée de l'artiste. 11 cache son visage dans ses mains, en s'écriant :

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« Je le connais^ ce son rebelle; c'est le complot de Targowiça! »

Aussitôt la corde sinistre se rompt en sifflant. Le musicien frappe les chanterelles, change la mesure, Tembrouille, quitte de nouveau les premières pour frapper les basses.

On entend des milliers de sons de plus en plus bruyants ; c'est une marche militaire, c'est la guerre, c'est l'attaque, c'est l'assaut; on entend le canon, les cris des enfants, les larmes des mères : enfin toutes les horreurs du combat si bieii rendues par le maître, que les paysannes tremblent en pleurant au souYenir du massacre de Praga, qu'elles connaissent par les chants et la tradition. Aussi leur joie fut grande, quand l'artiste fit gronder toutes les cordes ensemble, et puis les étouffa comme an sein de la terre.

A peine les auditeurs ont-ils eu lé temps d'admirer, qu'un nouveau chant résonne. €e sont d'abord des notes légères et timides ; quelques cordes aiguës bourdonnent comme des mouches échappées à la toile d'une araignée : mais le nombre des cordes augmente, les sons épàrs s'assemblent et forment des légions d'accords. Déjà ils s'avancent en mesure, en formant la triste mélodie de cette chanson célèbre :

«Le soldat pèlerin va par monts et par vaax « Marchant, saignant tonjours, et Jusqa'à ce qu'il tombe « De misère et de faim sons les pieds des ctievaux, n Qai loin da sol natal lui creusent une tombe. »

Cette vieille chanson est chère aux soldats polonais; ils la reconnaissent, entourent le musicien, prêtent une oreille attentive , et se rappellent ces temps funestes où ils l'ont chantée sur le cercueil de la patrie, avant que de partir pour les pays lointains. Ils se souviennent des longues années de leur pèlerinage à travers les continents, les mers, les sables brûlants, les déserts glacés, parmi les peuples étrangers, où souvent ce chant national, en ranimant leurs cœurs, ^

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charmé les eanuis du bivouac. Absorbés dans ces tristes pensées^ ils inclinent la tête.

Jlais bientôt ils U relèvent, car Tiartiste changé de ton et démesure. Lessons plus forts^plusélevés^ annoncent quelque motif nouveau^ U abaisse les yeux, mesure les cordés du regard , joint les deux naains, et frappe des deux bavettes. Le coup était si habile, si vigoureux, que les cordes retentissent comme des trompes d'airain; et de ces trompes s'élance vers les oieux la maarcbe triomphale :

<c La Pologne est vivante ! Dombro^ski marche d'Italie en Pologne! » Toue applaudissent, tous crient d'une voix unanime :

» Cestla mai^be deDombrowskl ! m

L'artiste» comme étonné de luinmème, laisse échapper ses baguettes, lèvç les mains vers le ekl. Son bonnet de peau de renard tombe sur ses épaules, ^abaii^e soulevée s'agite avec le vçnt, Sl9sdeux joues sont eemées d'une étrange rougeur ; ses yeux, pleins de jeunesse, brillent d'un feu vivant. Enfin ses regards e^ tournent vers JDombrowski ; il couvre ses yeux avec ses mains, à trav^s lesquelles on voit jaillir un ruisseau de larmes :

fc Général , dit-il, notre Lithuanie t'a longtemps attendu, bien longtemps, comme nos Juifs leur Messie. Les chanteurs ont maintes fois prophétisé ton arrivée parmi le peuple; le ciel t'a annoncé par un miracle : vis et combats, ô toi, notre sauveur... i» En parlant ainsi, il sanglotait. L'honpêt^ Yankiel aimaii notr^e patrie eoœme iiA vriai Polonais. Domhroivski loi s«rra^l9 main et le remerciât lé J^oif ôta son bonnet et baisa la m^n du gé»é(r£d«

11 est temps dé danser 1^ polonaise* Le président s'avance; il rejette légèrement en arriére les faussesHnanches de son 5urtout,^e j^aresseia moustache, présente la main à Sophie : et, par un salut respectueux , l'invite au prenûer couple. D<HTière ^x se pl^H^ l«s ^Ir^^s dianseurs deux à deux;

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on donne le signal, ladanse est' commencée > le président la dirige.

Ses bottesroiiges tranehentsor le ga2on, sa ceinture brille, son sabre lance des éclairs ; il s'avance lentement, comme au hasard : mais dans chacun de ses pas, dans chacun de ses mouvements, on peut lire les sentiments et les pensées du danseur. Il s'arrête comme pour questionner sa danseuse; il se penche vers elle, veut lui parler tout bas. La dame se détourne, p['écoate pas, rougit. Il ôte son bonnet , salue avec respect. La dame veut bien le regarder, mais elle s'obstine à se taire. 11 ralentit son pas, cherche à tire dans ses ^eui et sourit. Heureux de sa réponse muette, il marcfaeplus vite,regardefièrement3es rivaux; tantôt il avance son bonnet à plumes de héron, tantôt il le relève. Enfin il te met sur l'oreiHe et retrousse, ses moustaches. Il s'éloigne; tous lui portent envie, tous marchent sur ses traces. 11 voudrait disparaître avec sa dame. Quelquefois il s'arrête» lève poliment la main et prie les danseurs de passer outre. Quelquefois il tente de s'esquiver avec adresse, change de direction. Il voudrait tromper ses compagnons; mais les importcms le suivent d'un pas plus agile, renlaccjit par des noeuds de plus en plus serrés. H slrrite; porte la main droite à son épée comme sH voulait dire ; « Malheur aux jah)uxt » n se tourne, Torgueil sur le front, le défi dans le regard, marche droit à la troupe, qui cède à son approche, lui ouvre un chemin , et bientôt, par une évolution rapide^ se lite,

tés on entend s'écrier : « Ah ! c'est peut-être le ardez, jeunes gens, peut-être est-ce le dernier qui re ainsi la polonaise! » Et les couples se suivent joyeux. Les danseurs forment une chaîne qui se rejoint comme un serpent immense et se le anneaux. Lescostumes variésdesdamesj des .leurs, des 'soldats, plus changeants que les écailles du

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reptile^ dorés par les rayons du soleil couchant^ reflètent leur éclat sur le sombre tapis de la verte pelouse. La danse tourbillonne^ lamusique gronde^ les applaudissements et les vivats retentissent avec fracas.

Seul le caporal Sac Dobrzynski n'écoute pas la musique^ ne regarde pas la danse ^ ne partage pas la joie générale. Les bras croisés derrière le dos, sombre et de très-mauvaise humeur, il se rappelle le temps où il faisait la cour à Sopliie. Combien il aimait à lui cueillir des fleurs , à lui tresser des corbeilles, à dénicher pour elle des oiseaux, à lui faire des boucles d'oreilles! L'ingrate, après tant d'offrandes !... Malgré ses dédains, malgré la défense de son père, que de fois ne s'est-il pas assis sur la haie, pour l'apercevoir à travers sa fenêtre ! que de fois ne s'est-il pas caché dans les chanvres, pour la voir sarcler les concombres ou jeter la nourriture aux poulets! L'ingrate!... Il baisse la tête, siffle un mazourek , enfonce son casque sur les oreilles et s'en va dans le camp, près des canons , jouer au mariage avec le poste et adoucir son chagrin par de fréquentes rasades. Telle était là constance du fils des Dobrzynski.

Quant à Sophie, elle est toute à la danse. Quoique en tête de la troupe , à peine Taperçoit-on de loin dans la vaste avenue de la cour. Vêtue d'une robe verte, la tète couronnée de rameaux odorants, elle glisse d'un pied léger sur les herbes fleuries, en dirigeant la danse comme l'ange de la nuit la marche des étoiles. On devine ou elle est, car tous les yeux sont tournés vers elle, toutes les tètes sont tendues vers elle, toute la troupe se presse autour d'elle. En vain le président a-t-il essayé de ne pas la quitter; il a dû la céder à ses rivaux. L'heureux Dombrowski lui-même ne jouit pas longtemps de son bonheur; il est supplanté par un autre. Un troisième se présente, mais il est bientôt obligé de la quitter, et de se retirer sans espoir. Quand Thadée à son tour se présente f Sophie , déjà lasse et craignant de

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