SCÈNE I
Le Ciel. JUPITER sur son trône. THÉTIS et les autres divinilés assemblées.
JLI'ITEU
Vous, Puissances du Ciel assemblées, qui partagez la gloii'iî et la foire de eeliii (jue vous servez, réjouissezvous ! Dé'sorniais je suis Tout-puissant. Tout m'est soumis; seule ràmc de rilonime, comme ini feu incxlinguihle, brûle encore à la face du ciel avec ses violents reproches, et doutes et lamentations, et ])rières à contre-cœur, soidevantune insurrection qui ])ourrait porter atlcinle à la séctu'ité de notice antique empire, (juoirpi'il i'('i)ose siu' inie foi invétérée et une craiulc con'cmporaiue de l'enfer ; et quoique mes malédictions à travers lair suspendu, comme la neige sur les pics sans herbe, tombent flocon par flocon, et se cramponnent à lui; {pioi(|iie sous la puissance de mon courroux il grimpe, pas après pas, les rochers de la vie, qui le blessent, comme la glace blesse des |)ieds nus; il reste malgré tout supi'rieur à la misère, andjilieux, indomj)té, cependant tout près de sa l'uine. Tout à l'heure, je viens d'enfanlei- un étrange piodige, ce fatal Enfant, la terreur de la lerre . (|ui ualleud (pie l'heure li\(''e \n\i le desliii {(pij doil appoi'lei' du Irùiie vaeani de l)(''mog(trg()n la puissance redoutable des mend)res toujours vivants
qui revêtaient ce terrible esprit invisible), pour redescendre et étouffer l'étincelle.
Verse le vin du ciel, Idéon Canymède, qu'il remplisse comme un feu les coupes dédaliennes ; et vous, du sol divin parsemé de fleurs, jaillissez, harmonies toutestriomphantes, comme la rosée de la terre sous les étoiles crépusculaiies ! Buvez ! Que le nectar fasse circuler dans vos veines Tàme de la joie, vous Dieux éternels, jusqu'à ce que l'allégresse éclate en une voix immense, comme la musique des vents Elyséens !
Et toi, monte près de moi, voilée dans la lumière du désir qui fait de toi une seule chose avec moi, Thétis, brillante image de l'éternité ! Quand tu criais: « Insoutenable puissance ! 0 Dieu ! épai'gne-moi ! je ne puis supporter les vives flammes, ta présence pénétrante ; tout mon être, comme celui que le poison du seps Numidien liquéfiait en rosée, se dissout s'afliiissant dans ses fondements ; » en ce moment même deux puissants esprits, en se confondant, en ont produit un troisième plus puissant que chacun d'eux, qui, maintenant incorporel, flotte au milieu de nous, senti, sans être vu, attendant rincarnation, qui monte, — entendez-vous le tonnerre des roues de feu coupant le vent ? — du trône de Démogorgon. Victoire! Victoire! Ne sens-tu pas, ô monde, le tremblement de terre de son char ébranlant l'Olympe de son tonnerre ?
Le char de l'Heure arrive. Démogorgon en descend, et s'aiiproiiie du Irônc de Jupiter.
Redoutable forme, qui es-tu ? Parle !
DÉMOGORGON
L'Éternité. Ne demande pas un plus terrible nom. Descends, et suis-moi au fond de l'abime. Je suis ton en-
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fant, comme lu lus rcnfant de Saturne ; plus puissant que toi. Et désormais nous devons habiter ensemble l'abîme ténébreux. Ne brandis pas tes éclairs. La tyrannie du ciel, il n'est donné à personne de la conserver ou de la reprendre, ou de l'y succéder : cependant, si tu le veux, de même que c'est la destinée des vers éci-asés de se tordre jusqu'à ce quils soient morts, déploie ta puissance !
iri'rrER
Prodige détesté! à l'heure même, au fond desprofon des pi-isons titaniennes je l'écrase!... Tu résistes?
Pilié ! pitié J... Point de pitié, de relâche, de répit ! Oh ! Si tu voulais faire de mon Knnemi mon juge, même aux lieux où il est pendu, aiterr('' pai' ma longue levanche, sur le Caucase ! 11 ne mecondanmerailpas ainsi, lui ! Bon et juste, et sans peur, n'est-il pas le roi du monde? Et toi, (pii es-tu?... Nul refuge! Nul appel!
Alors lombe avec moi ! Enfonçons-nous ensendjle dans les vagues innnenses d(! la ruine, connue un vautour et lin serpent épuisés glissent, entrelacés dans un inextricable combat, au sein d'une mei* sans i-ivages. Que l'enfer ouvn; ses océans endiguc'S de feu tempétueux, et submerge dans son vide sans fond ce monde désolé, et toi, et moi, 1(! vain(pi('Mr et le vaincu, elles débris de ce trône pour le(|uel ils c(>nd)allaienl.
Aï! aï! Les ('h'menls ne m'obi'isseul plus! Je m'enfonce (''|)er(hi en bas, loujoui's, jtour loujoui's en bas! et, comme un nuage, mon Emiemi d'en haut obscurcit ma chute de sa victoire ! Aï ! aï !
SCEXE II
L't'iiibuiuliure d'une grande rivière dans l'île Atlantide. OCEAN est découvert penché près du bord ; APOLLON se tient auprès de lui.
OCÉAN
Il tomba, dis-lu , sous le froncement de sourcil de son vainqueur ?
APOLLON
Oui, quand fut terminée cette lutte qui obscurcit le globe que je dirige et ébranla les solides étoiles, les terreurs de son O'il illuminèrent le ciel d'une lumière de sang, à travers les épaisses franges déchiquetées de l'obscurilé victorieuse, pendant qu'il tombait; semblables à la dernière lueur de la rouge agonie du jour qui, d'une déchirure à travers les nuages enflammés, brûle au loin dans les profondeurs de l'horizon ridé par la tempête.
OCÉAN
Et il s'enfonça dans labîme ? Dans les ténèbres du vide ?
APOLLON
Comme un aigle saisi dans un nuage qui éclate sur le Caucase, quand ses ailes qui défiaient le tonnerre sont embarrassées dans le tourbillon, et que ses yeux, qui regardaient le soleil sans en être éblouis, sont maintenant aveuglés par la blancheur de l'éclair. Cependant son corps se débat sous les coups de la grêle pesante ; il tombe enfin et s'enfonce, et la glace aérienne s'accroche à lui.
Drsoiinais les plaines do la mer. miroir du Ciel, qui sont mon royaume, se soulèveronl, sans être tachées de sang, sous le souffle des vents, comme des champs de bl('' balancés par l'air de l'été : mes courants couleront autour de nombreux continents peuplés, autour d'Iles fortunées. Et de leurs trônes vitreux le bleu Piotée et ses hiunides iVymphes verront l'ombre de belles embarcations (comme les mortels voient la barcjuc (loltante de la lune chargc-e de lumière avec cette étoile blanche, cimier de son pilote invisible, emportée vers la rapide mer refluante du couchant) ne traçant plus leur sentier à travers le sang et les pleurs, et la désolation, et la voix confondue de l'esclavage et du commaiHh'ment ; mais à traveis la lumière des fleurs réfléchies par les eaux, et les odeurs flottantes, et la suave musique, et les douces, libres, charmantes voix, cette si déUcieuse musique, telle (pie l'aiment les Esprits.
APOLLON
Et je ne veriai plus ces actions (pii oltscurcissaient mon esprit des ombres du chagiin, connue l'éclipsé obsciu'cit la sphère (|ue je guide. Mais ('coute, j'entends 1(! h'ger, clair, argentin lulh du jeune Esprit, assis dans l'Étoile lUi .Malin.
OCÉAN
Tu dois partir ; tes coiu'siers .se reposeront ce soir ; jus(jue-là adieu. La profondeur relenli.ssante m'apix-Ue eu ce moment poiu- la repaître du calme a/uré puise aux urnes d'émeraude (|ui .se tiennent toujoiu's pleines devani mon trône. Vois les Néréides sous la mer iilau-
que, leurs membres ondoyants portés sur le courant comme sur une brise, leurs bras blancs relevés audessus de leur chevelure (loltante, avec des guirlandes bariolées et des couronnes étoilées de fleurs de mer, accourant pour rendre hommage à la joie de leur puissante Sœur.
On entend un l)iiiit de vagues.
C'est la mer non repue, alFaméc de calme. Paix, monstre ! 3Ie voici... Adieu !
APOLLON
Adieu.