‹ Œuvres poétiques complètes de Adam Mic̜kiewicz, tr. du polonais, d'après l'édition posthume de 1858Chapitre 7 sur 36 · KONRAD · texte numérisé non relu

KONRAD

Et ces pleurs 9 à quoi boa? Grand Dieu! en ai-je vçrsé depuis le jour où je me suis arraché de tes bras^ arraché pour jamais ! où j'ai tué volontairement dans mon cœur toute joie et toute volupté^ pour remplir de sanglantes destinées ! . . . Mon martyre attend sa couronne; mes désirs vont être comblés ! Et qwand je vais me venger de tous mes ennemis, tu viendrais me ravir la victoire?... Hélas! depuis le jour où nos regards se sont rencontrés à la grille de ton cachot, il n'y a plus pour moi dans le monde entie* que ce donjon , cette grille et ce regard. Autour de moi, lorsque tout respire la guerre, au milieu des fanfares, du cliquetis des armes, moi, je n'épie que le son de ta voix angélique. Toute ma journée n'est qu'une attente; et, lorsque le soir est enfin venu, je veux le prolonger par le souvenir. Mes jours, à moi, ce sont nos soirées. Cependant l'Ordre impatient murmure de mon repos; il appelle à grands cris la guerre, la guerre qui doit le perdre : et le haineux Halban ne me laisse pas de trêve. Tantôt il me rappelle mes serments, les pays dévastés et les villages livrés à la fureur du soldat ; ou, si je résiste à ses plaintes , d'un soupir, d'un geste , d'un regard , il sait rallumer dans mon sein tous les feux de la vengeance. Mon destin s'accomplit La guerre qu'ils demandent, ils l'auront. Un messager de Rome^ hier, est venu nous annoncer que d'innombrables phalanges, armées sur tous le points du globe par une sainte ferveur, se disposent à combattre les infidèles. Tous veulent^ que je les mène avec le glaive et la croix aux remparts de Vilno; et, tandis qu'il s'agit des destinées des nations, j'ai honte de l'avouer, je pense à toi seule, j'imagine des retards pour vivre encore

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un jour, un seul jour avec toi! jeunesse, que tes dévouements sont immenses! leune, j^ai sacrifié pour la cause de ma patrie, sans crainte sinon sans regret, amour, ciel et bonheur; et, vieillard aujourd'hui, lorsque Dieu, l'honneur, le désespoir, tout m'ordonne 41e marcher aux combats, je ne puis détacher ma tète grise dé eës murs : je crains de perdre... un moment d'entretien!

Il se tait. De la tourelle seulement transpirent de§ sanglots. Les heures tardives s*écoulen.t dans le silence. La nuit se dissipe, et le rayon de l'aurore a déjà coloré le sein du lac paisible. La brise du matin passe et repasse dans ie feuillage assoupi des bosquets; les oiseaux essaient un timide ramage et se taisent de nouveau... croyant avoir hâté le moment du réveil...

Konrad est debout; îl lève sur la grille un long regard de douleur : mais le rossignol chante et voici le matin!... 11 baisse la visière, enveloppe son visage des plis de son manteau, de la main il salue la recluse et se perd dans les broussailles. Tel du seuil de l'ermite disparaît le génie des enfers, au son de la cloche argentine du matin..

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