ACTE II
SCKKE I
In ai)]iart('nK'iil dans le palais Clenci — Enlronl LUCHETIA et HEUNAKDO
LICUETIA
Ne pleure/, pas, mon doux onlanl ; il na Irnpi»' que moi, et j'ai supporté de plus profondes douleurs. II est vrai (pie si! mavail luée il aurait fait une action plus clémente. 0 Dieu tout-puissant, jette les yeux sur nous ! Nous navons plus d'autre ami (pic loi... Mais ne pleure/, pas; (pioi(pu' je vous aime connue mon onfanl. je ne suis pas votre viaicmère.
Hi:il>'AlU)0
Oh ! plus, bien plus (juc jamais mère ne le lut pour aucun de ses enfants, vous lavez été |>our nn)i ! Si ce navail pas eK'mon père, pensez-vous (pie jamais pleiur?
LK.r.KTI.V
Hc'las ! |iauvi'e enfaiit. et (pi :uii'ie/-vnus dom* fait
alors?
Entre llcalrice.
UÉ.\TUICK, iVuno voix pmipitee
.\-t-il passe'' par ici 1 Lave/vous vu, frère 1... \ïi non ! c'est sini pas siii- lescalier ! Il sap|)roche ; il a la main sur la porte !... Mere, si jamais jai «'té pour t(»i une enlaiit sdumise, ali ! mainlenant sauv(^-moi !... Kt
LKS CKNCl 31
toi, grand Dieu, dont l'imago sur la lorre est celle dun père, m'abandonnes-tu donc?... Il vient... la porte s'ouvre ! Je vois sa face ; il fronce le sourcil pour les autres, mais à moi il sourit, comme il a fait après la fête de la nuit dernière !
Entre un serviteur.
Dieu tout-puissant ! Que lu es miséricordieux ! ce n'est qu'un serviteur d'Oisino. — Eh bien, quelles nouvelles ?
LR SERVITEUR
Mon niaitre m'a chargé de vous dire que le Saint-Père a repoussé votre supplique sans l'ouvrir ;
Il lui donne un papier.
et il demande à quelle heure il pourrait en toute sûreté vous voir de nouveau.
Ll'CRETIA
A Y Ave Maria.
Le serviteur sort.
Ainsi, ma fille, notre dernière espérance est évanouie. Hélas !... Comme vous êtes pâle! vous tremblez, et vous voilà perdue dans une fixe et terrible méditation, comme si vous étiez absorbée par une accablante pensée. Vos yeux jettent un éclair glacé ! 0 très chère enfant, êtesvous devenue folle? Sinon, je vous en prie, parlezmoi.
béatku:e Vous voyez (jue je ne suis pas folle ; je vous parle.
LUCRETIA
Vous parliez de quelque chose que votre père aurait fait après celte abominable fête... Pourrait-ce être quelque chose de pire que quand il souriait et criait : i Mes
32 (Tl-.UVRES POKTIQUES DE SHELLEY
lils sont niorls ! », cl (jiic cliacun rcgai'dail la face de son voisin, poiw voii' si It's antres étaient aussi pâles qne Ini ? An premier mol (|u"il prononça, je sentis le sang- se précipiter dans mon cœnr, et je m'évanouis. Et, quand mon évanouissement fut passé, je m'assis toute faible et effarée; pendant que seule vous vous teniez debout et de vos énergiques |)aroles maîtrisiez son orgueil dénaturé ; et je pus voir l'rémir sous vos reproches le démon qui vil en lui. Jusqu'à celte heure vous avez toujours mis enti'e nous et la fureur chagrine de votre père votre présence protectrice ; votre ferme esprit a été notre seul refuge et notre seule défense. Quel événement l'a ainsi subjugué? Quel événement peut aujourd'hui vous avoir donné ce froid et mélancoliqu(^ regard, qui succède à une terreur inaccoutumée pour vous?
bi^;atuice
Que dites-vous ? Je pensais précis(''menl qu'il serait meilh'ur de ne plus lutter. II y a eu des honunes, comme
mon père, ténébreux et sanglants; mais jamais Oh!
avant qiw la chose en vienne à cette aIVreuse exlrc'milé, il serait plus sage de mourir ! Elle aboutit à cela finalement...
Ll'CKETIA
Oh ! ne parlez \)\\s ainsi, chèic enfant ! hiles-le-moi eiilin, (|ue vous a fait un dil volicpère '! Après celle fête mandile, ne s'est-il pas aii'(H(' (pielipie temps dans votre chambre ? Parlez-moi.
i!i;i;> AKiM»
0 sœur, sœur, je ten prit', dis-le-nous !
l.KS CKXCI 33
BÉATRICE, très lentement aver un calme forcé
Ce ne fut qu'un mot, mère, un pelit mot ; un regard, un sourire.
Avec un accent larouche
Oh ! il ma écrasée sous ses pieds, il a fait refluer mon sang- de mes joues pâles ! Ilîious a donné à tous de leau croupie, de la viande de buffle empestée, nous ordonnant de manger ou de mourir, et nous avons mangé ! Il m'a forcée de l'egarder mon Bernardo bienaimé, quand la rouille des lourdes chaînes a gangrené ses doux membres, et pourtant je n'ai jamais désespéré. — Mais à présent... Qu'allais-je dire ?...
Kevcnant à elle-même
Ah ! non, il n y a rien de nouveau. Les souffrances dont nous avons tous notre part niOnt égarée. Il n"a fait que me frapper et me maudire en passant; il a dit... il a regardé... il a fait... oh ! rien absolument en dehors de son habitude; mais cela m'a troublée.... Hélas ! j'oublie tout à fait mon devoir ; je devrais surmonter mes sens pour l'amour de vous.
LICRETIA
Non, Béatrice; ayez courage, ma douce enfant. Si quelqu'un devait désespéier, c'est moi, moi qui l'aimais jadis, et qui maintenant dois vivre avec lui jusqu'à ce Dieu nous prenne en pitié, lui ou moi. Vous, vous pouvez, comme votre sœur, trouver quelque mari, et sourire, des années encore, à vos enfants autour de vos genoux, tandis que moi, morte alors, et ce hideux lien, nous ne serons plus dans la mt-moire quo comme un rêve.
BÉATRICE
Chère dame, ne me parlez pas de mari. N'est-ce pas
3i ()i:ivREs poÉTiyiTEs de siielley
vous qui uiavez nourrie quand ma nièio mourut ? qui nous avez protégés moi et cet enfant si cher? Avonsnous eu d'antre ami que vous dans notre enCanee ? Vos douces paroles et vos doux regards u'onl-ils pas empêché notre père dètre noire meurtrier ? Et j(; vous abandonneiais aujourdhui ? Que l'ombre de; ma mère morte s'élève contre mon âme, si j'abandonnais celle qui a rempli sa place, avec un amour plus grand que celui même d'une mère.
BERNARDO
El moi, je pense comme ma sd'ur. Non, je ne vous laisserai jamais dans celte iiilortune, (juand même le Pape me donnerait la liberh' de vivre, conime les autres enfants de mon age, dans quehjue gaie résidence, au milicîu des amusements, d'une chèi'e (b'iicate, et en plein air pur. Oh ! ne pensez jamais (jue je veuille vous quitter, mère.
LUCRETIA
Mes chers, chers enfants !
Eiilic Ccnci, soudaincnu'iU.
CENCI
Quoi ! H(''alri-((' ici "! Ap|»rochez !
licatrice recule cl se cuumc la lace
Non, necaciiczpas votre face, elle est belle, regardezmui ! La nuit deiiiière, cepeiulaul, vous osiez bien me l'cgarder avec une ins(dence l'cbelle, essayant de per<'er d'un d'il sé'vère et scrulatrur ma seci'ète inlenlion ; tandis (piaiois je clicicliais ii cacher ce (|nr je venais \tn\s dire mais en vain.
111. V I KIC.I', raKiiii'lic. chaiicelantc en it.'i^n.-int l:i pnrle
Oh ! puisse la terre m'eugloulir ! Cache-moi, ô Dieu!
ij;s cKx.i 35
CENCI
Alors, ce fut moi dont les paroles tombèrent inarli culées de mes lèvres, et qui dun pas chancelant m'enfuis de votre présence, comme vous fuyez maintenant la mienne. Restez, je vous l'ordonne ! A partir de ce jour et de celte heure, on ne vous verra plus, je {)ense, avec l'œil intrépide, le sourcil hautain, la joue impudente, et cette lèvre faite pour la tendresse ou le mépris, imposer silence au plus humble des humains, et à moi moins qu'à tout aulre. Maintenant, retirez-vous dans
votre chambre.
A Bernardo
Et toi aussi, image délestée de ta mère maudite ; ta face laiteuse et douce me rend malade de haine !
Bt-atricc et Bciiinrilu surlent.
CENCI à part
Ce qui s'est passé enti-e nous suflit pour nous rendre moi hardi, elle craintive. C'est une terrible chose que de loucher à un forfait tel que celui que je médite aujourd'hui ; je suis comme ces hommes assis grelottant sur le talus humide de rosée, qui essaient avec leurs pieds le courant glacé ; une fois dedans.... avec quelles délices l'esprit palpite en s'ouvrant à la joie !
LUCRETI.V s'avancant tiniidomcnt vers lui
0 mon mari ! Je vous en pi-ie, {tardonnez à la pauvre Béatrice ; elle ne pensait i)as à mal.
CEXCI
Ni vous peut-être ? ni ce jeune drôle à qui vous avez appris par cœui- le [)arii(ide avec son alphabet ? ni Giacomo ? ni ces deux lils, les plus dénaluiés des (ils, qui auraient fini par me brouiller avec le Pape, et que
3G aaivuEs poétiques df, siii:lley
clans sa misc'iicordc Dieu a supprimas on une sculo nuil? Innocents agneaux ! Ils n'ont jamais pensé à mal ! Ne cons])irie/,-v()Us pas ici ? Vous ne dites pas qu(> j'ai failli être cnipiisonné comme Ion, ou condamne à mort pour certaine aiïaire, oii vous deviez servir de lémoin ; que, ce plan ayant échoué, on songea alors à aposler des assassins, ou à verser un poison l'oudroyant dans ma boisson du soir, ou à m'étoutler dans liviesse ? dans la pensée (liic lions navions pas daiitre juge (pie Dieu, et (|ue Dieu avail prononce'' ma senlence, et cpiil n y avait personne (pu' vous pour èlre les exé'culeurs de ce dc'ci'et enregistré dans le ciel. Oh non ! vous ne pailez pas de; cela !
LUCRETIA
Que Dieu me vienne eu aide, si jai jamais en les pensées que vous m'imputez !
CKNC.l
Si vous osez pi-olc-rei' encore ce mensonge pei'vei's, je vous tue. Quoi ! ce n'a pas ('■l('' par voire conseil ipie iléalrice a ti'ouhle la l'été celle niiil '! .\'esp(''riez-vous pas s<ndevei' (juel(|ues eniu'mis conlre imn, et m'(''cliapper, pour rire avec nn''|)ris de cehii (|ui mainleiianl l'ail Iremhler jus(|u"aM dernier de V(is iiei Is \' Ndiis jugiez les hommes plus hardis (juils ne sont : il y en a peu (pii osent se mettre entre leur tomheau et moi !
i.rcr.i.iiA
>e me legartle/ pas (rime l'acon si lenihle ! Par mou sailli, je ne eoimaissais rien des desseins de IJealrice ; et je crois (pi'elle n'avait aucun dessein, jus(pi au moment où elle vous «'Ulendit parler de ses Irères morts.
CENCI
Menteuse blasphématrice ! Vous êtes damnée pour ce péché ! jMais je veux vous mettre quelque part où vous pourrez persuader aux piei*res que fouleront vos pas de vous délivrer ; car il n'y aura là aucun homme que ceux qui osent tout sans mettre en question ce que je commande. Mercredi prochain, j(! vous expédie. Vous connaissez ce rocher sauvage, le château de Pelrella. Il est muni de fortes murailles, enfermé de fossés ; ses donjons souterrains et ses tours escarpées n'ont jamais raconté d'histoires, quoiqu'ils aient entendu et vu des choses qui feraient parler les pierres muettes. Qu'attendez-vous encore ? Lucretia son.
Le soleil qui voit tout brille encore ; j'entends le bruit de la foule atïairée dans les rues ; je vois le brillant ciel à travers les panneaux des croisées. C'est un jour éclatant, large et lumineux, bruyant, éblouissant, soupçonneux, plein d'yeux et d'oreilles; pénétrant les plus sombres recoins de son insolente lumière. 0 ténèbres, venez ! Et cependant que me fait le jour ? et pourquoi désirerais-je la nuit, moi qui fais une action qui doit confondre à la fois et la nuit et le jour ?.... C'est elle qui tâtonnera à travers un brouillard égarant d'horreur ; s'il y a un soleil dans le ciel, c'est elle qui n'osera pas regarder ses rayons, ni sentir sa chaleur. Qu'elle désire donc la nuit. L'acte auquel je pense aura bientôt tout éteint pour moi; je porte en moi des ténèbres plus épaisses et plus profondes que l'ombre de la terre, ou l'air interlunaire, ouïes constellations éteintes dans le nuage le plus sombre, ténèbres dans les(|uelles je m'achemine en sûreté et sans être vu à l'exécution de mon dessein.... Que n'est-il accompli ! n sort
R.VBBE. II. — 3
SCÈXE ,11
Une chambre dans le Vatican — Entrent CAMILLO el GIACOMO, conversant
CAMILLO
11 y a une loi anibigur, cl tombée en désuétude, en vertu de Uuiiielle vous pourriez obtenir la nue provision de nourriture et de vêtement....
GLVCOMO.
Hien de plus? Hélas! Bien nue d<»it èli-e la provision accordée par la stricte loi, et (pie doit payer bien niali,Mé elle l'avarice de la vieillesse. l'our(pioi mon père ne m'at-il pas mis à lapprentissai^c de (juelque métier mécanique? Je n'aurais pas été alors entraîné à la rcmorijuc de ces nécessités de haute naissance que je n'aurais point rencontrées dans mon Iravail quotidien. Le fils aîné d'un nobh' l'iclu' est riiérilier lie toutes ses incapacités; il a d'immenses besoins <'t des laculli's très limitées. Vous, cardinal (lamillo, s'il vous fallait dire adieu à vos lits de plume trois luis rembourrés, à voire tabh' délicate, à vos cent serviteurs et à vos six palais, cl vous voir réduit à ce ([u'cxii^c rigoiii'ciiscnicnl la iialiirc?...