DRAME LYRIQUE
Je suis le prophète des généreux combats. (Sopuoci-E, Œdipe à Colone.)
Son Excellence
le Prince Alexandre Mavrocordnlo
ancien secrétaire pour les affaires étrangères
auprès de illospodar de Valachie,
le Drame dllellas
est dédié,
comme un témoignage imparfait
de l'admiration, de la sgmpalhie et de l amitié
de
I/AlTEUR. Pisc, !'■'" noveiiil)re 1821.
PREFACE
Le poème d'Hellas, écrit sous rinspiralion des événements du moment, est une pure improvisation, et emprunte tout son intérêt (puisse-t-il en offrir de quelque sorte !) à la vive sympalhie que l'Auteur ressent pour la cause qu'il a voulu célébrer.
Le sujet, dans son é(at présent, ne pouvait être trailé que lyriquement, et si j'ai appelé ce poème un drame parce que je lui ai donné la forme du dialogue, ce n'est pas une licence plus grande que celle qu'ont prise d'autres poètes, quand ils ont appelé leurs productions des ('popées, uniquement parce qu'elles étaient divisées en douze ou vingtquatre livres.
Les Perses d'Eschyle ont été le premier modèle de ma conception, quoique la solution encore indécise de la glorieuse question (|ui s'agite actuellement en Grèce interdise une catastrophe parallèle au retour de Xercès et à la désolation des Perses. Je me suis donc contenté de présenter une suite de tableaux lyriques, et de dessiner sur le rideau de l'avenir qui tombe sur la scène inachevée, des figures indistinctes, de vagues visions, telles que les suggère le triomphe linal de la cause grecque, en tant qu'elle concourt à la civilisation et au progrès social.
Le drame (si l'on doit l'appeler drame) est, toutefois, si dei)ourvu d'art, que je doute que, récité sur le chariot de Thespis devant un village athénien aux Dionysies, il eut pu obtenir le pri\ dti bouc, .le me ri'signerai à subir un cbàlimenl plus grajid que la j)erte d'une telle récompense, celui que les Aristar(|ues du jo,ur jugeront à propos de miufliifer.
Lo seul chant du boiw (1) que j"aie essayé jusqu'ici a reçu, je l'avoue, en dépit de la nalure iniirale du sujel, de plus iïraiids et de plus sérieux applaudissements que je ne m'y allendais ou qu'il ne méritait.
Le bruil public est la seule autorité que je puisse alléiîuer pour les détails qui lorment la base de ce poème, cl nïcs lecteurs devront me pardonner l'étalage de l'érudition de journaux à laquelle j"ai été réduit. Sans aucun doute, jusqu'à la conclusion de la guerre, il sera impossible d'obtenir des renseignements assez authentiques pour devenir des matériaux historiques; mais les poètes ont leurs privilèges, et il est hors de question (|ue les Grecs ont lait preuve du courage le plus exalté, qu'ils ont gagné plus d une victoire navale, et ((uc leur défaite en Yalachie a été signalée par des actions d'héroïsme plus glorieuses même (|ne la victoii'e.
Lindill'érence des mailres du monde civilisé, eu présence de cette étonnante révolution des descendants d'un peuple au(|uel ils doivent leur civilisation se relevant [)our ainsi dire des cendres de leurs propres ruines, est quelque chose de parfaitement inexplicable à un simple spectateur des événements extérieurs de notre scène terrestre. Nous sommes tous Grecs. Nos lois, notre littérature, notre religion, nos arts, ont leur racine dans la Grèce. Sans la Grèce, Home, la maîtresse, la con(|uérante, la métropole de nos ancêtres, n'aurait avec ses armes répandu aucune hnnière, el n(»us aurions pu rester toujours sauvages et idolâtres ; ou, ce (|ui est i)ire, arriver à un état social aussi stagnant et aussi misérable que celui de la Chine el du Japon.
La forme humaine el l'esprit humain ont atteint en Grèce une perfection qui a imprimé son image sur ces productions irréprochables, dont les fragments mêmes sont le désesjioir de l'art moderne, et a propagé des impulsions (|ui ne peuvent cesser, à travers mille canaux dariion visible ou invisible, d'ennoblir et île charmer l'cNpere humaine jiis- (|u'à l'extiiidion de notre race.
Le (Wrv moderne est le descendant de ces êtres glorieux
(I) La liMsédic des Ccnci.
quo 1 iinaiiiiiaiioii sc refuse presque à se figurer coiiinie apparteiiaiil à noire espèce, et a hérité en grande partie de leur seusii)ililé, de leur rapidité de conception, de leur enihousiasnic, de leur courage. Si sous bien des rapports il est dégradé par l'esclavage moral et politique jusqu'à tomber dans les vices les plus ignobles que cet esclavage engendre, et au-dessous même du niveau de l'ordinaire dégradation, il faut songer que la corruption de ce qu'il y a de meilleur engendre ce qu'il y a de pire, et que des habitudes qui ne sont dues qu'à un état particulier d'institution sociale peuvent , on peut s'y attendre, cesser avec la situation qui les a engendrées. De fait, les Grecs, depuis que l'admirable nouvelle tVAnnstasius {1} a pu être une peinture Jidèle (le leurs mœurs, ont entrepris les plus imporlanls changenients : les jeunes gens, la (leur de leur âge, levenant dans leur pays de- Universités d'Italie, d'Allemagne et de France, ont communiqué à leurs concitoyens les derniers résultats de cette perfection sociale dont leurs ancêtres furent la source originelle. L'Université de Chio contenait, avant que la révolution éclatât, huit cents étudiants, parmi lesqtiels plusieurs Allemands et Américains. La munificence et l'énergie de beaucoup de princes et de marchands grecs, dirigées du côté de la renaissance de leur pays avec des vues et une sagesse qui oftrent peu d'exemples, sont audessus de tout éloge.
L'Anglais permet à ses propres oppresseurs d'obéir dans leurs actes à leur sympathie naturelle pour le tyran turc, et de flétrir leur nom de la tache indélébile d'une alliance avec les ennemis du bonheur domestique, du christianisme et de la civilisation.
La Russie désire posséder, mais non délivrer la Grèce; et elle est heureuse de voir les Turcs, ses ennemis naturels, et les Grecs, ses esclaves convoités, s'atïaiblir l'un par l'autre, jusqu'à ce que l'un ou l'autre ou tousles deux tombent dans ses filets. Une sage et généreuse politique de
,1) Anmkisiv.s, ou Mémoires d'unGrec, écrils à la fin du wm'' siècle, |)ar Thomas Hope (3 vol., Londres, tSl'J) traduits en Irançais, par Delaulonprct, 1820,2 v. in-8.
rAugleterrc aiiiail consisté à établir l'indépendance de la Grèce, et à la niainlenir à la fois contre la Russie et le Turc; mais quand roj)i)resseur a-t-il été généreux et juste? La Péninsule espagnole est déjà libre. La France jouit lran((uillenienl de lexeinplion parlioUe des abus que son liouverncnienl arliliciel et rai])Ie essaie vainement de faire levivre. La semence du sang et de la misère a été semée en Italie, et une race plus vigoureuse s'élève pour la moisson. Le monde n'attend que les nouvelles d'une révolution en Allemagne, pour voir les tyrans qui se sont élevés sur sa lâcheté piécipilés dans la ruine, d'où ils ne pourront jamais sortir. Ces destructeurs de l'humanité connaissent bien leur ennemi, quand ils imputent l'insurrection de la Grèce au même esprit qui les fait trembler dans le reste de l'Europe ; mais cet ennemi connaît bien la force; et la ruse <le ses adversaires, et n'altend (jiie leiHojjicnt (|iii approche de leur faiblesse et de leur inévitable divisi(»u. pour arracher (le leur main leurs sceptres ensanglantés.