AM)RÉ
Monseigneur !
CENCI
Dis à néaliice de maltendre dans sa chambre, ce soir... non. à niiniiil : et seule...
SCKNK if
In jardin iln palais C.'nii. — l'.uhfiil HKATUIŒ ot OK.SINO, ('(inM'rsanl
iti.Aïnir,E
N'altère/ point la vi'illi', Orsiuo. Vous vous souvenez
du lion où lions (n'lmos cotto ronversation. Justeiiiont, nous nporcovoiis rendroit dc cc (-ypr^s. Deux longues années sont passées depuis ce minuit d'avril, on, sons les ruines du mont Palatin éelairées par la lune, je vous dévoilai le secret de mon eœur.
ORSINO
Vous disiez que vous m'aimiez alors.
BKVTniCE
Vous êtes prêtre : ne me parlez pas d'amour.
Je puis obienir la dispense du Pape pour me marier. Parce que je suis un prêtre, pensez-vous qne votre image, comme le chasseur le daim blessé, ne me poursuit pas, soit que je veille, soit qne je dorme?
BÉATRICE
Comme je vous 1 ai dit, ne me parlez pas d'amour. Auriez-vous une dispense, moi, je n'en ai pas : et je ne quitterai point celte maison de misère, tant (|ue mon pauvre Bernardo et cette aimable dame, à qui je dois la vie et mes vertueuses pensées, devront soud'i'ir et que j'aurai la force de partager Icnr souffrance. Hélas ! Orsino, tout ramour qu'autrefois jai l'essenti pour vous s'est changé en une peine amère. Notre engagement fut un engagement de folle jeunesse, que vous le premier vous avez brisé en contractant des vœux qu'aucun Pape ne déliera. Et cependant je vous aime toujours, mais saintement, comme une sœur ou un esprit pourrait vous aimer ; et ainsi je puis vous jurer une froide iidélité. Et peut-être est-il bien qne nous ne puissions nous marier. Il y a en vous une veine de subtilité équivoque
20 (H'.rvnKs poktiqiks dk siielley
qui ne me convient pas. Infortunée que je suis ! Où donc me tourner?... En ee moment même vous me regardez, eomme si vous n'étiez pas mon ami, et comme si vous découvrie/, (jue j'ai de vous cette i)enséc ; vos sourires faux semblent faire de mon légitime soupçon votre propre tort. — Oh non ! Pardonnez-moi. C'est le chagrin qui me fait paraître plus dure que ne saurait le comporter ma nature ; je porte un poids de mélancoliques pensées, qui me présagent... Mais (pie peuventelles me présager de pire que ce (pie j'endure aujourd hui ?
ORSINO
Tout ira l)ien. La jx-tition est-elle prèle? Vous savez incin zt'lc à satisl'aii'c tous vos dc-sirs, douce IW-atrice ; ne doutez pas (jue je n'emploie tout mon savoir-fairi; pour amener le l'aj»' à écouter voire plainte.
r.r;ATr.i(;F, Voire zélé poui' tout ce (|ue je (h'sii'c ! Ah ! vous êtes froid !... Tout votre savoir-faire !... Vous n'avez qu'un mol à dii'c... — (apart) llé'las! Faible et délaissée créature que je suis, voilà cpie je chei'che (pu'relle à mon seul ami! — ;à oisiiuo (îette nuit mon père donne une léte sonq)tueuse, Oi'sino : il a reçu dheureuses nouvelles de Salamampu', de mes fières qui sont là-bas ; et par celte demonsi ration extérieure d'amour il se joue de sa Inline secrèle. (yesl une audacieuse hypocrisie, car il aurai! plus de joie à ceh'brer leur moil. (jue je l'ai eiileiiilii demander à genoux... (iiMiid Dieu, (pi'un tel père puisse ètic le niieii !... De grands prépara-
tifs ont el('' fails, et tous nos parents, les (!enci, seront là, avec louie la haute ntiblesse de Moine. Il nous a fait
dire à moi et à ma pâle mère, de nous parer de nos atours de fête. Pauvre dame ! Elle attend de là quelque heureux soulagement à ses sombres pcns(''es; moi, rien. A souper, je vous donnerai la supplicpie. Jusque-là... adieu ! .
ORSIXO
Adieu. — (Bcaiiicc sort). — Je sais que le Pape ne me relèvera jamais denies vœux de prêtre, sans me relever aussi des revenus de plusieurs sièges opulents ; quant à toi, Béatriee, je pense venir à bout de toi à meilleur eompte. Non, le Pape ne lira pas son éloquente pétition; il pourrait alors l'accorder à quelque pauvre parent de son sixième cousin, comme il a fait de sa sœur, et je me verrais ainsi fermer tout accès auprès d'elle. Et puis, quant à ce quelle soufl're de son pèr(% il y a dans tout cela beaucoup dexagération. Les vieillards sont fantasques, et ne veulent pas être contrariés. Un honnne peut poignarder son ennemi ou son vassal, s'abandonner en toute liberté au vin ou aux fennnes ; il peut rentrer de mauvaise humeur à son triste foyer et gouimander sa femme et ses enfants ; iilles et femmes appellent cela une allreuse tyrannie. Je serai satisfait, si je nai jamais sur la conscience de plus pesant remords que ce quelles endurent, par suite des stratagèmes de mon amour... un fdet auquel elle ne pourra échapper. Cependant, j'ai peur de son esprit subtil, de son regard qui inspire le respect, dont les rayons me dissèquent nerf par nerf, me mettent à nu, et me font rougir à la vue de mes pensées secrètes. — Ah ! non. Une fdle sans ami, qui s'attache à moi comme à sa seule espérance... Vraiment, je serais un fou, semblable à une panthère
22 (OUVRES POÉTIQUES DE SlIELLEY
irappéc de tcM-rcur sous lo rej^ard d'une antilope, si je la laissais m'éehapper.
Il sort.
SCÈXE III
Une salle iiiagnifi(|U(' dans le palais Cenci. — Banqnol. Entrent CENCI, LUCRETIA, lîÉATRICE, OKSINO, CAMILLO, iNOBLES
CENCI
Soyez les hienvenus, mes amis et mes parents ; soyez les ])ienvenus, vous, pi'inces et cardinaux, i)iliers de ri\i;lise, dont la présence Ixtnore noire fêle.
Jai tro[) longtemps vécu comme un anachorète, et, dans mon absence de vos joyeuses assemblées, de mauvais propos ont couru au dcïliors sur mon compte; mais j'espère (|ue vous, mes nobles amis, (piand vous aurez parlai;('' nos r(''joiiissaiiees et appris la raison pieuse (pii les a occasionnées, (piand nons aurons ensemble porté une ou deux sanh's, j'espère (jue vous me croirez de chair et de sanj» connue vous; plein de péché sans doiUe (car Adam nous a loiis faits ainsi), n)ais leiidi'e de ('(enf, doux el eoinpatissanl.
l'UEMUai CONVIVE
En vc-rih'. mouseii^neur, vous semble/ Irop b'-ijci' de c(eur, un houinie irop enjoni' et trop bon eoni|ia,i;non, pour connnelire les actes (|iie la rumeur |)id)li(pie allaciie à voire uoui. (\ smi vcii>jii) Je liai jamais vu dans aiieiiii M'il i;aile si eiijiiiiee el si liaiielie.
SECO.Mt (.(»>VI\E (^Uebpie <'-veiieuien( 1res desire, dolll lioils «lejuandons
LES CExr.i 23
à partager la joie, nous a réunis; faites-nous en part, comte.
CENCI
C'est, en effet, un événement ardemment désiré. Quand un père, de son cœur de père, fait monter de cette terre au grand Père de tous une prière, alors qu'il se couche pour dormir, et qu'il se lève après y avoir rêvé, — une supplication, un désir, une espérance — le conjurant d'accorder une faveur à ses deux fils, la seule qu'il demande pour eux ; si tout à coup, au-delà de sa plus chère espérance, ce vœu s'accomplit, alors il se réjouii'a, invitera à une fête ses amis et ses parents, et exigera de leur amour quils s'associent à sa joie. Eh bien, rendez-moi donc cet hommage; car je suis ce père.
BÉATRICE à Lunetia
Grand Dieu! Quelle horreur! Il doit être arrivé quelque affreux malheur à mes frères !
LUCRETIA
Ne crains rien, enfant; il parle trop sincèrement.
LÉ A TRICE
Ah! mon sang se glace! J'ai peur de ce sourire mauvais autour de son œil, qui ride sa peau jusqu'à sa chevelure même.
CENCI
Voilà les lettres apportées de Salamanque; Béatrice, lisez-les à votre mère. 0 Dieu, je te remercie! En une seule nuit tu as accompli, par des voies impénétrables, ce que je voulais faire. Mes lils désobéissants et rebelles sont morts.... Oui, morts!... Que signifie ce change-
ment de contenance? Vous ne m'entendez pas, je vous dis qu'ils sont morts; ils n'auront plus besoin de nourriture ou de vêtements; les cierges qui leur ont éclairé le sombre voyai^e sont leurs derniers frais. Le l'apc, j'imagine, natlend pas sans doute que je les entretienne dans leurs cercueils!... Réjouissez-vous avec moi ; une joie prodigieuse inonde mon C(x*ur !
Lu('rcti;i tomlic à moilio é\;in(iiiie; Bcatiicc la soutient. RKATRICF,
Ce n'est pas vrai! — (^hère dame, je vous en prie, levez les yeux. Si c'était vrai, il y a un Dieu au ciel, et il ne le laisserait |)as vivre pour se glorifier dune pareille faveur. Ilonnne dénaturé, tu sais bien que c'est faux !
CENCI
Vrai comme le nom de Dieu, que j'invoque ici pour Ic'moigner que je dis la pure vérité, et dont la très favorable Providence s'est montrée jusque dans les circonstances de leur mort. Car ilocco (Uait agenouillé à la messe avec seize an 1res, (piand l'c-glise s'écroula et en l'écrasant le ri'dinsit à létal de momie; le reste échappa sans être aticiiit. Crisiofanoa ('!(' poignardé par eireui' de la main d'un jahtux, i)('n(lant <pie celle (jiiil aimait doi'uiail avec son rival. Kt tout cela à la même heure de la même nuit; <(' (|ui prouve (pic le ciel a pai'ticidièrement soin de moi. .le demande à ceux de mes amis (pii m'aiment de mar(pu'r ce jour eounne un jour de fête sur leurs calendriers. C'i'-tail le vingt-sept de (lé-eeniiu'e.... Lise/, les lettics, si vous doutez de mon serment.
La Cdiifusiim se mol «lans rasscmlilco; fiucJi|uos-uns «les convives se lèvent.
LES CEJfCI 2o