‹ Œuvres poétiques complètes de Shelley (volume 2)Chapitre 9 sur 105 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

SCÈXK PREMIÈRE

Un appurtement clans le palais Onci Enireut le COMTE CEXCI et le CAUDLXAL CAMILLO

CAMILLO

Celte alïairc du meurtre estétoufïée, si vous consentez à céder à Sa Sainteté votre teri'e située au-delà de la porte du Pincio. Il a fallu tout mon crédit dans le conclave pour l'amener à ce point. Le pape disait que vous achetiez avec votre or une dangereuse impunité ; que des crimes connue les vôtres, une ou deux fois reçus à composition, enrichissaient l'Eglise et assuraient un répit du côté de l'enfer à une àme égarée qui peut se repentir et vivre ; mais que la gloire et l'intérêt du trône élevé qu'il occupe ne consistaient pas tout à fait à en faire le marché ciuotidien de crimes aussi nombreux et aussi hideux que ceux que vous parvenez à peine à cacher aux yeux révoltés des hommes.

CENCI

Le tiers de mes possessions ! Allons ! En effet, j'ai entendu dire un jour que le neveu du pape avait envoyé son architecte pour visiter le terrain, avec l'intention de bâtir une villa sur mes vignobles la première fois que je transigerais avec son onde, Je ne pensais pas

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être si bien attiapé ! Désormais, aucun trmoin, pas nirme la lampe, ne verra ce que ce vassal a menacé de divulguer ; il a eu son salaire, on lui a fermé la bouche avec de la poussière. L'action qu'il a vue n'avait pas plus d'importance que sa très misérable vie. — Cela me met en colère!... « Un rc'pil du côté de l'enfer ! » — Ainsi puisse le diable donner à leurs âmes un répit du côté du ciel ! Sans aucun doute, le pape Clément et ses très charitables neveux prient l'apôtre Pierre et les saints de vouloir bien, pour l'amour deux, m'octroyer de jouir longtemps de la force, de la santé, de l'orgueil, de la débauche, et de vivre de longs jours encore, où je puisse commettre les actions (pii sont les économes de leurs revenus. — Mais il reste encore quelques biens auxquels ils ne peuvent montrer aucun titre.

CAMILLO

0 comte Cenci ! assez, pour que vous puissiez vivre honorablement, et vous réconcilier avec votie piopre cœur et avec votre Dieu et avec le monde offensé. Qu'ils paraissent hideux ces actes de luxure et de sang à travers ces vénérables cheveux, blancs comme la neige ! Vos enfants seraient aujourd'hui assis autour de vous, si vous ne craigniez de lire dans leurs regards la honte et la misère que vous y avez écrite !... Où est votre femme ? Où est votre charmante fille ? 11 semble que ses doux regards, (jui répandent sur toutes choses la beaut('' et la joie, poui'raient tuer en vous le démon ! l'(UU(iu<)i csl-clle privée de toute autre soci(''t('' que de (•('lie de ses é'Ii'auges maux (|ui ne savent pas se plain- (be?... (Causons ensend)le. Coiule ; vous savez cpie je vous Vi'ux (hi Idt'ii. J'assistai à votre sondjre et ardente

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jeunesse, suivant sa marche audacieuse et criminelle, comme on observe des météores ; mais elle, elle ne s évanouit pas!... Jobservai votre virilité désespérée et sans remords : et maintenant, je vous vois, dans une vieillesse déshonorée, chargé de mille crimes sans repentance... Cependant jespérais toujours que vous vous amenderiez, et dans celte espérance j'ai sauvé trois fois votre vie.

CEAXI

Et c'est pour cela qu'aujourd'hui Aldobrandino vous doit ma terre d'au-delà du Pincio... Cardinal, souvenezvous bien, je vous prie, d'une chose désormais, et alors nous pourrons converser avec plus de liberté. Un homme que vous avez connu s'avisa de parler de ma femme et de ma fille. 11 frécjuentait habituellement ma maison. Le jour suivant sa femme et sa fdle vinrent me demander si je l'avais vu... je souris ; — je crois qu'elles ne l'ont plus revu depuis.

CAMILLO

Homme exécrable, prends garde!...

CE>CI

A toi ?... Mais tout ceci est oiseux ! Nous devrions nous connaître l'un l'autre. Quant à mon caractère et ma manière d'envisager ce que les hommes appellent crime, en me voyant satisfaire mes sens à ma guise, et revendiquer ce droit par la force ou la ruse, c'est là matière d'opinion publique, et il m'est assez indillérent d'en discuter avec vous. Je puis m'en expliquer avec vous comme avec ma propre conscience : ne racontezvous pas que vous m'avez à moitié converti ? Donc la la vanité sera assez forte pour vous imposer silence, si

If) («aVRl'.S IM)l'/r!QlES I)K SHELLEY

la crainte n'y suffisait pas; toutes deux le feront, je n'en doute pas... Tous les hommes se délectent dans les jouissances sensuelles ; tous les hommes trouvent du bonheur dans la vengeance ; mais ils ti'iom|)hent surtout en face des tortures qu'ils ne peuvent jamais l'essentir, entretenant leur secrète paix des douleurs d'autrui. Pour moi, je ne connais pas d'autre bonheur. J'aime la vue de l'agonie et la sensation de la joie, quand c'est l'agonie d'un autre, et ma joie à moi. Je ne connais pas le remords, très peu la crainte, ces deux freins, je crois, des autres hommes. Cette humeur s'est développée en moi, si bien qu'aujourd'hui tout dessein conçu l)ar ma captieuse fantaisie, l'image de son caprice (et elle n'en forme pas (|ui ne puisse faii'e frémir des hommes tels que vous), est comme ma nourriture naturelle, et je n'ai pas de repos jusqu'à ce qu'il soil accompli.

<:A>nLLO N'es-tu pas le plus misérable des hommes ?

CENCl

l*our(|uoi misérable?... Non ; je suis ce (jue vos théologiens appellent « un (;ndurci », ce qu'ils doivent être eux-mêmes en impudence, pour oser vilipender ainsi le goût particulier d'un liomme. Il est vrai, j'étais phis lieureux (|ue je ne h' suis, alors <pie la virilité me per*ineliail (rexeeulei' ce (pie j'avais coneu dans ma pensée; aloi's, la V()lnpl('' m'etail plus douce (|ue la vengeance. Mais maintenant linvenlion s emousse : oui, il nous faut tous vieillir... Mais s'il restait encore à faire une action dont l'horreur pourrait réveiller un appétit plus blasé que le mien, je la ferais je nv sais |)as (|uoi !...

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Quand j'étais jeune, je ne songeais quau plaisii", et je me nourrissais de douceurs, tout miel. Les hommes, par saint Thomas! ne peuvent pas vivre comme des abeilles, et je men lassai : cependant, jusqu'au jour où je tuai un ennemi, et entendis ses gémissements et les gémissements de ses enfants, je ne savais pas qu'il y eut sur la terre d'autres jouissances que celles qui aujourd'hui ont pour moi si peu de charme. J'aime mieux voir des tortures que la terreur déguise mal, la prunelle sèche et fixe, la lèvre pâle et tremblante, qui me disent qu'à l'intérieur l'àme pleure des larmes plus amères que la sueur sanglante du Christ. Je tue rarement le corps, qui retient longtem})s l'àme en mon pouvoir, comme une forte prison, où je la nourris du souffle de la crainte pour un supplice quotidien.

CAMILLO

Le plus abandonné des démons de l'enfer n'a jamais, dans l'ivresse du crime, parlé à son cœur comme vous me parlez maintenant ! Je remercie mon Dieu de ne pas vous croire.

Entre Aiuii-oa.

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