DEUXIÈME DEMI- CHOEUR
Que ses gloires deviennent poussière, et que nom et nation, ô Liberté, soient oubliés avec toi !
l'esclave INDIENNE
Son front s'assombrit.... Ne souflïez pas! ne bougez pas !... Il tressaille ! Il frémit !... Vous, qui n'aimez pas, avec vos palpitations bruyantes et précipitées, vous l'avez enfin réveillé.
MAHMOUD, se réveillant en sursant
Qu'on augmente la garde du sérail ! Qu'on fortifie la porte ! Quoi ! pour une canonnade de trois petites heures? C'est faux !... Cette brèche du côté du Bosphore n'est pas encore praticable ! — Qui bouge ? Debout à vos mèches ! et lorsque l'ennemi prévaudra, que la même étincelle puisse réconcilier, confondus dans une même ruine, le vainqueur et le vaincu ! — Jetez la tour dans la brèche ; faites sauter la voûte ! Entre Hassan.
Eh bien ! quoi ! la vérité du jour illumine mon rêve, et je suis toujours 3Iahmoud !
HASSAN
Votre sublime Hautesse est étrangement émue.
318 œUVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
MAHMOUD
Les temps jettent d'étranges ombres sur ceux qui les gardent et doivent régler leur course, de peur qu'étant les premiers au péril comme à la gloire, ils ne soient engloutis dans la murée farouche; et telles sont les ombres de l'heure présente. Trois fois une sombre vision m'a pourchassé comme à présent du sommeil dans le Jour troublé ; elle me secoue comme la tempête secoue la mer, ne laissant auciuKî image sur le miroir du souvenir. Serait-ce?... Peu importe ! Tu mas dit (pie tu connaissais un juif dont l'esprit est une chroni(iue de choses étranges, mystérieuses et oubliées. Je l'ai ordonné de le ftiire venir. On dit que les gens de sa tribu revent, et sont de sages interprètes des rêves.
HASSAN
Le juif dont j'ai parlé est vieux, si vieux quil semble avoir survécu à la dispai'ilion d'un monde : les blanches montagnes et l'Océan ridé paraissent encore plus jeunes que lui. Sa cbevclnre cl sa barbe sont plus bhuichcsque la neige criblée par la uinpête; ses membres glacés et |»âl('S, et ses artèr(>s sans pulsation ressembh'ul aux libres d'un nuage pénétré de luniièie, et sont, pour l'Ame qui les anime, ce que sont les atomes de l'avalanche de la montagne pour le vent de l'hiver. Mais (le son d'il sort un regard vivant de jiensee inextinguihle, (pii perce \v j)r(''senl, It^ |)assé et l'avenir. niiel(pies-nns (lisent (|uil est celui (jue le grand prophète .lésus. le Ills (le .loseph, a pinii en répondant à sa uKxpieiie |)ar. une auti'c ino(pH*rie : la malediction de rinunorlalilé. Dautres prétendent (piil est Enoch.
D'autres revent qu'il a été Préadaniite, et qu'il a survécu ù des cyeles de générations et de ruines. Le sage, en vérité, par une forniidaljle abstinence, et une pénitence victorieuse de la chair rebelle, une contemplation profonde et une étude infatigable, dans des années qui remontent au-delà de la date de l'homme, peut avoir atteint à 1 empire et à la science de ces choses et de ces pensées terribles et secrètes que les autres redoutent et ne connaissent pas.
MAHMOID
Je voudrais causer avec ce vieux Juif.
HASSAN
On lui a déjà fait connaître ta volonté dans le lieu qu'il habite, une caverne de la mer où il vit au milieu des démons, moins accessible que toi ou Dieu. Celui qui voudrait le questionner doit faire voile tout seul au coucher du soleil, là où le courant de l'océan dort autour de ces îles sans écume , quand la jeune lune gagne l'Ouest, comme en ce moment, et que les brises du soir errent sur la vague. Et quand les pins de cette île, pâturage des abeilles , la verte Erébinthe , éteignent l'ombre embrasée de sa proue d'or dans les eaux de saphir, alors le pilote solitaire doit crier bien haut : « Ahasvérus ! » et les cavernes d'alentour répondront : « Ahasvérus ! » Si sa prière est exaucée, un pâle météore s'élèvera, l'éclairant sur Marmora ; et un vent s'élancera de la soupirante forêt de pins, et avec le vent un ouragan d'harmonie ineffablement suave, et il le pilotera à travers le doux crépuscule jusqu'au Bosphore. C'est de là qu'à l'heure, au lieu et dans les circonstances les plus propres au sujet de leur confé-
820 («iTvuES poi^:tiques dk shklley
rciicc, 1(> .luir apparaît... Peu ont celte audaee, et peu
(rentre ceux (|ui osent obtiennent Tentretien désiré
On entend un cri à l'inlùrieur.
Mais ce cri présage...
MAHMOUD
Du mal, sans aucun doute, comme tous les bruits bumains. Je veux converser avec les esprits !
HASSAN
Encore ce ci*! !
MAHMOUD
Ce Juif que tu as mandé...
HASSAN
Sera ici...
MAHMOUD
Quand l'heure toute puissante à laquelle nous sommes attelés, lui, moi, et toutes choses, l'y forcera. Assez ! Fais taii'e ces uuitin(''s, cet éciiiipai»*' ivre cpii s'ameute contre; le pilote dans l'orage. Oui, l'accourcis le (;hef dune tète. Ils me fatiguent, et j'ai besoin de repos. Les rois sont comme les astres : ils se lèvent et se couchent ; ils jouissent de l'adoration du monde, et jamais du
repos. Ils sortent séparément.
CM<*;ur> (1) Mondes sur mond(>s roulent ('ternellement , de la crc'ation au (h'-cliii, connue les huHes (jui sur une
(1) Les notions populaires du clirislianisnit' sont, duns ce ("liirur. représentées eonime vraies tians leur relation avec le tiilte (pi'il a rein|)la(é et avec celui au(|uel, selon toute proliahilité. il survivra, sans considéi'cr leurs mérites à un point de vue pins universel. La |»remiére stance met en rinitraste fimmortalilé des êtres vivants et pensants «pii habitent les jilanetes,
rivière élincellent, celaient et disparaissent. Mais ils sont loujoui's inunortels, eenx qui, à ti'avers le portail oriental de la naissance et le noir abinie de la mort allant et venant dans leur course précipitée, revêtent leur vol incessant de la poussière et de la lumière passagères (jui s'amoncellent autoui' de leurs chars à mesure qu'ils s'avancent ; ils peuvent toujours se tisser des formes nouvelles, recevoir de nouveaux di(;ux, de nouvelles lois ; brillants ou obscurs, comme les vêtements qu'ils ont jetés au dernier moment sur le squelette nu de la ?.ïort.
Il vint du Dieu inconnu un pouvoir, un conquérant Prométhéen ; comme un sentier triomphal, il foula les épines de la mort et de la honte. La forme mortelle fut
et qui, pour me servir d'une plirase vulj^uire et inexacte, sont rcNHiis (le iiniti/'re, avec l'existence transitoire (les plus nobles manifestations du monde extérieur.
Les vers (jui la terminent indicpient un état pros^ressif d'existence plus ou moins élevée selon le deitré de perfection que cliaque intelligence particulière peut avoir atteinte. Que l'on ne suppose pas que je songe à ilogniatiser sur un sujet sur lequel tous les honimessontéi>alementignorants,ou que je pense que le nœud gordien de l'origine du mal peut être dénoué par cette assertion ou d'autres semblables. L'hypothèse reçue dun être ressemblant aux hommes dans les attributs moraux de sa nature, ((ui nous aurait tirés du néant, et après nous avoir coiulaninés à la misère ou à l'erreur, y aiu'ait ajouté le châtiment et les privations qui en sont la suite, resterait toujours inexplicable et incroyable. Qu'il y ail une solution vraie de l'énigme, et que dans notre présent état cette solution soit inaccessible pour nous, ce sont là des propositions qui peuvent être regardées comme également certaines ; en attendant, comme c'est le besoin du poète de s'attacher aux idées ((ui élèvent et ennoblissent l'humanité, (pi'il lui soit permis de conjecturer les conditions de cette vie future vers laquelle nous pousse une soif inextinguible d'immortalité. .Ius(iu'à ce (pi'on ])roduise de meilleurs arguments (pie les so|)liismes qui déshonorent la cause, ce désir lui-même restera le {tins fort et la seule présomption que l'éternité est l'héritage de tout être pensant. S.
322 œiVRES POÉTIQUES DE SHELLEY
pour lui comme l'obscure vapeur que la planète de rOrient anime de sa lumière ; l'Enfer, le Péché, l'Esclavage devinrent semblables à des chiens de sang adoucis et domptés, et oublièrent la proie, jusqu'au jour où leur Seigneur s'envola ; la lune de Mahomet se leva, et elle se couchera : tandis que, armoriée comme sur l'immortel midi du Ciel, la Croix continuera de guider les générations.
Aussi rapides que les formes radieuses du sommeil s'envolant loin de celui dont les rêves sont un Paradis, quand le pauvre fou séveille pour pleurer, et que le jour commence à ouvrir ses yeux pales ; aussi fugitifs, aussi fragiles, aussi beaux, les Pouvoirs de la terre et de l'air s'enfuirent devant l'étoile levante de Bethléem; Apollon, Panel l'Amour, et rOlyinpicn Jupiter lui-même s'évanouirent sous le regard de la Vérité meurtrière : nos montagnes, nos mers et nos courants, dépeuplés de leurs rêves, leurs eaux changées en sang, leur rosée en larmes, pleurèi'ent leurs années d'or.
Eiitront M;ihin(ni(l, Hassan, Daootl et autres. MAHMOUD
Encore de l'or ? Nos ancêtres l'achetèrent avec la victoire ; dois-je donc, moi, le vendre poiu' la défaite?
DAOOD
Les janissaires réclament leur i»aye.
MAHMOUD
Va Iciu" (lire de se payci' eux-mêmes avec le sang (■lir(''li('n ! N'y a-l-il pbis de vierges grecques, dont les cris, les spasmes e( les larmes juiissent faire leiu" joie ? plus d'«'iilants infidèles à empaler siu' les lances? Plus
de prêtros aux chrvcux Ijlaucs, après ce Palriai-che (l) dont la malédiclion, lancôc; contre le cœur de son pays, a brisé le sien ? Va, dis-leur de tuer ; le sang est la semence de l'or.
DAOOD
On Ta semé, et cependant la récolte pour le moissonneur équivaut à un grain par tète.
MAHMOUD
Alors, prends ce sceau ; ouvre la septième chambre, OÙ gisent les trésors du victorieux Soliman, la dépouille d'un empire réservée pour un jour de ruine. 0 esprit de mes pères ! ce jour n'est-il pas venu ? Les oiseaux de proie et les loups sont gorgés et dorment ; mais ceux qui festoient sur la rouge terre sont affamés d'or, qui ne remplit pas. Quand tu verras qu'ils sont rassasiés, alors conduis-les aux fleuves de mort fraîche.
Daood sort.
Oh ! misérable aurore, après une nuit plus glorieuse que le jour (pi'elle a détrôné ! 0 foi en Dieu ! 0 empire de la terre ! 0 parole du grand Prophète, dont les ailes ont obscurci de leur ombre les trônes et les idoles de l'Occident maintenant rendus à la lumière! Que pour lamour de toi soit maudite, comme un père est maudit par son enfant dénaturé, l'heure où la lune
(1) Le Patriarche grec, après s'être vu forcé de fulminer un anatlième contre les insurgés, fut mis à mort par les Turcs.
Heureusement les (irccs ont ajipris <\i\"\h ne peuvent aciiefer la sécurité i)ar la dégradation, et les Turcs, quoique également cruels, sont moins artificieux que les tyrans à face hypocrite de l'Europe. Quant à lanathème. Sa Sainteté, poin- letfet (juil a produit, aurait tout aussi bien fait de jeter sa mitre au mont Atlios. Les chefs des Grecs sont presque tous des hommes intelligents et à vues éclairées en religion et en politique. S.
orientale de l'Islam roula triomphalement du Caucase au blanc Céraunium ! lluine en haut, et anarchie en bas ! terreur au dehors et trahison au dedans ! L(î calice de la destiuclion plelji, et tous altérés d'y boire ! Et qui parmi nous ose le rejeter de ses lèvres ? Et oii est l'Espérance ?
HASSAN
Le flambeau de notre empii'e marche toujours haut. Dieu seul est Dieu, et Mahomet est son prophète ! Quatre cent mille Musulmans, des limites de l'exlrème Asie, se précipitent avec un irrésistible élan, comme des nuai;('s pleins au cri du siro<'co ; mais non pour ])leui'er, connue eux, leur lorce en larmes: ils jjojtent l'éclair destructeur, et leur pas éveille le trendjlemcnt de terre pour consumer et eui^loulir, et régner sur la ruine. L'Olympe IMn-ygien, TmoUis, ei Lalmos, et Mycale se iK'iTsseiil d'aiMnes terrilianles : et en ce moment mènu^ (U' superbes vaisseaux, connue des vapenis ancrt'es à larèle dune montagne, l'rél(''S de l'eu et de lourlullon, attendent à Scala l'escorte du vent toujours inconstant. Samos est ivre de sang ; le Grec a payé une courte victoire dune rajude dè'Iaite et d'un long désespoii". Les traîtres esclaves de la .>h)l(lavie ont lui rapidement et loin, (|uand le rai'ouehe eii d Allah-illa-Allah ! sest elev('' connue le < ri de guerre du veut du Nord, (|ui tue les nuages paresseux et laisse une bande de cygnes sauvages aux i)rises avec l'ouragan lui. Tels lurent les (Irees (|ui perireiil a la jouiuee du Dantdie! Si la nuit est inuelle. le soleil à sou l'etour ralliuue les voix des oiseaux <lu inaliu : et non moins Irioiupliaules à lou apjK'l ^\uc les oiseaux en liesse dans lur du jour, les
Anarchies de lAfi-iqiie déchaînent leurs cités maritimes ailées de tempêtes, i)our parler dans le tonnerre au monde rebelle. Comme d(;s nuages sulfureux, à moitié dispersés par l'ouragan, elles balaient la i>àle Egée, tandis que la Reine de l'océan , enchaînée sur son trône insulaire, au loin à l'Occident, reste assise en se lamentant de voir ses fils, qui n'ont pour la Liberté qu'un Iront sévère, te garder un sourire.
La Hiissie plane toujours, comme un aigle dans un nuage, près ducpiel un vautour et une grue sont suspendus entrelacés dans un inextricable combat, tout prêt à fondre sur le vainqueur ; car elle craint le nom de la Liberté, autant quelle hait le tien.
La lâche Autriche t'aime comme le Tombeau aime la Peste, et ses lents chiens de guerre, repus de la chasse, abandonnent l'Italie, et hurlent sur leur frontières, car ils voi(Mit la panthère Liberté rentrer dans son ancien gîte, au milieu des mers et des montagnes, et une couvée plus puissante se serrer autour d'elle. Quel est le despote portant couronne ou mitre, tenant l'épéeou élreignanl la clef d'or, dont les amis ne soient pas tes amis, et les ennemis tes ennemis ? Nos arsenaux et nos dépôts d'armes sont pleins ; nos forts di'lient l'assaut ; dix mille canons sont couchés en rang sur la plage, et, heure par heure, leurs roues qui ébranlent la terre épouvantent la cité ; le galop des ardents coursiers fait pâlir le marchand çhi-étien ; et le jaune Juif cache plus profondément son trésor dans la terre infidèle. Comme des nuages, et connue les ombres des nuages, sur les sommets d'Anatolie, les cavaliers lartares en troupes immenses balaient tout sur leiu" passage rapide ; au loin la lueur (Hincelante de leurs lances étoilées rc'verbère la liAiiiiE. H- — ly
326 OEUVRES poi':tiques de siielley
lumière mourante du jour. Nous n'avons qu'un Dieu, un lloi, une Espérance, une Loi ; tandis que l'Insurrection
aux mille têtes est divisée dans son propre sein, et bientôt doit succomber.
^lAUMOlI)
Les fières paroles sont de saison, (juaud les actes sont à court. Regarde, Hassan, le croissant de la lune làbas, blasonnant lélendaid d(''(;hiré du nuage enflammé, qui mène 1 arrière-garde du jour fuyant ; pale endjlème d'un empire qui maintenant sévanoiut ! Vois comme il tremble dans lair rouge-sang, et comme, semblable à une lampe puissante dont Ihuile est épuis<'e, il se rapetisse sur le bord de Ibori/on, laudis que, d'en haut, un(^ étoile avec son insolente et victorieuse lumière, plane sur sa cluUe, et de ses rayons acérés, seinblal)les à des flèches perçant une antilope agonisante, IVappi; à mort sa l'orme dél'aillante.
UASSAN
Mais de même que celle bine se r<Miouvellc cllemrine...
MAUMOLl)
Nous ne nous rcnDuvrlIcroiis |i<iinl ! Il fambait aujourd'hui une autre harcjuc (\[\v la nc'ilre [)our remtinler le torrent du temps (pii descend ; l'esprit (|ui relève l'esclave devant son maître- niaiche à grands pas à travers les eapilali's des lois ann(''s,(>l dé'ploie son ('len- (laid dans le di'serl ; il triomphe dans les chaines ; el (|ii:ind le rebelle londie, il crie <(>mme le sang d'Abel du Coud de la poussière ; et les beritieis de la terre, cuunne tics l'auves, lorsipie le tremblement de lerr»' est
HEF-L.VS 327
déchuîné, saisis d'une idiote frayeur, se lapisscnl dans leurs royaux repaires — ainsi que je le fais niainlenant. Que serait la Défaite, quand la Victoire abat? ouïe Danger, quand la Sécurité pâlit ? — Que disait le messager qui de l'ile fortifiée dans le Danube a [vu la bataille de Bucharest ?... que...
HASSAN
Le cimeterre dlbrahim avec sa lueur attira du ciel la rapide victoire, pour étinceler devant lui dans la nuit de la bataille ; une hunière et une destruction !
MAUMOUn
Oui ! La journée fut à nous ; mais comment ?...
HASSAN
Les légers Valaqucs, les alliés Arnautes, Serbes et Albanais fuirent devant l'éclair de noire artillerie, avant même que le son du tonnerre ait éclaté. Une moitié de l'armée grecque se lit un pont de sûre et lente retraite avec les cadavres des Musulmans ; l'autre...
MAHMOUD
Parle... ne tremble pas !
HASSAN
Entourée connue une île de myiiades victorieuses, elle se forma en carré creux otfi-ant un front hérissé et solide, et trois fois refoula le déluge de notre cavalerie écumante. Trois fois leur coin aigu de bataille perça nos lignes. Nos gens déconcertés tremblèrent comme un seul homme devant une armée, et leur ouvrirent l'espace; mais bientôt, des hauteurs environnantes, nos batteries flamboyèrent, les pétiissant dans la poussière
328 œuvRES poétiques de siielley
sous une pluie de leu et de ter. Cependant personne n'approchait ; enfin telle qu'un champ de blé sous la faux du moissonneur hàlé, la bande retranchée derrière des i-eniparts de cadavres turcs s'allaiblit et se réduisit à un petit nombre. Alors le Pacha leur dit : « Esclaves, rendez-vous ! On vous a abandonnés! Quel espoir avezvous de refuge, de retraite ou de secours ? Nous vous garantissons la vie. » — « Garantis ce qui t'appartient!» cria l'un deux, puis il tomba sur son épée et mourut ! L'n autie: « Dieu, les hommes, l'espérance m'abandonnent ; mais je leur reste fidèle, et fidèle à moi-même ; » et il courba sa tète, et son cœur éclata. Un troisième s'écria : « Il y a un refuge, tyran, oîi lu n'oses poursuivre, et où, pourrais-tu poui'suivre, tu serais impuissant. Là nous nous retrouvei'ons. » Puis, il retint son souffle, el après un courl sj)asme.son âme indignée rejeta S(m vêtement mortel au milieu des morts, — terre moi-te sur la terre ! Ainsi les survivants, chacun par des voies différentes, quelques-uiu's ('tranges, toutes soudaines, aucune déshonorante, se i-encontrèrent dans la mort Iriompliale; et quand notre armc-e eut terminé, pendant (pie rc'tonneinent, la lerreui' et hi honte retenaient encore les ignobles hyènes de la bataille qui se repaissent des morts et fuient les vivants, une ombre» se leva du chaos des morts ; était-ce un cadavre (j ne (|ncl(|iie esprit leiribh' des anciens sauveurs (hi pays oii nous régnous, errant sur ces bords, avail siiscilc' dans sa ( olèif? ou l)ien (iail-cc riiivinciblc dédain de la mort (pii brûlait là dans ces lioiiimes mourants, cl la loi ci(''aiil ce (|u'<'Ile imaginait? Je ne saurais le dire. Mais elle criait : « (hiibies d«'s Iiouiiik's libres, nous vni<-i! Armées de l'Eternel, vous ipii faites tomber en pous-
IIKLLAS 329
sièrc les citadelles des rois sanglants, et secouez les âmes irônant sur leui's cœurs de pierre, et fondez comme de la rosée leurs diadèmes glacés ; ô vous qui flottez autour de ces régions, et lissez la robe de gloire qui les revêt; vous, dont la renommée, quoique la terre trahisse la poussière quelle étreint, gît ensevelie dans une monumentale pensée; ancêtres de tout ce qu'il y a encore de grand, inscrivez-nous dans votre brillant sénat ! Oh ! acceptez-nous dans votre haut ministère, nous, vos fds, nous d'abord, et de plus glorieux qui doivent venir ! Et vous, faibles conquérants! géants qui pâlissez quand le ver écrasé regimbe sous votre pied, les vautours et les chiens, vos pensionnaires apprivoisés, sont gorgés à l'excès; mais, comme les oppresseurs, ils ne cessent de réclamer les restes de la fête d(^ la Destruction. Les exhalaisons et les vents altérés sont malades de sang; la rosée est infectée de mort; la lumière du ciel sest éteinte dans le massacre. Aussi, partout où, sur vos camps, vos cités, vos tours, vos flottes, les obcènes oiseaux sèment les débris fumants de ces cadavres, sur vos courants et vos montagnes, sur vos champs, vos jardins, et vos toits, partout où les vents peuvent ramper, les nuages voler, ou les rosées tomber, ou le soleil courroucé darder sa lumière empoisonnée, la Famine et la Peste, et la Panique, combattront à notre côté ! De tontes ses frontières la Nature marche contre vous ; le Temps vous a trouvés légers comme l'écume. La Terre se rebelle; Dieu et le Mal jouent sur ce seul coup de dés l'empire dun monde humain qui n'est pas encore né. Mais, avant que le dé soit jeté, le génie ressuscité de notre race, le fier arbitre de ce jeu impie, descend, une Victoire aux ailes de
330 OKUVRES POÉTIQUES Dli SHELLEY
Séraphin, chevauchant la tempête de l'Omnipotence de Dieu, qui pousse toutes choses à l'acconiplissement de h'ur destinée, et vous à l'oubh ! » — Il en aurait dit davantage, mais....
MAHMOUD
11 mourut, connue tu aurais dû le faire, avant que tes lèvres aient peint leur ruùie sous les couleuis de notre victoire. Crime d'un rebelle, doré par la langue d'un rebelle ! Votre cœur est grec, Hassan !
HASSAN
Ou plutôt un espi'it qui n'est pas le mien ma fait violence intérieurement, et j'ai dit des paroles que je redoute et que j(» hais ; cependant je moui'rais pour....
MAUMOll)
Vis! oh vis! survis-nous, à moi et à cet euipire qui sondjre. Mais la flotte....
HASSAN
Hélas !
MAHMOUD
La flotte, comme un troupeaii de nuages chass('s par le vent, fuit devant l'étenthud insurgé ! Nos citadelles aih'cs devant leurs bal<'au\ marchands ! Nos myriades (levant leurs faibles bandes de pirates ! Nos armes devant leurs chaînes ! Nos années d'empire devant leurs siècles de crainte servile ! La mort est ('veillée ! Les meis nous rejettent ! Elles ne reconnaissent plus la bannière portetonnerre de Mahmoud ; mais, semblables à des chiens d'ignoble race, elles mangent dans la main d'un ('li'anger, et décliiienl leui' maître.
IIELL.VS 331
HASSAN
Latmos, Ampelos ct PhniKr ont vu \c naufrage....
MAHMOUD
Les cavernes des îles Icariennes se sont raconté l'une à l'autre, avec la moquerie bruyante de leurs mille échos, comment d'abord le combat bouleversa la mer, puis — toi, tu oses le dire — les montagnes sont privées de sens ! interprète leui- voix !
HASSAN
Ma présence a porté une part de la honte de cette journée. La flotte grecque déboucha du Nord au lever du jour, et se lint suspendue sur la ligne de l'océan aussi nombreuse que des grues sur le vent sans nuage de la Thrace. Notre escadre, forte de dix mille hommes, se dc'ployait vers Xaïq^lie quand la bataille s'alluma.
Llabord, à travers la grêle de noire artillerie, les agiles barques hydriotes s'élancèrent à toute force de voiles ; vaisseau à vaisseau, canon à canon, homme à homme s'accrochèrent dans l'étreinte d'un combat que rien ne peut d(''nouer que la mort ou la victoire. L'ouragan de la bataille furieuse bouleversa jusque dans ses cristallines profondeurs cette mer sans tache, et ébranla la voûte du Ciel formée des nuages d'or du matin, portt'C sur cent îles montagneuses d'azur. Dans les courtes pauses de l'artillerie un cri s'éleva, venant de ceux qui tuaient et de ceux qui tombaient, et un nuage de désolation enveloppa l'événement imprévu, jusqu'au moment où le vent du Nord s'éleva de la mer, soulevant le voile pesant de la fumée de la bataille, ct alors Victoire! Victoire! Car, ainsi que nous le pensions , trois frégates d'Alger descendaient de
Naxos à noire secours; mais bientôt la croix abhorree biilla (lerrièie nous, devant nous, au milieu et tout autour de nous ; et ce fatal signe dessécha de ses rayons la force dans les cceurs musulmans, comme le soleil boit la rosée. Quoi de plus? Nous fuîmes! Notre route à midi sur lécume sanglante fut éclairée (et le flamboiement lit pâlir le soleil) par nos vaisseaux qui brûlaient; sous la farouche lumière les ombres de nos voiles devinrent rouge-sang, et tous les visages blémii-ent. Quelques vaisseaux entretenaient encoi'e le feu dt-vorant au niveau même des eaux ; quelques-uns sautèrent; dautres , lourdement immobiles, s'engloutirent ; et les cris de nos compagnons mouraient sur le vent (jui les (Muporlait vite et loin, nuMne après quils étaient morts. Neuf mille périrent ! Nous rencontrâmes les vautours en h'gions par les airs, remontant le torrent du vent «Mupesté ; criant du haut de leurs pics nuageux, ils fondirent à travers la sulfureuse fimiée de la balaille, et perchèrent un à un sur chaque cadavre flottant de ceux que nous aimions, comme son mauvais ange ou son âme dauinc'e. chevaucliant le sein de la mer. Nous vîmes le chien de uici' se hâtant au festin. La joie éveilla le jx'uple sans voix de laitiuie, et la Famine d(''voranle laissa sa caverne de roccaii |)our habilei'avei- la ("luerre, avec nous, et avec le Désespoir'. Nous reucouti'âmes la nuit, trois licurcs ;i Iduesl de Pathmos, et avec !;i nuit, la leuq)èle....
MAIIMOUn
Assez !
Entre un mcss.igcr.
LE >n:ssAr.Eu Suldime llautesse, ce cliicn de (llirt-lien, I ainhassa-
HKLLAS 333
deiir moscovite, a quitté la ville. Si la flotte rel)elle avait jeté l'ancre dans le port, si la victoire avait couronné les légions grecques dans l'Hippodrome , la panique serait moindi-e. 01)éissan('e et Mutinerie , comme des géants aux mains, rraj)p('>s par une planète, se tiennent immobiles se regardant l'une l'autre. La paix règne à Stamboul !
MAHMOUD
Le tombeau n'est-il pas plus calme encore? Ses ruines seront la mienne.
HASSAN
Ne crains pas le Russe ; le tigre ne se ligue pas avec le cerf aux abois contre le chasseur. Rusé, vil et cruel, il est là,aecroupi,attendantque la proie soit tombée, pour faire payer sa neutralité avec du sang. Quand la guerre sera terminée, abandonne au Russe astucieux ce que tu ne peux conserver, sa part mérit(''e de sang, sang qui ne coulera pas à travers des rues et des champs, des rivières et des mers, semblables à celles que nous pouvons conquérir, mais qui croupira dans les veines des esclaves chrétiens !
Entre un second Messager.
SECOND MLSSAGErx
Nauplia, Tripolizza, Mothon, Athènes, Navarin, Artas, Monembasia, Corinthe et Thèbes sont prises d'assaut. Tout IMusuhnan qui engraissa ses chiens avec la chair des esclaves galiléens a été passé au lil de l'épéc; l'orgie de sang, qui a soùlé nos guerriers, est éteinte dans la mort; mais comme un fléau brûlant, elle éclate de nouveau dans des actes qui font pâlir la cause chrétienne dans sa propre lumière. La garnison de Patras
334 œuvRES poétiques de shelley
n'a plus de provisions que pour dix jours, et il n'y a d'esp(''iance que du côte du Breton ; à la fois esclave et tyran, ses désirs sont toujours plus faibles que ses craintes, ou bien il voudiait vendre ce qu'il peut lui rester de foi depuis les serments violés à Gènes et en Norvège! Et si vous ne l'achetez pas, votre trésor est vide même de promesses, sa monnaie à lui !... L'allranclii dun chef-poète (1) de l'Occident soutient l'Allique avec sept mille rebelles, et a repoussé le Pacha de ]\(''grepont. Le vieil Ali siège à Janina, métaphore sans couronne d'un empire; son nom, celte ombre d'un pouvoir dispersé, retient comme un charme notre armée assiégante en proie à la famine, à la peste, à la rébellion; enfermé dans les bastions de sa citadelle, il contemple sans joie le lac de saphir qui rellète les ruines de la cité oïl il régnait, sans enfant et sans sceptre. Le Grec a récolté la coûteuse moisson mûrie de son propre sang, et non Ali, rensemenceui-, qui a acheté une trêve d'Ypsilanti, au prix de dix charges de chameau d'or indien 1
Entic un Iroisicnic incssagor.
MAHMOUD
Quoi encore?
LE MESSVr.ER
Les tribus chrétiennes de Liban et du d<'ser( syrien
(t) T'n Grec (jui a fait parlio do la maison th» lord Hyron cnniniaiidc les insnrjj;<''s en Alli»|np. O (irt'c. dapn's les informalions di' lord Byron. ([uoicinc porlc cl palriolc cntliousiaslc, lui avail laissi' lidcr dim iKMSonnaj;»' philol limi<l(' cl nullement cnlicprcnanl. Ou voil (|uc ce sont les circcmsiances (|ui nous l'onl ce (|ue nous siunnics. cl (|uc nous av(ms l(uis en niuis le ficnnc d'un cerlaiu dej^ré de de},'radalion ou de {iiandeur, dont la liaison avec notre caractère est d»' le nu in ce par les événenu'uls. S.
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sont on révolte; Damas, Hems, Alep tremblent : l'Arabe menace Médine; rEthiopien s'est retranché dans le Sennaar, et lient en respect l'Egyptien rebelle, qni refuse Ihonimage et réclame l'investiture comme prix de son aide tardive. La Perse demande les cités sur le Tigre, et les Géorgiens refusent leur tribut vivant. Crète et Chypre, comme des montagnes jumelles, qui des veines l'une de l'autre reçoivent le feu volcanique et le spasme du tremblement de terre, sont secouées par la fièvre universelle. A travers la cité, tels que des oiseaux avant lorage, les Santons crient, et de nouvelles et horribles prophéties se font entendre dans la foule; cette mer d'hommes dort sur les débris du naufrage qu'elle a faits, sans haleine et silencieuse. Un Derviche, versé dans le Coran, prêche qu'il est écrit que les péchés de l'Islam doivent aujourd'hui même susciter un exterminateur. Les Grecs attendent un sauveur de l'Occident (l), qui ne viendra pas, dit-on, dans les nuages et la gloire, mais dans l'omniprésence de cet esprit dans lequel tous vivent et sont. Des signes prodigieux sont largement blasonnés sur le Ciel de midi. On a vu une croix rouge imprimée sur le soleil ; il a plu du sang ; et de monstreuses naissances déclarent la colère secrète de la Nature et de son Seigneur. L'armée campée sur le Cydaris fut réveillée la nuit dernière par l'alarme de la bataille, et elle vit deux armées aux mains dans les airs, — sans doute les ombres du temps qui n'est pas né jetées sur le miroir de la nuit. Pendant
(1) On raconte que ce Messie est arrivé à un port de mer près de Lacédémone, dans un lirieli américain. Cette association de noms et d'idées est du dernier comique; mais le succès d'une telle rumeur marque bien l'état d'enthousiasme populaire qui rèene en Grèce. S.
que le combat incertain restait suspendu, il s'éleva un ouragan qni balaya les fantômes dn milieu des étoiles. A la troisième garde, on entendit au dehors l'esprit de la Peste battant de laile à travers les tentes; ceux qui relevaient la garde trouvèrent les sentinelles mortes. Les dernières nouvelles du camp sont que mille hommes sont tombés maHades, et...
Entre un t|u;iUi(''ino messager.
MAUMOUl)
Et toi, pâle spectre, ombre obscure de quelque riuneur prématurée, parle!
LE yUATUnblE MESSAC.EIl
Il arrive un homme, épuisé de fatigue, couvert d'écume et de sang : il ('lait debout, dit-il, sur le promontoire de Cbelonites, qui dominer les îles gémissant sous la tyrannie bjilannique et toutes leurs eaux tremblantes alors dans la splendeur de la lune ; pendant que les nuages errants dévoilaieiU ou cachaient son infinie clai'lc', il vit deux flottes ennemies jnarchcr à travers la nuit dans la lueur de l'hori/.on, mêlant leurs farouches tonneires et leurs étincellements de soufre, et leur fumée, étoullant cha(ju<' bi'ise naissante, qui berçait les nuages dargent à travers les profondeurs de l'air. A la fui la bataille s"assoiq)it ; jnais le sirocco s'éveilla et l)0ussa son troupeau de nuages de lonnei're sur l'horizon de la niei", ellacant tous les objets; seulement, à la lueur d'un pâle rayon de lune, il vit ou rêva qu'il voyait l'amiial turc et deux de nos plus hauts vaisseaux i\o guerre, portant la brillante image de ceH<' Heine du <iel, renversée, et de chagrin peut-être, cachant sa face. Et la croix abhorn'c
IN SERVITEIU
Sublime Haiitesse, le Juif, qui....
MAHMOUD
Il ne pouvait venir plus à propos; dis-lui (raUcndrc. Je ne veux plus rien entendre. C'est troj) loni>tenips regarder le danger à travers le brouillard de la crainte, et multiplier sur nos espérances dispersées les images de la ruine. Arrive ce qui voudra! Demain et demain sont comme des lamines plac<>es sur notre chemin pour nous éclairer jus(|u"au bord à travers l'orage et le calme, et nous ne pouvons soutïrir que ce que nous inflige Celui dans la main de qui nous sommes.
Ils sortent.
PREMIEll DEMI-CHOELR
Oh! si j'étais le nuage ailé d'une tempête rapide et bruyante ! Je mépriserais le sourire du matin et la vague, oîi s'est levée la lune naissante ! Je laisserais les esprits du soir tisser un linceul pour le cadavre du Jour, avec d'autres fils que les miens !...Ah! qui voudrait se chauffer dans le bleu profond du divin midi? Ce n'est pas moi !
DEUXIÈME DEMI-CIIŒUR
OÙ fuir ?
PREMIER DEMI-CIKtEUR
Là où les rocs qui ceignent la mer Egée font écho au pœan de bataille des hommes libres, je voudrais fuir, héraut orageux de la victoire ! 3Ia pluie d'or pour les morts de la Grèce se mêlerait en larmes avec la mer sanglante, et la cloche de mon tonnerre solennel sonnerait pour le monde le glas de la tyrannie !
nEl XIKME DEMI-CHOEIU
0 roi ! Enchaîneras-tu le nuage et la pluie ? Mettras-tu des fers à l'éclair et à l'ouragan? Les orages sont libi'es, mais nous...