LA MAGICIENNE DE LATLAS
disjointes s'étend, bien haut au-dessus du couranJ, une ('troitc écliancrure de ciel.
Et, tout en allant, l'Image était couchée, ses ailes repliées, et ses yeux clos; et sur son doux visage jouaient les songes affaires, aussi serrés que les mouches de l'été, poursuivant les rapides sourires qui ne voulaient pas s'arrêter, et buvant les larmes chaudes, et aspirant les doux soupirs, que leur tumultueux et vain murmure avait éveillés dans ce cœur et dans ce cerveau pleins.
Et toujours descendant la pente de la vallée, comme un nuage sur un courant de vent, le canot voguait, tantôt s'arrètant sur les étangs, où habitaient le calme et l'obscurité du profond contentement dans lequel ils reposaient ; tantôt sur le sentier peu profond d'eaux blanches et dansantes, tout parsemé de sable et de cailloux polis; — un bateau mortel n'aurait pu flotter sur un rapide aussi peu profond.
Et le long des cataractes qui ébranlent la terre, éparpillant leurs eaux de neige dans l'air d'or; ou bien sous les gouffres à jamais impénétrables qui leur servent de tombeau, jusqu'à ce que dans leur rage elles ouvrent à la rivière un portail souterrain, le canot volait. Les arcsen-ciel de leurs cercles supportaient sa chute dans le blanc précipice de l'embrun écumant, et l'éclairiiient au loin sur son chemin sans lumière.
Et, quand la Dame Magicienne allait monter les laby-
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rinlhcs d'une vallée aux nombreux tournants, qui menait aux sommets de la dernière montagne, elle ai)pela: « Hermaphrodite! » — et la pâle et lourde teinte que le sommeil pouvait étendre sur ses lèvres et ses yeux, semblable à une ombre rapide venant sur la rafale d'un talus de gazon, passa dans les ténèbres du eourant.
El Hermaphrodite déploya ses ailes de la couleur du ciel ; tachant d'i'toiles de feu le courant au-dessous de lui, et d'en haut, dans les régions du Soleil, jetant une gloii-e semblable à la splendeur d'oi" dont le Pi'intemps revêt ses mignons ailés d'émeraude, tout entremêlée à une fine neige légère, et à léclat lunaire du plus intense givre dont la gelée colore les pins dans la saison d hiver,
Et puis il évi'uta lair élyséen, toujours susj)endu autoui- de la brillante Dame, de ses ailes élhérées ; et aloi's s'y précipitant, comme une étoile sur le torrent de la nuit, ou connue un aigle raj>ide dans l'éclat du malin fendant le tourbillun de sou vol inq)étueux, le canot, emporl('' par les rames de ces ailes euchantc'es, fendit les furieux courants vers leurs sources supérieures.
L'eau s'embrasa, comme la lumière jaillissant au ciel de la proue de (piehpie m(''l(''Oi'e erranl au midi ; les vagues d<; l'air calme semblèrent couler orageusement le long d<^s montagnes ; la radieuse chevelure dénouée de la Dauie flottait en lous sens ; au dessous, les vagu(!S, indignées cl inqu-tueuses dans h'ur vaine ré'sis-
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tance, rugissaient de sentir le rapide et ferme mouvement de la quille.
Quand la lune fatiguée fut dans son déclin, ou dans le midi de la nuit interlunaire, la Dame Magicienne ne put enchaîner son esprit dans les visions; mais elle vogua sous la lumière des étoiles filantes, et invita Hermaphrodite à étendre de toute sa force ses ailes plus rapides que l'ouragan ; elle dirigea son chemin vers les mers australes, au delà de la fabuleuse Thamondocana.
Là, comme une prairie qu'aucune faux n'a tondue, que la pluie jamais n'a pu courber ou le tourbillon ébranler, pavé des constellations antarctiques, Canopus et sa troupe, s'étend le lac austral ; — là elle voulut se construire un port à l'abri de tout vent, loin des nuages dont les tours mouvantes forment les bastions de l'ouragan, quand les esprits de la tempête tonnent à travers le ciel.
Sons le parquet transparent de ce port les tremblantes étoiles étincelèrent dans leurs impénétral)les profondeurs ; et autour de lui les solides vapeurs blanches appuyées sur la surface unie des eaux élevèrent jusqu'au ciel leurs sommets formidables; et, semblables à un rivage de montagnes hivernales, ourlèrent de crénelures et de gris précipices inaccessibles, et de rochers suspendus, maintes criques et baies.
Et, pendant que le lac extérieur, sous les coups de
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fond (Ui vont, énimait commo un cire bloss('', cl qiiiinc i;ivl(' incessante avec un IVacas (!<• j)iei're l;ihoniail la surface des eaux, et que dans la luenr de Ic'chiii" laile (lasqne du cormoran entraîné sendjlait le débris de (jiK^lquc noir fragment de fumée de tonnerre errant sur le vent, ce port ressemblait à une gemme où se gravait l'image du ciel.
Là, cette Dame se livra à mille ébats, tournant autour de l'image d'une étoile filante (comme» un tigre sur les boi'ds de l'Hydaspe dépasse en lapidité les plus i'apides antilopes), sur son b'ger balean ; elle exécuta SIM" l'eiui en se jouani mille tours et déloui'S, jus(|uau moment on le char de la tai'dive lune, comme une pâle matrone malade, commença à (initier les brouillards de lEst.
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Puis elle apjiela du sein des toui's creuses de ces nuages élevés, blancs, dor et vermillonnés, les armées des (îsprits ses serviteurs. En puissantes légions, million après million, ils accourureni, chaque troupe ])ortant en blason ses i)ropres litres sui" des étendards dtj météores, (!t phmtèrent de nonihrenx cl liers pavillons faits du tissu de latmosphère sur la plaine du calme lac.
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Ils formèrent la tente ini|»('iiale de leui" grande Heine d'exhalaisons tissc-es, cnUcinèlecs de langues tie feu déclair, comme on peut voii" un (hnne ilivoire mince et nu incrusté de soie cramoisie ; des lampes d«' sérénité y fui'cnt suspendui's; cl sur leau, pour ses pas, fut
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tondu un lapis de brume semblable à une toison, teint dans les rayons de la lune aseendanlc.
Et sur un trône revêtu de lumière d'étoile , recueillie sur ces îles errantes de rosée aérienne, que nengloutissent point les bancs les plus élevés de la montagne, elle sassil, et entendit tout ce qui était arrivé de nouveau entre la terre et la lune, depuis leur dernière entrevue ; tantôt elle pâlissait comme cette Unie perdue dans îa nuit humide, tantôt elle pleurait, et tantôt elle riait aux éclats.
C'étaient là des plaisirs calmes. — Souvent elle aimait à grimper l'échelle la plus escarpée de la vapeur coagulée jusqu'au cap aigu de quelque nuage perdu ■ dans les airs, et, comme Arion sur le dos du dauphin, chevauchait en chantant à travers lair sans rivages ; souvent, suivant les détours tortueux de la trace de l'éclair, elle courait sur les plates-formes du vent, et riait d'entendre les coups de tonnerre rugir dei-rière elle.
Quelquefois elle se plaisait à monter jusqu'à ces courants de lair supérieur qui font tourner la terre dans son orbite quotidien, et à obtenir des Esprits de ces régions de la laisser se joindre à leur chœur. Ces jourslà les mortels trouvaient que le ciel était calme et beau, et des boulïées de mystérieuse harmonie erraient sur la terre partout où elle passait, avec d'heureuses pensées d'espérance, trop douces pour durer.
IMais son amiisomoni do prédilection était, dans los heures de sonnneil, de glisser le long du vieux Nil, là où il se fraye un chemin à travers l'Egypte et l'Ethiopie, depuis lescarpenuMil de lextrenic Axunié, jus(juaux lieux où il étend, connue un calme troupeau de brebis à la toison d'argent, ses eaux sur la plaine; — et çà cl là élincellent les têtes couronnées d'aigrettes des cités et des temj)les superbes, et mille pyramides avec leur baudrier de vapeurs...
Pi'ès des lacs M(eris et Mai'colis, jonclu's de Heurs languissantes comme les pai-quets d'une chambre nuptiale, où des enfants nus tenant en bride des serpents d'eau a])privoisés, ou voilurant de fanlasti(pies alligators, avaient laissé sur les douces eaux le puissant sillage de ces formes démesurées; — derrière les portes de bronze du grand Labyrinthe dormaient ensemble enfants et bêles fatigués de la pompe de leur fête Osirienne...
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Dans les lieux où sur la siii'fai'e d«' la rivière sont conclK'cs les ond)res des l('m|)les juassifs, sans s'edacer jamais, mais toujours tremblantes, connue des choses (jue cha(jue nuage peut condamner à mourir; — à travel's les canaux pavés de lotus, et partout où les (l'uvrcs de l'IionuMc |icr(;aienl cr ciel très serein avec des tond)('S, des tours et des tcuiplcs, — elle faisait ses délices d'errer dans l'ombre de la nuit.
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Avec un mouvement semblable à lesprit de ce vent dont le doux pas rend le sommeil plus profond, ses pieds légers passaient à travers les habitations peuplées de l'espèce humaine, semant de douces visions par sa douce présence , à travers temples et palais et labyrinthes de mille rues noires et souterraines creusées sous le Nil ; à travel's des chamljrcs élevées et profondes elle passait, observant les mortels dans leur sommeil.
C'était sans doute pour elle un doux plaisir de voir les mortels subjugués dans toutes les formes du sommeil. Ici étaient couchées deux sœurs jumelles dans lenfance ; là, un jeune homme solitaire dans ses rêves pleurait ; ici, deux amants innocenuncnt enchaînés dans leurs boucles dénouées , qui rampent sur leurs deux corps comme le lierre d'une seule tige ; là reposait un calme vieillard avec ses cheveux blancs comme la neige et les mains croisées.
Mais elle vit aussi d'autres formes de sommeil d(''sordonnées, qui ne peuvent trouver un miroir dans un chant saint, hideuses distorsions inspirant une terreur surnalnrelle, pâles imaginations du crime rêvé ; et tout le code de la loi sans loi de hi (louliiiue écrit sur le fiunl des vieux et drs jcimcs : « Voilà, dit la Vierge iMagicieune, la liiMe (|ui ai^ile la surface limpide de la vie de Ihoinme. »
El cette vue troubla peu son âme. Nous, les faibles matelots de ce lac immense, i)arluul où sétendent ses
rivages, et où roulent ses vagues, nous poursuivons notre course sans pilote et sans étoiles sur sa surfaco sauvage vers un but ineonnu ; mais elle, elle pouvait se frayer un chemin dans les calmes profondeurs, où dans de brillants berceaux habitent les formes immortelles, sous le roulis de la marée sans repos.
Et elle vit des princes couchés sons l'éclat de diamants semblables au soleil ; et autour de chaque cloître, alignés dans des dortoirs, rangc-es par langées, elle vit les prêtres endormis, — tous pareils, car tons ont été élevés pour être ainsi : les |)aysans dans leurs huttes, et dans le port elle vit les mariniers balancés sur les vagues, et les moi'ls bercés dans leurs tombeaux sans rêves.
Kt toutes les formes dans l('S(|ii('lles ces esprits ('talent couches ('taienl à ses yeux connue ces voiles diaphanes, dont souvent d(^ suaves dames j^arent leurs membres (h'iicats, connue si elles ne voulaient (|ue nous cacher l<'nr (Iciiain de tout ce (|iii peut les cacher: elles se menvi'nl ainsi dans l;i Inmièri' (!<• leur pi'opre béante. Mais alors l(»ntes ces lormes ('tiiient c(»iichees sous le sommeil (pii les couvrait, et ne sdtigeaieiit gnère (|u"uiie .Magicienne les regardait.
Mlle, daas tiMites ces ligures humaines ipii respii;ii<'nt la. voyait ((Mumi- des esprits vivants : à ses \eu\ la IxMiile nue de l'àine apparaissait concliee dans sa nudité, et souvent, à travers lui déguisement grossier cl usé-, elle apercevait la forme iiU<'-i-ieure la plus
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brillante et la plus belle, et alors elle usait dun charme étrange qui, murmuré sur ses lèvres muettes avec un tendre accent, pouvait amener cet esprit à se confondre avec le sien.
Hélas ! Aurore , qu'aurais-tu donné pour un tel charme quand Tithon grisonnait? Ou bien, ô Vénus, avant que Proserpine eût remis la moitié (oh ! pourquoi pas tout?) de la dette que ton cher Adonis avait été condamné à payer, combien de ton ciel d'ai-gent n'aurais-tu pas cédé à quelque magicienne qui vous l'aurait enseigné? L'Hellade ne connaissait pas encore sa vertu.
On dit que, dans la suite, son esprit libre connut ce quêtait lamour, et sentit sa solitude. Mais la sainte Diane ne pouvait pas être plus chaste, avant de s'être penchée pour baiser Endymion, que ne l'était alors celte Dame, semblable à une abeille sans sexe, goûtant à toutes les fleurs, et ne s'ariètant à aucune ; au milieu de ces formes mortelles, la Vierge Magicienne passait, l'œil serein et le cœur libre.
A celles qu'elle vit les plus belles, elle donna une ('trange panacée dans une coupe de cristal. Elles burent dans leur profond sommeil de cette douce liqueur, et vécurent désormais comme s'il y avait eu en elles quelque puissance plus forte que la vie ; et leur tombeau, quand la mort éloulla l'âme fatiguée, fut comme un berceau vert et voûté , éclairé des gemmes de mainte fleur étoilée.
Kakhk. II. — 15
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(^ar la nuit qu'elles étaient ensevelies, elle restaurait les ruines de lenibaunieur, faisait jaillir des lampes lunèbres une lumière cjui elail eonime l'imaye du jour dans l'obseiu-ité de la moil ; et i-lie déroulait le tissu liyuré des lanyes dune seconde enlanee, et elle arrachait de sa niche le cercueil, leur dernier berceau, et le jetait avec mépris dans un fossé.
Et là le corps restait couché, age après âge, muet, respirant, palpitant, chaud, et sans déclin, comme quelqu "un cndoiiui dans un veil crniitage, avec de gracieux sourires jouant autour de s(!S paupièies, et vivant dans ses lèves à labri de la rage de la mort et de la vie ; pendant que celles-ci continuaient de revêtir d(; livrées toujours nouvelles les rapides, les aveugles, les fugitives générations de rhumanil(''.