‹ Œuvres poétiques complètes de Shelley (volume 2)Chapitre 83 sur 105 · LA MAGICIENNE DE L'AÏLAS · texte numérisé non relu

LA MAGICIENNE DE L'AÏLAS

Avant que ces cruels Jumeaux que lincestueux Changenumt en une seule naissan(.'e donna à son père le Temps, l'Erreur et la Yériti', aient chassé de la terre toutes les brillantes natures qui embellirent son aurore, et ne nous aient rien laissé à croire, digne de la peine dctre mis en rimes savantes, une Dame Magicienne vivait sur la montagne de lAtlas dims une caverne près dune secrète fontaine.

Sa mère était une des Atlantides. Le Soleil qui voit tout navait jamais vu dans son immense voyage sur les continents et les mers créature aussi belle qu'elle était, replii-e dans lomljre chaude de sa beauté ; il la baisait de ses rayons, et faisait une chambre toute d'or du gris rocher quelle habitait. Elle, dans ce rêve de joie, s'évanouissait.

On dit que la première fois elle fut changée en vapeur ; et puis en nuée, une de ces nuées (jui voltigent — comme

les phalènes ailées de splendeur autour d'un flambeau, — autour du rouj^e occident quand le soleil meurt dans son sein ; et puis en météore, tel qu'on eu voit danser sur les sommets quand la lune est dans un accès; puis en Tune de ces mystérieuses étoiles qui se cachent entre la Terre et Blars.

Dix fois la Mère des Mois avait courbé son arc près de l'étoile du matin, et avec ce brillant signe invité les vagues à denteler le sable déserté par la mer (connne des enfants gourmandes, elles venaient et s'en allaient toujours à son commandement) depuis que dans cette caverne une douce splendeur cachée avait pris forme et mouvement. Avec la vivante forme de ce Pouvoir incarné, la caverne était devenue chaude.

C'était une Dame digne d'amour, revêtue de la lumière de sa propre beauté ; ses yeux profonds sont semblables à deux ouvertures de l'impénétrable nuit vues à travers la voûte (h'chirée d'un temple ; sa clu'velure est noire ; le cerveau confus tourbillonne dans un délicieux vertige, en peignant sa forme. Ses doux sourires rayonnaient au loin ; et sa voix basse était entendue comme l'amour, et attirait toutes les choses vivantes vers ce nouveau prodige.

D'abord vint le caméléopard taclictc'; puis le sage et iulrépide éléphant ; puis le ser|>enl rusé, enroulé dans la flamme d'or de s<'s propres replis. Toutes les bêles maigres cl sanguinaires s'api)rivoisaienl sous son doux

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regard ; elles buvaienl devant elle à sa fontaine sacrée ; toute Itèle ayant un cœur qui battait devint hardie, tant, rien qu'à la regarder, elle inspirait de douceur et deforce.

YII La lionne mouchetée amena ses jeunes lionceaux, afin que la Magicienne piit leur apprendre à contenir leur soif innée de mort ; le léopard à ses pieds détendit ses muscles, et chercha à savoir, avec des regards dont les mouvements parlaient sans langue, comment il pourrait devenir aussi doux que la biche. Le cercle magique de sa voix et de ses yeux fut pour toutes les sauvages natures un paradis.

Et le vieux Silène, secouant une verte tige de lys, et les Dieux des bois en troupe, vinrent aussi enjoués que le sont dans les taillis doliviers les cigales pressées, ivres de la rosée de midi ; Dryope et Faune suivaient avec empressement, taquinant le Dieu pour qu'il leur chantât quelque chose de nouveau ; en arrivant dans la caverne, ils trouvèrent la Dame solitaire, assise sur un siège de pierre démeraude.

Et l'universel Pan, dit-on , s'y trouva aussi. Et , quoique personne ne le vît, à travers le diamant des profondes montagnes, à travers l'air qui ne laisse pas de traces, à travers les esprits vivants où il est comme un besoin, il passa, venant de son éternel repaire, où palpite en battements précipités le cœur du grand monde, et il sentit la présence de cette merveilleuse Dame solitaire ; — et elle, sur son trône démeraude, sentit la sienne.

Et chaque Nymplio du courant et de l'arbre touffu, et chaque Bergère des troupeaux de l'Océan, qui conduit SCS blanches vagues sur la verte mer, et Océan avec l'eau salée sur ses boucles grises, et le jovial Priape avec sa compagnie, — tous vinrent, s'émerveillant de voir comment ces rocs souterrains avaient pu produire une si belle créature : son amour subjuguait leur étonnement et leur allégresse.

Les pâtres et les vierges des montagnes vinrent aussi, et les rois grossiers du pasloral Caramante ; ils sentirent Ictus esprits vaciller en eux, comme une llamnic agitée i)ar lair sous une étroite caverne ; Pygmées et Polyphèmes, de tant de noms divers, Centaures cl Satyres, et autres formes qui habitent les humides crevasses, et ces êtres qui ne sont ni vivants ni morts, monstres aux tètes de chiens, aux seins qui sont des yeux, et aux pieds doiseaux.

Car elle était belle. Sa beaulc' obscurcissait le monde l)rillant, et à côté d'elle toutes choses semblaient être comme l'image fuyante d'une ombre. Aucune pensée d'un esprit vivant (sous ses regards elle se trahissait toujoiu's) ne pouvait s'arrêter sur aucun objet dans le monde si vaste, sui' aiicinie espt'ianee dans l'enceinte des cieux, mais seulement sur sa l'oime, et dans la i)rofondeur de ses yeux.

Quand la Dame les eut reconnus, elle prit son fuseau, et enroula trois lils de brouillard laineux, et trois Ion-

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giies lignes de lumière, semblables à celle dont, l'aurore allume les nuages et les vagues et les montagnes ; puis elle les entrelaça très habilement, comme autant de rayons d'éîoiles, avant que leurs lampes ne s'évanouissent dans la clarté de la lune attardée : et avec ces fils elle tissa un voile transparent, une ombre pour la splendeur de son amour.

Les profondes retraites de son odorant séjour étaient remplies de trésors magiques : les sons de l'air, qui avaient le pouvoir de rassembler tous les esprits , étaient là repliés dans les cellules d'un silence de cristal : semblables à ceux que nous entendons dans la jeunesse, et dont nous pensons que la sensation ne mourra jamais; — et cependant, avant même que nous nous en apercevions, le sentiment et le son se sont envolés et enfuis, et le regret qu'ils laissent reste seul.

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Là étaient couchées les rapides, douces et gracieuses Visions , chacune dans sa mince gaine comme une chrysalide ; les unes impatientes de prendre leur essor; d'autres, faibles et languissantes sous le doux fai'dcau du plus intense bonheur, qu'elles ont pour office de porter à nombre de saints, dont le cduir adore le plus sacré des sanctuaires, celui de l'Amour ; dautres, blanches, vertes, grises et noires, et de toutes les formes ; et chacune obéissait à un signe de sa tète,

Elle conservait les parfums dans une espèce de volière faite darbres de lEdcn toujours fleurissants.

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enveloppés dans un lilct flottant qu'une fée malade d'amour avait tissé de rayons de rosée pendant que la lune dormait. Comme des cliauves-sonris à la fenêtre gi'illée d'une laiterie, ils battaient des ailes ; et ehaciin se préparait, quand il s'évaporerait et s'en irait en mission sur l'aile des vents, à remuer de douces ou de tristes pensées dans les esprits auxcpiels ils étaient destinés.

On y voyait aussi des liqueurs limpides et douces, dont la vertn salntaire pouvait guérir lame malade en lui faisant goûter un heureux sonnneil, et changer réternclle mort en une nuit de glorieux rêves, — on qui pouvaient, si les yeux avaient besoin de plenier, faii-e de leurs larmes un émeiveillement et un plaisir : elle les gaidait bien fernuHîs dans ses fioles de cristal ; et si les hommes pouvaient boire de ces liqueurs limj tides, les vivants, dit -on, ne seraient plus enviés des morts.

Sa caverne renfermait encore maints rouleaux dc-tranges devises, (ciivres de (pielcpie Archiniage S:iliirnien, (|ui enseignaieiU les (expiations au |irix (Ies(pieil<'s les hommes pouvaient obtenir des Di<uix cet âge iuMireux trop lot perdu, en rachetant leurs vices natifs, — et (|ui l)ouvaien( ('teindre la rage de loi' et du sang (|ui consuuie l;i lerre, jiis(nrà ce ipie les'honnnes pussent vivre et se mouvoir dans nne h;irnionie seniiiLililc ii celle des astres saci'(''s dans le ciel.

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