DÉDICACE
plus jnir de tout mal; quelquun qui sache mieux recevoir et dispenser un bioifait, tout en étant toujours condamné à donner beaucoup plus quil ne jjeut recevoir ; quelqu'un de vie et de mœurs plus simples, et (clans la plus haute acception du mot) 2')lus pures, je n'en ai jamais connu; et j'avais cependant déjà été lieureux en amitiés, ([uand votre notn s'est ajouté à la liste.
Puissions-nous dans cette patiente et irréconciliable Jiaine pour la tyrannie et l' imposture domestique et politique, qu'a si hautement fait éclater tout le cours de votre vie, et à laquelle, si j'avais la santé et les talents, je dévouerais la mienne, puissions- nous vivre et mourir en nous encourageant l'un l'autre dans notre tâche!
Soyez heureux !
Votre ami affectionné,
Percy B. Shelley.
Rome, t2!) mai iSl!.).
PREFACE
Dans UK'S voyai^fs eu Ilalic on iiic coiiiimiiii(|ii:i un manuscrit, copié dans les Aichivos du palais dos C.cuci à Rome, contenant le récit détaillé des horreurs qui aboutirent à l'extinction dune des plus nobles et des plus riches familles de cette ville pendant le pontificat de Clément VIII. en Tannée 1599.
Voici l'histoire : Un vieillard, ajjrès avoir passé sa vie dans la débauche et la perversité, Unit par concevoir une implacable haine contre ses propres enfants ; cette haine se manifesta à l'égard de sa fille sous la forme d'une passion incestueuse, aggravée par toutes sortes de cruautés et de violences. Cette fille, après avoir longtemps essayé en vain d'échapper à ce qu'elle considérait comme une souillure ineftaçable pour son corps et son àme, complota à la fin, avec sa belle-mère et son frère, le meurtre de leur commun tyran. La jeune vierge, réduite à une si terrible extrémité en obéissant à une impulsion plus forte que son horreur, était certainement une charmante et adorable créature, faite pour plaire et être admirée, et ainsi violemment détournée de sa nature par la nécessité des circonstances et de rojunion. La conspiration fut promplement découverte; et, malgré les plus instantes prières adressées au pape par les plus hauts personnages de Rome, les coupables furent mis à mort. Le vieillard, durant sa vie, avait à plusieurs reprises acheté au pape son pardon pour des crimes capitaux, d'une inexprimable énormité, au prix de cent mille couronnes ; il est donc
() I'llKFAC.K
(lilticilc (rallrihiii^r à l";iiiioiii- de lajiislicc la iiuiii de ses viclimcs. Til dos molils du pape jioiir sévir lui piohaldenicul ccKe considi-i'alioii, que quicoiKjue tuail Ic conilo CfMui privait son liésor dune source assurée et ahondanle de revenus (I). Une lelle hisloiie, présentée de manière à exposer au lecleni' tons les sentiments de ceux (|ui y ont joué un rôle, leurs espérances et leurs eiaintes, leurs niéliances et leurs rêves, les divers intérêts, passions et opinions, qui taisaient ai^ir chacun des personnages, tout en eoneouiant à un même dénouement terrible, serait comme un (lambeau (|ui porterait la lumière dans quelques-unes des plus sombres et des plus secrètes profondeurs du eo-ur humain.
Quand j'arrivai à Kome, je pus constater (|u"on ne pouvait parler de ee sujet des (lenci dans la s(»eiét('' italienne sans ('Veiller un vifel |)rotond intérêt, et (ju'il ne man(|uait jamais diiicliner les sentiments de l'auditoire à une pitié lomanesque pour les mallieuis (|ui avaient poussé à une si hoi'i'ihle extrémité une femme couchée de:puis deux siècles dans la commune poussièie, en même temps (|u"on l'absolvait avec entbousiasme. Tout le monde connaissait les principaux traits de cette histoire, et |iarlai<eail l'inti-rêl éciasant (|u'elle semble par un secret maiiique exciter dans le ca>ur humain, .lavais une copie du tableau du (iuidc! représentant li('alrice, tableau conservé an palais Colonna {'2], et mon domesti(|ue italien y reconnut du premier couj) le portrait de la C.enci.
L"inl(''iêt national et universel (|u'e\(ile encoie celte histoire, et (|u'elle a excitt' pendant deux siècles dans tous l(!s laiiits de la societt- dans une i;raude ville où lima- ^iuation est toujours en éveil, a etc pour- moi la première révc'lation d'un sujet vraiment fait pour le drame. C'est une trat;('-die. (|ui. par le seul lait d'('-veiller ainsi et de passionner la >\mpatliie liiimaiue, a dt'jà (d)lcnu approba-
(I) Le f;niiV("inoiiionli);i|i;il iis.i anciennement des luvcaiitioiis les plus exlraoïdinaircs pour cmpcchcr la publicité de faits ipii attestent (l'une façon si traKi(iiif >a porvcisitc et sa faiblesse, et jiisciu'à ces derniers temps, ta commiuiicalion des manuscrits olfril (pieUpie difliculte (S).
(.') Aujour<riiiii au palai^ Itarlierini.
PREFACE
lion ot succès. Il ne restait plus, à mon sens, pour la faire goûter de mes compatriotes, qu'à rhabiller dun langage et d'une action capables de la faire pénétrer dans leurs co'urs. Les plus profondes et les plus sublimes compositions tragiques, le Roi Lear, et les deux drames qui racontent Ihisloire d'Œdipe, existaient depuis longtemps dans la tradition , comme sujets de croyance et d'intérêt populaires, avant que Shakespeare et Sophocle les aient rendus familiers à la sympathie de toutes les générations humaines (jui vinrent ensuite.
Celte histoire des Cenci est, il est vrai, éminemment terrible et monstrueuse ; une représentation brutale des faits serait insupportable sur la scène. Celui qui veut traiter un pareil sujet est obligé d'idéaliser les événemenis, pour en diminuer Ihorreur, de telle sorte que le plaisir, qui naît de la contemplation poétique de ces orageuses douleurs et de ces crimes, puisse tempérer la peine causée par la contemplalion des difformités morales qui les produisent. Dans un pareil sujet, il faut évilei' tout ce (jui pourrait faire servir lexposition à ce que l'on api)elle vulgairement un but moral. Le but moral le plus élevé que l'on puisse se proposer dans la haute tragédie est d'apprendre au coeur humain, par ses sympathies et ses antipathies, à se connaître lui-même ; car c'est en proportion de l'acquisition de cette connaissance (|ne l'être humain devient sage, juste, sincère, tolérant et bon. Si les dogmes sont plus efficaces, tant mieux; mais un drame n'est pas fait pour leur i)rêter main forte. Sans aucun doute, personne ne peut être vraiment déshonoré pai l'action d'aulrui ; et la meilleure réponse à faire aux plus énormes injures est la bonté, l'indulgence, et la résolution de convertir le coupable de ses sombres passions par la paix et l'amour. Revanche, représailles, expiation, sont de funestes méprises. Si Béatrice avait j)ensé ainsi, elle eût été plus sage et meilleure ; mais elle n'aurait jamais été un caractère tragique. L'intérêt qu'un petit nombre eût pu prendre à un pareil personnage n'aurait pas suffi à ce que se propose le drame, faute de trouver un écho dans la masse des specta-
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leurs. C'esl dans celte espèce de casuistique passionnée et de dissection du sujet (au moyen de laqnelle le spectateur cherche à jusiilier lîéatrice, tout en sentant que son action a besoin de justilication) ; c'est dans la superstitieuse liorreur avec la((uelle il contemple à la lois ses malheurs cl sa veui^eance, (jue consiste vérilahlement le caractère dramatique de ce quelle a pu l'aire ou souffrir.
J"ai essayé autant que possible de représenter les caractères tels quils ont probablement été, et j'ai cherché à éviter l'erreur d'en faire des personuilicalions actuelles de mes projires conceptions du bien ou du mal, du faux ou du vrai, et de convertir ainsi sous un voile transparent des noms et des actions du \\i'' siècle en de froides personnifications de mon propre esprit. Ils sont représentés comme catholi(|ues, et comme callu)li(|ues profondt-nuMil convaincus. L'opinion proleslante vena (|uel(|ue chose de peu naturel dans le sentiment ardent et per|»étuel des relations entre Dieu et Thomme dont la tras^édie des Cenci est pénétrée. Elle s'effarouchera surtout de voir une conviction entière de la v(''rilé de la reliiiion populaire s'allier avec la froide et intrépide persévérance dans une énorme perversité. Mais en Italie, la relijiion n'est pas, comme dans les pays protestants, un manteau bon à revêtir en certains jours; un passe-port que ceux <|ui ne veulent pas être injuri(''s porleut avec eux pour l'exhiber à l'occasion : ou une sombre passion de |)éuelrer les imp(''iietrables mystères de notre être, passion <|ui n'aboutit (|u'à terrifier celui (|ui la ressent en face du ténc'breux abîme au bord du(|iiel elle l'a conduit. Dans res|)rit de l'Italien ( 'alli(di(|ue. la jelijiion coexiste, pour ainsi dire, avec la foi aux choses dont tous les hommes oui la plus eiilière certitude. Elle se mêle :i loiile ht Irame de la vie. Kllc est adoration, foi, soumission, repentir, admiraliou aveuitle ; elle n'est pas une rè,i;le de condiiile morale. Klle n'a aucune liaison ni'cessaiii' avec aucune vertu. Le plus airoce sci-b-ral peiil être un (It'vot scrupuleux, et. sans cho(|uer la foi élitidie. peut se donner coninic tel. La religion |irnelre profondénieul tout le corps social, et peut èlre. selou le leuipi'-ra-
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mcnl (le lesprii qu'elle habile, une passion, une convicUon, une excuse, un abri, jamais un frein. Cenci lit élever luimême une chapelle dans la cour de son palais, la dédia à lapôtre saint Thomas, et fonda des messes pour le repos d(> son âme. Ainsi, à la première scene du quatrième acte, quand Lucrèce s'expose elle-même aux conséquences d'une altercation avec Cenci, après lui avoir administré un narcoli(jue, elle n"a d'aulre dessein que de l'amener au moyen d'un conte à se confesser avant de mourir, la confession étant regardée par les catholiques comme une condition essentielle du salut ; et elle ne renonce à son dessein que quand elle s'aperçoit qu'en y persévérant elle exposerait Béatiice à de nouveaux outrages.
J'ai évité avec le plus grand soin, en écrivant cette pièce, d'y introduire ce qu'on appelle communément de la « pure poésie » : on y Irouvera, je crois, à peine une comparaison détachée, ou une seule description isolée, à moins qu'on ne regarde comme « pure poésie » la description que fait Béatrice de l'abîme qui attend le meurire de son père (1).
Dans une composition dramati(iue, l'imagination et la passion doivent se pénétrer l'une l'autre, la première ne devant servir ([nau plein développement et à la pleine expression de la seconde. L'imagination est comme le Dieu immortel prenant un corps pour la réde)n[)tion de la passion mortelle. C'est ainsi que les images les plus sublimes, comme les plus familières, peuvent concourir à reflet dramatique, quand elles sont employées à l'expression d'un sentiment véhément, qui élève ce (jui est bas, et permet de saisir ce qui est élevé, en jetant sur le tout l'ombre de sa propre grandeur. D'ailleurs, j'ai écrit avec plus de négligence, c'est-à-dire sans me livrer à un choix d'expressions savant et toujours fastidieux. De ce côté, je suis entièrement de l'avis de ces criti([ucs modernes qui pensent que, pour émouvoir chez les hommes une vraie sympathie, il faut employer le langage qui leur est familier;
(1) L'idée de ce morceau m'a été suggérée par un des plus sublimes passages du Purgatoire de Saint-Patrice, AeCii\A('ron; le seul plagiat que j'aie commis avec intention dans toute la pièce. (Voir acte lU, scène I.) (S),
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cl (|iic l'('lii(l(' (If nos iiiands aiurlrcs, les aiicuMis poètes :iiii;lais. dcviait siiiloiil nous cxciltT à l'aire poiir noire Iciiips CM' ([nils oiil Tail pour le leur. Il saiiil de parler le laiiifage réel des hommes en général, et non celui de telle classe particulière de la société à lacpielle peut api)artenir réci'ivaiii. En voilà assez sur ce que j'ai voulu Taire. Je ne doute pas (|ue le succès soit tout autre chose ; surtout pour un écrivain (|ui ne s'est appli(|ué que depuis i)eu à I <'lu(l(' de la lillcraUiit' diaMiati<jue.
.l'ai essaye, pendant (jue j'étais à Home, d'étudier les monuments de celte histoire, aillant (|u'ils étaient accessihlcs à lin ('liaiiiicr. I.e porirail de IJi-alrice au palais (".oloiiiia es! iiii adiiiirahle clier-d'o'iivre d'ai'l : il l'ut ])einl par le (iiiide. peiidaiii i|ii'elle ('lail en |)i'isoii. .Mais il est encore plus inli-ressanl coniine l'exacte representation d'un des plus aiinahles spécimens des o'uvres de la nature. Sa pâle liitnre l'cspire le calme ; son àine semhie profondéineiil l'iappée et triste : cependant le désespoir exprimé sni' ses traits est iciiipciM' par nue douce patience. Sa lèle est coill'i'i' des plis d'une draperie lilanche. d'où s'éclia|q)enl les lilondes mèches dtî sa chevelure d'or. (|ui rctomhent autour de son cou. Le dessin de son visage est d'une ex(|uise délicatesse ; les sourcils sont détachés et arqués ; les lèvres ont encore cette expression d'imagination cl de sensihilitc <|ue la soiiH'iance n'a point l'ail disparailre, el (|ii'il senihle (|iie la mort même poiiiiail à peine éteindre. Son Iront e;;l large cl lumineux ; ses yeux. (|iii. dit-on, étaient reniar(|iial)les par leur vivacité, soiil g<inlles de larmes el sans éclat, mais beaux di; tendresse et de sérénité. Il y a dans l'cnsemlde nue simplicité el une dignité <|ui, unies à son charme e\(|uis el à son profond chagrin, soiil d'un pallM-ii(|ue iiiexprimalile. IJéalrice C.enci senihlc une de ces lares personnes en i|iii l'é-nergie el la grâce lialiilnii ensemble sans se dcliiiii-e l'une I autre ; sa nalure elail simple et profonde. Les crimes el les misères, où elle a été à la fois acirice el viclime.sonl comme le masque el le maiileaii dont les ciiconslances l'ont envelo|q»ée pour dt-ridier sa vraie ligure sur la 'cène du monde.
PRÉFACE 1 1
Le palais Ceiici esl Tort étendu, et, (iiKtiqiie en partie modernisé, il y reste cependant une vaste et sombre masse d'architecture féodale qui est encore dans le même état ((u'au temps des terribles scènes qui font le sujet de celte tragédie. I^e palais est situé dans un coin obscur de Rome, près du quartier des Juifs ; des fenêtres supérieures, on aperçoit les immenses ruines du mont Palatin, à moitié cachées sous Topulenle végétation de leurs arbres. Dun côté du palais, il y une cour (peut-être celle où Cenci fit bàlir la chapelle de saint Thomas) entourée de colonnes de granit, et ornée dantiques fiises dun beau travail, et selon l'ancienne mode italienne garnie de balcons étages à jour. Un des vestibules du palais, formé de pierres gigantesques, conduisant à travers un passage sombre et élevé, et donnant sur des chambres obscures et souterraines, m'a particulièrement frappé.
Quant au château de Petrella, je n'ai pas d'autre information à donner que celles que Ion trouvera dans le manuscrit (1).
(I) Shelley a joint à son drame la traduction do ce manuscrit, qui est à peu prés le même que celui que Stendhal a traduit dans ses Chioniques Italiennes, in-l"2, ISÔ.i.
PERSONNAGES DU DHAME
SCS lits
Le comte FnA>r.i'.sc.o Cenci
GlACOMO, I
BER>.vun(),)
Le cakdin.vl Camillo
Le prince Cdlonna
OkSI.NO, prélat SaVELLA, Icsat ilu pape
Ol.lMI'Kt, )
! assassins •Mak/.io, )
A>'DREA, scrviU'iir till coiiilc
Nuhlcs. .Iiisf's, r.ardos, Sor\ilciiis LuCRETlA, fcnimo do Ci'iici, liolk'-inrrc de ses onfanls IJkATKICE, sa (ille La SCENE se passe piincii)alcnient à Rome ; elle est transportée pendant le (luatricnie acte à l'etrella, un château dans les Apennins d'Apulie.
EPOOrE : sous le I'onlili<a' de dénient VHI.